‹ WaverleyChapitre 190 sur 231 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Tandis que lady Marguerite tenailla conférence ci-dessus avec le noble sergent de dragons, sa ])etite-fille, qui ne partageait point absolument l'enthousiasme de Sa Seigneurie pour tout ce qui était issu (lu sang royal, n'avait honoré le sergeiil Hiillnvell que d'un seul coup d'oeil; elle reconnut en lui un homme grand et fort, des trails endurcis et usés parles fatigues, et auxquels l'orgueil et la débauche avaient donné un air de racconlenlenieiit mêlé de celte gaite infernale qu'inspire le désespoir. Les antres soldats lui offraient en on; moins de sujets d'observation; mais elle avait peine ù délourQcrs.i

♦lie dii prisonnier, quoiqu'il so rarliAt dans son mnnfcau. Cepcnd:iMt olio lilàuiail on ello-uuMno uno curiosilcqui semblait claiiemont al'tliger celui qui eu était l'objot.

— Je voudrais bien, dit-elle à Jenny Dennison, sa suivante favorite, je voudrais bien savoir quel est ce pauvre jeune Iminuio.— C'est justement ce que je pensais moi-même, miss Edith, mais ce ne |)eut èlre (aiddie lleadrigg, car ce jeune liomme est plus grand que Cuddie et semble nioiîis robuste. — Néanmoins il est possible que ce soit quelque voisin, auquel nous pourrions avoir sujet de nous inlére.ssor. — Je saurais bienlùt tout ce qui lo regarde, dit l'cntreprenanto Jonny, si les soldats étaient une fois arrangés et tranqiiillrs, car il \ en a un que je connais très l)ien. C.'csl le plus beau ot le rlu> jeune de tous. — Je crois, Jeunv, que vous connaissez tous les jeunes galants du pays. — Non, miss Edith, je ne suis pas si facile dans le choix de mes connaissances. Sans doute on ne peut s'empoeherde reconnaître le visage des gens lorsqu'on s'aperçoit (pi'ils vous regardent, et qu'ils vous lorgnent à l'église comme an marelié : mais il v a peu do garçons à qui je parle, excepté ceux de la maison, les ("rois Steinson, Toiu Rami, le jeune meunier, les cinq Hnwison de Nelhersheils, et le grand Tom Gilly, et... —Assez, je vous prie, de cette liste d'exceptions qui menace d'être longue; apprenez-moi comment vous avez connu ce jeune soldat. — Mon Dieu, miss Edith, c'est Tcm Holyday, Torn le cavalier, comme ils l'appellent, qui avait été blesse par les gens de la montagne au dernier conventicule, et qui est resté ici pour se guérir; je puis lui demander tout ce que je voudrai , et Tom ne refusera pas de me le dire, j'en reponds. — Essayez donc si vous pouvez trouver occasion de lui demander le nom de son prisonnier, et vous viendrez à ma chambre me rendre réponse.

Jenny Dennison partit pour faire sa commission ; mais elle revint lyentôt'avec un visage où la surprise et le chagrin indiquaient le vif intérêt qu'elle prenait au prisonnier.

— Qu'y a-t-il? demanda Edith avec inquiétude ; est-ce Cuddie enfin, ce pauvre garçon? — Cuddie, miss Edith? non! non ! ce n'est pas Cuddie, balbutia la fidèle suivante qui sentait la douleur qu'elle allait causer àsa jeune maîtresse. 0 chère miss Edith, c'estlejeune Milnwood lui-même! — Le jeune Milnwood! s'écria Edith terrifiée à son tour; c'est impossible, tout-à-fait impossible! Son oncle suit le prêtre autorisé par la loi et n'a aucune relation avec les réfraclaires; Henri lui-même ne s'est jamais mêlé de nos malheureuses dissensions; il doit être parlaitemcut innocent, à moins qu'il n'ait eu à défendre quelque droit envahi. — 0 ma chère miss Edilh ! ce n'est pas aujourd'hui qu'on s'informe du mal ou du bien ; quand il serait innocent comme l'enfant qui vient de naître, ils trouveraient bien quelque moyen de le faire paraître coupable, s'ils le voulaient; mais Tom Holyday dit qu'il y va de sa vie, qu'il a donné asile à un des cinq qui ont'tuéce vieil archevêque. — De sa vie ! s'écriaEdith en se levant avec viv:icité, et en parlant avec un accent convulsif et précipité. Ils ne le peuvent... ils ne le feront pas... je parlerai pourlui .. ils ne lui feront pas de mal ! — 0 ma chère jeune deinoiselle, pensez à votre grand'mère; songez aux dangers et aux difficultés; car on le garde de près, jusqu'à ce que Claverhouse arrive, et il sera ici demain malin ; si le prisonnier ne lui donne pas pleine satisfaction, Tom Holyday dit qu'on l'aura bientôt expédié... À genoux... apprêtez armes... "en joue... feu. Tout comme ils ont fait au vieux sourd John Macbriar, qui n'avait pas entendu une seule des questions, et qui perdit la vie faute d'oreilles.— Jenny, s'il faut qu'il meure, je mourrai avec lui : ce n'est pas l'heure de parler de dangers et de difficultés; je vais mettre mon manteau, et descendre avec vous au lieu où il est gardé. Je me jetterai aux pieds de la sentinelle, et je la prierai par le salut de son àine... — Oh, grand Dieu! s'écria la suivante en l'interrompant, notre jeune mailre.sse aux pieds du soldat Tom, et lui parlant de son ànie, quand le pauvre garçon sait à peine s'il en aune, si ce n'est lorsqu'il jure par elle! Cela n'ira pas ainsi; mais arrive que pourra, je n'abandonnerai jamais deux vrais amants... S'il faflt que vous voyiez le jeune Milnwood, quoique cela ne soit pas fort utile, selon moi [car vos deux cœurs n'en seront que plus affligés), je veux bien en courir le risque, et j'essaierai de faire entendre raison àTom ; mais il faut que vous me laissiez agir à ma guise et que vous ne disiez pas un seul mot. C'est lui qui garde Milnwood danslatourde l'est. — Courez me chercher un manteau; pourvu que je le voie, je trouverai bien quelque moyen de parer au danger... Hàtez-vous, Jenny, si vous voulez jamais rien obtenir de moi.

Jenny sortit, et revint bientôt avec un manteau dans lequel Edith s'enveloppa de manière à couvrir son visage et à cacher en partie sa personne. Cette manière de disposer les manteaux était fort ordinaire parmi les dames de cette époque, jusqu'au commencement du siècle suivant : tellement que les vénérables conseillers de l'Eglise, concevant combien cette mode offrait de facilités à l'intrigue, lancèrent plus d'un décret cont; celle. Mais la mole, alors comme toujours, l'emporta; et tant qu'elle dura, les fcD^mesde tous rangs se servaient de temps à autre de ces manteaux eomine d'une espèce de jDasqHC ou de voile. Ayant ainsi caché sa taille et son visage, Edith

prit le bras de sa suivante, et se dirigea d'un pas tremblant vers la prison de Morton.

C'était un petit cabinet dans l'une des tourelles, ouvrant dans une galerie où la sentinelle se promenait en long et en large; car le .s(M';-'oiit Riithwoll, qui tenait scrupuleusement sa |)arole, et qui était peut-être touché de la jeunesse et des manieics du prisonnier, avait évité de placer la sentinelle dans son apiiarlement. Holyday, portant sa carabine sur l'épaule, .se promenait dans la galerie, se consolant de tiMiips en temps avec un verre d'ale ; car on lui avait mis nu énorme llaeoii de celte boisson sur une table placée à l'extrémité du corridor; de temps en temps aussi il fredonnait cet air écossais, rempli d'aniniatiun et de gaité :

Je vais bientôt quitter la garnison.

Mais tu viendras avec moi, je l'espère.

Jenny Dennison pria encore une fois sa maîtresse delà laisser agir comme elle le jugerait convenable. — Je sais assez bien conduire ce soldat, dit-elle, et, tout grossier qu'il est, je saurai bien le prendre; mais il ne faut pas que vous disiez un seul mot.

Elle ouvritdonc la porte de l.i galerie au moment où la sentinelle lui tournait le dos, et continuant l'air qu'Holyday venait de fredonner, elle chanta d'un ton coquet de raillerie rustique :

Si je suivais un simple militaire. De mes parents j'encourrais la colère.

Et mon amant en perdrait la raison :

Un noble lord me convient davantage.

Ainsi, mon cher, je reste à la maison. Adieu; va-t'en, et surtout bon voyage.

— Un joli cartel, de par Jupiter, s'écria la sentinelle en se retournant, et deux contre un, encore! Mais il n'est pas aisé de battre le soldat avec sa bandoulière. Et reprenant la chanson où la jeune fille l'avait quittée :

Oh ! tu voudrais suivre notre voyage ; Prendre ma soupe et ma couche en partage. Le son aigu du fifre et du tambour, Le canon même est doux à ton oreille ; Ne sait-ou pas que le malin amour Aime le bruit et l'éclat qui l'éveille ?

Allons, ma jolie fille, donnez-moi un baiser pour ma chanson. — Je n'aurais pas cru cela, monsieur Holyday, répondit Jenny avec un ton affecté de mépris pour une telle proposition Je vous assure que vous n'aurez pas souvent ma compagnie si vous ne vous conduisez pas plus poliment. Ce n'est pas pour entendre ces fadaises que jesuis venue ici avec mon amie, et vous devriez en être honteux. — Bah ! et pour quelle fadaise êtes-vous "donc venue ici, mistress Dennison? — Ma parente a des affaires particulières à traiter avec votre prisonnier, le jeune Henri Morton, et je suis venue avec elle pour lui parler. — 'Vous êtes un vrai petit diable, reprit la sentinelle; mais je vous prie, mademoiselle Dennison, dites-moi comment votre parente et vous, vous ferez pour entrer? Vous êtes un peu trop grosses pour passer par le trou de la serrure, et quant à ouvrir la porte, il n'y a pas à en parler. — 11 n'y a pas à en parler, mais il faut le faire, reprit la persévérante jeune fille. — Nous verrons cela, ma gentille Jenny. Et le soldat reprit son poste et fredonna tout eu marchant dans la galerie :

— Au fond du puits regarde et vois,

Ma Jeannette ; Regarde ton joli minois,

Bergerette.

— Ainsi vous ne voulez pas nous laisser entrer, monsieur Holyday? Eh bien, eh bien, bonsoir. C'est la ilrriiière fois que vous me verrez, ainsi que cette jolie pièce, dit Jenii;. m tenant entre l'index et le pouce un écu d'argent. — Donnez-lui de l'or, donnez-lui de l'or? lui dit l'autre jeune fille tout bas et d'une voix troublée. - ■ De l'argent, c'est assez bon pour lui et ses seinbUibles, répondit Jenny, qucànd ils n'ont pas égard aux beaux yeux d'une jeune fille ; et puis il ne croirait plus que vous êtes ma parente. Ma foi ! l'argent n'est déjà pas si abondant chez nous, ainsi gardez votre or.

Après avoir donné ce conseil à sa maîtresse, elle éleva la voix et dit: — Ma cousine ne veut pas rester plus longtemps, monsieur Holyday ; ainsi, bonsoir. — Halte un instant, halte! avancez à l'ordre, Jenny. Si je laisse entrer votre parente pour parler à mon prisonnier, il faut que vous restiez ici à me tenir compagnie jusqu'à son retour, et alors nous serons tous contents. — Ah! par le salut de mon àme! Croyez-vous donc que nous voulions, ma parente et moi, perdre notre réputation avec un misérable flagorneur tel que vous ou avec votre prisonnier, sans qu'il y siit là quelqu'un pour faire jouer franc jeu? Ah! grand Dieu, quelle différence entre les promesses et les actions! Vous méprisiez le pauvre Cuddie ; mais si je lui avais demandé de m' obliger en quelque chose, il ne se le serait pas fait dire deux fois, eût-il dû être pendu.— Au diable Cuddie! j espère bien qu'on le pendra pour tout de bon. Je l'ai vu aujour-

LES PURITAINS

ai

d'hiii à Milnwood avec sa vieille puritaine rie mère, et si j'avais prévu qu'on me parlât comme vous le faites, je l'aurais ramené lié àlaqueue demon cheval; nous avions bon droit pour le faire. — Très bien; très bien; vous verrez que Cuddie vous enverra quelque jeur un bon c.nip de fusil si vous le forcez d'aller à la montagne avec tant d'honnêtes personnes. 11 sait bravement viser à un but; il a été le troisième au tir du perroquet, et il est aussi fidèle à sa promesse qu'il est habile des jeux et des raains, quoiqu'il ne fasse pas de si belles phrases que quelqu'un de votre connaissance. Mais cela m'est indifférent. 'Venez, cousine, allons-nous-en— Arrêtez, Jenny. Du diable si je recule plus qu'un autre quand j'ai promis une chose. Où est le sergent? —il est à boire et à jaser avec l'intendant et John Gudyill. — Bien, bien, il est en lieu sûr. Et où sont mes camarades?

— Ils vident la tasse brune avec l'oiseleur, le fauconnier et quelques domestiques. —Ont-ils beaucoup d'ale? — Six gallons de la meilleure qu'on aitjamais faite. — Eh bien donc, ma jolie Jenny, ils sont en sûreté jusqu'à l'heure de la garde, et peut-être un peu plus tard; or donc, si vous voulez promettre de revenir seule une autre fois...

— Peut-être oui, peut-être non; mais si je vous donne cet écii vous l'aimerez tout autant.— Du diable si c'est vrai! dit Holyday tout en prenant l'argent, mais c'est toujours quelque chose pour le risque que je cours; car si Claverhouse apprend ce que j'ai fait, il me bâtira un cheval aussi haut que la lourde Tillietudlein. Mais chacun dans le régiment prend ce qu'il trouve. Certes Bothwell, avec son sang royal, nous montre un bon exemple. Et si je me fiais à vous, petite friponne, je perdrais mon temiis et ma poudre; au lieu que cette compagne (et il regardait la pièce) sera fidèle jusqu'à la lin. Ainsi, voyous, la porte est ouverte pour vous; ne restez pas à gémir et à prier avec le jeune puritain, mais soyez prèles à partir quand j'appellerai à la porte, aussi vite que si l'on sonnait le bouteselle.

En disant ces mots, Holyday ouvrait le cabinet, et y faisait entrer Jenny et sa parente supposée ; il referma la porte sur elles, et reprit avec empressement le pas régulier et le monotone sifflet à l'aide desquels le soldat en faction tue le temps. l,a porte, qui s'ouvrit lentement, laissa voir Morton, les deux bras appuyés sur la table et le front entre ses mains, dans l'attitude d'un profond abattement. !1 leva la tète, et, apercevant les deux femmes qui franchissaient le seuil, fit un mouvement de vive surprise. Edith, comme si la réserve prescrite à son sexe eût affaibli le courage que le désespoir lui avait donné, restait à quelque distance de la porte, sans avoir la force de parler ou d'avancer. Tous les moyens de délivrance et de consolation qu'elle s'était promis de développer devant son amant, semblaient s'être effacés de son souvenir, et ne lui laissaient qu'un chaos d'idées pénibles, auquel se mêlait la crainte de s'être dégradée aux yeux de Morton par une démarche qui pourrait lui paraître hasardée et peu digne d'une femme. Elle restait appuyée sans mouvement et presque sans force sur le bras de sa suivante, qui cherchait en vain à la rassurer, en lui disant tout bas : — Nous sommesentréesmaintenant, madame, et il faut employer notre temps; car, sans doute, le caporal ou le sergent va faire sa ronde, et il serait fâcheux que le pauvre garçon fût puni de sa politesse

Pendant ce temps, .Morton avançait timidement, soupçonnant la vérité : quelle autre femme qu'Edith pouvait prendre intérêt à ses malheurs? El cependant il craignait que la lueur incertaine du crépuscule et l'obstacle d un déguisement ne lui fissent commettre quelque méprise défavorable à l'objet de son amour. Jenny, que sa hardiesse et su présence d'esprit rendaient bien capable d'un pareil office, se hâta de briser la glace.

— Monsieur Morton, dit-elle, miss Edith est très chagrine de votre malheur actuel, et...

Il n'en fallait pas davantage ; Morton était à ses côtés, presque à ses pieds, serrant ses mains sans résistance et l'accablant de remercîmenls et d'expressions de gratitude qui seraient à peine intelligibles, à moins que nous ne pussions décrire le ton, les gestes et les signes de sentiment profond qui accompagnaient ses paroles entrecoupées. Pendant deux ou trois minutes, Edith resta aussi immobile que la statue d'une sainte qui reçojl les hommages d'un pèlerin ; et, quand elle se remit assez pour retirer ses mains, que Henri avait saisies, elle ne put d'abord articuler que ces mois: — J'ai fait une étrange démarche, monsieur Morton, une démarche, conlinua-t-elle avec plus de calme à mesure que l'ordre se rétal)lissait dans ses idées par suite d'un violent effort sur elle-même ; une démarche qui peut m'exposer même à votre désapprobation ; mais je vous ai permis depuis longtemps de me parler le langage de l'amitié, peut-être pourrais-je dire plus; il m'est impossible aujourd'hui de vous abandonner quand le monde semble se lever contre vous. Comment ou pourquoi cet emprisonnement? Que peut-on faire? Mon oncle, qui TOUS estime tant, votre propre parent, Milnwood, no peuvent-ils vous être utiles? N'y a-t-il aucun recours? et que pouvez-vous redouter?

— Qu'importe! reprit Henri en cherchant à se rendre maître de la main qui lui avait échappé, mais qu'il lui fut permis de reprendre. Je ne redoute plus rien Ah ! ret instant est sans doute le plus fortuné d'une vie de malheurs et d'ennuis. C'est à vous, chère Edith... pardonnez-moi, je devrais dire miss Bellenden, mais le malheur s'arfog» d'étranges privilèges...; c'est à vous que j'«i dû les seuls ius-

tanfs de bonheur qui ont eiiihelli mon existence ; et s'il me fiiiit quitter bientôt la vie, le smiviMiir de ces instants fera la consolation <li' ma dernière heure. — 0 ciel ! serait-il possible, monsieur Morton? Vous, si peu occupe de no.s malheureuses dissensions, comment vous y trouvez-vous soudainement impliqué, et à un tel point que, pour expier cette faute, il faudrait... Klle s'arrêta incapable de prononcer le mot qui devait suivre. — 11 faudrait ma vie, voulicz-vous dire? reprit Morton d'un ton calme, mais triste. Je crois que cela dépend entièrement de mes juges. Mes gardiens ont parlé de la possibilité de commuer la peine en me permettant de prendre du service à l'étranger. Je croyais l'échange acceptable;; et cependant, miss Bellenden, depuis que je vous ai revue, je crois l'exil plus cruel que la mort. — Est-il donc vrai que vous ayez été assez téméraire pour entretenir des liaisons avec un des scélérats qui ont assassiné l'archevêque? — Je ne savais même pas qu'un tel crime eût été commis, quand j'eus le malheur d'abriter pendant une nuit un de ces féroces insensés, l'ancien ami, le compagnon d'armes de mon père ; mais mon ignorance me sera de peu de secours ; car, miss Bellenden, qui voudra me croire, si ce n'est vous? Et d'ailleurs, en supposant que j'eusse connu le crime, puis-je dire que j'aurais refusé au proscrit un refuge momentané? — Et par qui, dit Edith avec inquiétude, sous quelle autorité se fera l'examen de votre conduite? — On m'a fait entendre que le colonel Grahame de Claverhouse, l'un des membres de la commission militaire, serait mon juge; il a plu à notre roi, à notre conseil privé et à notre parlement, autrefois si jaloux de la conservation de nos libertés, il leur a plu, dis-je, de remettre à la discrétion d'un soldat et nos vies et nos biens. — Claverhouse ! reprit Edith d'une voix éteinte ; juste ciel! vous êtes perdu avant d'être jugé! Il a écrit à ma grand' mère qu'il serait ici demain matin pour aller attaquer, dans la partie la plus reculée du pays, quelques hommes exaspérés et animés par la présence de deux ou trois des assassins du primat, lesquels se sont, dit-ou, assemblés pour résister au gouvernement. Les expressions de cette lettre me firent frémir, même avant de penser qu'un ami... — Ne vous alarmez pas trop sur mon sort, chère Edith, répondit Henri en la soutenant dans ses bras; Claverhouse, quoique sévère et impitoyable, est, sous tous les rapports, brave, franc et honorable. Je suis fils d'un soldat, et je plaiderai ma cause en soldat. Il écoutera peut-être plus favorablement une défense franche et sans art que ne le ferait un juge qui se guide sur les temps et les circonstances ; et véritablement, dans un temps où la justice est si indignement corrompue, j'aime mieux perdre la vie par une violence militaire que d'être victime de la haine hypocrite de quelque juge vénal, qui se servirait des lois, non pour me protéger, mais pour me [lerdre. — Vous êtes perdu... vous êtes perdu, s'il faut que vous piailliez votre cause devant Claverhouse ! dit Edith en gémissant. Déraciner, élaguer, voilà les expressions les plus douces de sa lettre. Le malheureux primat était son intime ami et son premier protecteur. Aucune excuse, aucun subterfuge, d'après sa lettre , ne pourront préserver de la peine rigoureuse prononcée par la loi ceux qui ont eu quelque pari dans cette action ou qui ont protégé et recueilli les assassins. 11 me faut, ajoute-t-il, pour venger ce meurtre abominable, autant de tètes qu'il y avait de cheveux gris sur la tête vénérable du vieillard. 11 n'y a ni pitié ni faveur à en attendre.

Jeuny Denni.son, qui jusqu'à ce moment avait gardé le silence, se hasarda à donner son avis. — Avec la permission de Votre Seigneurie, miss Edith, et celle du jeune monsieur Morton, il ne faut jjas perdre de temps. Que Milnwood prenne ma robe et mon manteau, je vais les ôler là-bas dans ce coin noir, s'il veut promettre de ne pas regarder, et il pourra passer à côté de Tom Holyday, qui est à moitié aveuglé par sou aie ; je puis lui indiquer un bon moyen pour sortir de la tour; Votre Seigneurie s'en ira tranquillement dans sa chambre, et je vais m'envelopper dans le manteau gris du jeune gentleman, mettre son chapeau, puis je jouerai le rôle de prisonnier, jusqu'à ce que vous soyez bien loin : alors j'appellerai Tom Holyday pour qu'il me laisse sortir. — Vous laisser sortir! dit Morton ; ils voudront que voire vie en réponde. — En aucune façon, reprit Jenny ; Tom n'osera pas dire qu'il a laissé entrer quelqu un, et je le prierai de trouver un autre moyeu pour excuser la fuite du ])risonnier. — Vraiment, de par Dieu' interrompit la sentinelle en ouvrant subitement la porte de l'appartement ; .>i je suis à moitié aveugle, je ne suis pas sourd , et vous ne devriez pas comploter une fuite à haute voix. Allons, allons, marlemoiselle Jeannette,., en route... pas accéléré... troltez, de pi'.r le diable! El vous, madame la parente... je ne vous demande pas votre vrai nom, quoique vous ayez été au moment de me jouer un vilain tour... mais il faut vider là place : ainsi, liattcz en retiaitr, à moins que vous ne vouliez que j'appelle la garde. — J'espère, dit Morton avec iiKjuiétiiile, que vous ne parlerez pas de cette circonstance, mon bon ami ; et, liez-vous-en à mon honneur, je reconnaîtrai votre discrétion, si vous gardiez le secret. En écoutant notre ronversation, vous drve^ avoirn'marqup. que nous n'avons ni accepté ni approuvé la proposition faite à la hàle par cette bonne fille. — Ob', diablement bonne, assurément! Quant au reste, je le devine, et je méprise tout au»ant qu'un autre les méchancetés ou les rapports ; mais je ne reraertie pu celte di«-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

blesse, cett^ fille trompeuse, Jenny Dcnnison; elle mériterait une bonne pénitence pour avoir voulu mettre un iionncte fjarçon dans l'embarras, uniquement parce qu'il était assez bête pour aimer son perfide minois.

Jenny n'avait d'autre moyen de justification que celui qui est ordinaire aux femnies, et qui manque bien rarement son but: elle appuya son mouchoir sur sa figure, sanglota cl pleura, ou tout au moins feignit de pleurer; enfin, pour nous servir du langage d'Holydav, elle exécuta la manœuvre à merveille.

— Maintenant, continua le soldat un peu radouci, si vous avez quelque chose à vous conter, dites-le en deux minutes, et tournezmoi les talons; car si cet ivrogne de BothwcU se mettait en tète de faire la ronde une demi-heure trop tôt, ce serait une vilaine afi'aire pour nous tous. — .\dieu, Edilh, dit Morton à voix basso, en afi'ectant une fermeté qu'il était loin de posséder; ne restez pas ici, alianilonnez-moi à mon sort ; il n'est pas insuportable, puisqu'il vous intéresse. Adieu, adieu! n'attendez pas qu'on vous découvre ici. En prononçant ces mots, il la remit à sa suivante, qui la conduisit, ou plutôt la porta hors de la chambre. — Chacun son goût, sans doute, remarqua Holyday ; mais du diable si j'aurais voulu faire de la peine à une aussi' aimable fille, quand il s'agirait de tous les whigs qui ont jamais juré le covenant!

Quand Edith eut regagné son appartement, elle laissa éclater une explosion de douleur quï effraya Jenny Dennison, et celle-ci se hâta de lui offrir toutes les consolations qui lui venaient à l'esprit. — Ne vous affligez pas trop, miss Edith, qui sait quel secours peut arriver au jeune Milnwood? C'est un brave et honnête jeune homme, un gentilhomme qui a du bien, et ils ne pendent pas les gens comme lui aussi lestement que les pauvrcswhigs qu'ils attrapent dans les bruyères et qu'ils enfilent comme des oignons; peut-être son oncle le tirera d'alfaire, ou peut-être votre grand-oncle parlera pour lui. Il connaît bien tous les messieurs à babils rouges. — Vous avez raison, Jennv! vous avez raison, dit Edith se remettant de la stupeur où elle était tombée Ce n'est pas le moment de se désespérer, il faut agir; il faut que vous me trouviez quelqu'un pour porter, cette nuit même, une lettre à mon oncle. — A Charnwood, madame? il est bien tard, et il y a six milles et plus à faire le long de l'eau : je doute que nous puissions trouver un homme et un cheval pour cette nuit, d'autant plus qu'on a établi un factionnaire à la porte. Pauvre Cuddle ! il est parti, ce brave garçon, qui aurait fait tout au monde quand je le lui commandais, sans demander une seule raison ; et je n'ai pas encore eu le temps de faire connaissance avec le nouveau garçon de charrue; et ensuite on dit qu'il va se marier avec Meg Muidieson, toute njalbàtie qu'elle est. — 11 faut que vous trouviez quelqu'un pour faire cette course, Jenny ; il y va de la vie. — J'irais moi-même, mylady, car je pourrais descendre par la fenêtre de l'office, et je me glisserais le long du vieil 'if bien facilement; j'ai déjà fail le même tour. Mais les routes sorlt bien désertes, et il y a tant d'habits rouges de tons côtés, outre les whigs qui ne valent pas mieux ( au moins ceux qui sont jeunes ), s'ils rencontrent une fille |)assable dans les champs ! Je ne voudrais pas entreprendre ce voyage, quoique je puisse bien faire dix milles au clair de la lune. — Ne connaissez-vous per.sonnequi,pour de l'argent ou de bonnes raisons, consentirait à m'obliger à ce point? demanda Edith avec inquiétude. — Jcnesaispas, dit Jenny après un moment de réflexion, à moins que ce ne soit Goose Gibbie ;"et peut-être bien ne saurait-il pas le chemin, quoiqu'il ne soit pas bien difficile, pourvu qu'il suive exactement la grande route, qu'il fasse attention au tournant, qu'il ne se noie pas dans la mare, qu'il ne tombe pas pardessus la barrière au passage du Diable, qu'il ne manque pas les traces des bestiaux au passage du gué, et qu'il ne soit pas emmené dans les montagnes par les whigsou en prison par les habits rouges. — 11 faut courir toutes les chances, dil Edilh en coupan t court àla liste des dangers du pèlerinage de G'iijse Gibbie ; à moins que vous ne puissiez trouver un meilleur messager. .Mlez, dites au jeune garçon de se préparer, et faites-le sortir do la tour le plus secrètement possible. S'il rencontre quelqu'un, qu'il dise qu'il porte une lettre au major Bellenden de Charn- ■wood, mais sans parler de la personne qui l'envoie, — Je comprends, madame; je garantis que le gaillard fera bien sa commission, et Tib lapoiilaillère aura soin desoiessije lui dis un seul mot: jediraiàGibbie que Votre Seigneurie fera sa paix avec lady Marguerite et lui donneraun dollar poursa peine. — Deux, s'il fait bien sa commission. Jenny partit pour éveiller Goose Gibbie du sommeil auquel il se livrait ordinairement au coucher du soleil, ou peu après, comme la volaille qu'il était chargé de soigner Pendant son absence, Edilh prit la plume et prépara la lettre suivante, qu'elle lui donna à son retour après y avoir rais cette adresse : « Pour remettre en mains propres, Au major Bellenden, mon, très honoré oncle. »

Mon cheb okclk.

Cette letllre vous apprendra que je désire savoir comment va votre foutle, car nous ne vous avons pas vu à la dernière fête, ce qui nous a Fort inciuiêlées, ma grand'mère et moi. Si votre incommodité vous permet ce pelit vovage, nous serons charmées de vous voir à notre pauvre maison â l'heure du déjeuner, attendu que le colonel Grahame de Glaver-

bouse doit passer ici, et nous voudrions avoir votre aide pour recevoir cl fêler un mililaire aussi distingué, qui probablement ne se plaira pas beaucoup dans une société de femmes. Aussi, mon cher oncle, je vous prie de dire à mistress Carefor't votre femme de charge, de m'envoyer ma robe de soie à double garniture et à manches pendantes. Elle la trouvera dans le troisième tiroir de la commode en noyer de lacliambre verte, que vousavez labontéd'appelerlamienne. De plus moncher oncle, je vous prie, de m'envoyer le second volume du Grand Cyrus, attendu que, je me suis arrêtée ;\ l'emprisonnement de Philidaspes, page 33. Mais surtout je vous supplie de venir demain avant huit heures du malin; et votre bidet est si bon, que vraiment vous le pourrez sans vous lever avant votre heure ordinaire. Ainsi, priant Dieu de vous conserver en bonne santé, je suis votre nièce dévouée cl affectionnée.

Edith Bellenden.

Post-scriplum. fn parti de soldais a conduit ici, hier soir, comme prisonnier, votre jeune ami M. Henri Morton de Milnwood. Je présume que vous serez fâché du malheur de ce jeune gentilhomme, et par conséquent je vous le fais savoir en cas oil vous voudriez parler pour lui au colonel Grahame. Je n'ai pas dit son nom àmagrand'mère, connaissant les préjugés de mylady contre la famille.

Elle cacheta bien cette épître et la remit à Jenny; cette fidèle confidente se hâta de la transmettre à Goose Gibbie, qu'elle trouva prêt à partir. Elle lui donna plusieurs renseignements sur sa route, craignant qu'il ne se trompât, car il n'avait parcouru ce chemin que cinq ou si\ fois, et il avait une mémoire proportionnée à son mince jugement. Enfin, elle le fit sortir du chateau par la fenêtre de l'office, d'où il passa sur l'arbre touffu qui croissait à côté, et elle eut la satisfaction de le voir arriver en bas en toute sûreté et prendre le bon chemin. Elle revint ensuite pour persuader à sa jeune maîtresse de se mettre au lit, et l'endormir, s'il était possible, par fassurance réitérée du succès de fambassade de Gibbie, témoignant en passant son regret que le fidèle Cuddie , à qui on aurait si bien pu confier la commission, ne fût pas plus à portée de lui être utile. Plus heureux comme messager que comme cavalier, Gibbie, par chance et non par calcul, atteignit le but de son voyage : il ne s'était pas égaré plus de neuf fois; mais il avait imprimé sur ses vêtements une teinte de chaque bourbier, ruisseau ou fondrière situés entre Tillietudlem et Charnv^ood. Il arriva vers la pointe du jour devant la grille du château du major Bellenden, ayant fait dix milles (car le bout de chemin par delà les six milles, comme d'haijitude, se montait à quatre) dans un nombre d'heures à peu près égal.

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