‹ WaverleyChapitre 20 sur 231 · CHAPITRE XVlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVlll

Au milieu du xvm' siècle, on dînait en Ecosse à deux heures. Ce fut donc vers la fin d'une délicieuse journée d'automne que M. Gilfillan se mit en marche, espérant bien pouvoir, en prenant une ou deux heures sur la nuit, arriver le soir même à Siirling, quoique le château fût à dix-huit milles de cet endroit. Il marchait donc bravement à la tète de sa compagnie, aussi vite que possible, regardant de temps en temps notre héros, comme s'il eût voulu lier conversation avec lui. A la fin , ne pouvant résistera la tentation , il ralentit son pas jusqu'à ce qu'il fût de front #vec le prisonnier, et après avoir chemine quelque temps en silence à côté de lui, il lui demanda tout-à-coup : — Pourriez-vous me dire quel est le

rôle en ni:inteau nnir et à tète pnuilroe qui se trouvait avec le lird de Clairnvreckan? — Un ministre presbytérien, répondit Vaverlty. — Presliylérien ! repéta Gilfillan avec mépris: un miséable era^tien, ou plutôt un sot prélatiste, un partisan de la hideuse olérance; un de ces chiens muets qui ne peuvent aboyer ; leurs ermons ne sont qu'un ramas de phrases sonores de terreur et de onsolation qui n'ont ni sens, ni douceur, ni vie. 'Vous avez été lourri dans un jiareil bercail , je crois? — Non , je suis de l'église l'Angleterre. — D'excellents voisins, répliqua le covenanlaire ; il l'est pas étonnant qii ils s'accordent si bien ! Qui aurait cru que le aim edifice de l'eglise d'EcdSse, hàti par nos pères en 1642, serait ;àlé par les affections de la chair et par les corruptions du siècle? Jui aurait cru que la voûte du sanctuaire s'écroulerait sitôt?

Cette lanierttation , à laquelle un ou deux des assistants firent horus en poussant un profond soupir, ne parut point à notre héros igné l'une réponse. Aussi M. Gilfillan, espérant du moins avoir un uditeur sinon un conlroversiste, continua sa jérémiade. — Et oit-on s'étonner maintenant que, faute de service à faire devant 'autel et de devoirs quotidiens à remplir, les ministres saints se aissent aller à de coupables complaisances envers les grands., ccordenl des indulgences, se lient par des serments et des pro- Qesses, entin se livrent à la corruption ? Faut-il s'étonner, dis-je, i vous-même, monsieur, et d'autres gens aussi malheureux que eus, vous travaillez à recon^truire votre vieille Babel d'iniquité, omme aux jours sanglants de la persécution des saints? A coup ùr, SI vous n'étiez pas aveuglé par les grâces et les faveurs , par ss plaisirs et les joui!>sances, par les honneurs et les richesses de e monde, je pourrais vous prouver par l'Ecriture que vous faites onsi>ter la foi dans de misérables haillons; que vos surplis, vos hapes et vos rabats ne sont que les vieilles robes de la grande restituée assise sur les sept collines et buvant le vin de l'aboîination. Mais, je le vois, vous êtes sourd comme une couleuvre île e côte; oui, vous êtes séduit parses enchantements, vous trafiuez de ses marchandises, et vous vous enivrez à la coupe de sa >rnication.

Le soldat théologien eût peut-être continué longtemps sesinvecives, n'épargnant que les restes dispersés du troupeau des deserts, omme il disait. La matière était abondante, sa voix infatigable, a mémoire excellente : aussi était-il presque impossible qu'il terlinàl son exhortation avant d'arriver à Stirling, si son attention l'eût ete attirée par un colporteur qui avait joint la troupe par un heinin de traverse, et qui soupirait et sanglotait tort regulierelenl au bout de chaque phrase de sa complainte. — Eh ! qui êtesous, l'ami? demanda le digne Gillillan. — Un pauvre colporteur, ui se rend a Stirling et reclame la protection de Votre Honneur, ans ces temps de trouble. Ah! Votre Honneur est fort habile à "ouver et à démontrer les secretes... oui les secretes, obscures et uompréhensibles causes des égarements de ce pays; oui. Voire onneur attaque l'erreur jusque dans ses racines. — Ami , dit Gillian u'un ton plus gracieux que celui qu il avait pris jusqu'alors, e me donnez point le titre d Honneur. Je ne vais point dans les ronienades, dans les châteaux, dans les places publiques pour ue les labniireurs, les paysans, les bourgeois m'ôteiil leurs bouets, comme au major Melville de L^airnvreckan , et m'appellent aird, Capitaine, ou Voire Honneur; non ! ma petite fortune, qui 'était d abord que de deux Oillle livres (d'Ecossej , s'est accrue, ieu aidant; mais l'orgueil de mon cœur n'a pas crû avec elle. Je 'aiuic pas le titre ue ':aiiitaiiie, et pourtant ce titre m'est donne ans la comuiissioii que m'a signée un imble seigneur qui praticpn; Evangile, le comte Glencaiin. Tant que je vivrai, je suis et sciai jujours ap|ieié Haliakki.k Gilfillan. Et Habakkuk combattra sous ;» eleiidarda de l'église J'Eco.^se tant qu il aura un denier dans sa JUiM ou une goutte de S,uig dans le corps. — Ab 1 dit le colporteur, i»i vu vos terres à ilauclilui. La belle propriété! vous avez jete la gne dans un bel endroit! il n'y a pas de plus beau bétail dans Mb les pâturages des lairds d'Ecosse. — Vous avez raison, vous vez raibun, l'ami, répliqua vivement Gillillaii (car il n était pas iii- ;nsible a ce genre de Uatierie); vous avez rui.soii; ce sont de vraies kites ilu Comte de Lancastre ; on ne voit pas les pareilles, même lu» les près de kilmaurs.

Gilliiian se mit alors à faire sur l'excellence de ses bestiaux une iscussion qui sans doute n'iuléresserait pas nos lecteurs plus u'eiie n amusa noire lieros. Après cet episode, il reprit ses disîrtations tlieoiogiques, tandis que le colporteur, moins profond en ottiine, se conieiildit de soupirer el d'exprimer de temps a autre .tiubieu il était edilie. — Quelle bonne fortune ce serait, disait le larcnand ambulant, pour les pauvres nations aveugles et paisUs que j al visitées, si elles avaient une lumière aussi brillante our éclairer leurs pas ! Tout en faisant mon petit commerce, je sjis Ile jusqu'en Itussie , j'ai visite la trance et les t'ays-Ha.s , louie la ologne el une grande partie de l'Allemagne : mais, hclas! Votre oiiiitur aurait lame peineis .s'il voyait les jours de sabbat souilles ir le» Diuroiurei) el les chants, par les mes»es dans l'église, par la lUsique dans le chœur, et surtout par les danses prul'aues et les ux d'! hasard.

Ceci ameiirt Gilliilau sur le chapitre îles divertissements, sur le covenant, l'assemb ée des théologiens à Westminster, le grand et le petit catéchisme et le meurtre de l'arrhevèque Shai^. Ce dernier sujet le conduisit à disserter sur la légitimité de la defense personnelle^ et dans cette discussion il montra beaucoup plus de bon sens qu'on n'en pouvait attendre d'après les autres parties de sa harangue ; il attira même l'attention de Wnvtrley, resté jusque-là enfoncé dans ses tristes réflexions. M. Gilfillan examinait donc le droit d'un simple particulier se poser le vengeur des libertés publiques, et défendait avec chaleur la cause de Mac James Mitchell qui avait tiré sur ce même Sharp, archevêque de Saint-Andre, quelques années avant l'assassinat de l'évèque à Magus Muirs ( voyez les Puritains), quand un incident inattendu vint lui couper la parole. Les rayons du soleil couchant pâlissaient à l'horizon , connue la troupe suivait un sentier creux et escarpé qui gravissait une colline. La vue s'étendait au loin sur des bruyères et des pâturages, mais le pays pourtant n'était pas uni, et l'on y voyait lanlôl des ravins remplis de ronces et de genêts, tantôt de petits vallons couverts de maigres broussailles. Un buisson d'épines couronnait la montée. Les soldats les plus robustes et les plus agiles étaient allés en avant avaient atteint le sommet et se trouvaient hors de vue pour le moment. Gilfillan avec le colporteur et 1 escorte deWaverley, était encore au bas, et les autres les suivaient à de grandes distances. Tout à coup, le colporteur qui avait, disaii-il, perdu un petit chien, s'arrêta, et se mit à .'iltler pour l'appeler. Cette interruption, [dus d'une fois répétée, offensa l'amour-proiire de son compagnon : c'était faire peu de cas des rares trésors d'érudition en matière de théologie et de controverse, qu'on versait pour son édification. Gilfillan signifia donc d'un ton sec qu'il ne pouvait perdre son temps pour attendre nu aiiinictl inutile. — Mais si Votre Honneur se tap[ielle l'histoire de Tobie. — De Tobie ! s'ecria le puritain avec chaleur; Tobie et son chien sont tous deux [laiens et apocryphes, et il n'y a qu'un ami des prélats ou du pape qui puisse en douter. Je crois m'éire mépris sur votre compte, l'ami! — Très probablement, rrpondit le colporteur avec le plus grand saiigl'ioid; néanmoins, je prendrai li permission de siffler encore une fois mon pauvre Bawty,

Ce dernier signal attira une réponse surprenante, six ou huit grands inoiilagnards, postés derrière les buissons et les broussailles s'élancèrent dans le chemin creux, et tombèrent sur la troupe' leurs claymores en main. Gilfillan, sans se laisser épouvanter par cette apparition inopportune, s'écria courageusement : — L'éfiée du Seigneur et de Gedeon ! Et tirant son large sabre, il allait sans doute l'aire honneur à la bonne vieille cause, quand tout-à-coup le colporteur, saisissant le mousquet d un soldat qui était près de lui déchargea sur la tête du prédicateur un coufi de crosse si bien applique que le caniéronien fut incontinent renversé par terre. Dans la confusion qui suivit, le cheval que montait notre héros fut tué par un des hommes de Gilfillan, qui tirait sans viser. Waverley tomba sous l'animal , et reçut plus d'une grave conlu.sion; mais il fut presque aussitôt tiré de sa fâcheuse position par deux montagnards, qui, l'empoignant chacun par un bras, l'emmenèrent de force loin de la scene du combat et luin de la grande route. Ils couraient à toutes jambes, soutenant ou plutôt entraiiiant notre héros qui put maigre tout tntendre ipielqués coups de fusil partir derrière lui. Il apprit plus tard que ces décharges venaient des soldais de Gillillan qui s'étaient enfin réunis, l'avant-garde attaquant l'ennemi de Iront, et les traînards le prenant en queue. A leur approche les inontagnards reculèrent, mais non pas avant d'avoir dépouillé Gilliilau el deux de ses hoiiimes qui étaient étendus sur la place, dangeieuscmcut blesses. Us echangereni encore plusieurs coufis de fusil avec les gens de l'ouest; mais ceux-ci, dès lors sans chef et craignant une seconde attaque, ne cherchèrent pas serieu.sement à reprendre leur prisonnier, et trouvèrent plus sage de continuer leur route vers Siiriing, emmenant avec eux leur capitaine et leurs camarades blesses.

La rapidité avec laquelle on entraînait Waverley lui avait presque Ole la respiration, et tes nieurtiis.siires qu'il avait reçues dans sa cliute lui rcnoaient la marche diliicile. Ses guides s'en aperçurent • ils appelèrent a leur aide deux ou trois compagnons, el f^nm.iiilotlant iKiiie lieros dans un manteau, ils se parlagereiil ainsi la cliarge et lcuiporiei(fnl aussi vile qu'auparavant el sans qu'il se donnât aucune peine. Parlant peu, et en langue gnëlique, ils ne ralentirent leurs pas qu après une course d'environ drux milles, accablés qu'ils étaient de lassitude; mais ils continuèrent d'avancer, se relayant les uns les autres de temps en temps. Notre héros essaya de leur [larler, mais ou lui ferma la bouche avec quatre mots c.ltiques qui signifient: «Je ne sais pas l'anglais. » Ce qui est toujours, comme Il savait bien \V,uerley, la réponse d un montagnard quand il ne comprend pas, ou ne veut point répondre. Il pr.uioiiça aussi le nom de Vieh-Jau-Volir, croyant qu'il devait à son amitié d'être sorti des giillesdu digue Gilliiiaii; mais son escorte m; sembla pnint s'en apeicevoii . La clarté de la luiic avait remplace le crépuscule quand la iroupe s arrêta au bord d'une vallée profonde qui, éclairée en parue, paraissait pleine d'arbres et de bron.ssailles. Deux des montagnard» y desceudiieni par un petit .sentier coinino pour en visiter

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

l'intérieur, et l'un d'enx revint qneliiiies minutes après, dit un mot à ses compagnons, qui reprirent sur-le-cluimp leur l'ardeaii et remportèrent avec beaucoup de soin et d'attention par la descente étroite et rapide. Mais, malgré leurs précautions, le corps de Wa- ▼erlev heurta plus d'une fois et a^sez rudement contre les troncs et les branches qui barraient le chemin.

Au bas de la descente et près d'un ruisseau, car Waverley entendit la chute d'une source abondante, quoiqu'il n'en pût distinguer le cours dans l'obsourilé, la troupe s'arrêta de nouveau devant une petite chaumière grossièrement bâtie. La poric en fut ouverte, et l'intérieur ne se trouva point plus agréable qu'on ne devait s'y attendre d'après les dehors. Il n'y avait aucune espèce de plancher; le toit était à jour en plusieurs places, les murs étaient construits en cailloux et en gazon ; des branches d'arbres formaient la couverture ; le foyer était au milieu et remplissait tout ce taudis de fumée, quoiqu'elle piit s'échapper par ia porte aussi bien que par une ou- \erture circulaire pratiquée dans le toit. Une vieille sibylle montagnarde, la seule habitante de cette misérable demeure, semblait occupée à préparer quelque nourriture. Comme le feu éclairait la cabane , Waverley put reconnaître que ses conducteurs n'étaient pas du clan d'ivor, car Fergus exigeait avec la dernière rigueur que ses gens portassent le tartan raye suivant la mode particulière à leur tribu, marque de distinction anciennement adi'ptée par tous les montagnards et que conservaient encore les chefs fiers de leur lignage ou jaloux de leur autorité. Edouard, dans son long séjour à Glennaquoich, avait pu faire cette remarque. Voyant donc que tous ses surveillants lui étaient inconnus, il promena tristement ses yeux dans l'intérieur de la cabane. Tout le mubilier consistait en un cuvier à lessive, une vieille armoire démantibulée; plus, un grand lit de bois entouré, comme c'est la coutume en Ecosse, d'une cloison qui s'ouvrait par un panneau à coulisse. Les montagnards y firent entrer Waverley après qu"d eut, par signes, refusé de rien prendre. Son sommeil ne fut ni paisible ni réparateur; d'étranges visions lui passaient devant les yeux, et il lui fallait faire, pour les éloigner, des efforts pénibles et continuels. 11 ne tarda pas à ressentir un frisson violent, un mal de tète affreux et di;s douleurs aiguës dans tous les meinbres; aussi, le matin, les montagnards qui lui servaient de garde ou d'escorte, car il ne savait s'il était encore prisonnii'r, reconnurent qu'il ne pouvait continuer sa loule. Ajires s'être longtemps consultés, six hommes de la troupe sortirent de la hutte avec leurs armes: deux seulement restèrent, un vieux et un jeune. Le premier déshabilla Waverley et bassina ses contusims. Il put changer de linge, car les montagnards n'avaient point oublié de prendre son portemanteau, qu'on lui rendit, à sa grande surprise, sans qu'il y manquât la moindre chose. Les drnps du lit étaient propres, les matelas assez lions, et son vieux surveillant ferma la porte de cette armoire, car il n'y avait point de rideaux, après avoir prononcé quelques mots gaë iques où Waverley crut comprendre qu'il l'engageait à prendre du repos. C'est ainsi que notre héros se trouvait pour la seconde fois entre les mains d'un E>culape montagnard , mais dans une situation bien moins agréable que naguère. La fièvre occasionnée par les contusions qu'il avait reçues dura plus de trois jours ; mais enfin, grâce aux soins de son surveillant et à la vigueur de sa constitution , il (larvint à s'asseoir sur son lit, quoique non sans peine. Mais il remarqua que la vieille femme qui lui servait de garde-malade et le vieux montagnard n'avaient point l'air trop disposés à permettre que le panneau de son armoire restât ouvert, et qu'il put ainsi observer ce qu'ils faisaient. Mais à la fin, quand Waverley eut ouvert nombre de fo's la porte de sa cage qu'un venait aussitôt refermer, l'homme mit fin à ce jeu en l'assujettissant à l'extérieur par un clou si solide qu'il fut impossible d'ouvrir le panneau du dedans. Tandis qu'il réfléchissait sur cet esprit de contradiction chez des gens dont la conduite à son égard n'indiquait aucune malveillance , et qui même pour toute autre chose semblaient ne consulter que son bien-être et ses désirs, notre héros se rappela que, pendant la plus forte crise de sa maladie, il avait vu la figure d'une jeune femme s'ap[irocher de son lit. Ce souvenir était pourtant bien confus; mais ses soupçons furent confirmés lorsqu'en prêtant une oreille attentive il entendit plus d'une fois dans la journée une autre femme causer tout bas avec sa surveillante. Qui peut être cette personne'? Et pourquoi semble-t-elle vouloir se cacher? Son imagination se mit aussitôt en campagne et lui montra Flora Mac- Ivor. Mais après s'être bercé quelques minutes de cette idée pleine de douceur qu'elle était près de lui, veillant comme un ange consolateur sur son lit d soulfiance, Waverley fut forcé de reconnaître que sa conjecture était tout-à-fait sans fondement; car supposer qu'elle eût quitte le château de Glennaquoich , où elle était en sûreté , pour descendre dans les basses terres sur le théâtre de la guerre civile et hibiter une si misérable retraite, c'était chose à peine imaginable. Pourtant son cœur bondissait quand il entendait disliuciement le pas léger dune femme enirer dans la hutte et en soriir, ou quand les sons étouffes de sa douce et tendre vcix répondaient au coassement raiique et sourd de la vieille Jeannette, car celait, à ce qu'il comprit, le nom de son antique surveillante. Ne pouvant mieux se distraire dans sa solitude, il cherchait un moyen

de satisfaire sa curiosité en dépiUdes précautions sévères de Jeannette et du vieux montagnard, car il n'avait pas vu le [ilus jeune depuis le matin de son arrivée. A la fin , après une minutieuse recherche , la vétusté de sa prison de bois parut devoir le mettre à même de satisfaire ses désirs, car il parvint à enlever un clou d'une planche vermoulue. A travers ce trou étroit, il put apercevoir une taille de femme, enveloppée dans un manteau, occupée à causer avec Janette. Mais, depuis le temps de notre grand'more Eve, une excessive curiosité a toujours été punie par l'impossibilité de se satisfaire. Cette femine n'avait pas la taille de Flora; il ne put voir sa figure; et pour comble de malheur, tandis qu'il s'efforçait, à l'aide du clou, d'élargir l'ouverture pour voir plus distinctement, un léger bruit trahit son entreprise, et l'objet de sa curiosité disparut aussitôt; la jeune femme, autant qu'il put le remarquer, ne revint plus à la chaumière. Toutes les précautions prises pour empêcher qu'Élouard apeiçùt ce qui se passait dans la chambre furent dès lors abandonnées, et non-seulement on lui permit de descendre de son lit, mais encore on le fit sortir de ce qu'il pouvait à la lettre appeler sa prison. Néanmoins, il lui fut interdit de quitter la cabane. Le jeune montagnard avait rejoint le vieillard, et l'un on l'autre faisait toujours bonne garde. Quand Waverley approchait de la porte, la sentinelle lui barrait le chemin poliment, mais avec fermeté, cherchant à lui faire entendre par signes qu'il y avait du péril à sortir et des ennemis dans le voisinage. La vieille Janette semblait inquiète et surveillait aussi Waverley, qui, n'ayant pas encore repris assez de force pour tenter la fuite, se résignait par nécessité à la patience. Il faisait bien meilleure chère qu'il ne s'y était attendu, car ia volaille et le vin figuraient sur la table. Les montagnards ne se permettaient point démanger avec lui et le traitaient avec le plus grand respect, sauf qu'ils ne le laissaient point sortir Son seul amusement était de regarder par une fenêtre, ou plutôt par une ouverture irrégulière qu'on avait pratiquée pour en tenir lieu : en dessous de lui, à dix pieds environ, un ruisseau large et ra()ide rugissait, écumait dans un lit de rochers, presque recouvert par des arbres et des buissons. Le sixième jour de sa réclusion, Waverley se trouva si bien rétabli qu'il se mit à chercher les moyens de sortir d'une prison si triste et si ennuyeuse, convaincu que les dangers qu'il allait courir dans cette tentative n'étaient rien, comparés a la monotonie insupportable de la masure de Jeannette; mais la question était de savoir où il porterait ses pas quand il serait en liberté. Deux projets lui semblaient raisonnables, bien que l'un et l'autre fussent difliciles et périlleux. Le premier était de retourner à Glennaquoich et de se joindre à Fergiis-Mac-lvor, qui ne pourrait manquer de lui faire bon accueil ; et en effet, la rigueur dont on avait usé à son égard le dégageait, selon lui, de toute obéissance au gouvernement. Le second projet était de gagner un port d'Ecosse et de s'y embarquer pour l'Angleterre. Son esprit flottait irrésolu entre ces deux desseins, et sans doute, s'il se fût évadé comme il en avait l'intention , il se serait finalement déterminé pour celui qui lui aurait paru comparativement le plus facile. Mais la fortune avait résolu qu'il n'aurait pas l'embarras du choix.

Le soir du septième jour, la porte de la hutte s'ouvrit tout-à-coap et deux montagnards entrèrent. Waverley les reconnut pour être de ceux qui l'avaient amené ii la chaumière; ils causèrent quelques minutes avec leur vieux compagnon et son camarade, puis firent comprenilre par signes à Waverley qu'il se préparât à partir avec eux : cette nouvelle le combla de joie. Tout ce qui s'était passé durant sa réclusion ne lui permettait pas de penser qu'on voulût lui faire aucun mal, et son esprit romanesque, ayant repris dans la retraite toute l'é asticilé que lui avaient fait perdre tant de sensations pénibles, était alors fatigué d'inaction. C'était avec courage, avec un sentiment mêlé d'espérance et de crainte, que Waverley contemplait les montagnards, dévorant à la hâte un morceau, puis prenant leurs armes et faisant au plus vite les préparatifs du départ. Comme il était assis à quelque distance du feu, autour duquel ses hôtes étaient groupés, il se sentit doucement tirer par le bras et il tourna la tète. C'était Alice, la fille de Donald Bean Lean ; elle lui montra un paquet de papiers de manière à n'être remirqué de personne , mit un doigt sur ses lèvres, et s'en alla comme pour aider la vieille Jeannette à serrer toutes les hardes de Waverley dans son porte-manteau. Elle désirait évidemment qu'il ne parût point la reconniitre; mais elle tournait sans cesse les yeux de son côté, dès qu'elle trouvait moyen de le faire sans être vue , et quand elle se fut afierçue qu'il suivait tous ses mouvements, elle- enveloppa avec adresse et promptitude le paquet dans une des chemises qu'elle plaça dans le porte-manteau. Dès lors nouveau champ à conjectures. La jeune fille de la caverne était-elle donc le génie lutéiaire qui avait veillé près de sa couche pendant sa raalalie? Eiait-il entre . les mains du père d'Alice? Et dans ce cas, que lui voulait ce brigand? Il semblait en cette occasion n'avoir point fait son métier; car il rendait à Waverley tous ses bagages , et même on lui avait toujours laissé sa bourse, qui pourtant aurait pu tenter ce voleur de profession. Peut-être le paquet de papiers expliquerait-il tout ce mystère; mais Alice lui avait donné à comp'-endre qu'il ne devait l'ouvrir qu'en secret, et ne l'avait plus regardé des qu'elle fut sûre

que ses signes avaient été remarqués et compris. Au contraire, elle était bientôt après sortie de la chaumière , et ce fut seulement en fermant la porte que, favorisée par l'obscurité, elle fit à Waverley un sourire d'adieu et une œillade d'intelligence, après quoi elle s'enfonça dans la vallée ténébreuse. Le jeune montagnard fut à plusieurs reprises envoyé |iar ses camarades, comme pour reconnaître le pays; enfin, quand il fut de retour pour la troisième ou quatrième fois , toute la troupe se leva et le chef fît signe à Waverley de le suivre. M lis avant de partir il serra la main de la vieille Jeannette, qui l'avait si bien soigné, et lui donna des marques plus positives de sa reconnaissance pour ses bons offices. — Dieu vous bénisse, capitaine Waverley ! Dieu vous protège! dit Jeannette en bon écossais des basses terres, quoiqu'il ne lui eût pas encore entendu prononcer une syllabe aulrement qu'en langue gaélique. Mais l'impatience de son escorte l'empêcha de demander aucune explication.

Page 1