CHAPITRE XX.\1V
Après cette lutte sanglante, Claverhouse donna ordre aux siens d'emporter les cadavres, de ]irendre du repos, de faire rafraîchir leurs chevaux, et de se prc-parer à reparlir le lendemain de grand m.itin. Ensuite il s'occupa de Morlim : il y avait de la politesse.de, la bonté même dans le ton qu'il |irit pour lui p.irler. — Vous auriez évité les dangers que vous avez coyrus des deux cùlts, moiisirur
LF.3 VRILLÉES LnTÉKAinKS ILLUSTKÉF.S.
Morton, si hior vous m'aviez fait l'iionneur d'écouter mes avis; mais je respecte vos iiiolil's. Vous otos prisonnier tie guerre, à la disposition du roi et du conseil; du reste, vous serez traité avec égards : donnez-moi seulement votre parole de ne pas chercher à vers échapper.
Morion remplit cette formalité; Claverhonsc le salua poliment, et, se ilélournant, il appela son sergent-major : — Combien de prisonniers , Holyday '? combien do morts? — Trois tués dans la maison, colonel, deuxdans la cour, et un dansle jardin... six en tout: et quatre prisonniers. — Armés ou sans armes? — Trois étaient armés jusqu'aux dents; l'aulre était sans armes, il a l'air d'un prédicateur.— Oui, un troni|u'lle de cette Iroupe à longues oreilles, à ce que je suppose , répliqua C.laverhouse en promenant un regard de mépris sur les restes de ses victimes; je lui parlerai demain. Conduisez les trois autres dans la cour, prenez avec vous deux files, et feu ! Ah ! écoutez : mentionnez sur le livre d'ordres '.Trois rebelles pris les armes à la main et fusillés, avec la date du jour et lo nom du lieu: c'est Drumshinnel, je crois, qu'on le nomme... Gardez le prédicateur jusqu'à demain; comme il n'était pas armé, il faudra lui faire subir un petit interrogatoire; ou, ce qui sera mieux peut-être, je le ferai conduire devant le conseil privé. Le conseil devrait bien
me soulager d'une partie de cette besogné dégoiàtante Uu'on
traite M. Morton avec égard... Veillez à ce que vos hommes pansent leurs chevaux : que mon domestique lave l'épaule de 'Wildblood avec du vinaigre: la selle l'a un peu blessé.
Ces difTérents ordres, relatifs à la vie et à la mort de plusieurs hommes, au pansement d'un coursier, furent tous donnés par Clavcrhouse sur le même ton et avec une tranquillité si parfaite, qu'il n'avait pas l'air de regarder l'un comme plus important que l'autre. Les caméroniens qui, si peu d'instants au|iaravant, méditaient une sanglante exécution, allaient maintenant devenir victimes d'une pareille mesure; ils semblaient également préparés pour l'un comme pour l'autre de ces terribles rôles. Aucun d'eux ne laissa paraître le moindre signe d'efTroi quand on leur ordonna de sortir de la chambre pour marcher à la mort. Leur sauvage enthousiasme les soutint dans ce moment redoutable, et ils partirent avec un regard intrépide et en silence : un seul d'entre eux, en quittant la chambre, regarda en face Claverhouse, et lui dit d'une voix sévère et ferme: — Malheur à l'homme de violence! Grahame ne lui répondit que par un sourire de mépris, .aussitôt qu'ils furent .sortis, Claverhouse prit quelque nourriture qu'un ou deux de ses soldats avaient préparée à la hâte ; il invita Morton à suivre son exemple , lui faisant observer que la journée avait été très fatigante. Morton ne pût manger : la révolution soudainement opérée dans son sort, ce passage inespéré du bord de la tombe à la vie, avait causé en lui une violente secousse, mais 11 avait une soif dévorante, et il demanda à boire. — Je vous ferai raison de bon cœur, dit Claverhouse, car voici un pot plein d'ale, et elle doit être bonne, s'il y en a de telle dans le pays; car les whigs ne manquent jamais de découvrir la meilleure. \ voire santé, monsieur Morton, ajouta-t-il en remplissant un verre pour lui tandis qu'il en présentait un autre à son prisonnier.
Morton porlait le verre à la bouche, quand une décharge de mousqueterie, suivie d'un profond et douloureux gémissement deux ou trois fois répété et plus faible à chaque fois, annonça que les trois hommes qui venaient de sortir recevaient le coup de la mort. Il tressaillit, et remit le verre sur la table sans y avoir goûté. — Vous êtes encore jeune pour ces sortes de choses, monsieur Morton , dit Claverhouse après avoir tranquillement vidé le sien ; et je ne vous en estime pas moins comme soldat, malgré cet excès de sensibilité. Mais l'habitude , le devoir, la nécessité, nous accoutument à tout. — Rien, je l'espère, ne m'habituera jamais à de pareilles scènes. — Vous aurez jieine à me croire; mais quand j'entrai au service, j'éprouvais plus d'horreur que personne en voyant couler le sang; il me semblait qu'on le tirait de mes propres veines. Et pourtant, si vous en croyez ces whigs, ils vous diront que, chaque matin, je bois un ve're de sang avant mon déjeuner. Mais, en réalité, monsieur Morton, pourquoi nous inquiéterions-nous tant de la mort, qui à tout instant frappe sur nous ou autour de nous? Des hommes meurent chaque jour : il n'y a pas d'heure qui ne soit la dernière de quelqu'un au monde. Pourquoi donc hésiterions-nous à abréger le nombre des jours des autres, ou prendrions-nous tantde peine pour prolonger ici-bas les nôtres? Ce n'estqu'uneloterie... A minuitvous deviez mourir; minuit a sonné, vous êtes vivant, et ceux qui devaient vous égorger sont morts. L'agoniemèmenevaut pas lapeine qu'on y songe , car elle doit nécessairement arriver un jour ou
l'autre; elle menace à chaque moment Mais la mémoire que le
soldat laisse derrière lui, semblable àlalongue traînée de lumière qui brille à l'horizon après le coucher du soleil ; c'est là l'unique chose qui vaille la peine qu'on y pense, le caractère qui distingue le trépas du brave et celui du lâche. Quand je rétléchis à la mort, monsieur Morton, comme à un événement digne de fixer un moment ma pensée, c'est dans l'espérance de la rencontrersurun champde bataille vaillamment défendu et glorieusemimt conquis, etd'fipirer au milieu des chants de victoire... Voilà pourquoi l'on peut i»-<>urir, pour quoi l'on peut avoir vécu.
Pendant que Grahame exprimait ainsi ses sentiments, ses regards étincelant de cet enthousi;isme guerrier qui formait un des traits de son caractère, une figure sanglante, qui semblait sortir de terre, se plaça droit devant lui, et offrit à ses regards la hideuse pcr- I sonne ctlesirailshTfleuxdu|)rédicatnur frénétique si sonvenlnomnié I dans notre récit. Son visage, rouvert çà et là de taches de sang, était I horriblement pâle, car la main de la mort était sur lui. Il fixa sur ■ Claverliouscsesyeuxdans lesquels brillait encore le sombre feu de ce j délire fanatique qui bienlôt allait s'éteindre pour toujours, et s'é- I cria, avec sa véhémence ordinaire : — Te fieras-tu à ton arc, à ta I lance, à ton coursier, à ta bannière, et Dieu ne te visitera-t-il pas à cause du sang innocent?... Te glorifieras-tu de ta sagesse, de ton
courage, de ta puissance, et le Seigneur ne ie jugera-t-il pas?
Regarde les princes pour lesquels tu as vendu ton âme à renuenii des hommes: lisseront renversés de leur trône, bannis dans les terres étrangères, et leur nom sera un sujet de désolation , d'étonnement, de raillerie et de malédiction. Et toi qui as partagé la coupe de kl fureur et t'en es enivré jusqu'au délire , le souhait de ton cœur sera exaucé pour ta perte , et l'espérance de ton orgueil fera ta ruine. Je te somme, John Grahame, de comparaître devant le tribunal de Dieu pour répondre de mon sang innocent et de celui que tu as, avant ce jour, fait couler comme les flots de l'océan.
Sa main droite avait passé devant son visage sanglant, et il la tenait levée au ciel en prononçant ces mots d'une voix très haute ; puis il ajouta plus bas : — Combien de temps encore. Dieu de justice et de vérité, tarderas-tu à juger et à venger le sang de tes saints?
En achevant ces derniers mots, il tomba en arrière, sans chercher à se retenir; et il était mort avant que sa tète eût touché la terre. Morton fut singulièrement frappé de cette scène extraordinaire et de la prophétie de cet homme mourant, qui s'accordait d'une manière si merveilleuse avec le désir que Claverhouse venait d'exprimer. Il y pensa plus d'une fois dans la suite, lorsque ce désir parut avoir été accompli. Deux des dragons qui étaient dans la chambre, tout endurcis qu'ils étaient par l'habitude des scènes sanglantes, ne purent cacher un certain effroi à cette apparition soudaine, à ces paroles sinistres suivies d'uns fin si prompte. Claverhouse seul ne laissa paraître aucune émotion : à l'instant oit Habacuc se leva de terre , il mit la main sur ses pistolets , mais lorsqu'il vit que ce malheureux était couvert de blessures, il la retira sur-le-champ et écouta d'un grand sang-froid ses lugubres prophéties. — Comment cet homme est-il venu ici? demanda-t-il du ton le plus calme dès que le mourant fut tombé à terre. Réponds donc, hébété, ajouta-il en s' adressant au dragon qui se trouvait le plus près de lui, si tu ne veux passer pour un poltron à qui les morts font peur !
Le dragon fit le signe de la croix, et répondit en bégayant qu'ils n'avaient pas vu ce cadavre quand ils avaient emporté les autres, parce qu'il était couvert de deux ou trois manteaux jetés sur lui par hasard. — Emporte-le donc maintenant, au lieu de rester là, bouche béante, et prends garde qu'il ne te morde pour donner un démenti au proverbe... Voilàdu nouveau, monsieur Morton: les morts se lèvent pour venir nous faire des sermons... Je veillerai à ce que mes coquins affilent mieux leurs sabres ; ils n'ont pas coutume de si mal achever leur besogne... Mais nous avons eu une terrible journée, et leurs lames se sont émoussées dans ce long travail. Sans doute, monsieur Morton, vous avez besoin comme moi de quelques, heures de repos.
En parlant ainsi, il prit un flambeau qu'un soldat avait placé auprès de lui, salua Morton avec courtoisie^ et se dirigea vers l'appartement qui lui avait été préparé. Morton eiil aussi pour la nuit une chambre à part. Lorsqu'il se trouva seul, su i premier soin fut d'adresser des actions de grâces au ciel qui aval fait servir à son salut ceux mêmes qui semblaient ses plus redo:;;ables ennemis 11 demanda aussi, du fond du cœur, à la divine l'iovidence, de le guider à travers ces temps si remplis de périls cl d'erreurs. Ayant ainsi élevé son âme vers le Créateur, il se livra au repos dont iï avait un si pressant besoin.