CHAPITRE XIX
A peine sortie de la chaumière , la troupe fit une courte halte , et le chef des montagnards, que Waverley (?rut reconnaître pour le lieutenant de Donald Bean Lean, commanda par des signes et des demi-mots le plus profond silence.
Il remit à Edouard une épée et une paire de pistolets, puis, montrant la route, mit lui-mi^me la main sur la poignéb de sa claymore, comme pour lui faire comprendre qu'il leur faudrait peut-être recourir à la force pour se frayer un passage.
Alors il prit son rang à la tête de sa troupe, qui monta le sentier sur une seule îile, l la mode des Indiens. Waverley marchait îmmédialeraeiit après le chef, qui, s'avançant avec beaucoup de précaution , comme pour ne pas donner l'alarme , s'arrêta quand il fut au haut de la montigne. Waverley en comprit bientôt le motif, caril entendit à peu de distance une sentinelle anglaise crier : « Tout est bien ! (comme les nôtres crient : Prenez garde à vous ! ) » Sa voix sonore, portée par la brise, résonna jusque dans la vallée, renvoyée par les échos, et le même signal retentit une ■seconde, une troisième et une quatrième fos, mais de
S lus en plus faible, comme de plus en plus lointain. On ne pouv.-iii outer qu'il n'y eût aux environs un détachement de soldats, et tons étaient sur leurs gardes ; m lis tant de vigilance ne put déjouer le projet des rusés partisans auxquels le poste anglais avait affaire. Ces cris moururent dans le silence de la nuit, et les montagnards se remirent tout de suite en route, mais en redoublant ()•; précaution et dans le plus grand silence. Waverley n'avait ni le temps, ni même I envie d'observer, et il s'apTçul seulement qu'il passait à quelque distance d'un vaste édifice, aux fenêtres duquel brillaient encore une oi: deux lumières. Un peu plus loin, le chef montagnard fl lira le vent Co-irae un chien couchant, puis donna l'ordre à si troupe de s'ar- T. V.
rèter une seconde Tiis ; alors il se mit à ramper, enveloppé dans son manteau , de façon à ne point paraître au-dessus de la bruyère, et dans cette posture il s'avança lentement à la découverte. Il revînt bienlùt, congédia tous ses hommes, à l'exception d'un seul, et fit signe k Waverley de l'Imiter : ils se traînèrent alors, sans bruit, sur leurs mains et leurs genoux.
Après qu'ils eurent marché de celte manière pénible plus de temps qu'il n'en fallait pour s'abîmer les genoux et les jambes, Waverley sentit une odeur de fumée qui sans doute avait frappé beaucoup plus tôt l'odorat exercé de son guide. Elle sortait du coin d'une
bergerie basse et presque en ruine, dont les murailles étaient faites de cailloux, comme toutes les chaumières d'Ecosse. Le montagnard conduisit notre héros tout près du mur, et soit pour lui faire comprendre l'imminence dit danger, soit pour lui donner une plus haute idée de sa propie adresse, lui fit signe, tout en lui donnant l'exemple, de lever lalète,et de chercher àvoirdanslabergerie. Waverley obéit, et aperçut cinq ou six soldats couchés sur le sol , avec leurs armes auprès d'eux ; ils dormaient tous, à l'exception de la sentinelle, qui se prumenait de long en large, son fusilsur l'épaule; la lueur rougeàtre du feu se réfléchissait sur le canon de son fusil, à chaque fois qu'elle passait et repassait devant le loyer, tournant sans cesse les yeux vers le ciel , du côté où la lune, cachée jusqu'alors par le brouillaid, semblait près de se montrer. En moins d'une ou deux minutes, jiar un d« ces changements soudains d'atmosphère, si fréquentsdansunpays de montagnes, une brise s'éleva et balaya devant elle les nuages qui avaient obscurci l'horizon ; puis l'astre de la nuit éclaira en plein une vaste bruyère grisâtre, bordée de taillis et d'arbres chétifs dans la partie d'où ils venaient, mais unie et nue du côt« qui leur restait à parcourir, de façon qu« la sentinelle pouvait tout voir. Les murs de la bergerie les cachaient tant qu'ils restaient baissés derrière cet abri; mais il semblait impossible de le quitter sans être aperçus. Le montagnard tenait ses regards fixés sur la voùle azurée; mais, au lieu de bénir l'utile clarté des cieux, comme les héros d'Homère, il murmura un juron gaélique contra cette maudite lanterne qui brillait mal à propos. Il rcganla quelqii* temps d'un air inquiet autour de lui, puis sembla prendre une résolution. Laissant son compagnon avec Waverley, après avoir fait signe à ce dernier de rester tranquille et donné à voix basse des in'structions à son camara<le, il s'éloigna, favorisé par l'inégalité du terrain , en reprenant la nmtc qu'ils avaient parcourue et toujours dans la même attitude. Edouard, le suivant des yeux, l'aperçut qui courait à quatre pattes avec l'agilité d'un Indien, profitant, pour n'être point vu , des moindres buissons, du moindre monticule , et ne frauchissinl jamais un endroit découvert qu'au moment ou la
Fergus Mac-Ivor
LES VEILLÉES LITTÉRAmES ILLUSTRÉES.
sentinelle avait le dos tourné. A la fin, il reg.igna les taillis et les buissons qui couvraient presque louie la lande de ce ctilé et s'étendaient jusqu'au hord du vallon on noire héros avait si longtemps demeuié. Le montagnard di-parut, mais seulement pour quelques minutes; car il sortit de nouveau |mr un auiit; côté, et s'avain;ant bravement sur la l>ru\ere comme pour se faire voir, mit en joue, et tira sur le factionnaire. Une blessure au l)ras interrompit fort désagréaldemeiit le pauvre dial)le au milieu rie ses observations météorologiques et tandis qu'il s'amn.-ail à siffler qielque ballade populaire; il riposta, mais sans sucrés, et ses camara-dts, éveillés par le bruit, coururent aussitôt vers l'tndroit d'où éiail parti le coup. Le moniagnard , après .-'èti'e bien mis en évidence, s'enfonça dans les buijsons, car sa ruse de guerre avait parfaitement réus.-i. Pendant que les ï^oldats poursuivaient leur andaricux ennemi dans C' tte direction, W.iverley, obéissant aux instruclinns du moniagnard resté près de lui, parcourut à tontes jambes l'espace décoiivirl, q-.ii n'était plus ni surveille, ni gardé, puisque l'attention du déiachenient était occupé ailleurs; après un quart de mille, ils arrivèrent au sommet dune petite colline où il était impossible qu'on les appeiyùt. Cependant ils entendaient encore dans le lointain les cris des soldats qui s'appelaient les uns les autres au milieu de la bruyère, et ils di^tingllalent aussi dans la même direction le bruit d'un tambour battant le rap(icl ; mais ces sons hostiles retentissaient bien loin derrière eux et mouraient avec la brise qui les apjiortait. Après une demi-heure de marche à travers une campagne toujours nue et sterile, ils rencoutieieut le tronc vermoulu d'un vieux chêne qui, à eu juger par les restes, devait avoir été d'une grandeur extraordinaire. Dans un creux voisin ils trouvèriiiit plusieurs moiilagnards avec un ou deux chevaux. Ils les avaient à peine rejoints, et le survrillant de Wavtriey leur expliquait sans doute le motif du retard , car on répéta souvent le nom de Duncan Duroch , quand Duncan lui-mémc parut , hors--d haleine , il est vrai, nuiis riant et tout joyeux de la réussite de son stratagème. Waverley n'eut pas de peine a comprendre que cet exploit n oll'ralt point de grandes difheultes à un montagnard agile, connaissant parfaitement les lieux et se diiigeuul avec une confiance qui devait manquer ,i ses ei^emis. L alarme qu'il ..vait dunnée paraissait durer encore, car on entendit à une grande distance un ou deux coups de fusil qui ne firent qu'augmenter la gaieté de Duncan et de ses com|iagnons. Le montagnard reprit les armes qu'il a^ail données à nolie héros, lui faisant comprendre que les peiils du voyage étaient heureusement surmuiites. Waveriey luunia sur un diS chevaux, secours que le» fatigues de la suiiée et sa maUidie récente lui tirent accepter ayec le plus grand plaisir. On plaça son poite-manteau sur lo second cheval, Duncan sauta sur le tioisiciue, et ils i>ouiaui\ireut leur roule u'uii bon pas , aceomiiagnes de leur escorte. Il ne se présenta nen de reiuarqualde durant le reste de la nuit, et au [loint du jour Ils se trouvèrent au bord d'une rivière rapide.
Le pays d'alentour était à la fuis fertile et pittoresque. Sur les rives couvertes de bois, on voyait ça et là dis champs de ble, et la récolte, à demi terniihéc, semblaii des plus aboodautes. De l'autre . côte de la riviéie et entoure en parte par un re|ili de ses eaux, s'élevait un vaste et massif château dont les tourelles presque ruinées élaienl déjà éclairées pai- les premiers rayons du soleil. L'edifice avait la forme d'un cuire long assez eteido pour leiilermer une large cour intérieure. Les lours oe cuaque angle étaient plus hautes que les murailles, et en uuire, tlieséiateut sui montée par des tourelles ue hauteur inégale et de forme irréguliere. Sur une des platesformes Veillait une sentinelle dont le bonnet et le mauteiiu agile par le \enl signalaient un luuntagnaid, et un immense drapeau blanc qui flottait sur une autre tour annonçait que le château était occupe par les insurges, parlisaiis des Sluaiis. Apres avoir traverse rapiuemciit une petiie ville de pauvre ap[iareiice où leur armée ue causa ni surprise ni curiosité chez les paysans que la moisson appelait aux champs, la troupe passa sur un pont ancien et étroit , de plusieurs arclies, prit à gauche par une avenue de vieux sycomoies; et NVaveney se trouva eu face du chateau sombre mais pittoresque qu'il n'avait encore admiie que de loin. Une euoi me grille do 1er qui l'eruiail la porie extérieure était déjà ouverte pour le» recevoir; une seconde poite de chêne et iu>n moins solide, toute couverte de cious à grosses têtes, s'ouviit bientôt, et ils enlrtient dans la cour intérieure. Un geiuilhomme en cosiume de moniagnard, avec une cucaide blanche a sou bonnet, vint aider 'Waverley a descendre de cheval , et lui dit avec politesse qu il était le bien-venu au château. Le gouverneur, car ces' ainsi que nous lappelleiuns, conduisit NVaveiley dans un appartement à demi ruine, ou se trouvait un petit lit de camp, et ii allait le quitter après lui avoir ollert des ralraichissemeuts a sou choix. — Ne serez-vous point encore assez complaisant, dit Waverley apies toutes les civilités d Usage, pour avoir la bonie de me Uire uù je suis, et si je dois uu non me regarder ici comme prisonnier'/ — Il m est impossible de repoudre aussi explicitement que je le voudrais. Uu uiut, pourtant : vous àtes au chateau de Donne, district de Menteitli, et vous ne courez aucun danger. — El qui me garantit cette promesse '/ — L'honneur de Donald Stewart, gouverneur ue la place , et lieutenant-coiouei
au service de Son Altesse Royale le prince Charles-Edouard.
Sur ces mots, il se liàla de sortir pour ne pas être obligé d'eo dire plus. Epuisé par les fatigues de la nuit, notre héros se jeta sur le litdecamii, et quelqu<s minutes après, il dormait profondément. Lorsque Waverley s'éveilla, le jour était déjà fort avancé . et i) s'aperçut qu'il n'avait pas mangé depuis longtemps. Ce senliment deprivation disparut bienlol devant uii dejeuner copieux ; mais le colonel Stewart, pour éviter sans doute les queslioos de son hôte, ne parut pas lui-même: toutefois, le domestique lui présenta les compliments de son maiire. qui ofi'rait au caj il^iine Waverley lout ce dont il pouvait avoir besoin pour son voyage, car il devait se remettre en route le soir même. A toutes les autres demandes du prisonnier, le valet o(qiosa l obstacle impénétrable d'une stupidité et d'une ignorance réeli. s ou alléctées ; le re|>as' terminé, il desserivitla table, et Waverley fut encore une fois abandonné à ses mé-^ dilations solitaires. Tandis qu'il réfléchissait sur les bizarreries de la forluiie, qui semblait prendre plaisir à le melire à la disposition d'antrui, sans qu'il fût jamais libre d'agir par lui-même, les yeux d'Edouard reiuonlrereiil tout à coup son porte-manteau qu'on avait apporté dans sa ehamlue pendant qu il dormait. La mystérieuse a[iparilion d'Alieedans la chaumière de la valleelui revint à l'esprit, et il allait prendre et examiner le paquet mis an milieu de ses chemises, quand le domestique du colonel Stewart reparut et chargea le porte-manteau sur son épaule. — Mais l'ami, ne puls-je au moins changer de linge'? — Votre Honneur a les chemises du colonelA sou seivice; pour vos bagages, j'ai ordre de les mettre dans le fourgon.
A ces mots, il emporta Irampiillement le porte-manteau, sans écouler de plus longues remontrances, laissant notre heios dans un état de désappointement et de dépit. Il entendit bientôt une voiture sortir de la cour inégalement pavée, et ne douta point qu il ne fût alors privé, pour un temps du moins, sinon pour toujours, des seuls docuiuenls qui semblaient promettre d'éclaiicirquelque peu les siurguliers événements qui venaient d'influer sur son sort. Il eut encore quatre ou cinq heures de solitude pour se livrer à ces tristes réliexions.Au bout de ce lenips,il eiiteirlii des chevaux piaffer dans la cour, et bieuiôt après le colouel Stewart vint prier son hôte de manger encore un luorceau avant de partir. L'olfre fut acceptée , car notre héros, bien qu'il eût déjeuné assez tard, était encore bien en état de faire honneur au diner. La conversation de son hôte annonçait un bon gentilhomme de c.unpagne ; il lâchait de temps à autre des plaisanteries et des expressions de soldat, mais il évitait >oigiieusenienl tout ce qui avait rapport aux operations. militaires ou a la politique du jour ; et quand Waverley le pressait un peu trop sur quelques-uns de ces poinis, il repoi^dait qu'il lui était défendu de causer sur de tels sujets. Le dîner fini, le gouverneur se leva, et souhaitant bon voyage à Edouard, lui dit i|U informé qu'on avait lait partir ses bagages en avant, il s'était permis de lui préparer le linge dont il poui rail avoir besoin avant de retrouver son portemanteau. Après celte hounèielé, il se retira. Un domestique vint aussitôt avertir Waverley que son cheval était prêt. Notre héros descendit donc dans la cour, y trouva un soldai qui tenait un cheval bride, se mil en selle, et traversa le portail du château de Doune, escorte par une douzaine d'hommes aimes, tous à cheval. Ces gens res-emblaieiit moins à des soldats réguliers qu'à des habitants paisibles qui avaient pris tout à coup les armes pour un motif urgent el inattendu. Leur uniforme bleu et louge, qui voulait imiter celui des chasseurs français, était fort incomplet, el leur donnait une tournure grotesque. L œil de Waverley, accoutume à voir un reginieiil bien discipliné, s'aperçut aisément, aux manières el à l'allure de son escorte, que ce n'étaient point des troupes régulières, et lae s'ils montaient assez bien à cheval, c'était plutôt comme veneurs ou laquais, que comme militaires. Leurs thevaux n'allaient point ce pas utiifoiiue si nécessaire pour exécuter les evolutions avec ordre el promptitude ; eux-mêmes ne semblaient pas exercés au nianiemeul du sabre. Ces hommes pourtant étaient de robustes et vigoureux gaillards, et auraient pu individuellement être formidables connue Cavalerie irréguliere. Le chef de cette petite troupe montait un excellent cheval de chasse; et quoiqu'il portai aussi l uiiiforiue, ce changement de costume n'empeclia pasVVaverley de retrouver eu lui sa vieille connaissance, M. Falconer de Balmawliapple. Quoique la manière dont ce geutilhoiume et lui s'étaient quittés ne lut pas des plus aniicales, Ëdouaid eût volontiers alors sacrifié tout souvenir de leur folle querelle pour le plaisir d'une simple cuuversaliou , plaisir dont il était depuis si longtemps prive. Mais Balmawhapple se rappelait sans doute la blessure qu ii avait reçue du barou de Biadwaidiue, blessure dont Edouard avau etc la cause involoutaire ; el cet allronl faisait encore saigner le cœur de cel homme aussi orgueilleux que peu distingue; il évita dou'-. soigneusement de paraître avoir reconnu uolie héros, else mil bravement a la tète de se» hommes qui étaient décorés du titre de Biigade du capilaiue Falconer (bien qu'ils lussent à peine assez nombreux pour former uue escouade). La troupe était précédée par un irompelte qui sonnait de temps en temps , el par un étendard que portait le cornette Falcouer, le plus jeune frère du laiid. Le lieutenant, vieillard
SI
eiirore verl, avait Tair assez vulgaire, mais excellent homme. L'enjoui-ment animant chez lui iiiu' figure et des traits communs, qui de plus annonçaient une intempérance habituelle; il portait, comme c'était l'usage alors , un chapeau retroussé sur l'oreille, et tout en sifflant un air national, fous l'influence d'une demi-pinte d'eau-de- ■vie , il semblait trotter joyeusement avec une heureuse indifférence pour l'état du pays , la conduite de la troupe , le but du voyage, et tout autre objet de ce monde. Voyant ce personnage se balancer à droite et à gauche sur son cheval, Waverley espéra en tirer quelques renseignements, ou du moins faire diversion à l'ennui du Voyage en causant. — Voilà une belle soirée, monsieur, dit Edouard en l'abordant. — Oh! oui, monsieur! nous aurons une nuit superbe , répondit le lieutenant dans l'écossais le plus vulgaire. — Et nne belle moisson , sans doute, continua Waverley en revenant à l'attaqne. — Oui, la récolte est assez bonne; mais les fermiers, le diable les brûle ! et avec eux les revendeurs de denrées, vont encore tout renchérir pour faire du tort à ceux qui ontdes chevaux à nourrir. — Vous êtes peut-être quarlier-niailre , monsieur? — Oui, quartier-maître , maître d'équilation et lieutenant , répondit l'ulficier faclolum; et pour sûr personne ne sait nourrir, entretenir ces pauvres bêtes mieux que moi qui les achète et les vends. — Oserai-je vous prier, monsieur, si ce n'est pas prendre trop de liberté, de me dire où nous allons en ce moment? — Faire le message d'un fou, j'en ai peur, répondit le lieutenant communicatif. — En ce cas, dit Waverley, résolu à ne pas épargner les politesses, j'aurais pensé qu'un personnage tel que vous ne se serait pas mis en route pour une pareille commission. — C'est vrai, c'est vrai, monsieur; mais on ne fait pas toujours ses volontés. Vous le savez sans doute, le laird m'ayant acheté tous ces chevaux pour monter sa troupe , est convenu de me les ]iayer suivant les circonstances et les prix du temps. Mais alors il n'avait pas un sou vaillant, et j'ai appris que son billet fait sur son propre bien ne vaudrait pas une tète d'épingle, et pourtant j'avais tous les marchands à payer à la Saint-Martin; ainsi , comme il m'offrait amicalement ce grade , et que je n'avais pas à espérer que le tribunal des Quinze à Edimbourg me fit remboiiiser mon argent pour avoir fourni des chevaux contre le gouvernement: eh bien ! monsieur, en conscience, j'ai pensé que je n'avais rien de mieux à faire puur obtenir paiement qua d'aller moi-même dehors, comme on dit, et vous pouvez croire, monsieur, qu'ayant vendu des licous toute ma vie , je n'ai pas grand' peur de me voir mettre au cou une cravate un peu rude. — Alors vous n'êtes point militaire de profession ? — Non, non, Dieu merci; je n'élais pas né pour une si courte longe; je devais manger à plein râtelier. J'étais né pour vendre des chevaux, monsieur; et si je puis vous voir cet hiver à quelque foire du pays, et que vous ayez besoin d'un bon coureur à dévorer le chemin, fui d'honnête homme, je vous servirai comme il faut; car Jamie Jinker n'est pas un garçon à en imposera un gentilhomme. Voub êtes gentilhomme, monsieur, et vous devez vous connaître en chevaux : vous voyez la superbi; bête que monte Balmawhapple, c'est moi qui la lui ai vendue; elle est nce de Lèche- cuillère, qui gagna le prix du roi à Calverlon- Eilge, et de l'ied-blanc, appartenant au duc Hamilton...
Mais au moment où Jinker entrait à pleines voiles dans la généalogie de la jument de Balmawhapple, et comme il en était déjà au grand-pèn; et à la giand'mere, lamlis que Waverley épiait l'occar bion de le faire jaser sur un sujet |ilus intéres.sant , le noble capitaine piquant son coursier vint le rejoindre, et sans avoir l'air de regarder Edouard, il dit d'un ton sévère au généalogi-te éjuesire : — Il me semble, lieutenant, que j'avais exiucssoment défendu de parler au prisonnier?...
L'ex-maquignon se tut aussitôt el alla se placer à l'arrière-garde, où, pour se consoler, il entama une violente dispute sur le prix du foin avec un fermier qui avait suivi à controcœur le laiid en campagne, afin de conserver sa ferme dont le bail venait de finir. Waverley se resigna donc au silence; car il vil bien qu'i^sayei' davantage de lier conversation avec les gens de la troupe, c'eût été fournira Balmawhapple l'occasion dedéployerinsolemmentson autorité tl la brutalité naturelle de son caractère, qu'une basse complaisance pour Ses vices et la sii vile adulation de ses inférieurs avaient encore contribué à augmenter. En deux heures de temps la troupe arriva en vue du cliàlcau de .Stirling, el vil flotter sur les créneaux l'étendard de l'Union que fiappaienl les rayon.s du soleil couchant. Pour s'épargner du chemin, ou peut-être pour faire parade de Sun impodance et insulter la garnison anglaise, Balmawhapple, tournant à droite, traversa le parc royal qui environne le me sur lequel le fort est situé. Avec un esprit plus calme , Waverley eût sans doute admiré le mélange de lieautés naturelles et de ruines roniantiqmsqui rendaient ces lieux si lntéres^ants pour l'imagination d'un poêle ; la plaine qui avait été jadl.s le théâtre de p'ugieurs lonrnoi.s ; le rocher d ou les dames regardaient le coin- Mt , tandis que cbacum; faisait des vœux pour le triomphe de son chevalier favori ; les tours de l'cglise gothique où ces v(i;ux devaient être reniulis ; cl enfin dominant tout, le (orl lui même, ciladelli! el pHiais à la fois, ou la valeur recevait des mains du roi sa réeoniptnse, où les chevaliers et les belles terminaient la soirée par mille
amusements , par les danses , les chants et les festins. Tous ces objets à coup sûr devaient émouvoir et euUammer un esprit romanesque. Mais Waverley avait bien d'au 1res pensées; il survint toijt à coup un incident capable de troubler ses plus profondes méditations. Balmawhapple, dans l'orgueil de son cœur, en faisant avec son petit corps de cavalerie le tour des murailles du château, donna ordre au trompette de sonner une fanfare, et au cornette de déployer son étendard. Cette insulte fut apparemment sentie; car dès que la cavalerie fut assez loin du pied de la batterie du sud pour qu'on pût pointer contre elle un canon, un éclair sortit p;'j' une des ouvertures du rocher, et avant même qu'on entendit la detonnation qui l'accompagna, Balmawhapple sentit passer en sifflant au-dessus de sa tète un boulet qui, allant frapper la route quelques pas plus loin, fit rejaillir sur lui la poussière. Nul besoin de commander le galop; car, cédant tous à l'impulsion du moment, les insurgés forcèrent les chevaux de M. Jinker à montrer leur agilité; et se retirant plutôt avec vitesse qu'en bon ordre , ils ne reprirent le trot régulier, comme l'observa dans la suite le lienitenant , qu'après avoir descendu une eminence, qui les mettait a l'abri d'un deuxième compliment aussi peu agréable que le premier. Je dois pourtant à la justice de dire, que non-seulement Bilmawhapple se tint à l'arrière-garde et s'efforça de rétablir les rangs, mais que même emporté par sa valeur, il riposta au canon en tirant un coup de pistolet du côté des murailles : mais comme elles étaient à un demi-mille de distance, on n'a pu savoir si cet acte de vengeance avait eu quelque résultat. Les voyageurs traversèrent alors la mémorable plaine de Bannockburn et arrivèrent àTorwood, lieu de glorieuse et terrible mémoire pour les paysans écossais, puisqu'il leur rappelle les exploits de 'Wall.ice. A Falkirk, ville déjà fameuse dans l'histoire d'Ecosse, et qui allait devenir plus célèbre encore, comme theatre de la guerre, Balmawhapple proposa de s'arrêter pour la nuit. Ou n'eut dans celte halte aucun égard à la discipline militaire : le digne quartier-maître ne songea qu'à trouver l'endroit où se vendait la meilleure eau-de-vie , on crut inutile de poser des sentinelles, et il ify eut de consigne que pour aller chercher la liqueur. tUnq ou six hommes déterminés eussent facilement taillé toute la troujic eu pièces; mais de tous les habitants, quelques-uns étaient favorables aux cavaliers, le plus grand nombre était indifférent, le reste glacé d'épouvante. Il n'arriva donc rien de remarquable pendant la nuit, sinon que le sommeil de Waverley fut plus d'une fois interrompu par les buveurs qui hurlaient à tuetète leurs chansonsjacobites.
Le lendemain , ils étaient de bonne heure à cheval et sur la route d'Edimbourg, quoique la pâleur du visage de presque tous les soldais montrât qu'ils avaient passé la nuit, non pas à dormir, mai.s à boire. Us firent halte à Linlithgow, célèbre par son antique palais, qui était encore entier et habitable à cette é[ioqiie , mais dont les vénérables ruines ont failli depuis être métamorphosées en casernes jiour les pri.sonnieis français. Paisibles el bénies soient les cendres de l'homme d'état patriote qui , entre autres services par lui rendus naguère à l'Ecosse, a empêché celle profanation ! Eu approchant de la capitale de l'Eco.sse , à travers une campagne unie et bien cultivée , ils ne l.irdorent pas à entendre des sons de guerre. Les détonnations éloignées mais distinctes du canon, qui parlaient par intervalles, apprirent à Waverley que l'œuvre de destruction allait bon train. Balmawhapple lui-iiièine jugea nécessaire de prendre quelques précautions : il envoya plusicuis de ses hommes en avant, fit marcher les autres en bon ordre, et s'avança au grand trot. Ainsi disposée, la troupe arriva bientôt sur une eminence d'où l'on apercevait Edimbourg s'élendanl au bas de la colline élevée qui, du côlé de l'e.-t , supporte le château. Cette citadelle était assiégée on plutôt bloquée par les insurgés du nord, déjà maîtres de la ville depuis deux ou trois jours Les défenseurs tiraient de temps en temps sur les corpsde montagnards qui se montraient sur la grande roule ou dans les environs. La matinée était calme et belle. Le résultat . de cette canoiinado était d'envelopper le château d'un tourbillon de fumée qui à l'extérieur se dis.>i|iait lentement dans les airs , tandis qu'elle était entretenue à l'intérieur du fort jiar de nouveaux nuages qui sortaient sans cesse des fortifications; el le château, ainsi cache en partie, parut à Waverley plus vaste el plus sombre encore, plus terrible surtout, quand il retléchit à la cause de ce voile nuageux et songea que chacune de ces explorions pouvait coûter la vie à un brave. Avant qu'ils arrivasicnt a la ville , le feu , qui s'était successivement ralenti , avait tout à fait ces.se; mais Balmawha|iple,se rappelant la salutation peu amicale qu'il avait reçue des balterics de Stirling, n'avait probablement pas envie d'essayer si l'artillerie du château lui ferait nieilh'ur accueil. Il quitta donc la graiid'route, el se détournant tout à fait vers le sud pour ne pas se nieltre à la portée du canon, il s approcha de l'ancien palais d'Holy- Uood sans entrer dans la ville. Il rangea ses hommes en bataille devant ce vénérable edifice, et renin W.iverley a la ganle d'un corps de montagiiaids dont le cmnmandanl inIri'Julsil notre héros dans l'intérieur du bàlimeiil. Une galerie longue , ba.sse cl irrégiilièie, décoiée de peintures représentant , dit-on , les rois d'Ecosse qni, s'ils ont jamais vécu, ont du vivre au moins deux ou trois ceii-
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taincs d'années avant l'invention de la peinture à l'huile, servait de salle des gardes ou de vestibule aux appartements que TavcntureuT Charles-Edouard occupait alors dans le palais de ses ancètns. Des oTicier'î en costume de montagnards et d'habitants des basses terres passaient et repassaient sans cesse, ou se tenaient dans cette pière , comme s'ils attendaient des ordres. Des secrétaires expédiaient des feuilles de route , examinaient des roles , donnaient de? ordres. Tous semblaient affairés , comme à l'approche de quelque
frand événement. Waverley, que personne n'avait remarqué, s'assil ans l'embrasure d'une fenêtre , réfléchissant avec inquiétude sur la crise de sa destinée , qui paraissait plus proche que jamais.