CHAPITRE XXHL
Henri s'éveilla dès la pointe du jour, et trouva Cuddie debout à côté de lui, et tenant un porte-manteau. —J'ai mis les affaires de Votre Honneur en ordre en attendant votre réveil, dit le fidèle garçon, comme c'était mon devoir, puisque vous avez été assez bon pour me prendre à votre service. — Vous prendre à mon service, Cuddie! il faut que vous l'ayez rêvé. — Non, non, monsieur; quand j'étais à cheval, les mains liées, je vous ai dit que si vous deveniez libre, je serais votre dom.estique, et vous n avez pas dit non. Si ce n'est pas là accepter, je ne sais pas ce que c'est. Vous ne m'avez pas donné d'arrhes, mais vous m'en aviez donné assez auparavant à Milnwood. — Eh bien, Cuddie, si vous persistez à vous associer à ma mauvaise fortune... —Mauvaise! je vous garantis que notre fortune est en bon chemin, pourvu que ma vieille mère n'y mette point d'obstacle. Le commencement de celte campagne me prouve que la guerre est un métier facile à apprendre.— Vous ave?, maraudé? sans quoi d'où vous viendrait ce porte-manteau?— Je ne sais si cela s'appelle marauder ou autrement; mais ces choses tombent dans les mains du soldat tout naturellement, et c'est uu
LES PURITAINS
commercelrcs profitable. Tendant que nousétions encore attachés, je vis nos gens dépouiller les drajons morts, et les mettre rm> comme renfant qui vient de naître. Mais quand nos wliig^; lurent occupés à écouter de toutes leurs oreilles les beiiix discours de Kettledrummle et de l'autre ministre, je partis au plus vite afin de faire vos affaires et les miennes. Je remontai le ruisseau un peu vers la droite, et là je vis de nombreuses traces de pieds de chevaux; pas trop rassuré, j'atteignis un endroit où quelque combat avait sans doute été livré, car do pauvres garçons étaient étendus sur la terre, portant encore les niènies habits dont ils s'étaient revêtus le matin : personne n'en avait encore approché... Et qui trouvai-jeau milieu? notre ancienne connaissance, le .sergent Buthwell. — Quoi! cet faomrae est mort! — Bien mort. Son œil était ouvert, son front baissé, et ses dents serrées les unes cojitre les autres, comme celles d'un piège dont le ressort s'est lâché.,... Je tremblais, rien qu'à le regarder ; et cependant je pensais à prendre ma revanche avec lui : j'ai d'.nc vide ses poches, comme il a fait lui-même à plus d'un honnête homme; et voiei votre argent, ou celui de votre oncle, ce qui revient au même, qu'il a pris à Milnwood, dans celte malheureuse soirée où tous deux nous devînmes soldats. — Il nous est |n rnils d'user de cet argent, puisque nous savons d'où il vient; mais je dois partager avec vous. Cuddle. — Ne vous pressez pas. monsieur, ne vous pressez pas. Cette bague qui était attachée sur sa poitrine avec un Tiiban noir, celait sansdoiitc un gage d amour. Pauvre garçon!... Il n'y a cœur SI dur qui ne s'attendrisse pour une jeune fille... Voici encore un livre avec des papiers. J'ai trouvé aussi deux ou trois bagatelles que je conserverai pour mon usage. — Sur ma foi, vous avez eu la main hcureu>e pttiir un premier debut. — N'est-ee pis, monsieur? (Ici Cuddie |irit un air de triomphe.) Je vous avais bien dit que je n'étais pas loul-à-fait bète quand il s'agissait de mettre la main aux affaires. J'ai de plus trouvé deux bons chevaux. Un malheoreux tisserand, qui a quitte son metier et sa mai.son pour venir dans les montagnes, avait pris doux chevaux de dragons et ne savait Comment les conduire; jl lui ai offert un noble d'or, et je les aurais eus pour moitié de ce prix, mais l'endroil n'est pas commode pour avoir de la monnaie. Vous trouverez cet argent de moins dans la bourse de Bothwell. - Vous avez tait une bonne et utile acquisition. Mais quel est ce porie-manleau? - Le porte-manteau? Il était hier à lord Evandale, et aujourd'hui il esta vous. Je l'ai trouvé derrière le buisson de genêt là-bas. Vous savez ce que dit la vieille l'hanson :
Allez à votre tour, ma mère;
Chaqne chien doit avoir son Jour.
Et, à propos, j'ai bien envie d'aller voir ma mère, la pauvre vieille femme! si Votre Honneur n'a pas d ordres à me donner. — Mais, Cuddie, je ne puis réellement prendre tout cela sans \ous réconi- . pensi-i-. — Prenez toujours, monsieur; vous songerez à moi un outre jour. J ai pris quelques objets qui me convenaient mieux. Que ferais-je dtsbrillanis habits de lord Evandale? Ceux du sergent bothwell nie suffiroDi.
Ne pouvant vaincre le désintéressement obstiné de son serviteur et lui rien faire accepter de ces dépouilles, Morton résolut de jirofiter de la première occa.-ion pour rendre les objets de valeur à lord Evandale, s'il vivaileiitore; et, en attendant il n'hésita pas à useiilu butin fait par Cuddle, seulement pour changer de linge etse servir de quelques munus effets que renfermait le poile-manteau. Il examina ensuite lus papiers qui se trouvaient dans le portefeuille de Bothwell. lis cuiunl de plusieurs espèces. Il y avait le contrôle de ^e= .-.uldals, avec les noms de ceux qui étaient en congé; des méuojiie» de taverne, une liste de suspeelsà poursuivre et à frapper d'amendes, avec l'expédllluii d'un iiiandatdu coiiS' il prive (votir arrêter certaines personnes de distinction. Dans un aiitie coni)>artiniiiit m; trouvaient deux commissions que Bolliwell avait reçues à dillerenles époques, cldes certitiealsdeses services en payselrangers, ou l'on Taisait k [dus grand éloge de son courage et di; ses talents mihiaires. Mais la piece la plus remarquable était un labhau fort det,i:l;e d<; sa généalogie, avec renvois à desdoeumentsqui en jusliliiiiht raulhenlicitéjil était ationipagm, d une li.stedes va.slesdomaiii.:- i:onli,qués sur les comtes de Bolliwell , avec les noms des 1 lui lisais et s<igneurs auxquels le roi Jacque> VI lesavait donnes et dont les descendlinls en étaient encore possesseurs; aii-des-ous de i^lte liste était écrit, en lettres roug.-s , de la main de Bothwell : Ifaud immemor, I'. b. C. B., initiales qui sigoili iieiil, sans doute, Irançois Stuarl, comte de liolhwell. Avec ces dociiiiieiils qui [teignaient si bien le caratteie et les seiiliments du propriétaire, il y en avait d'autres qui lu nionlraienl sou» un jour tout nouveau, lians un. secret du portefeuille, que Morton ne découvrit pas sans difliculte, étaient une ou ucux letlres aune belle écriture de femme. Elles avaient bien vingt ans de date, ne porlaieiil point d'adresse, et ■Il el lient signées que par de» initiales. San» avuir lo temps de les lire 'u entier, Mortuii rixoiinut qu elbs contenaient rexpresMon,à ta fois elégaule et tendre, d'un amour de feinineqtii clieithait a caltoer la jalousie d'un amant soujiconneux el violent. L'encre de ces KUres était jaunie par le temps, el, malgré le grand soin qu'on avail
pris pour les conserver, elles étaient devenues illisibles dans deœ^ ou trois endroits. » N'importe! (res mots étaient écrits sur l'enveloppe de celle qui avait le plus souffert) je les sais par cœur. » Aces lettres était jointe une boucle de cheveux enveloppée dans une copie de vers, inspirés évidemment par unsenlimentqui racheta auxyeux de Morton le peu d'eléganee de la peésie et les nombreux concetti conformes au goiit de l'époque. Après avoir lu ces vers, Morton ne put s'empêcher de téfléi hir. avec un sentiment de compassion, sur la destinée de cet êtn- singulière! malheureux : qui, voué à la misère et presque au mépris, semblait avoir eu continuellement dans l'esprit la splendeur de son origine ; plongé dans la plus grossière licence, il portait ses regards, avec un remords bien amer, surcette période de sa jeunesse où il nourrissait une passion vertueuse.
— Hélas! que sommes-nous, se dit Morton, si nos miilleurs sentiments peuvent ainsi s'avilir; si un noble orgueil se change en un mépris di daigneux de l'opinion, et si les regrets d'une affection trahie subsistent encore dans un cœur que la vengeance et les vices ont choisi pour leur repaiie -irais c'est une loi de nature : les principes généreux dégénèrent en froideur ; le zèle religieux se jette dans un fanatisme extravagant et féroce. Nos passions sont comme les vagues de l-i mer, et sans le secours de celui qui forma le cœur humain, nous ne pouvons dire aux Ilots: Vous viendrez jusqu'ici , \yas plus loin.
En moralisant ain.^i, il leva les yeux, et vit Burley devant lui. — Déjà debout, s'écria le puritain, voilà qui prouve votre zèle à marcher dans la voie... Mais, quels sont ces papiers?
Morton lui raconta brièvement l'heureuse expédition de Cuddie, et lui remit le portefeuille de Bothwell. Le ch^f caméronien examina les papiers relatifs aux opérations militaires ou aux affaires publiques, mais dès qu'il vit les vers, il les jeti loin de lui avec mépris. — Lorsque, par la bénédiction du ciel, dit-il, je jiassai trois fois mon épéeau travers du corps dece cruel ministre des persécutions, j'étais loin de penser qu'un homme de violence se fût abai.ssé jusqu'à un art aussi frivole que profane. Mais je le vois, Satan donne lesqiialites les iilus diverses à ceux qu'il aime et qu'il choisit pour ses instruiiienls : la même main qui sait manier une arme meurtrière contre les élus dans la vallée de destruction, peut aussi pincer du luth ou de la guitare, pour Charmer les oreilles des jeunes filles du pèche dans leurs danses et leurs œuvres de vanité et de prostitution. — Ainsi vos idées de devoir, dit Morton, excluent l'amour des beaaxarts, qu'on croit généralement propres à purifier et élever l'âme? - A nos yeux, jeune homme , les plaisirs de ce monde parés des plus beaux noms ne sont que vanité, comme sa grandeur n'est que déception. Notre seul but sur la terre, c'est d'élever le temple du Seigneur. — Mon père disait souvent que beaucoup de gens, s'étaut emparés du pouvoir au nom du ciel, l'exerçaient avec autant de rigueur et le gardaient .nissi obstinément que s'ils avaient été mus par des motifs d'ambition mondaine. Mais laissons cela pour le moment... Etes-vous parvenu à faire nommer un conseil! — Oui : le nombre des membres est fixé à six; vous êtes un des six, et je viens vous chercher pour prendre part aux débats.
Morton le suivit jusqu'à une prairie isolée où leurs collègues les attendaient. Chacun desdeux jirincipaux partis qui divisaient l'armée avait (envoyé dans cette as>emblee trois membres pour le représenter. Du côte des cainéroniens, étaient Burley, Maebriaret Ketlledrummle; et les modérés avaient choisi Poundtext , Henri .Morton et un petit propriétaire a(ipelc le laird de Langeale. Ainsi les unset les autres avaient un nombre égal de représentants dans le conseil; maison pouvait prévoir ipie les opinions les plus violentes exerceraient, comme il arrive «n pareil cas, le plus d'influence. Après avoir mûrement réOéchi sur leur» moyens, leur situation et l'accroissement probable de leurs forces, les chefs résolurent de garder leur position ce jour-là, alin de laisser reposer leurs soldats et de donner aux renforts le temps d'arriver; le lendemain, au pointdu jour, ilsmarchi.Taient sur Tillieliidlem , pour sommer cetli; forteresse de l'iniquiie. Si la place ne se rendait pas, on tenterait un a.ssalil; et en cas d'échec, on devait laisser une partie des troupes pour faire le blocus du château et W réduire par la famine; tandis que le principal corps d'armer' niarcberart sur Glasgow pour en chasser Claverhoiise et lord Boss. Telles furent les residulions du conseil. Morton allait débuter dans sa nouvelle ;arrière par l'attaque d'un ehAteiu appartenant à la griind'mere de celle qu'il aimait, eldéfeidu par II' major Bellenden, à qui il devait tant de reconnaissance! Il sentait tout l'embarras île sa position ; mais il songea que l'autorité qu'il venait d'acquérir dan^ l'iimiee le mettrait à même d'assurer aux liabilant* deTillieludleni une luolection qui, aiitreniiMil, leur eùl manque; il espérait même amener, par sa médialion entre eux et les presbytériens, quelque aeeommodemenl qui garantirait à ses anciens amis les avantages de la neutralité pendant toute la
OH A PITH K XMV.
Kevenons maintenant k la forteresse de Tillietiidlem et à ses habi-
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
taiits. L'aurore du premier jour qui suivit la bataille de Loudoii- Hill commençait à briller sur les fortifications du château, et ses défenseurs avaient di'-jà repris les travaux qui devaient le rendre imprenable , iiuand la sentinelle placée sur la tour de garde annonça l'approche d'un cavalier. Lorsqu'on le vit de plus près, on reconnut à ses vêtements un officier des gardes-du-corps , et la lenteur du pas de son cheval aussi bien que la manière dont l'homme se tenait en selle montraient clairement qu'il était malade ou blessé. On ouvrit aussitôt le guichet pour le recevoir, et lord Evandale entra dans la cour, tellement épuisé par la perte de son sang qu'il fallut l'aider à descendre. Ouand il parut dans le salon, appuyé sur un domestique, les dames jetèrent un cri de surprise et de frayeur: en etl'et, pâle comme la mort, couvert de sang, son uniforme sale et déchiré, ses cheveux mouillés, et en désordre^ il ressemblait plus à un spectre qu'à un être humain : mais un cri de joie succéda à cette première surprise.
'— Oieu soit loué, s'écria lady Marguerite, vous êtes ici, et vous avez échappé aux mains sanguinaires qui out déjà immole tant de loyaux serviteurs du roi ! — Dieu soit loué 1 répéta Edith ; vous êtes ici et en sûreté ! nous avons craint de ne plus vous revoir. Mais vous êtes blessé, el j'ai peur que nous ne puissions vous donner les secours nécessaires. — Mes blessures ne sont que des estafilades, répondit le noble jeune homme en prenant un siège ; leur douleur est
Thomas Daizell.
légère ; et si je me sens épuisé, c'est uniquement par la perte de mon sang. Mais mon intention n'est pas d'augmenter par ma faiblesse vos dangers et vos inquiétudes; je viens au contraire vous offrir mes services , s'ils peuvent être ici de quelque utilité. Que puis-je faire pour vous? Permetli;z-moi, ajouta-t-il en s'adressant à lady Marguerite , permettez-moi de penser et d'agir comme votre fils, ma chère dame ; comme votre frère, Edith !
11 prononça la fin de cette phrase eu appuyant sur les mots, sans doute dans la crainte que miss Bellenden n'acceptât point ses services, si elle pouvait penser qu'il les lui offrait comme amant Elle ne fut pas insensible à cette délicatesse; mais ce n'était pas le moment de faire assaut de beaux sentiments.
— Nous songeons à nous défendre, dit la vieille dame avec beaucoup de dignité ; mon frère s'est mis à la tète de la garjiison , et , avec l'aide de Dieu , nous recevrons les rebelles comme ils le méritent. — Avec quelle joie , s'écria Evandale, je prendrais part à la défense du château! mais, dans l'état où je suis, je ne puis que vous embarrasser; car si ces brigands apprennent qu'il se trouve ici un officier des gardes-du-corps , ils mettront encore plus d'acharnement à se rendre maîtres de la place. S'ils la trouvent défendue seulement par les propriétaires, peut-être se dirigeront-ils sur Glasgow, au lieu de tenter un assaut. — Se peut-il que vous ayez de nous une pareille idée , mylord? dit Edith avec un de ces généreux élans de sensibilité si communs chez les femmes et qui leur conviennent si bien : son émotion rendait sa voix tremblante, et la chaleur de son âme animait vivement ses traits. Pouvez-vous avoir une pareille idée de vos amis? Croyez-vous que de telles considérations puissent les détourner de vous secourir, quand vous êtes incapable de vous proléger vous-même, et que la campagne est couverte d'ennemis? E-)t-il en Ecosse une cabane dont le maître permettrait à un ami d'en sortir en pareille circonstance? Vous laisserons-nous quitter un château que nous croyons assez fort pour notre propre défense? — Lord Evandale ne doit pas y songer, ajouta lady Marguerite; ije panserai moi-même ses blessures; c'est tout ce que peut faire une vieille femme en temps de guerre. Mais quitter le château de Tillietudlem pour se livrer aux coups de l'ennemi... je ne le permettrais pas au dernier des soldats qui aient jamais endossé l'uniforme du roi, à plus farte raison à lord Evandale. Ce n'est point ma
maison qui doit souffrir un tel déshonneur ; la tour de Tillietudlem a été trop honorée de la visite de Sa Majesté très...
Ici elle fut interrompue par l'arrivée du major. — Nous avons fait un prisonnier, mon cher oncle, dit Edith, un prisonnier blessé, et il va nous échapper : il faut que vous nous aidiez à le retenir de force. — Lord Evandale! s'écria le vieux soldat; ah ! je suis heureux comme au jour où j'obtins mon premier grade ; Claverhouse nous avait dit que vous étiez mort, ou au moins que vous manquiez
à l'appel. — J'eusse péri en effet sans un de vos amis, dit lord Evandale avec quelque émotion et en baissant les yeux , comme pour éviter de voir l'impression que feraient ses paroles sur miss Bellenden. J'étais démonté et sans défense, et le fer déjà levé sur moi, quand le jeune Morton , le prisonnier au sort duquel vous vous êtes vous-même intéressé hier, est intervenu de la manière la plus généreuse, m'a sauvé la vie et m'a donné les moyens de m'échapper.
En achevant cette phrase, une pénible curiosité triompha de sa première résolution ; il leva les yeux vers Edith , et crut lire dans l'éclat de ses joues et dans le feu de ses regards qu'elle apprenait avec joie que son amant, vivant et libre , n'était point en reste de générosité. Tels étaient en eflet ses sentiments; mais ils étaient aussi mêlés d'admiration pour la franchise avec laquelle lord Evandale s'empressait de rendre hommage au mérite de son heureux rival , et d'avouer un service que , selon toute probabilité , il etil mieux aimé devoir à un autre. Le major Bellenden, qui n'eùtjamais remarqué les émotions des deux amants, quand même elles eussent été beaucoup plus évidentes, se contenta de dire ; — Puisque Henri Morton a quelque autorité sur cette race odieuse, je me réjouis qu'il en ait usé ainsi; mais j'espère qu'il quittera leur bande aussitôt qu'il le pourra. Oui, oui, je n'en puis douter; je connais ses principes: je sais qu'il déteste leur saint jargon et leur hypocrisie ; je l'ai mille fois entendu rire de la pédanterie de ce vieux coquin de ministre presbytérien, Poundtext, qui, après avoir joui tant d'années de l'indulgence du gouvernement, vient de reprendre ses véritables couleurs dès la première occasion, et de rejoindre avec les trois quarts de ses paroissiens, qu'il a endoctrinés, l'armée des fanatiques. Mais comment vous ètes-vous échappé, mylord, après avoir quitté k
LES PURITAINS
champ de bataille'.' — En me sauvant au plus vite, comme eût fait un lâche chevalier, répondit lord Evandale en souriant. J'ai pris la route sur laquelle je croyais devoir rencontrer le moins d'ennemis, et vous ne devineriez jamais où j'ai trouvé un asile pendant plusieurs heures? Au château de Braklan peut-être, dit lady Marguerite, ou dans la maison hospitalière de quelque autre loyal gentilhomme? — Non , madame : j'ai été repoussé sous divers prétextes de plus d'une maison de ce genre, parce qu'on craignait que l'ennemi ne vint m'y chercher. Mais j'ai
trouvé un abri dans -^ ;;
la cabane d'une pauvre veuve dont le
mari a été fusillé, il ""'ite
y a moins de trois mois, par un détachement de notre régiment, et dont deux fils sont en ce moment dans les rangs des insurgés. — Estil possible ? s'écria lady Bellenden : une femme fanatique a été capable d'une telle générosité '. Mais elle ne partage pas, je le suppose, toutes les opinions de sa malheureuse famille.
— Vous vous trompez encore, madame; elle est rigidement attachée aux principes de sa secte ; mais, en présence de mon danger, de ma détresse, elle n'a consulté que les sentimentsdel'humanité. Oubliant que j'étais un Cavalier et un soldat, elle a paneé mes blessures , m'a fait reposer sur soti lit, m'a dérobe à une bande d'insurgés qui traquaient partout les fuyards, m'a donné à manger, et ne m'a pas permis de quitter monasileavantd'étre assurée que j'arriverais sans danger à ce château. — C'est une noble action, dit mi.ss Bellenden, et je suis sûre que vous trouverez l'occasion de récompenser une telle générosité. — Oui , miss Bellenden , j'ai, pendant ce temps de malheurs, contraclé des dettes de toutes parts ; mais quand je pourrai montrer ma reconnaissance, la bonne volonté ne me manquera pas.
Tous se réunirent alors pour supplier lord Evandale de ne plus songer à quitter le château ; mais le raisonnement du maj^r lîellenden fut le plus efficace. — Votre presence dans le château sera, sinon absolument nécessaire, du moins très utile, niylord, pour maintenir la discipline convenable parmi les cavaliers que Claverhousc a laissés ici en garnison , et qui , je dois le dire, no semblent pas fort habitués à l'observer. i,e colonel nous a autorisés à retenir tout officier de son régiment qui se présenterait ici. — C'est un argument irrésistible, major : car il me prouve que mon séjour ici jieut être utile, même dans le fâcheux état ou je me trouve. — ^uant à vos blessures, mylord, si ma sœur lady Bellenden veut se charger de combattre tout symplAme de fièvre qui pourrait se montrer, je vous réponds que mon vieux camarade Gédéon l'ike sait panser une T. Ul.
ComlMt dans les rues de Glascow
plaie aussi bien que s'il était de la corporation des chirurgiens barbiers. Il a eu assez d'occasions de s'exercer du temps de Montrose, car, comme vous le pensez bien, nous avions à l'armée peu de chirurgiens qui eussent pris régulièrement leurs grades. Vous consentez donc à rester avec nous? — Les motifs qui m'engageaient à quitter le château, dit lord Evandale en jetant un regard sur Edith, quelque puissants qu'ils fussent, doivent céder à ceux qui se fondent
sur les gsrvices que je puis vous rendre.
Oserais-je , major, vous demander communication ici des moyens et du plan de défense que vous avez préparés, ou bien me permettrez-vous de vous accompagner pour examiner les travaux?
Mais il n'avait pas échappé à miss Bellenden que lord Evandale étaitencore dans un grand abattement de corps et d'esprit. — Je pense, mon oncle , dit-elle au major, que si lord Evandale consent à devenir officier de notre garnison, vous devez commencer par le soumettre à votre autorité et l'envoyer dans son appartement pour y prendre quelque repos, avant d'entamer des discussions militaires. — Edith a raison, dit la vieille dame ; il faut sur-le-champ vous meltreaulit, mylord, et prendre une potion contre la fièvre, pré- (larée de ma propre main. Ma dame dte compagnie, mistress Mai thaWeddell, vous fera un chaudeau, quelque chose de léger. Je ne vous conseillerai pas le vin...
John Gudyill, dites à la femme de charge de préparer la chambre du dais. Il faut que lord Evandale se couche à l'instant.
Pike le mettra au lit et examinera l'état des blessures. — Ce sont de tristes préparatifs , madame , dit lord Evandale en se retournant pour remercier lady Margueriteavantdequitter le ^alon ; mais je dois me soumettre à vos ordres, et j'espère que votre habileté me rendra bientôt plus capable de défendre le château que je ne le suis maintenant. Vous devez me mettre le plus tôt possible en état de vous servir de mon bras, car vous n'avez pas besoin de ma lèie tant que le major Bellenden sera avec vous.
A ces mois, il sor'it de l'appartonient. — Excellent jeune homme! oit le major, et très modeste! — Et même, ajouta lady Marguerite, il n'a aucune de ces idées qui font croire souvent à de jeunes fous qu'ils savent ce qui leur convient mieux que des personnes remplies d'expérience. — Et si généreux, si beau! termina Jenny Dennison qui, étant entrée pendant la dernière partie de la conversation, se trou"'a ensuite seule avec sa maîtresse dans le salon : car le major était retourné à ses occupations militaires, et lady Marguerite à ses préparatifs médicaux.
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tililii lu' ii'i'uiulil a cos i'lo;;t;s que par un soupir; mais bifii qu'elle ne dit mot , elle sentait et reconnaissait nucux que personne combien ils étaient mérites. Jenny, cependant, ne manqua pas de continner sur le même sujet. — Après tout , mj lady a bien raison de le dire, il n'y a pas un presbytérien sur la parole duquel on puisse compter; ils'sonl tous sans foi ni loi. Qui aurait jamais cru que le jeune Milnwood et Cuddie Headrij;g auraient suivi ces coquins de rebelles? — Quelles absurdités me debilez-vuus, Jenny? répondit sa jeune maîtresse d'un air mécontent. — Je vois que cette nouvelle vous est desagréable , madame , reprit liardinunt Jenny ; et ce n'est pas avec grand plaisir que je vous l'apprends; mais il faut bien que vous le sachiez tôt ou tard, car on en parle dans tout le château.
— [)e quoi parle-t-on, Jenny? répondit ICdith avec impatience; voulez-vous me rendre folle? — On dit que Henri Morton de Milnvvood s'est joint aux rebelles, et qu'il est un de leurs principaux chefs.
— C'est un mensonge ! .s'écria Edith ; c'est la plus infâme calomnie ! et vous êtes bien hardie d'oser me le répéter Henri Morton est incapable d'une telle trahison envers son roi et son pays, d'une telle cruauté envers moi., envers .. c'e.st-à-dire envers les innocentes victimes d'une guerre barbare. Je vous disque c'est chose impossible, absolument impossible. — Oh! miss Edith, répliqua Jennv avec obstination, il faudrait connaiire mieux les jeunes gens que je ne les connais et nesouliaite de jamais les connaître, pour dire avec certitude ce dont ils sont ou ne sont ])as capables. Mais Tom et un de ses camarades, avec des bonnets et dis plaids de paysans, ont ete en re... en reconnaissance, cnninic dit, je crois, M. Gudyill; ils ont pénétré au ndlieu des rebelles, et ont raconté à leur retour qu'ils avaient vu le jeune Milnwood monté sair un ées chevaux de dragons qui ont été pris à Loudon-HiU, armé d'un sabre et d'une jiaire de pistolets, entouré de ses nouveaux amis, leur serrant la main, enfin conduisant et commandant les soldats. Coddie , qui le suivait, avait l'uniforme brodé du sergent Bothwéll et un bonnet gulunné avec une cocarde de rubans bleus , l'insigne du Covenant (il est vrai que Cuddie a toi.jours aimé les rubans blews) ; il avait de plus une chemise à manchettes, comme le premier lord du pays, ce qui lui vu à merveille, en vérité! — Jenny, il est impossible que cette nouvelle soit vraie; mon oncle n'en a rien eintendu dire jusqu'à ce moment.
— C'est que Tom Holyday est arrivé cinq minutes après lord Evandale ; et quand il a su que Sa Seigneurie était au château , le misérable impie a juré qu'il uimùrinl wneux aller sxx diable que de
faire son comment dit-ii?... ah! son rapport au major Bellen-
den 11 voulait donc garder le sikince jusqu'au i éveil de lord Evandale, c'est-à-dire jusqu'à demain matin; tout ec qu'il m'a dit, à moi (Jenny baissa ici un peu les jeux), c'dail 'pour Wfe tournjcfnter au sujet de Cuddie. — Folle que vous êtes! dit Eéi:i!fe «i reprenamii courage, ce n'est donc qu'un conte que ce -gareoxu remis .a laiil jpouut vous effrayer. Non, madame, c'est impossible; 'car John Giitdjiill a Conduit au cellier l'autre dr.igon , qui est un vhsnx soldat foil laid, dont j'ignore le nom, et lui a donné tm verre il'cait-de-vie pour le faire jaser ; et celui-ci a répété mot pour mot tout ce qu'avait dilToiii Holyday ; et M. Gudyill s'est mis dans une grande colère, declarant que tout le mal venait de la faiblesse de nrylady, du major et de lord Evandale, qui ont demandé hier la grace du jeune Milnviood et de Cuddie , tandis que si on les eut Itisitles, le jiays devenait à jamais tranquille; et j avoue que c'est tout-à-fait mon (ipiuion.
Jenny ajouta ce dernier commentaire à son histoire pour se venger de l'incrédulité absolue et obstinée de sa mahre.sse. Elle fut eepeiidant effrayée tont-à-conpde l ellétque cesiiuuvelles produisirent sur la jeune dame, fort attachée aux principes et aux préjugés de la haute Eglise , dans lc^quels elle avait été élevée. Sa figure devint pâle comme celle d'un cadavre, et sa respiration si difficile qu'elle ïàillit perdre entièrement connaissance. Ses jambes étant incapables de la soutenir, elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur un des fauteuils de la salle, et sembla prête à s'évanouir. Jenny lui jeta de l'eau froide, lui brûla des plumes sous le nez, coupa ses lacets, et tenta tous les autres remèdes usités en pareille circonstance, mais sans obtenir aucun succès. — Dieu me pardonne! qu'ai-je fait? s'tcria la femme de chambre dans son repentir. Je voudrais qu'on m'eût coupé la langue ! Mais comment penser qu'elle allait prendre la cho^e ainsi et encore pour un jeune homme?... Oh! mi,ss Edith , chore miss Edith! reprenez courage; peut-être ii'ai-je rien dit qui soit vrai... Oh! je voudrais qu'on m'eût cousu la bouche! On m'a toujours dit que ma langue me causerait quelque malheur Dieu ! si niylady, si le maj'or arrivaient?... Et encore, elle est sur le fauteuil où personne ne s'est assis depuis la fameuse matinée que le roi passa an château !... Oh! que faire? que devenir?
Tandis que Jenny Denuison se lamentait ainsi sur son sort et sur celui de sa maîtresse, Edith revint peu à peu de l'évanouissement où l'avait jetée cette nouvelle inattendue. — S'il eût été malheureux, se dit-elle, je ne l'aurais jamais abandonne : je ne l'ai pas fait , même quand il y avait honte et danger à plaider sa cause. Mort, je l'auiais pleure; infidèle, je lui eusse pardonne; mais rebelle à son roi... traître à son pays. ..complice etas.socié d'infànies meurtriers... persécuteur de tout ce qui est noble... ennemi avoué de tout ce qui
est sacré!... Je l'arracherai de mon cœuj-, dùt-il m'en coûter la vi»!
Elle essuya ses yeux, et se hàla de quitter le grand fauteuil , ou le trône, comme lady Marguerite avait coutume de l'appeler, tandis que Jenny, tout épouvantée, s'empressait de secouer le coussin, pour qu'aucune trace ne montrât qu'on s'était assis à cette place sacrée. Cependant le roi Charles lui-même , grâce à la jeunesse ' et à la beauté , aiis.si bien qu'à l'affliction rie 1 usurpateur momentané de son fauteuil , n'eût probablement vu là aucune profanation. Jenny s'empressa de soutenir Edith, qui se iiromehait par la salle et paraissait plongée dans une profonde méditation. — Prenez mon bras, madame, prenez mon bras : il faut que le chagrin ait son cours, et sans doute... —Non, Jenny, dit Edith avec fermeté; témoin de ma faiblesse, vous le serez auss'i de mon courage. — Mais vous vous appuyiez sur moi l'autre malin, miss Edith, quand vous étiez si mal. — Une affection coupable et déplacée peut avoir besoin qu'on la soutienne, Jenny. ..Le devoirse doit soutenir tout seul.
Mais je me modérerai. J'exaiiiinerai les motifs de sa conduite «t
après... je l'oublierai pour toujours. Telle fut la réponse ferme et déterminée de la jeune dame.
Déroutée par une conduite dont elle ne pouvait comprendre le motif ni le mérite , Jenny murmura entre ses dents : — Bah! une fois le premier moment passé, miss Edith se consolera aussi bien que moi, et beaucou|i mieux encore : cependant, j'en suis sûre, je n'ai jamais eu pour Cuddie Headrigg la moitié de l'amour qu'elle portait au jeune Milnwood. Après tout, il peut être bon d'avoir un ami de chaque côté ; car si les insurgés viennent à s'emparer du château, ce qui est fort possible, jiuisqiie nous sommes si mal approvisionnés et que les dragons dévorent le peu qui nous reste , Milnwood et Cuddie seront les plus forts, et leur amitié vaudra
gros Ce fut ma premiere pensée ce matin en apprenant cette
nouvelle.
Consolée par ces judicieuses réflexions, la cbnmbrière alla reprendre ses occupations habituelles , laissant sa maîtresse occupée du soin de déraciner de son cœur les sentiments qu'elle avait jusqu'alors nourris pour Henri Morton.