‹ WaverleyChapitre 187 sur 231 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Nos lecteurs sont priés de nous suivre à la tour de TiUietudlera, où lady Marguerite Bellendeii était revenue, courbée, comme on dit en styie romantii^ue, sous le poids d'une amère tristesse, suite de l'affront inattendu, et, comme elle le pensait, irréparable, que la disgrâce de Gnose Gibbie avait publiquement fait à sa dignité. Le malencontreux homme d'armes avait immédiatement reçu l'ordre de conduire son troupeau emplumé dans la partie la plus reculée des landes, et de ne pas réveiller le ressentiment de sa maîtresse, en paraissant devant elle tandis que son affront était encore récent. Le premier soin de lady Marguerite fut île tenir une cour solennelle de justice à laquelle furent convoqués Harrison et le sommelier , et comme temnins et comme assesseurs, pour informer sur la conduite de Cuddie Headrigg le laboureur, et sur l'appui que lui avait donné sa mère, ces deux individus étant regardés comme le.s premiers auteurs de la disgrâce oui pesait sur la chevalerie de Tillietudlem. L'instruction étant établie, lady Marguerite résolut de réprimander les coupables en personne . et, si elle ne les voyait pas repentants , d'étendre la punition jusqu'à les expulser de la baronie. Miss Bellenden fut la seule qui usa dire quelques mots en faveur des accuses, ipaisson appui ne leur fut pas aussi propice qu'il aurait pu l'être dans une autre oc{;asion ; car aussitôtqu'Ldith eut entendu affirmer que l'inforluné cavalier n'avait pas souffert personnellement, elle fut s.iisie d'une envie irrésistible de rire, qui . en dépit de l'indignation de lady Marguerite , ou plutôt augmentée par la contrainte, se fit jour à plusieurs reprises, pendant le retour au logis, jusqu'à ce que sa grand' mère, ne pouvant être trompée par les divers prétixlcs que la jeune demoiselle alléguait pour excuser son intempestive hilarité, lui reprocha en termes amers de n'être point sensible à l'honneur de la famille. C'est pourquoi l'intercession de miss Bellenden fut à peine écoulée.

Pour annoncer la sévérité d'un juge, lady Marguerite , dans cette occasion solennelle, changea sa canne à tète d'ivoire, son appui journalier, pour un lon^ bâton à pomme d'or, qui avait appartenu à son père, feu le comte ne Torwooil , espèce de niasse de justice , qui ne lui servait que dans les occasions les plus importantes. Appuyée sur ce terrible bâton de commandement, lady Marguerite de Bellcnden entra dans la chaumière des accusés. Il y avait dans la vieille Mause, lorsqu'elle se leva de sa chaise d'osier placée au coin de la cheminée , un certain air d'embarras bien différent de cette gaieté cordiale dont brillait ordinairement son visage quand elle se trouvait honorée d'une visite de la châtelaine. Elle avait cette physionomie préoccupée et soucieuse ''.'un accusé qui (larait pour la première l'ois en présence d'un juge pour y soutenir .son innocence. Ses bras étaient croisés ; sa bouche fermée avait une expression cle respect mêlé d'obsliiiation, et toutes SIS facultés sniiblaienl dlri>rées versl'entreviic soJrniK'lle. Avec une profmide reverence , .1 un geste silenneux, Mause indiqua la chaise sur laquelle lady Marguerite (car la

bonne dame était tant soit peu commère) daignait s'asseoir quelquefois pendant une demi-heure pour écouter les histoires du pays e't des voisins. Mais en cet instant rlle était trop indignée pour condescendre à une telle familiarité. D'un geste dédaigneux . elle rejeta la muette invitation , et redressant sa haute taille , elle commença ainsi l'interrogatoire, d'un ton calculé pour intimider la coupable': — Est-il vrai, Mause, ainsi que mel'ontdit Harrison, Gudyill, et plusieurs autres de mes gens, que vous ayezpris sur vous, contre la foi due à Dieu, au roi et à ma personne, à moi qui suis votre légitime dame et maîtresse, d'empêcher votre fils de se rendre à la revue commandée par le sheriff? Kst-ce vous qui avez rapporté son arniure à l'instant oil il était impossible de trouver, pour le remplacer, un suppléant convenable, ce qui fut cause que la baronie de Tillietudlem a été exposée, en la personne de sa suzeraine et de ses vassaux, à recevoir un affront et un déshonneur qui n'étaient jamais arrivés à la famille depuis le temps de Malcolm Canmore?

Le respect que Mause portait à sa maîtresse était extrême ; elle hésita, et prouva la difficulté qu'elle avait à se défendre, en toussant une ou deux fois. — A coup si'ir, mylady.... hi^m , hem!... à cnup sûr, je suis fâchée... très fâchée que quelque déplaisir soit arrivé,... mais l'indisposition de mon fils... — Ne me parlez pas de l'indisposition de votre fils, Mause! s'il eût été vraiment malade, vous seriez venue au château dès la pointe du jour chercher quelque chose poirr le soulager; j'ai guéri plusieurs maladies avec mes recettes, vous le savez parfaitement. — Oh! oui, mylady! je sais très bien que vous avez fait des cures merveilleuses; la dernière chose que vous avez envoyée à Cuddie lorsqu'il avait 'a colique, fit sur lui l'eff'! d'un charme. — Pourquoi donc, femme, si vous aviez réellemi^nt besoin de quelque chose, ne vous ètes-vous pas adressée à moi? Mais vous n'aviez besoin de rien, indigne et ingrate vassale que vous êles ! — ■Votre Seigneurie ne m'a jamais appelée ainsi. Hélas! pourquoi ai-je vécu assez longtemps pour être nommée delà sorte, ronlinua-t-elle en fondant en larmes, moi née servante de la maison de Tillietudlem ! Il est certain qu'ils mentent, ceux qui n^ent avancer que Cuddie et moi nous ne sommes pas prêts à oomhittre. à répandre tout notre sang pour vous, madame , pour miss Edith et la vieille tour J'aimerais mieux voir mon fils enterré sur l'heure , que de savoir qu'il n'ait pas satisfait aux devoirs et aux égards qui vous sont dus. Mais pour tout ce qui est de ces cavalcades et de ces revues, mylady. je ne puis croire qu'il y ait tjuelque chose su monde qui les autorise.— Qui les autorise! se récria la hante et puissante dame : avezyoiis oublié, femme, qu'une humble vassale comme vous est astreinte à mes ordres; que vous êtes tenue de m'ohéir dans la maison , à la chasse, partout ; qu'il vous faut veiller pour moi, me tarder nuit et jour? 'Vos services ne sont pas gratuits : n'avez-vons pas des ferres? n'êtes-vous pas des tenanciers doucement traités? n'avez-vous nas une chaumière, un petit jardin r'otager, et la faculté de laisser paître une vache sur les landes? Combien peuvent se flatter de tant de faveurs? Et vous ne pouvez disposer pour moi de votre fils ! Pour un seul jour qu'il pourrait m'ètre utile sous les armes, vous me le refu.sez ! — 'Son, mylady! non mylady ! ce n'est pas cela, s'éeria Mause fort embarrassée: mais on ne pent'servir deux maîtres; et. s'il f.iut dire la vérité, il en est un aux commandements duquel il faut que j'obéisse avant de me conformer à ceux de Voire Seisneurie. Ce Maître est au-dessus des rois et des paysans et de toutes créatures humaines. — Que voulez-vous dire, vieille folle? Pensez-vous que j'ordonne quelque (hose qui puisse blesser la conscience! —Je ne prétends pas dire cel.i au sujet do IS con.scienre de Votre Seiçrneurie , qui a été imbue des principes épiscopaiix : mais chacun doit marcher d'après ses propres lumières. Et mes lumières, dit Mause, devenant plus hardie à mesure que la discussion s'animait, mes lumières m'ordonnent de quitter ma chaumière, mon jardin potager, mon petit pâturage, et de souffrir tout plutôt que de consentir, moi ou les miens. à .soutenir une cause délov.ile. — Déloyale!... quand voiisètesappelée par votre dame et maîtresse, par là volonté du roi, par l'arrêt du conseil, par l'ordre du seigneur lieutenant, par l'ordonnance du sheriff! —Oui, myladv, sans doute: mais qu'il plaise à Votre Sei?nei,rie de se rappeler qu'il v avait j.idis un roi dans l'Ecriture, a^ppelé Nebuchaduezar, lequel éleva une statue d'or dans la plaine de Dura, comme qui dirait sur le bord de l'eau, dans l'endroit même où la revue a eu lien hier: et les princes, les gouverneurs, les capitaines et les juges eux-mêmes, les trésoriers, les conseillers et les sheriffs, furent mandés pour assister à celle inauguration, et reçurent l'ordre de se prosterner devant la statue, pour l'adorer, au son des trompettes, des tîntes, des harpes, des clairons, des psaitérions, et de toutes sortes d'instruments — Que voulez-vous. dire, vieille folle, et qu'a donc affaire Nehiirhadnezaravec la revue du cintnn de Clydesdale? — Rien de plus juste mvladv, continua Mause avec fermeté, l'épiscopat est semblable à la grande statue d'or de la plaine de Dura; et de môme que Schadrach, Meschach et Abednego furent mis dans la fosse aux lions pour n'avoir p.is voulu se prosterner et adorer. d<! même Cuddie He.idritrsr. pauvre earçon de charrue d.- Votre Seigneurie, tant qu'il dépendra de sa vieille mèce, ne fera de t,'énifle\ions et d'adolations, avec les pndats et les ciirési Di ae se couvrira de son armure oour la défense de leur cause, au

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

son des tainlioiiis, dos ors;iies , des cornebusts , ou de toute autre espèce d'instrument que ce (uiisse èlro.

Lady Marguerite liellendon ne put entendre sans indignation ce commentaire de l'Ecriture. — Je vois de quel côté souffle le vent , s'écria- t-elle après un moment de silence occasionné parTétonnement; le mauTais esprit de l'an seize cent quarante-deux agit de nouveau avec autant de force que jamais ; et chaque vieille folle, au coin de sa cheminée, va discuter des matières de religion avec les docteurs en théologie et les saints Pères de l'Eglise ! — Si Votre Seigneurie veut parler ici des évèques et des curés, je vous assure que cène sont pas les Pères de l'Eglise écossaise; et puisqu'il plaît à Votre Seigneurie de nous chasser, j'aborderai franchement un

^-ti-narii

Goos*^ Gibbie sous les armes

autre article. Votre Seigneurie et l'intendant ont désiré que mon fiIsCuddie s'occupât dans la grange d'une nouvelle machine pour vanner le grain; cette machine semble s'opposer à la volonté delà divine Providenee, en procurant, par un art humain, du ventpour l'usage particulier de Votre Seigneurie, au lieu de l'obtenir par des prières , ou d'attendre patiemment que la bonté de la Providence

Les recrues de lady Marguerite Bellenden.

veuille l'envoyer sur l'aire. Maintenant, mylady... — Elle me ferait perdre la tète ! s'écria lady .Marguerite.

Reprenant alors le ton d'insouciance hautaine qui lui était familier : — Eh bien ! dit-elle, je finirai par où j'aurais dû commencer ; vous en savez trop pour que nousdispntionsensemble. Je n'ai qu'un mot à vous dire : ou Cuddie se rendra aux revues quand son commandant lui en donnera l'ordre, ou vous et votre fils quitterez mon service le plus tôt possible. Il n'est pasdifficile de trouver des vieilles femmes et des garçons de charrue ; mais si je n'en pouvais trouver, je préférerais que les terres de Tillietudlem fussent couvertes de ones, de bruyères et de genets, plutôt que de les voir labourées par

des rebelles. — Hé bien, mylady, <lit Mause, je suis née dans cette chaumière, cl j'espérais mourir où mou père mourut. Votre Seigneurie a toujours été une bonne maîtresse , je ne puis le nier: je ne cesserai jamais de prier pour vous et pour miss Edith. Dieu veuille vous montrer votre égarement, vos errements dans la mauvaise voie.... — La mauvaise voie ! inlerrrompit lady Marguerite avec colère ; la mauvaise voie, insolente ! — Oui, mylady, nous sommes aveuglés, nous tous qui vivons dans cette vallée de" ténèbres, et les puissants aussi bien que les petits; mais, comme je le dis, ma pauvre bénédiction restera sur vous et sur tous les vôtres. Je m'affligerai de votre affliction et je jouirai de votre prospérité temporelle et spirituelle. Maisje ne préférerai point les ordres d'une maîtresse terrestre k ceux d'un maître céleste, et je suis prête à tout soutfrir jiour l'amour du bon droit. — C'est très bien ! dit lady Marguerite en lui tournant le dos avec humeur; vous êtes instruite de mes volontés, Mause. Il n'y aura jamais dewhigs dans la baronie de Tillietudlem ; je les verrais bientôt tenir un conventicule jusque dans mon antichambre.

A ces mots, elle sortit avec un air de dignité, et Mause s'abandonna aux diverses sensations qu'elle avait été forcée de réprimer pendant celte entrevue (comme sa maîtresse , elle avait son orgueil) ; et alors , elle se mit à pleurer, à gémir à baute voix. Pendant cette conversation, Cuddie, retenu au lit par une maladie feinte ou réelle, s'était enfoncé le plus qu'il avait pu sous ses couvertures, tremblant que lady Marguerite, à laquelle il portait un respect héréditaire, ne le découvrit et ne le chargeât personnellement de quelques-uns des reproches amers qu'elle avait prodigués à sa mère. Mais, aussitôt qu'il pensa que Sa Seigneurie ne pouvait plus l'entendre, il s'élança hors de sa couche. — Maudite soit votre langue !s'écria-t-il àsa mère, caria langue d'une femme tourne toujours mal, comme le disait

L'oMcIo el le neveu.

mon père. Ne pouviez-vous pas laisser tranquille mylady sans lui conter toutes vos folies de whigs? et j'ai été bien soldemelaissercoucher ici sous ces couvertures, comme un hérisson, au licud'allerà la prise d'armes ainsi que les autres. Maisje vous ai joué un tour.carje suis sorti par la fenêtre quand vous aviez votre vieux dos tourné; je suis allé voir la revue, j'ai tiré au Perroquet, et j'ai louché deux fois

LES PURITAINS

le but. J'ai trompé mylady pour obéir à vos jcrémudes, mais je ne voulais pas tromper ma Jenny. Elle pourra maintenant se marier à qui bon lui semblera, car je suis perdu. C'est une bien autre afiaire que la mauvaise humeur de M. Gudyill lorsque vous m'avez empêché d'accepter du plurapudding la veille de Noël, comme si cela faisait quelque chose à Dieu et aux hommesqu'un laboureur mangeât à

Le sergent Botliwell a Miliiwood.

son souper un bon pâté ou bien de la bouillie aigre. — Oh ! silence, mon enfant, silence! tu ne connais rien à cela : c'était un mets défendu, une nourriture consacrée à des jours de fête et dont l'usage est interdit à un chrétien protestant. — Et maintenant, vous avp? irrité mylady contre nous! Si j'avais pu seulement mettre la main sur quelque habit décent, je me serais élancé hors du lit, et lui aurais dit que je monterais à cheval pour aller où bon lui semblerait, et la nuit et le jour, pourvu qu'elle nous laissât la maison et la cour, et le jardin où croissent les meilleurs choux de toute la contrée, et la meilleure herbe pour les vaches. — Oh malheur! Mon cher Cuddie, ne murmurez pas des dispensations de la Providence , et ne vous plaignez pas de souffrir pour la bonne cause. — Eh ! qu'en sâis-je, si la cause est mauvaise, ma mère? Malgré toute la belle doctrine

3ue vous avez étalée, tout cela est au-dessus de mon entendement, e ne vois pas grande différence entre ces deux chemins dont le monde pa"le tant. \ est vrai que les curés lisent deux fois les mêmes choses dans leur livre ; mais si ces choses peuvent servir , qu'importe ! une bonne histoire n'est pas plus mauvaise pour être dite deux fois, et on a plus de chance pour l'apprendre. Tout le monde n'est pas aussi prompt que vousà recevoir de pareilles choses, ma mère — f)h ! mon cher Cuddie, ceci est le plus grand malheur. Que de fois ne vous ai-je pas montré la dilférence (]ui existe entre la pure doctrine évangiMique cl celle qui est corrompue par les inventions des hommes ! C mon enfant, si ce n'est pour le salut de votre àme, au moins pour mes cheveux gris.'. — Hé bien! ma mere, qu'avcz-vous besoin de dire tout cela ?N'ai-je pas fait ce que vous m'avez ordonné, et n'ai-je pas été Ji l'église, comme vous le vouliez, les dimanches, et travaillé en outre chaque jour pour vous nuiurir? Ei c'est précisément ce qui me fâche le plus, quand je pense comment

je pourrai trouver de l'ouvrage dans ces temps malheureux. Je ne sais pas s'il me sera possible de labourer d'autres terres que celles du château. Je n'ai jamais essayé d'en cultiver d'autres, et je m'en acquitterais difficilement ; et puis les propriétaires voisins n'oseront pas nous prendre, voyant que-nous avons été renvoyés de TiUietudlem comme non-énormistes.

— Non conformistes, mon i her enfant; c'est le nom que les hommes mondains nous donnent. — Alors nous serons obligés de nous rendre en des pays éloignés, peut-èlre à douze, à quinze milles d'ici. Je pourrais me faire dragon sans doute, car je sais monter un cheval et me servir passablement du sabre ; mais vous m'étourdiriez de vos bénédictions et de vos cheveux gris... (Ici les exclamations de Mduse devinrent de plus en plus bruyantes.) Allons, allons, c'est pour parler seulement ; d'abord vous êtes trop vieille pour vous pavaner sur le haut d'un cbarriot avec Eppie Dumblane, la femme du caporal. Qu'allons-nous devenir? Je ne le sais eu conscience. Je vois que nous serons peut-être obligés de nous retirer dans les monta-

[.p château de TiUioliuiloni.

gnes avec ces farouches whigs, comme on les appelle , et alors je finirai par être fusillé comme un lièvre sur le bord d'un fossé, ou envoyé au ciel la corde au cou. — 0 mon bon Cuddie! quilte l.> lang.'ige ch:irnel et égoïste; parler ainsi, c'est faire injure à la Providence. Je n'ai pas vu le fils du juste demandant son pain , liit l'Ecriture ; et ton père était un homme doux et honnête, quoiqu'un peu mondain dans ses actions et trop occupé des choses terrestres, précisément comme toi, mon enfant — Eh bien ! nous n'avons plus qu'un moyen , ma mère. Vous vous êtes toujours doutée qu'il existait quelque tendre liai.son entre miss Edith et le jeune M. II. Morton , qu'on devrait appeler le jeune Minwood ; vous vous rappelez que j'ai quelquefois porté de l'un à l'autre un livre ou un petit bout de lettre ; je feignais d'ignorer alors tout ce que cela signifiait quoique je susse à quoi m'en tenir. 11 y a (|uelquefiiis du bon à paraître un peu bête. Je les ai souvent vus se pruincncr le soir dans le petit sentier sur le bord di. ruisseau; mais Cuddie n'en a jamais parlé à personne. Je sais bien que m.i lêie est un peu lourde ; mais je suis aussi -bon que notre vieux Imiif de l'avanl; la pauvre bête! je ne la ferai plus jamais travailler. J'espère que ceux qui me rem-

LKS VEILLÉKS LU TKKMUKS ILLUSTRÉES.

pluceroiil la Iraileront aussi bien que je l'ai fait moi-même. Mais, enfin, nous irons à Milnwoud, et nous ferons part de notre détresse à M. Henri. Us ont besoin d'un bomnie pour la chart ue, et leur terre ressemble beaucoup à la nôtre. J'espère que M. Henri s'intéressera à notre sort, car il a un excellent cœur. Nous aurons fort peu de gages, parce que son oncle, le vieux Nippie Milnwood a la main aussi serrée que s'il était le diable lui-même. Mais nous ) gagnerons toujours du pain, de la soupe et un logement ; et c'est tout ce dont nous avons besoin pour le moment. En conséquence , levezvous, ma mère, et préparez vos hardes pour partir; puisqu'il le (aut , je ne serais pas flatté d'attendre que M. Harrison et le vieux Gudyill vin^nt nous mettre à la porte.

nH.\PlTRE Vin.

La nuit approchait lorsque M. Henri Morton aperçut une vieille femme enveloppée dans son plaid de tartan, et soutenue par un garçon vigoureux et à l'air stupide, vêtu d'un habit gris, qui s'approchait de la maison de Miln-wood. La vieille Mause fil une révérence, et Cuddle s'adressa à Morton. Il est vrai qu'il était auparavant convenu avec sa mère qu'il agirait ainsi qu'il l'entendrait; car, bien qu'il eût avoué sou infériorité d'esprit, et qu'il se fût, avec tout le respect filial, soumis aux avis de sa mère dans toute occasion , il dit cependant — que, pour prendre du service ou pour s'élancer d.ins le mon.de, la petite dose de bon sens qu'il possédait le conduirait plus bùn que tout l'espritde sa mère, bien qu'elle pût prêcher comme un ministre.

Eu consequence il commença ainsi la conversation avec le jeune Morion : — Voici une belle nuit pour les guérets, n'est-ce pas. Votre Honneur? le parc de l'Ouestaura une belle récolle cette année. — Je n'en doule pas, Cuddie Mais qui peut amener ici votre mère?c'est votre mère, n'est-ce pas?(Cuddie fit un signe de tète. )Qui peut vous amener ici avec votre mère si tard? — C'est, Monsieur, ce qui fait marcher les vieilles femmes, la nécessité; je cherche une place, monsieur. — Une place, Cuddie, et à cet instant de l'année ?îommentcela se peut-il?

Mause ne put se taire plus longtemps. Fière de ce qu'elle souffrait pour sa cause, elle commença d'un ton d'humilité alïeclée : — Av^c votre permission , le courroux du ciel nous a visités... — Les femmes sont possédées du demon ! murmura Cuddie à sa uii-re. Si vroparlez comme une whig, nous ne trouverons pas une porte ouverte dans tout le pays! Ensuite s'adressa ut à h.iute voix à .Morton : Ma mère est bien vieille, et elle s'est oubliée en parlant a mylady, qui ne f)eut souffrir d'être contrariée, et l'on sait que personne n'aime à l'être s'il peut l'empèther, surtout par une femme à son service; et M. Harrison l'intendant et Gudvill le sommelier, ne sont pas fous de nous, et il est mal de vivre à Rome pour se disputer avec le pape: c'est pourquoi j'ai pensé qu'il était plus sage de nous en aller avant que le mal empirât, et voici quelques lignes qui vous sont adressées et qui vous en diront davantage à ce sujet.

Morton prit le billet, et tandis qu'il lisait ce qui suit , la joie et la surprise lui firent mouler le rouge aux oreilles : « Si vous pouvez être utile à ces pauvres gens, vous obligerez E. B. »

11 fut quelques moments avant de pouvoir repremlre asseï d'empire sur lui-même pour répondre : — Et quel est votre projet, Cuddie? et comment. puis-je voin être utile?— En nous donnant de l'ouvrage, monsieur : de l'ouvrage et un emploi , voilà lout ce qu'il me faut, avec un abri pour moi et pour ma mère. Nous avons tous j nos meubles, pourvu que nous trouvions place sur un charriot pour , les amener; et il nous faudrait encore du lait, de la farine et des | légumes aussi; car j'ai bon aiqiétlt a l'heure des repas, et ma mère aussi, on peut le dire. Et quant aux gages, je m'en remets au laird et à vous-même. Je pense que vous ii« voudrez pas laisser un pauvre garçon dans le besoin, si vous pouvez l'aider.

Morion secoua la tète. — Pour la nourriture et le logement, Cuddie, je puis vous le promettre ; mais pour les gages, je crains que ce ne soit un article difficile à régler. —Je risquerai la chance , monsieur, plutôt que d'aller du côté d'Hamilton ou dans quelque autre pays bien éloigné. — Hé bien ! passez à la cuisine, Cuddie, et je ferai ce que je pourrai pour vous.

La négociation n'était pas sans difficulté. .Morton avait d'abord à gagner fa femme de charge, qui fit mille objections, comme à son ordinaire, pour avoir le plaisir d'être priée; mais lorsqu'il en eut triomphé , il devint beaucoup plus facile de décider le vieux Milnwood à prendre un dolue^tique dont les gages dépendaient absolument de sa volonté. C'est pourquoi on assigna à Mause et à son fils un hangar pour leur habitation, et on convint que pendant un certain temps ils seraient admis à partager le repas frugal de la maison, jusqu'à ce qu'ils eussent complété leur propre établissement. Pour Morton, il épuisa .-a bourse mal garnie en faisant à Cuddie le présent connu sous le nom d'arrhes ou denier à Dieu, pour montrer le cas qu'il faisait de la recommandation qui lui avait été transmise.

— Maintenant nous voilà encore une fois en place, dit Cuddie à sa mère, et si nous ne sommes pas si bien que là-bas, cependant la vie est toujours la vie ; j'espère que vous n'aurez plus de discussion avec personne, d'autant plus que vous voici avec ilt;s gens de votre communion. — De ma communion, mon fils! malheur à ton aveuglement et au leur! Uh , Cuddi.^! ils ne sonl que dans la cour des gentils, el ne gagneront pas plusde terrain, je l'appréhende; ils .'^ont à peint meilleurs que les prelatistes. Leur ministre est cet aveugle mondain Peter Poundtext, autrefois prédicateur distingué de l'Evangile, et à cette heure iniiiistre apostat, qui, pour le vil amour d'un salaire et du bien-être de sa famille, a quitté la seule voie véritable, et s'est perdu en courant après la peifide Tolérance. 0 mon fils ! si vous aviez profité des doctrines évangéliques que vou> avez entendues de la bouche même de Richard Rumbleberry, ce brave jeune homme qui soulfrit le martyre pour sa croyance sur la place du marché au Foin, à Edimbourg, avant la Chandeleur ! Ne lui avez-vons pas entendu dire que l'érastianisme était aussi mauvais que le prélatisuie, et le tolérantisme aussi mauvais que l'éras. tianisme? — A-t-on jamais rien ouï de pareil? s'écria Cuddie interrompant sa mère; nous serons chassés de cette maison, et nous aurons encore à chercher du service ailleurs ! Eh bien ! ma mère , je n'ai plus qu'un mot à vous dire : si j'entends encore une seule parole de vous sur ce sujet, du moins devant du monde, car pour moi cela m'est indiffèrent; si vous parlez encore ainsi en public sur Poundtext et Rumbleberry, sur leurs doctrines et leurs méchantes prédications, je me ferai soldat, et je deviendrai sergent ou capitaine, en vous laissant aller au diable avec tous ces énergumènes. Je n'ai jamais rien gardé de bon deleurdocirine, comme vous l'appelez,si ce n'est une vilaine attaque de colique en me teiiantassis pendant plus de quatre heures, pour écouter le sermon au milieu d'une plaine marécageuse et humide; et niylady m'a guéri avec quelques drogues. Mais si, pour le dire en passant , elle avait su où j'avais gagné ce mal. elle se serait bien gardée de me guérir.

Bien que Mause gémit iiiterieiin'inent sur l'endurcissement et l'impènitence de son fils, elle n'osa ni le presser liavantage sur un tel sujet, ni négliger l'avertissement qu'il lui avait donne; elle reconnaissait eu lui le caractère de sun défunt luaii, et savait que , quoique implicitement soumis dans beaucoup de choses à la supériorité d'esprit dont elle se targuait dans certaines occasions, lorsqu'on le poussait à bout, il savait montrer une obstination que ne pouvaient vaincre ni reinoiilrauces , ni flatteries, ni menaces. C'est pourquoi, craignant que Cuddie n'accomplit sa menace, elle mil un frein à sa langue, et lors même qu'un louait Poundtext en sa présence, comme un prédicateur plein de tslents , elle avait le bon sens d'arrêter la contradiction que sa bouche était prête à faire entendre, et n'exprimait ses sentiments que par un profond soupir, que ceux qui l'entouraient attribuaient ciiarilableuient au vif souvenir des morceaux les plus pathétiques de l'orateur. 11 est difficile de dire combien de temps elle aurait pu réprimer ses sentiments. Un incident imprévu vint la délivrer de sa contrainte.

Le laird de Milnwood suivait tous les anciens usages. C'était donc encore la coutume dans sa maison, comme cinquante ans avant en Ecosse, que les domestiques, après avoir servi le diner, prissent place au bout de la table et partageassent le repas de leurs maîtres. C'est pourquoi le jour qui suivit l'arrivée de Cuddie (le troisième depuis le commencement de ce récit', le vieux Robin, sommelier, valet de chambre, laquais, jardinier (que n'etait-il pas dans la maison Milnwood?), posa sur la lable une immense soupière de bouillon épaissi avec du gruau d'avoine , et des choux verts; dano cet océan de liquide, un bon observateur pouvait apercevoir deux ou trois côtelettes d'un mouton maigre qui n&geaient çà etià. Deux grands paniers, l'un rempli de pains faits d'orge et de pois , et l'autre de gâteaux d'avoine, flanquaient de chaque côté ce plat quotidien. Un gros saumon bouilli indiquerait aujourd'hui quelqiue abondance dans la maison, mais à cette époque on prenait io saumon en si grande quantité dans les rivières d'Ecosse, qu'au lieu d'être regardé comme un met délicat, il servait ordinairement de nourriture aux domestiques, qui , dit-on, sti|)ulaient quelquefois qu'ils ne seraient forcés de maflger de cet aliment ignoble el fade que cinq fois par semaine. Un large pot brun rempli d'une bière très faible et faite à Milnwood était mis à la discrélion de la compagnie, ainsi que les gâteaux d'avoine, les petits pains et le bouillon ; mais le mouton était réservé pour les principales personnes de la famille, y compris mistress Wilson ; et pour leur usage particulier, une mesure d'ale ou quelque chose qui en approchait était servie à part dans un vase d'argent. Un immeu.se fromage fait avec du lait de brebis mêlé avec celui de vache, et une jarre de beurre salé étaient à la disposition de tous les convives.

Pour savourer cette chère exquise, la tète de la table était occupée par le vieux laird, ayant d'un côté son neveu el de l'autre sa femme de charge favorite. A une certaine distance et au-dessous de la salière étaient assis Robin, vieux serviteur maigre et aft'amé, qu'un rhumatisme avait courbé et rendu impotent, et une sale servante endurcie au travail journalier que lui iiiflijieait tantôt son maître et tantôt mistress Wilson. Un garçon de ferme, un petit vacher à cheveux

LES PURITAINS

roux, puis Cuddie le nouveau laboureur, et sa mère, complétaient la compagnie. Les autres cultivateurs appartenant à la propriété habitaient leurs propres maisons, heureux, du moins en ceci, que si leur nourriture n'était pas plus délicate, ils pouvaient s'en rassasier sans être surveillés par les yeux gris, malins et envieux de Milnwood qui semblait peser le pain que mangeaient ses serviteurs, et suivre chaque bouchée dans le chemin qu'elle faisait de la lèvre à l'estomac. Cette sévère inspection ne fut pas favorable à Cuddie, qui se mit mal dans l'opinion de son maître par sa silencieuse promptitude à faire disparaître les vivres placés devant lui ; et de temps en temps Milnwood détournait les yeux du pâtre pour jeter des regards d'indignation sur son neveu, dont la répugnance pour les travaux champêtres était la principale cause qui avait nécessité le louage de ce vrai cormoran. — Te payer des gages , gourmand ! disait Milnwood en lui-même, tu mangerais dans une semaine la valeur de ce que tu pourrais gagner dans un mois.

Un grand coup de marteau donné à la porte d'entrée vint interrompre le cours de ses réflexions. C'était généralement la coutume en Ecosse, lorsque la famille était à dîner, que la porte de la cour, ou celle de la maison, fût fermée à la clef, et l'on ne recevait pendant ce temps que les gens de grande importance ou les personnes qui venaient pour affaire urgente. C'est pourquoi la famille Milnwood fut très surprise, surtout dans ces temps de troubles, par les coups répétés qui assaillaient la porte ; mistress Wilson en personne y courut, et ayant reconnu à travers le guichet ceux qui faisaient tant de bruit pour entrer, elle revint tout effrayée; et se tordant les bras, elle s'écria : — Les habits rouges ! les habits rouges !

— Robin!... Laboureur... quel est votre nom?... Garçon de ferme.... Neveu Henri, ouvrez la porte, s'écria le vieux Milnwood, se saisissant de deux ou trois cuillers d'argent dont le haut bout de la table était garni (celles qui étaient placées au-dessous de la salière étant de belle corne), et les glissant dans sa poche. — Parlez-leur poliment, messieurs; au nom de Dieu ! parlez-leur poliment : ilsnesoufTrentpas la contradiction. Nous sommes tous ruinés; nous sommes tous ruinés!

Tandis que les domestiques faisaient entrer les soldats, dont les jurements et les menaces indiquaient déjà le mécontentement qu'ils avaient d'être restés si longtemps à la porte, Cuddie saisit l'occasion de dire tout bas à l'oreille de sa mère : — Maintenant, vieille folle, faites semblant d'être sourde, vous qui déjà nous avez rendus sourds; et laissez-moi parler pour vous. Je n'aimerais pas à voir étendre et allonger mon cou pour les commérages d'une vieille radoteuse, bien que ce soit ma mère. — Oh ! je garderai le silence, si en parlant je puis te nuire, mais songe, mon fils, que ceux qui nient le Verbe, le Verbe les renie à son tour.

Son admonition fut interrompue par l'entrée des gardes-du-corps, au nombre de quatre, commandés par Bothwell. Us faisaient un grand bruit sur les dalles de pierre avec les talons ferrés de leurs grandes bottes et leurs longues et pesantes épées à poignée en panier. .Milnwood cl sa femme de charge tremblaient de la crainte bien fondée de se voir volés et pillés pendant ces visites domiciliaires. Henri Morton était tourmenté par une cause plus spéciale, car il se rappelait qu'il était responsable devant la loi pour avoir donne asile à Burley. La veuve Mause Headrigg était dans une étrange incertitudi;, flottant entre les craintes qu'elle éprouvait pour la vie de son fils, et son zèle enthousiaste, qui lui reprochait de renier tacitement ses sentiments religieux. Les autres domestiques tremblaient, mais ils ne savaient pas pourquoi. Cuddie seul, avec l'air de parfaite indifférence et d'extrême stupidité dont un pay.san éco.çsais peut dans l'occasion masquer beaucoup de finesse et de subtilité, continuait à avaler de grandes cuillerées de bouillon, ayant tiré devant lui le large vase qui le contenait, et se servait, au milieu de cette confusion, une portion qui aurait pu satisfaire sept personnes.

— Que désirez-vous ici, messieurs ? dit Milnwood, s'inclinant devant les satellites du pouvoir. — Nous sommes envoyés par le roi, répondit Bothwell; mais pourquoi diable nous avez vous laissés si longtemps à la porte? — Nous étions à diner, et la porte était fermée à la clef, comme c'est l'usage dans les habitations de la campagne. Je vous assure, messieurs, que si j'avais su que des serviteurs de notre bon roi attendissent à la porte. . . Mais vous plairait-il de boire de l'aie, ou de l'eau-de-vie, ou un verre de vin des Canaries, ou du clarct? Et il faisait une pause à chacune de ces ofl'res, comme mi avare enchérisseur qui , dans une vente, est obligé d'enchérir sur un lot désiré. — Du claret pour moi, dit l'un des soldats. — Je préfère l'aie, reprit un autre, pourvu qu'elle soit faite de pur orge. — Jamais on n'en brassa d'aussi bonne, répliqua Milnwood : je puis à peine en dire autant du claret ; il est faible et froid, messieurs. — L'i:au-de-vie lecorrigera, dit un troisième ; un verre d'eaudc-vic sur trois verres de vin, voilà qui empêche les mauvaises digestions. — Eau -de-vie, aie, madère et clarct : nous goûterons de tout cela, dit Bothwell, et nous nous attacherons à ce qui sera le meilleur. Voilà un avis raisonnable, quand môme il sortirait de la bouche d'un de ce» maudits wliigs d'Ecosse.

.Milnwood tira de sa ceinture à la hAle, quoique avec un tremblementde répugnance visible dans tous ses muscles, deiu émirmes clefs, et leâ donna à na gouvernante. — La femme de charge, dit Bothwell

en prenant un siège et s'y jetant pesamment, n'est ni assez jeune ni assez belle pour donner à un homme la tentation de la suivre à la cave, et du diable s'il s'en trouve une ici qui mérite d'être envoyée à sa place ! Qu'est-ce là? de la viande, ajouta-t-ilenchercbant avec une fourchette dans le vase de bouillon, et y péchant une côtelette de mouton ; il me semble que je mangerais volontiers ce morceau, mais il est aussi dur que si la femme du diable l'avait couvé. — S'il y a quelque chose de meilleur dans la maison, monsieur?., s'écria Milnwood alarmé de ces marques de mécontentement — Non, non, répliqua Bothwell, ce n'est pas la peine: il faut nous occuper d'affaires. Vous suivez Poundtext, le prêtre presbytérien, monsieur, à ce que j'ai entendu dire ?

Milnwood se hâta de glisser en même temps un aveu et une apologie. — Par l'indulgence de Sa gracieuse Majesté et celle du gouvernement; car je ne ferai rien contre la loi. Je n'ai rien à objecter contre l'établissement d'un episcopal modéré, sinon que je suis un homme élevé dans la campagne, que les sermons de nos ministres sont plus simples et plus faciles à comprendre; enfin, sauf votre respect, monsieur, c'est un établissement moins coûteux pour le pays.

— Bon, je ne prends pas garde à cela, dit Bothwell ; le roi et le conseil sont indulgents, et il y aune fin à tout : mais pour moi, si je devais dicter des lois, jamais un chien tondu de toute la meute n'aboierait dans une chaire écossaise. Quoi qu'il en soit, je dois me soumettre aux commandements. Ah ! voici la liqueur , mettez-la sur la table, ma bonne vieille dame.

Il versa presque la moitié d'une bouteille de claret dans une coupe de bois , et l'avala d'un seul coup. — Vous faites injure à votre bon vin, mon ami, il est meilleur que votre eau-de-vie , quoiqu'elle soit fort bonne au.ssi. Voulez-vous vous joindre à moi pour boire à la santé du roi ? — Avec plaisir : mais ce sera avec de l'aie , car je ne bois jamais de claret, et je n'en ai qu'une très petite quantité pour quelques honorables amis. — Tels que moi, sans doute, dit Bothwell ; et alors poussant la bouteille devant Henri, il dit : — A vous, jeune homme : buvons à la santé du roi.

Henri remplit modérément son verre sans prendre garde aux signes de son oncle et à la manière dont il le poussait, pour l'engager à suivre son exemple et à boire de la bière de préférence au vin.

— Fort bien, dit Bothwell : avez vous bu tous? Qui est cette vieille femme? Donnez-lui un verre d'eau-de-vie, afin qu'elle porte la santé du roi. — S'il plaît à Votre Honneur, dit Cuddie avec un air niais, c'est ma mère, monsieur, et elle est sourde comme les rochers du torrent : nous ne pouvons lui faire ouïr un seul mot.... Miiis si cela vous est agréable, je suis prêt à boire pour elle à la sauté du roi, autant de verres d'eau-de-vie que vous le croirez nécessaire.

— J'oserais jurer, dit Bothwell , que voilà un gaillard qui ne dédaigne pas l'eau-de-vie. Sers-loi , mon ami : on doit être libre partout où je suis. Tom , sers un plein verre à cette fille , quoiqu'elle ne soit qu'un sale personnage. Verse à la ronde une seconde fois. Voici pour boire à la santé de notre noble commandant, le colonel Grahame de Claverhouse ! Pourquoi diable cette vieille gémitelle? elle paraît aussi whig qu'il en fut jamais sur ce côté de la montagne : renoncez-vous au Covenant, bonne femme? — De quel covenant voulez-vous parler? est-ce le covenant de l'œuvre, ou celui de la grâce? demanda Cuddie se niêlant de la conversation. — De tous les covenants qui .sont nés jusqu'à ce jour, répondit le soldat. — Ma mère, cria Cuddie, affectant décrier comme s'il parlait à un .sourd , ce monsieur veut savoir si vous renoncez au covenant des œuvres? — De tout nion cœur, Cuddie, s'écria Mause, et je fais des vœux pour que mes pieds soient délivrés de ce serpent.

— Bon, reprit Bothwell, la bonne dame a répondu avec plus de franchise que je ne l'espérais. Un autre verre à la ronde, et nous nous occuperons d'affaires. Je pense que vous avez tous entendu parler du meurtre horrible commis sur la personne de l'archevêque de Saint-André, par une douzaine de fanatiques armés?

Tous tressaillirent et se regardèrent; enfin Milnwood répondit — qu'il avait entendu parler d'un semblable malheur, mais que ce bruit ne s'était pas confirmé. — Voici le rapport public par le gouvernement; vieillard, qu'en pensez-vous? — Oque j'en pense, monsieur? tout ce que... tout ce (|u"il plaira au conseil d'en pcn.ser. — Je voudrais savoir votre opinion d'une manière plus positive, mon ami, dit le dragon d'un air d'autorilé.

Les yeux de Milnwood parcoururent à la hâte le papier pour saisir les expressiims qui caractérisaient ce crime le plus énergiquement, en .«'attachant aux mois écrits en lettres italiques, ce (pii l'aida beaucoup, — Je pense que c'est un meurtre, un parricide alIVeux, exécrable, inventé par une b.irb.irie implacable et infernale, lout à fait abominable; c'est un scandale pour le pays! — liicn dit, vieillard ! répliqua l'inlerrogaleiir. Donnez-moi la main ; je vous souhaite toute sorte de bonheur en retour de tels principes. Vous me devez une rasade de rcmcrcîment pour vous les avoir appris... Bon, vous me ferez raison avec votre propre vin des Canaries, l'aie aigre convient mal à un estomac loyal. Mainlenaiit , à vutrc tour, jeune homme ; que pensez-vous de ce dont nous parlons? — Je vous ré-poiidrais volontiers, dit Henri, si je savais d(! quel droit vous me faites cette question. — Que Dieu nous prête sou aide ! dit la vieilU

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

femme décharge. Parler de la sorte à un soldat , quand chacun sait qu'ils font tiurt ce qu'ils veulent, dans le pays, des hommes et des femmes, des bèks ot des gens.

Le vieux genlllliomme s'écria, avec la même horreur pour l'audace (le son iieveu : — Taisez-vous, monsieur, ou repondez directement i celui .uii vous interroge. Avez-vous intention d'aflVonIcr l'autorité du roi dans l;i personne d'un sergent di's gardos-dn-corps? — Silence! vous tons, faites silence! s'écria liolhwel! frappant avec

force la table de sa main Vous me demandez de quel droit je vous

interroge, mon.'ieur? ajouta-t-il en s'adressanl à Henri; ma cocarde et mon large sabre sont ma commission , et une meilleure que jamais le vieux Nol (Cromwell) ait accordée à ses tètes rondes ; et si vous voulez en savoir davantage , vous n'avez qu'à regarder l'aclc du conseil qui donne le pouvoir aux soldats et officiers de chercher, d'examiner et d'appréhender toutes les personnes suspectes; c'est urquoi je tous demande de nouveau votre opinion sur la mort de irelievèque Shurpe. C'est une nouvelle pierre de touche pour es- - :\er de quel métal sont les gens.

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