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CHAPITRE XII

Le vieux domestique du major Bellenden, Gédéon Pike, tout en préparant les habits de son maître et en les plaçant près du lit de ce digne vétéran, lui apprit, pour s'excuser de le déranger plus malin qu'à l'ordinaire, qu'un exprès de Tillietudlem était arrivé au château.

— De Tillietudlem , dit le vieux gentilhomme en se levant avec empressement else mettant sur son séant. Ouvrez les volets. Pike... J'espère que ma belle-sœur se porte bien.... Relevez les rideaux du lit.... Voyons, lisons. Et parcourant le billet d'Edith : La goutte ! mais elle sait que je n'en ai pas eu une seule attaque depuis la Chandeleur.... La fête ! je lui ai dit un mois d'avance que je n'y serais pas.... Sa roîie de soie, ses manches pimdantes!... Oh! la petite bohémienne !.-. Le Grand Cyrus et Philidaspes? au di.ible son Philippe!... Ma nièce est-elle donc folle? Etait-ce la peine d'envoyer un exprès, et de ni'éveiller à cinq heures du malin pour lout ce verbiage?... Mais que dit son post-scriplum?... Miséricorde ! s'écria-t-il en le lisant; Pike, sellez todl de suite le vieux Kilsythe, et un autre cheval pour vous. — J'espère qu'il n'y a pas de mauvaises nouvelles de la tour, monsieur? dit Pike, étonné de l'émolion subite de son maître. — Oui-.., non..., oui...; c'est-à-dire qu'il faut que je voie Claverhouse ; il s'agit d'une affaire importante: ainsi, mets tes bottes et selle les chevaux le plus proniptemenl possible... Seigneur, dans quels temps sommes-nous!... Le pauvre garçon!.... le fils de mon vieil ami !... et fimbécille de fille fourre cela dans ce qu'elle appelle son post-scriplum , à la suite de tout ce bavardage de vieilles robes et de romans nouveaux !

Au bout de quelques minutes, le bon vieil officier fut complètement équipé ; et étant monté sur son cheval de bataille, aussi tranquillement que Marc-Antoine l'aurait fait lui-même, il se mit en route pour la tour de Tillietudlem. Chemin faisant, il forma la prudente résolution de ne rien dire à la vieille dame de la qualité et du rang du prisonnier détenu dans son château; il connaissait trop sa haine invétérée pour les presbytériens de tous genres. Il se détermina donc à essayer de sa propre influence sur Claverhouse pour obtenir la liberté de Morton. —En loyal sujet de Sa Majesté, il fera quelque chose pour un vieux cavalier comme moi, se disait le vétéran, et s'il est aussi bon soldat qu'on le dit, eh bien, il sera fort aise de rendre service au fils d'un vieux soldat. Je n'ai jamais vu de véritable militaire qui ne fût honnête homme et n'eût un cœur

LES PUUITAINS.

franc; et je crois que rexcculion des lois, quelle qu'en soit la rigueur, est mille fois moins dangereuse entre leurs mains qu'entre celles des hommes de loi , gens à petite vue, et des gentilshommes campagnards à tète lourde et épaisse.

Telles étaient les réflexions du major Miles de Bellenden ; elles se terminèrent quand John Gudjill , à moitié ivre, saisit la bride de son cheval pour l'aider à descendre dans la cour mal pavée de Tillietudlem. — Comment, John , dit le vétéran, quelle diable de discipline est la vôtre ! vous avez déjà lu l'Ecriture sainte ce matin, édition de Genève — J'ai lu les litanies, dit John en secouant la tète avec un air de gravité que lui donnait l'ivresse, quoiqu'il n'eût guère compris le mauvais jeu de mots du major; la vie est courte, monsieur; nous sommes des fleurs des champs, monsieur (ici John fit un hoquet), et des lis de la vallée. — Des fleurs et des lis? eh ! mou homme, de vieilles tètes comme toi et moi méritent à peine d'autres noms que ceux de vieille ciguë, de chardons flétris ou de mauvaises herbes fanées. Mais il me parait que , selon toi, de pareilles herbes méritent encore d'être arrosées. — Je suis un vieux soldat, monsieur, j'en remercie le ciel... (second hoquet.) — Un vieil échanson , veux-tu dire, John. Mais n'importe, conduis-moi vers ta maîtresse, mon garçon.

Julin Gudyill le conduisit à la grande salle voûtée où lady Marguerite s'agitait, surveillait, arrangeait et reformait les préparatifs commencés [lour Ja réception du célèbre Clavcrhouse, cet homme que l'un des deux partis honorait et vantail comme un héros, et que l'autre exécrait comme un oppresseur sanguinaire. — Ne vous ai-je pas déclaré, disait lady Marguerite à sa première suivante; ne vous ai-je pas déclaré, Mysie, que je voulais al'solunient qu'en cette occasion tout fût précisément dans le même ordre que le jour mémorable où Sa Majestée très sacrée déjeuna au château de Tillietudleni? — Sans doute , tels étaient les ordres de Votre Seigneurie , et si je me souviens bien.... répondait Mysie. Sa Seigneurie linterrompit en lui disant: — En ce cas, pourquoi donc le pâté de venaison est-il placé à gauche du trône et la bmiteille de claret de l'autre côte, quand vous devez bien vous souven'r, Mysie, que Sa Majesté très .sacrée plaça de sa propre main le pâté du côté du flacon , en disant qu'ils étaient troj) bons amis pour être séparés? — Je me rappille très bien cela, madame; et pour l'oublier, j'ai trop souvent .•nteridu Votre Seigneurie parler de cette grande matinée; mais je croyais que tout devait être placé dans le même ordre que lorsque Sa Majesté, Dieu la protège toujours! entra dans cette chambre, ayant plus l'air d'un ange que d'un homme, s'il n'avait pas eu le visage si noir. — Alors, vous avez pensé comme une sotte, Mysie; car, quel que soit l'ordre dans lequel Sa Majesté très sacrée ait ordonné qu'on plaçât les viandes et les flacons, cet ordre, tout aussi bien que son royal plaisir en toute autre chose plus importante, doit être une loi pour ses sujets, et il en sera toujours ainsi dans la maison de Tillietudlem. — Eh bien, madame ! reprit Mysie en faisant les changements voulus, il est facile de réparer l'erreur; mais si tout doit être exactement tel que Sa Majesté l'a laissé, il devrait y avoir une fameuse brèche dans le pâté de gibier.

A ce moment, la porte s'ouvrit. — Qui est là, John Gudyill? s'écria la vieille dame. Je ne puis (larler à personne dans ce moment. Ab ! c'est vous, mon cher frère? continua-t-elle avec quelque surprise quand le major entra; voici une visile tout-à-fait matinale. — Je n'en serai pas moins bien accueilli, j'esjiere, dit le major Bellenden en effleurant les joues de la veuve de son frère; mais j'ai appris par un billet qti'Eklith a envoyé à Charnwood pour demander quelques vêtements et des livres, que vous deviez avoir Claverhouse ici ce matin ; et il m'a semblé à moi, vieux soldat, que je ne serais pas fâché de causer avec ce jeune et brillant militaire. J'ai ordonné à Pike de seller Kilsythe, et nous voici tous deux. — Soyez donc le bienvenu ! dit la vieille dame : '■'"st justement ce que je vous aurais prie de faire si j'avais C""" •■ ..s.ur le temps. Vous voyez que je suis très occupée des '■•-■^'■uiiws. Il faut que tout soit dans le même ordre que le jour ou... — Où le roi déjeuna à Tillietudlem, interrompit le major qui, comme tous les amis de lady Marguerite, redoutait le comnicncemenlde cette histoire et voulait y couper court; je me rappelle bien cette journée :vous .savez que ce iul moi qui .servis Sa Majesté. — C'est vrai, mon frère, et peut-être m'aideriz-vousà me ra[ipeler l'ordre du festin — Non, je vous assure : le diner maudit que Noll nous offrit à Worcester 'quelejiies jours après, chassa toute votre bonne chère de ma mémoire. Mais, quoi ! vous avez placé l'i le grand fauteuil en cuir de Turquie et les coussins de tapisserie? Le trône, mon frère, s'il vous plail, dit gravement lady Marguerite. — Eh bien ! le trône, soil; doit-il servir de siège à Claverhouse <|iiand il attaquera le pâté? — Non, mon frèie : comme ces rioussins ciiit été honorés jadis par la personne de notre auguste monarque, jamais de ma vie, s'il plail au ciel, ils ne seront occupés par un per- .sonnage d'un rang inlericur à celui de Sa Majesté. — Vous ne devriez pas alors les mettre à la portée d'un brave et vii.-ux soldat qo' a fai! dix milles à cheval avant le dejeuner; car. à dire vrai, il e.sl difficile de résister à la tentation. Mais où est Edith?— Ala tour du pet; elle y attend l'arrivée de nos hôtes.— Eh bien ! j'y vais, et je vous y accompagnerai môme, lady Marguerite, si vous

avez arrangé convenablement votre ligne de bataille. C'est une jolie chose, je vous assure, que de voir un régiment de cavalerie en marche.

En même tem|is il lui offrit son bras d'un air de galanterie un peu surannée, et lady Marguerite l'accepta avec une de ces révérences en usage parmi les dames du palais de Holy-Rood avant 1642, année qui pour un temps fit passer de mode les révérences de cour et les cours elles-mêmes. Ils arrivèrent, par des passages sinueux et des escaliers bizarrement construits, sur la plate-forme de la tour, où ils trouvèrent Edith, non dans l'attitude d'une jeune fille qui attend, avec une avide curiosité, l'approche d'un beau régiment de dragons, mais pâle, abattue, et indiquant par sa pbysiononiie que le sommeil avait fui de sa couche pendant la nuit precédenie. Le bon vieux vétéran fut affecté en lui voyant cette tristesse, que, dans l'empressement de ses préparatifs, la grand'raère n'p'ail pas remarquée.

— Qu'avez-vous, petite fille? lui dit-il; eh quo'! 'm vous prendrait, à votre air, pour la femme d'un officier quioi'vre une gazette après la bataille, et qui craint d'apprendre que son mari se trouve parmi les morts ou les blessés. Mais je devine la cause de votre mélancolie : vous continuez de lire nuit et jour des r^imans absurdes, et vous vous lamentez sur des malheurs qui n'ont jamais exi.sté. Et comment diable pouvez-voiis croire qu'Artaméofs, ou je ne sais qui, s'est battu seul l'epée à la main contre tout iri 1 ataillon? Un contre trois, c'est déjà fort raisonnable, et peird'hoiiiines peuvent soutenir avec avantage un tel combat : et encore personne que je sache ne l'a-t-il jamais cherché, si ce n'est le vieux eaporal Raddiebanes. Mais ces maudits livres dénaturent toutes les actions des braves. Je suis sûr que vous prendriez Raddiebanes pour un pygmée à côté d'Artamènes? l'iùt à Dieu que les gens qui ont écrit ces balivernes fussent mis au piquet pour leurs mensonges.

Lady Marguerite, qui aimait beaucoup elle-même la lecture des romans, prit en main leur défen.se. — M. Scudery, dit-elle, est un militaire, mon frère, et, à ce qu'on m'a dit, un brave militaire, ainsi que le sieur d'Urfé. — La honte n'en est que plus grande (lour eux; ils auraient dû mieux savoir ce qu'ils écrivaient. Quant à moi, je n'ai pas lu un livre depuis vingt ans, si ce n'est ma Bible, les Devoirs del homme, et, dernièrement, la Pallas armala de Turner, ou Traité sur l'exercice des piques. A la vérité, je n'aime pas beaucoup la marche qu'indique cet auteur : il veut qu'on place la cavalerie devant un rang de piques, au lieu de la placer sur les ailes. Je suis bien sûr que si nous avions fait ainsi à Kilsythe, au lieu d'avoir notre petit nombre de chevaux sur les flancs, la première décharge les aurait rejetés sur nos montagnards .. Mais j'entends les timbales.

Du haut des créneaux, tous les regards se dirigèrent vers le petit vallon où coulait une rivière dont on (louvait suivre au loin le cours. En effet, la tour de Tillietudlem s'élevait et s'élève peut-être encore sur l'angle d'un promontoire escarpé, formé par la joncliim d'un large ruisseau et de la rivière de la Clyde; un pont étroit, d'une seule arche, était jeté sur le ruisseau, près de l'embouchure; la grande route passait sur ce pont, au pied d'une roche escarpée. La forteresse, dominant le jioiit et le passage, avait été, en temps de guerre, un poste de grande importance, dont la possession assurait la communication des districts plus élevés et plus sauvages de la contrée avec ceux qui étaient situés au-dessous, dans la vallée, plus susceptible de culture. Eu promenant ses regards du haut de la tour sur les terres voisines, ou découvrait un riche pays boisé; mais le terrain uni et les pentes douC'js près de la rivière présentaient des champs cultivés de forme irrégulière, entremêlés de rangées d'arbris.seaux taillés en espalier, et de groupes d'arbres touffus. Chaciue enclos paraissait avoir été pris sur la forêt qui couvrait de ses sombres masses les pentes escarpées et les collines lointaines. Le cours d'eau, dont la couleur était claire et brillante, roulait avec rapidité ses eaux sinueuses, tantôt visibles, tantôt cachées par les arbres qui couvraient ses rives. Les paysans avaient, en plusieurs endroits, montré une prévoyance inconnucdauslisaiitrcs parties de l'Ecosse, en plantant des vergers autour de liiiis cliaiiiiiieres; et l'aspect des fleurs dont les pommiers étaient alors riitic reiiieul couverts, donnait à toiitle vallon lapparence d'un parterre Siau contraire on portait la vue vers le haut de la riviere, la scène changeait considérablement d'aspect. Une contrée montagneuse, aride et sans culture, s'avançait jusqu'à la rive; les arbres étaient rares et ne se montraient que dans le voisinage des eaux; les terrains de bruyères s'élevaient à peu ds distance, et formaient des collines lourdes et informes, couronnées à leur tour par une rangée de hautes montagnes qu'on apercevait vagiuinenl à l'horizon. Ainsi, la lour commandait dei.x paysages, l'un richement orné et animé par une culture active; l'autre, offrant toute la tristesse d'une lande sauvage et inliospilalière.

Les yeux des spectateurs étaient alorsattarhéssiir le vallon, nonseulement à cause du spectacle ravissant ipi'il luisnitait, mais parce que le son de la niiisi(|ue militain! coinnieiiçail à se l'aire entendre sur la grande roule qui serpentait dans la vallée, et annoiiçait l'appidcbe du corps di' cavalerie allendii, Hicnlôt (ui aperçut dcloinses rangs mobiles; ils paraissaient cl dis)iarai.ssaicnt, selon que les ar-

LES VEILLEFS LITTEHMRKS ILLUSTHr-KS.

bres et les sinuosités de la roule les remlaienl visibles : on les distinguait prineipalcmcnt par les jets de liuiiicre que les armes lançaient çà et là eu refleciiissant les rayons du soleil. Le cortege était long et imposant; car il y avait environ deux cent cinquante cavaliers en niarclie, et l'éclat des sabres, l'ondulation des étendards, joints au son des trompettes et des timbales, produisaient un ciïet imposant sur l'imagination. A mesure qu'ils avançaient, on pouvait distinguer les rangs de celte troupe d'élite, complètement équipée et pourvue de chevaux magniliques.

— Voilà un coup d'œil qui me rajeunit de trente ans, dit le vieux llavalier, et cependant je n'aime pas beaucoup le service que sont obligés de faire ces pauvres garçons, quoique j'aie moi-même pris part à la guerre civile. Je ne puis dire qu'il y ail autant de plaisir dans cette espèce de service que dans une expédition sur le contitieiit; là au moins, nous hachions des gaillards à figures étrangères

Lativ Marguerite Bellenden.

et à jargon inintelligible. 11 est dur de s'enlendre demander quartier en langue écossaise, et d'être coulraint de massacrer un compatriotes comme on sabre un Français criant miséricorde... Ah ! les voilà qui traversent le marais de JNctherwood. En vérité, ce sont de bea\ix gaillards, et ils sont parfaitement montés! Celui qui vient au galop doit être Claverhouse lui-même; oui, il se met à la tète de la colonne pour passer le pont : ils seront prés de nous en moins de cinq minutes.

En arrivant au pont au-dessous de la tour, la cavalerie se sépara, et la plus grande partie, s'avançant sur la rive gauche et traversant un gué qui se trouvait un peu plus haut, prit le l-heuiin de ce qu'on appelait la Grange. C'était une grande réunion de bâtiments ruraux dépendants du château, et où lady Marguerite avait fait faire des préparatifs pour recevoir convenablement le corps de cavalerie. Les officiers seuls, avec leur étendard et une escorte pouï le garder, prirent le chemin escarpé conduisant à la porte de l-i tour. On les apercevait de plus en plus distinctement à mesure qu'ils avançaient dans cette direction; quelquefois aussi ils disparaissaient, cachés par les parties saillantes de la colline et les arbres énormes qui la couvraient. Des qu'ils sortirent de ce passage étroit, ils se trouvèrent vis-à-vis de la vieille tour, dont les portes hospitalières étaient ouvertes pour les recevoir. Lady Margucriie, sa nièce et sou beaufrère, étaient descendus précipitamment de leur poste d'observation, afin de recevoir et de saluer leurs hôtes, avec un corlége de domestiques aussi bien disposé que le permettaient les orgies de la veille. Le galant cornette Richard Grahame, parent de Claverhouse, avec qui nous avons déjà fait connaissance, abaissa l'étendard au son de,-; fanfares, pour rendre hommage au rang de lady Marguerite et aux charmes de sa petite-fiUc, cl les échos des vieux murs répétèrent l'harmonie des instruments, elles hennissements des cheva,ux. Claverhouse lui-même descendit de son cheval noir, le plus beau peutêtre de toute l'Ecosse. Cet animal n'avait pas un .seul poil blanc sur le corps, circonstance qui, jointe au feu et à la rapidité avec laquelle il poursuivait les presbytériens, avait fait croire à ces sectaires que ce coursier était un don olfert à Claverhouse par le grand ennemi du genre humain pour l'aider dans ses persécutions, et que ni le plomb ni le fer ne pouvaii:nt le blesser. Quand Claverhouse

eut présenté ses respects aux dames avec toute la politesse militai rr, quand il se fut excusé de l'embarras cassé par sa visite à la famille de lady Marguerite, et qu'il eut reçu l'assurance que rien ne se trouvait dérange drs riiislantoù l'oii iivait le bonheur de posséder dans les murs de TiHiiludlrm un ollicicM- aussi distingué et un serviteur aussi loyal de Sa .Majoté très .sacri e; enfin, quand on eut rempli de part et "d'autre toutes les formes de la civilité et de l'hosiiitalité, le colonel demanda la permission de recevoir le ra|iport qu'avait à lui faire le sergent Bothwell, et il lui parla en particulier pendant quel- (pies minutes.

Le major Bellenden pridita de ce moment pour dire à sa nièce, sans être entendu de la graiid'mère : — Combien vous êtes folle et légère, Edith! vous m'envoyez par un exprés une lettre remplie de balivernes au sujet dérobes et de livres, et vous insérez dans le postscriplum la seule chose qui m'inquiète et m'intéresse. — -le ne savais gas, dit Edith en hésiUuit beaucoup, s'Userait tout à fait... tout à fait convenable que je... — Je sais ce que vous voulez dire ..s'il siM'ait convenable de prendre intérêt à un presbytérien. Mais j'ai beaucoup connu le père de ce jeune garçon. C'était un brave soldat, cl ^'il a fait mal une fois, il a l'ait bien dans d'autres circon.slances. Je dois louer votre prudence, Edith, de n'avoir rien dit à votre giand'mère au sujet de fallàire de ce jeune gentilhomme; vous pouvez être sûre que je n'en dirai rien non plus... je saisirai une occasion pour parler à Clavei house. Allons, mon enfant, ils vont déjeuner : suivons-les.

CHAPIFRE Xlll,

Le déjeuner de lady Marguerite Bellenden ne ressemblait pas plus à un déjeuner de nos jours que la grande salle voûtée de TiUietudlem ne ressemblait à un salon moderne. Pas de thé, pas de café, nulle variété dans la pâtisserie ; mais des viandes solides et substantielles, le jambon sacerdotal , le chevaleresque aloyau , le noble baron de bœuf, le royal pâté de gibier. On voyait figurer sur les tables des flacons d'argent, sauvés avec peine des griffes des covenantaires, et remplis maintenant les uns d'ale , les autres d'hydromel, et quelques-uns de vins généreux de diverses qualités. L'appétit des hôtes répondait à la solidité et à la magnificence des préparatifs. Pas de

Le major Bellenden.

mots inutiles, nul badinage, mais cet exercice ferme et persévérant de la mâchoire, apprécié seulement par ceux qui se lèvent de grand matin et endurent des fatigues extraordinaires.

Lady Marguerite voyait avec plaisir que les provisions préparées diminuaient sensiblement: elle ne trouvait guère l'occasion d'user envers quelqu'un de ses honorables convives, sinon envers Claverhouse lui-même, de l'invitalion pressante de manger, exercice auquel les dames de cette époque avaient l'habitude de soumettre leurs convives, comme s'il se fût agi des travaux forcés. Le colonel, plus occupé de rendre ses hommages à mise Bellenden, près de laquelle il était placé, que de satisfaire son appétit, paraissait oublier toutes les bonnes choses qui étaient devant lui. Edilh entendait, sans y répondre, plus d'une phrase courtoise qu'il lui adressait avec cette heureuse modulation de voix qu'il savait approprier au ton contenu

LES PURITAINS

Ap la conversation, et qui s'élevait, au milieu du bruit delà guerre Dlus haut qTe à trompette au son argentin. L'idée qu'elle se trouvait en prSëduchef redoutable de qui dépendait le sort de Henn Morton °e souvenir de la terreur et de l'elTroi qui se rattachaient au nom du commandant, lu, ôtèrent pendant quelque temps, nonseulement le courage de lui parler, mais même la force de le regarder.Tependant, enhardie par le doux son de sa voix, elle leva enfin les yeux pour faire quelque réponse ; et la personne qu'elle aperçut n'était point l'homme repoussant et farouche que son imagination s'était représenté

Grahame de Claverhouse était dans la fleur de l'âge, d'une taille peu éle- -vée , mais élégante et légère ; ses gestes, son langage et tout son extérieur annonçaient l'habitude de la bonne compagnie.

Ses traits offraient même une régularité féminine : un visage ovale, un nez aquilin et bien fait, des yeux d'un brun foncé , un teint tout juste assez brun pour ne pas paraître efféminé ; une lèvre supérieure peu étendue et relevée comme celle des statues grecques, ombragée légèrement par une fort petite moustaohe d'un brun clair ; et enfin une profusion de longues boucles de cheveux de même couleur, qui retombaient de chaquecôté de la face, contribuaient à former une physionomie semblable à celles que les peintres aiment à copier et b's dames à contempler. La sévérité de son caractère , comme cette valeur audacieuse et entreprenante, que ses ennemis euxmêmes étaient obligés de reconnaître, étaient cachés sous un extérieur qui semblait plutôt fait pour le salon ou pour la cour que pour le champ de bataille.

Le même air de douceur et de gailé qui régnait dans tous ses traits semblait respirer aussi aansses actions et dans son maintien. Enfin on l'aurait pris, à premiere vue, pour un homme voué au plaisir plutôt qu'a l'ambition. Toutefois cet extérieurcalmc etdoux cachait un espritd'une hardiesse sans bornes, mais prudent et dissimulé comme celui de Machiavel. Profond dans sa politique, il était imbu, comme de raison, de ce mépris des droits individuels commun à tous les ambitieux. Calme et recueilli dans le danger, déterminé et ardent à poursuivre le succès, il ne craignait pas mi-mème d'envisager la mort, et il l'infligeait impitoyablement aux autres. Tels sont les caractères que forment les discordes civiles : alors les plus hautes qualités, perverties par l'esprit de parti et enflammées par de continuelles résistances, ne se combinent que trop souvent avec des vices et des excès qui leur enlèvent tout à la fois leur mérite et leur lustre. T. 111.

En voulant répondre aux phrases polies que lui adressait Llaverhouse Edith montra tant de confusion, que sa grand' mere crut opportun de veniràsonsecours.— EdithBellenden, dit la vieille dame, a si peu de communications avec les personnes de son rang, par suite de la vie retirée que je mène, qu'elle sait a peine faire uue réponse convenable. Un militaire est une apparition si rare parmi nous, colonelGrahame, que, hors le jeune lord Evandale, nous avons

à peine eu 1 occasion de recevoir un gentilhomme en uniforme.

Et , à propos de cet excellent jeune seigneur, oserai-je demander si je ne dois pas avoir l'honneur de le voir ce matin avec le régiment ? — Lord Evandale, madame, était en marche avec nous; mais j'ai été obligé de l'envoyer avec un détachement pour disperser le conventicule de ces importuns coquins qui ont eu l'audace de s'assembler à cinq milles de mon quartier-général. — Eu vérité!

voilà une présomption dont je n'aurais pas soupçonné ces fanatiques rebelles.

Mais nous sommes dans un temps bien extraordinaire ! 11 y a dans le royaume , colonel, un mauvais esprit qui excite les vassaux des nobles à se révolter contre la maison qui les soutient et les nourrit. Un de mes serviteurs a positivement refusé l'autre jour de se rendre à la fête d'après mon ordre. N'y a-t-il pas une loi pour une semblable désobéissance, colonel Grahame ? — Je crois que j'en trouverais une, dit Claverhouse avec beaucoup de calme, si Votre Seigneurie pouvaitin'indiquer le nom et la demeure du coupable. — Son nom, répliqua lady Marguerite, est Cuthbert Headrigg ; je ne puis rien dire de son domicile, car vous m'en croirez aisément, colonel, il n'a pas demeuré bien longtemps dans TiUietiidlem , après pareille désobéissance. Je ne souhaite pas de mal sérieux à ce jeune garçon , mais l'enprisonucmcnt, ou môme quelques étnvières, feraient un bon exemple dansle voisinage. La mère, dont rinfluence, jecrois.l a fait a^ir est une ancienne domestique de cette famille, ce qui me faH pencher pour lami.-^cricorde. Etcependant, continua la vieille dame en regardant les portraits de son mari et de ses fils, qui tapissaient les murailles, et en poussant en même temps un profond soupir, cependant, colonel Grahame, je n'ai guère raison de plaindre cette génération rebelle et obstinée. Ils ont fait de moi une veuve privée d'enfants; et sans la protcctbn de notre auguste souverain et de ses bravcsdéfenseurs,ilsm'auraientbienlotchas.see de mes terres, de mes biens, de mon foyer et de mon autel. Sept de mes tenanciers dont la rente réunie se monte à près de cent marcs, ont dcja

Combat de Loudon-HiU. — Mort de BothwoU

LES VEILLÉES LTTTÈRAIRES ILLUSTREES.

refuse' de iiayor cotte reiilo et la taxe, et ils oiU eu l'audac»" de dire à mon iiiteiidant qu'ils ne reconiiaUiaieul ni roi ni seigneur qui n'aurait pas juré le liovenant. Je les verrai, madame, c'est-à-dire avec la permission de Votre Seigneurie; il me eonviendrait mal de ue p'inl soutenir l'autorité légitime, quand elle est placée en d«s uiains aussi dis;nesque celles de lady Marguerite Bellenden. Mais Je dois dire qui'ee pays se perd de pins en plus: j'y suis réduit à la nécessité de preiidie envers les non-conlormistes "des mesures qui s'ae- Cordent bien plus avec mon devoir qu'avec mon inclination. Ceci me fait souvenir que j'ai à remercier Votre Seigneurie de l'Iiospitalité qu'elle a bien vmilu accorder à un parti d 's miens , iiinriiaiil ici un prison nieractnsé d'avoir ciclié le niiseialile assassin lialloui île Burley. — La maison de Tillieiudlem a toujours éle ouverte aux serviteurs de Sa Majesté, et quand elle aura cessé d'èlri' autant à leurs ordres qu'aux miens, c'est qu'il n'en restera plus pierre sur pierre. Permettez-moi de vous dire, à cette occasion, colonel Grahauie, que le gentilhomme qui commande ce parti n'occupe pas un rang convenable dans l'armée, quand on considère quel sang coule dans ses veines ; et si je pouvais me flatter qu'on voulût bien accorder quelque chose à ma requête, j'oserais demander pour lui de l'avancenienl h la première occasion Tavorable. — Votre Seigneurie veut parler du sergent Francis Stuart, que nous appelons Bolbwell? dit Clavi'rhouse en souriant- Il est un |ieu gro.ssier dans sa conduite ; il ne se soumet pas autant à la discipline que l'exigent les régies du service. Maism'indiqner comment je puis obliger lady Maguerite Bellenden , c'est m'imposer une loi. Bothwell , contiiiua-l-il en s'adressant au sergent, qui paraissait précisément à la pone, allez baiser la main de lady Marguerite Bellenden ; elle s'intéresse à votre avancement . et von- aurez la première commission vacante.

Bothwill exécuta cet ordre, mais d'un air do fierté mécontenle; et, dès qu'il l'eiàt fait, il dit à haute voix : — Baiser la main d'uiu: dame ne peut jamais abaisser un gentiltioinme ; mais je ne baiserais pas celle d'un homme, sauf le roi, quand je devrais être fait général — Vous l'entendez, reprit Claverhouse en souriant: voilà le rocher sur lequel il se brise ; il ne peut nublier sa généalogie. — Je sais, mon noble colonel , dit Bothwell sur le même ton, que vous n'oublierez pas votre promesse; et alors, \ieut-ètre permettrez-vous au cornette Sluart de se rappeler son grand-père , quoique le sergent soit tenu de l'oublier. — Assez sur ce sujet, monsieur, interrompit Claverhouse du Ion de coromaudemcnt qui lui était habituel. Arrivons au rapport que vous veniez me faire. — Mylord Evandalc et ses Itetnmes ont fait halte sur la grande route avec quelques prisonniers.

— Mylord Evandaie? s'écria^lady Marguerite. Assurément, colonel Graliame, vous permettrez qu'il nous honore de sa présence, et prenne part à cet humble déjeuner, surtout si vous considérez que même Sa très sainte Majesté n'a point passé devant la toui' de Tillietudlem sans faire halle pour prendre quelques rafraîchissements.

Comme c'était pour la troisième l'ois que lady Marguerite revenait à cet événement memorable, le colonel Grahame s'empressa, autant que la poliltsse le permit, de profiter de la première pause pour interrompre le récit, en disant ; — Nous formons déjà nu trop erand nombre de convives ; mais, comme je sais ce que lord Evan- (lale souffrirait (en disant ces mots, il regardait Edith) s'il était privé du plaisir dont nous jouissons, je courrai le risque d'abuser de l'Iios- j pitalité de Votre Seigneurie. Bothwell, faites savoir à lord Evandale que lady .Marguerite Bellendeinicniande l'honneur de .sa compagnie.

— Et que Harrison, ajouta lady Marguerite, veille à ce qu<; les j hommes et les chevaux soient convenablemenl pourvu^.

Le cœur dEdilh tressaillit pendant celte conversation ; car il lui vint anssilôt à l'idée qu'au moyen de son influence sur lord Evandale, elle parviendrait peut-être à délivrer Morton, dan> le cas où l'intercession de son oncle auprès de Claverhouse serait inellicace. En tout autre temps, elle aurait eu de la répugnance à profiler de son ascendant sur le lord ; car, maigre son inexpérience, sa délicatesse naturelle lui avait a|ipris l'avantage qu'une femme jeune et belle donne à un homme quand elle lui permet de la mettre dans la dépendance d'un service rendu. Elle aurait d'autanl moins cherché à solliciter cette faveur auprès de loid Evandale, que la chronique du Clydesdale le lui avait assigne comme prétendant, pour des raisons que nous ferons connaître plus loin : dans cette position, elle ne pouvait se dissimuler qu'un léger encouragement suffirait pour justifier des conjeetures jusque-là dénuées rie fondement. Ses craintes étaient d'autant plus légitimes que , si lord Evandale faisait une demande formelle de sa main, il serait cerlainement appuyé par l'influence de lady Marguerite et de ses autres amis, tandis qu'ellemême ne pourrait opposer à leurs sollicitations et à leur autorilé qu'une prédilection dont l'aveu seraii aussi dangereux qu'inutile. Elle se ilécida donc à attendre le résultat de l'intervention de son oncle ; et, s'il échouait, ce qu'elle comptait bien apjirendre par les regards ou les paroles du sincère vétéran, elle lerail alors un dernier enbrt en usant de son influence |ires de lord Evandale. Elle ne tut pas longtemps en suspens sur la premiere de ces demarches. Le major Bellenden, qui avait fait les hnnneui^ de la table, tout en riant et en causant avec les officiers qui en ccciipaieiil l'extrémité, se vit, à la fin du repas, libre de quitter ion poste, et il saisit cette occasion

pour s'approcliei- de Clavei house, priant en même temps sa nièce de le présenter au colonel. Comme son nom et son mérite étaient bien connus, les deux militaires se firent des politesses réciproques, et Edith, le cœur agité, vit son vieux parent s'écarter de la compagnie, ( t ronduire sa nouvelle connaissance dans l'embra-sure d'une des grandes cioi-^é'es en ogive. Elle épiait cette entrevue avec des yeux liresque égares par le tourment de l'incertitude ; cl, l'aiixiéle de son àme doublant sa pénétration habituelle, elle put deviner par les gestes qui accompagnaient la conversation, les progrès et le résultat de l'intercession en faveur de Henri Morton.

La première expression de la physionomie de Claverhouse annonçait cette politesse ouverte et complaisante qui, avant même de savoir de quelle faveur il est question, semble dire combien on se trouvera heureux d'obliger l'interee^eur. Mais, à mesure que la conversation avançait, le Iront de l'orfieier d^venail plus .sombre et plus si'vère ; et ses traits, quoiqu'ils ciMiserv^sscnt l'expression de la plus parfaite urbanité, ]ireiinient, du moins selon l'imagination effrayée diidith, un caraelere dur et inexorable. Toul-à-cou() ses lèvres se comprimèrent comme d'impatience, puis se contractèrent légèrement comme s'il eût dédaigné de répondie aux arguments présentés par le major Bellenden. Le langage de celui-ci paraissait rempli de vives inslances et de toute l<^s^mplicité afTeetueuse qui lui était ordinaire. Mais il semblait faire peu d'impression sur le colonel Grahame, qui changea bientôt de posture comme s'il voulait couper court aux sollicitations du major et rompre la conférence [lar une ex|iressiou polie de regret accompagnant un refus positif. Ce mouvement les rapjirocha d'Edilh, qui entendit distinctement ces mots sortir de la bouche de Claverhouse : — Impossible, major Bellenden; la clémence ici serait loul-à-fait au-delà des bornes de ma mission, quoique en toute autre circonstance je desire de tout mon cœur vous obliger. Eh' voici Evandale qui nous apprendra quelque chose, je crois. Quelles nouvelles, Evandale? conlinua-t-il en s'adressant au jeune lord, qui entrait à ce moment en grand uniforme, mais sou habit en desordre tl ses boites couvertes de boue comme quel- ((u'uii qui a fait un long trajet à cheval. — M.iuvaises, colonel, répondit-il ; un cor|is nombreux de républicains est en armes dans les montagnes; ils se sont déclarés en pleine révolte ; ils ont brûlé publiquement l'acte de sufirématic qui établit l'épiscopat et ordonne de célébrer le triste anniversaire dn martyre de Charles 1"; ils ont enfin déclaré leur intention de rester en armes, afin de soutenir la réforme du Covenant.

Cette annonce inattendue jeta dans une pénible surprise tous ceux qui l'entendirent, excepté Claverhouse. — De mauvaises nouvelles, diies-vous? reprit le colonel, dont les yeux bruns étincelaient d'ardeur. Ce sont les meilleures que j'aie apprises depuis six mois. .Maintenant que les miscrables sont réunis en corps, nous en aurons l'un compte. Quand la couleuvre rampe au grand jour, ajouta-l-il eu frappant la terre dn talon de sa botte, comme s'il érrasait un reptile nuisible, je puis la détruire; elle n'est en sûreté que tant qu'elle reste dans son Ipoii et dans sa l'ange. Où sont ces misérables? — A environ dix milles dans les montagnes, en On lieu qu'on nomme Loudoii-Hill ; j'ai disi^ersc le eonventieule contre lequel vous m'aviez envoyé, et j'ai lait prisonnier un vieux trompette de rébellion, c'està-dire un vieux ministre non autorisé, pendant qu'il exhortait se.auditeurs à se soulever pour la bonne cause ; j'ai arrêté aussi un ou deux de ses auditeurs qui me paraissaient particulièrement insolents. Des paysans et des éclaireurs m'ont donné le détail que je vous transmets. — Quel est le nombre des rebelles? — Probablement d'un millier d'hommes ; mais les rapports different étrangement. — Alors, il est tenqis que nous nous levions aussi. Bothwell, faites sonner le boule-selle.

l'othwell, qui, comme le cheval de guerre de l'Ecriture, aspirait de loin l'odeur des combats, se hâta de donner l'ordre à six nègres, vêtus d'habils blancs iichenient galonnés , portant des colli' rs et (les bracelets d'argent massif. Ces serviteurs noirs étaient employés comme trompettes, et lis firent bientôt retentir de leur appel le château et les bois environnants.

— Faut-il donc que vous iioug quittiez! s'écria lady Marguerite, le cœur'oppressé par le souvenir d'anciens malheurs. Ne vaudraitil pas mieux s'inlormer d'abord de la force des rebelles? 0 combien j ai vu d'aimables visages quitter au son efi'i ayant de cet appel la tour de Tillieiudlem : lielas! mes tristes yeux "ne devaient pUis les y revoir! — Il est impossible que je reste , dit t laverhouse ; il y a trop de coquins dans ceite contrée pour quintupler la force des rebelles si l'on n'y met ordre aussitôt. — Un grand nombre, ajouta Evandale, se réunissent déjà par troupes, et ils attendent, disentils, un corps nombreux de presbytériens tolérés, commandé par le jeune Milnwood, le fils de cette fameuse vieille tête ronde, le colonel Silas Morton.

Celte phrase produisit un effet différent sur chacun des auditeurs: Edith faillit tomber de son siege, tandis que Claverhouse jeta un coup d œil de tiiimiphe vers le major Bellenden , comme pour lui rijie : — Vous voyez quels sont les principes du jeune homme pour lequel vous intercédez. — C'est un mensonge ; c'est un mensonge diabolique, inventé par ces coquins de fanatiques, s'écria le major

LES PURITAINS

avec feu... Je répondrais de Henri Morton, comme de mon propre fils. C'est un garçon dont les principes religieux sont aussi purs que ceux d'aucun gentilhomme des gardes : soit dit sans offenser aucun membre de ce corps honorable. 11 est venu à l'église avec moi plus de cinquante fois, et jamais je ne lui ai entendu manquer à un seul répons. Edith Beilenden en est témoin : il lisait toujours avec elle dans le même livre de prières, et il savait trouver les leçons tout aussi bien que le curé lui-même. Faites-le monter, et qu'on l'entende. — Innocent ou coupable, répondit Claverhouse, il n'y a aucun inconvénient à l'interroger. Major Allan, ajouta-t-il en se tournant vers l'officier qui commandait après lui, prenez un guide, et conduisez le régiment à Loudon-HiU, en suivant le chemin le plus court et le meilleur. Allez paisiblement, et ne souffrez pas que les hommes crèvent leurs chevaux ; lord Evandale et moi, nous vous rejoindrons dans un quart d'heure. Laissez Bothwell avec une escorte pour amener les prisonniers.

Allan salue : tous sortent du salon, sauf Claverhouse et lord Evandale. Au bout de quelques minutes, le son de la musique militaire et le pas des chevaux annoncèrent que les cavaliers quittaient le château. Les .sons n'arrivèrent bientôt plus que par intervalles, et puis ils se perdirent enlièrcmcnt. Tandis que Claverhouse cherchait à calmer les terreurs de lady Marguerite, et à faire partager au vieux major son .■^/^ntiment sur Morton, Evandale, s'efforçant de surmonter cette timidité qui empêche un jeune homme ingénu d'approcher de l'objet de son amour, .s'avança vers miss Beilenden, et d'un ton mêlé de respect et d'affection : — Nous allons vous quitter, dit-il en prenant la main de lu jeune fille, qu'il serra avec beaucoup d'émotion; vous quitter pour une expédition qui n'est pas sans danger. Adieu , chère miss Belle'ndcn ; pcrmellez-moi de dire pour la première fois, et peut-être pour la dernière, chère Edith '. Nous nous séparons dans des circonstances si cruelles , qu'elles peuvent excuser un peu de solennité dans mes adieux à celle que je connais depuis si longtemps, et que je respecte si profondément.

Mais le -on tremblant de sa voix semb'ait exprimer un sentiment beaucoup plus vif, beaucoup plus tendre que le respect. Il n'est pas dans ia nature de la femme d'être tout-à-fait insensible à l'expression modeste et profondément sentie de la tendresse qu'elle inspire. Accablée par les malheurs et le danger imminent de l'homme qu'elle aimait, Edith fut néanmoins touchée do l'amour respectueux et sans espoir d'un brave gentilhomme, qui la quittait pour se précipiter au milieu des périls de la guerre. — J'espère... j'espère sincèrement, dit-elle, que tant de solennité est inutile... que ces fanatiques rebelles se di-perseront plutôt parla frayeur que par la force, et que lord Evandale se retrouvera bientôt ce qu'il n'a jamais cessé d'être , le cher et précieux ami de tous les habitants du château. — De tous , répéta-t-il en appuyant sur ce mot avec une expression mélancolique : puisse-t-il en être ainsi... Tous vos

firoches me sont chers et précieux, et j'attache le plus grand prix à eur approbation. Quant à notre succès, je n'y compte pas beaucoup. Nous sommes en trop petit nombre pour espérer que ces malheureuses dissensions puissent finir bientôt et sans une grande cirusion de sang. Ces hommes sont enthousiastes , résolus et exaspérés; ils ont des chefs qui ne sont pas tout-à-fait dépourvus de talent* militaires. Je ne puis m'empècher de penser que l'impétuosité de notre colonel nous entraine contre eux un peu prématurément; mais peu d'hommes ont moins de raisons que moi de fuir les dangers.

Une occasion favorable se présentait alors à Edith pour prier le jeune lord d'intercéder en faveur de Morion. Elle n'avait plus que cette seule ressource pour dérober son amant à la mort. Cependant il lui sembla qu'en s' adressant à Evandale elle allait abuser de la confiance de l'homme dont le cœur s'était ouvert à elle et qui venait à l'instant même de lui faire une déclaration positive. Pouvait-elle, sans blesser la délicatesse, engager lord Evandale à servir un rival? Pouvait-elle lui adresser la moindre prière, recevoir de lui quelque service, sans faire naître dans son cœur des espérances qu'elle ne pourrait jamais réaliser? Mais le moment devint bientôt trop pressant pour hésiter, ou même pour entrer dans des explications qui auraient pu motiver convenablement sa prière.

— Il faut nous défaire de ce jeune homme, dit Claverhouse de l'autre briutde la salle. Lord Evandale... je suis fâché d'interrompre encore votre conversation... mais il est temps de partir... Bothwell, pourquoi ne faites-vous pas monter le juisonnier? Ecoutez, commandez à deux files de soldats de charger leurs carabines.

Edith crut entendre dans ces naroles l'arrêt de mort de son amant. Elle oublia aussitôt toute la retenue qui l'avait contrainte au silence. — Milord Evandale, ce jeune gentilhomme est un ami intime de mon oncle... votre influence doit être grande auprès de votre colonel... permettez-moi de .solliciter votre intercession en sa faveur... mon OJicle vous en aura une obligation éternelle. — Vous exagérez trop mon influence, mi>s Beilenden, répondit lorrl Evandale; j'ai souvent échoué dans de pareilles demandes, quand je les faisais pour l'amour de l'humanilé. — Mais essayez encore une fois pour l'amour de mon oncle. — Et pourquoi pas pour l'a-

mour de vous? Ne voulez-vous pas me permettre de croire que je vous obligerai personnellement? .. vous défiez-vous assez d'un ancien ami pour ne pas même lui accorder le bonheur de croire qu'il satisfait à vos désirs? — Assurément... vous m'obligerez d'une façon toute particulière... Je m'intéresse à ce jeune gentilhomme par rapport à mon oncle... Ne perdez pas de temps, pour l'amour de Dieu'....

Elle devenait plus hardie et plus pressante dans ses prières, car elle entendait les pas des soldats qui entraient avec leur prisonnier.

— J'en jure par le ciel! dit Evandale, il ne mourra pas, quand je devrais mourir à sa place !... Mais ne voudrez- vous pas, dit-il eu reprenant la main que dans son trouble Edith n'eut pas le courage de retirer, ne voudrez-vous pas m'accorder une grâce en retour de mon zèle à vous servir? — Tout ce que l'amitié fraternelle peut accorder, mylord. — Est-ce donc là tout ce que vous pouvez accorder à mon affection pendant ma vie, à ma mémoire après ma mort ? — Ne parlez pas ainsi, mylord, vous m'affligez, et vous vous faites injure. 11 n'est pas d'ami que j'estime davantage, ou à qui je sois plus disposée à donner des preuves d'amitié... pourvu...

Un soupir qu'elle entendit lui fit détourner subitement la tète avant d'avoir achevé sa phrase ; et. tandis que toute troublée elle cherchait une manière convenable d'expliquer sa réticence, elle s'aperçut qu'elle avait été entendue de Morton qui, enchaîné et gardé par'des soldats, passait alors derrière elle. Leurs yeux se rencontrèrent : l'expression de tristesse qui se peignait sur la figure du jeune liomme semblait reprocher à Edith la conversation qu'il avait entendue en partie, et dont il avait mal compris le sens. Cet incident acheva de compléter la douleur et la confusion d'Edith. Son sang, qui s'était porté à son visage, se précipita soudain vers son cœur, et elle devint pâle comme la mort. Ce changement ne put échapper à l'attention d'Evandale, dont le coupd'œil prompt découvrit facilement qu'il y avait entre le prisonnier et la jeune demoiselle quelque liaison particulière. 11 abandonna la main de miss Beilenden pour examiner le prisonnier avec plus d'attention; puis ayant regardé de nouveau Edith, il remarqua le trouble qu'elle ne pouvait plus cacher. — C'est, je crois, dit-il après un instant de silence, c'est le jeune gentilhomme qui gagna le prix du tir? — Je n'en suis pas sûre, répliqua Edith en hésitant; cependant... je croirais assez que non. En s'exprimant ainsi, elle savait à peine le sens de ses paroles. — C'est lui, s'écria Evandale d'un ton décisif; je le reconnais. En effet, continua-t-il avec quelque hauteur, un héros plaît toujours à la beauté.

Sur ces mots, il s'éloigna d'Edith, et s'avança vers la table devant laquelle Claverhouse venait de se placer. Appuyé sur la poignée de son sabre, il resta spectateur silencieux, mais non indifférent, de ce qui allait se passer.

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