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CHAPITRE XXXVI

Le conseil privé d'Ecosse, depuis la réunion de ce royaume à l'Angleterre, exerçait un pouvoir très étendu, à la fois judiciaire et exécutif. Il était assemblé dans une salle, sombre et gothique, dépendant du palais du parlement à Kdimboiirg, quand Claverhousc entra, et prit place parmi les juges assis autour de la table. — Vous nous avez apporté un joli plat de gibier, général ! dit un seigneur qui occupait une des premières places; voici un corbeau qui va croasser... un coq prêt à combattre; et un... comment nommerai-je le troisième, général? — Sans métaphore, monsieur, je vous prie fk- le regarder comme un homme auquel je m'intéresse particulièrement, répliqua Claverhouse. — Et un whig, par dessus le marché, continua le juge en tirant une langue qui semblait trop longue pour tenir dans sa bouche, et en donnant à ses traits une expression de sarcasmi; qui semblait leur être naturelle. — Oui, avec la permission de Votre Grâce, un whig, tel que vous Tétiez en ffiSl, répliqua Claverhouse avec cette froide politesse qui le caractérisait. — Vous y êtes pris, niylord , s'écria un des membres du conseil. — Mais oui, mais oui, répondit le juge en riant; depuis l'affaire de Drumclog ou ne peut plus lui parler. — Allons, allons, dit le duc de Lauderdale, qui présidait le conseil, qu'on amène les prisonniers; et vous, greffier, lisez l'extrait du registre.

Le greffier lut un acte par lequel le général Grahame de Claverhouse et lord Evandale se portaient caution que Henri Morton do Milnwood sortirait du royaume, et resterait en pays étranger jusqu'à ce qu'il plût à Sa Majesté de lui accorder la permission de rentrer, et ce à cause de la part que ledit .Morton avait prise à la dernière insurrection. En cas d'inexécution de sa part, la peine de mort était prononcée contre lui, et une amende de dix mille marcs d'argent contre chacune de ses cautions. — Monsieur Morton, acceptez-vous le pardon que le roi veut bien vous accorder à ces conditions? demanda le duc de Lauderdale. —Je n'ai pas d'autre choix, mylord, répondit Morton. — Alors, signez.

Morton obéit sans répliquer, convaincu que dans sa position il lui était impossible d'être traité plus favorablement. Macbriar, qu'on apportait dans ce même instant auprès de la table, attaché sur une chaise, car il était trop faible pour se tenir debout; Macbriar s'é-

LES PURITAINS

cria en poussant un profond gémissement : — Il consomme son apostasie en reconnaissant le pouvoir du tvran ! Astre déchu! astre dtH-hu! — Silence, monsieur! dit le juge qui avait d'abord parlé à Claverliouse . et oui était un peu facétieux ; gardez votre haleine pour souiller votre propre soupe; elle se trouvera trop chaude pour votre gosier, je vous le promets. — Amenez l'autre prisonnier, dit le president après avoir fait signe à Morton d'aller s'asseoir mr un des sièges placés le long des murs de la salle. Ce garçon ne manque pas toul-à-fait d'esprit; et les moutons sautent le l'osse quand ils ont ivu sauter les autres.

^ Cuddie fut introduit : il n'était point enchaîné, mais il était esicorté de deux hallebardiers. On le fit placer devant la table , à côté 'de Macbriar. Le pauvre garçon promena autour de lui un regard piteux, qui exprimait à la fois le respect pour les grands personnages en présence desquels il se trouvait, la pitié pour ses compagnons de souffrance, et une vive appréhension pour lui-même. Il fit d'un air gauche un salut très respectueux, et attendit le commencement de cette pénible scène. — Etiez-vous à la bataille de Bothwell- Briilire? telle fut la première question qu'on lui adressa, et cette question le glaça d'épouvante 11 se préparait à repondre négativement; mais, en j retléchissant un peu , il eut assez de bon sens pour sentir qu'il serait accablé par l'évidence. Il lit donc, en véritable Calédonien , une réponse evasive : 11 s(: pourrait bien que je m'y fusse lrû"uvé. — Répondez catégoriquement, drôle, oui ou non. Vous savez que vous y étiez. — 11 ne m'appartient (las de contredire Votre Honneur, Votre Grâce, Votre Seigneurie. — Encore une fois, y étiez-ious, oui ou non? s'écria le duc inipalienlo. — Mon cher monsieur, qui peut savoir précisément oii il a été chaiiuejour de sa vie? — Parle net, misérable, s'écria le general Dalzill, oii je te fais sauter les dents de la bouche avec le pommeau de ma dague. Cjois-tu que nous puissions rester ici une journée à te suivre dans tous les détours, comme des lévriers rourenl un lièvre? — Eli bien donc, puisque rien autre chose ne peut vous satisfaire, écrivez que je ne puis nier que j'y étais. — Bien, monsieur, dit le duc; et pen. sez-vous que prendre les armes en celle circonstance était un acte de rébellion? — Je ne suis pas trop libre de donner mon opinion , répondit le prudent Cuddie, sur une question d'où ma tète dépend; mais je doute que ce soit quelque chose de mieux. — De mieux que quoi? — Qu'un acte de rébellion, comme dit Votre Honneur. — Bien, monsieur; c'est là parler nettement. Et promettez-vous, comme condition du pardon que le roi vous accorde, de vous soumettre à l'Eglise établie et de prier pour sa majesté? — Bien volontiers, mylord ! et de boire à sa santé, par-dessus le marché, quand l'aie sera bonne. — Ah ! ah ! dit le duc , il est hardi comme un coq. Et qui vous a entraîné dans cette mauvaise all'aire, mon honnête ami? — Le mauvais exemple, répliqua le prisonnier, et une vieille folle de mere, sauf le respect que je dois à Votre Seigneurie. — Hcmerciez Dieu, mon brave ami , et gardez-vous à l'avenir des mauvais conseils. Je ne vous crois pas capable de concevoir tout seul un complot de haute trahison.... Expédiez-lui son pardon pur et simple, et faites avancer ce coquin qui est sur cette chaise.

On apporta Macbriar près de la barre du tribunaL — Etiez-Tous à la bataille d<: Boihwell-Bridge ? lui demanda-t-on comme à Cuddie.— J'y étais, repondit le jirisonnier d'une voix ferme et résolue. — Etiez-vous arme ? — Je ne l'étais pas. J'étais là en ma qualité de prédicateur de la fiarole de Dieu, pour encourager ceux qui tiraient l'epée pour sa cause. — En d'autres lernas, pour exciter et enflammer les rebelles. — Vous lavez dit, — Fort bien ! Uites-nous si vous avez vu John Balfour de Burley parmi les combattants. Je présume que vous le connaissez? — Je bénis Dieu de me l'avoir fait connaître; c'est un zélé et fervent chrétien, — Uù et quand avez-vpus vu ce pieux personnage, pour la dernière fois? — Je suis ici pour repondre sur ce qui nie concerne, répondit Macbriar avec la même lolrepidilc, et non pour compromettre la sùiele des autres — Nous savons, dit Daizell , coinnient vous luire retrouver votre langue. — Si vous potvez lui iaire croire qu'il est dans un conveiiticule. ajouta Lauderdale, il la retrouvera sans voire secours. Allons, mon garçon, parlez pendant qu'il en est temps. Vous êtes trop jiune pour supporter les douleurs qui vous sont réservées si vous vous obsliiiiz à vous taire. — Je vous délie, répondit Macbriar en promenant sur ses juges un regard ferme et méprisant; ce ne sera pas la premiere l'ois que j'aurai soullert la captivité et la torture; et quoique jeune encore, j ai as.iez vécu pour avoir appris à mourir quand Dieu m'appellera, — Soit; mais il y a des choses plus douloureuses qui peuvent précciler la mort, si vous persévérez dans votre relus. En disant ces mots, Laudirdale agita une petite sunnclle d'argent placée devant lui sur la table.

A ce Ki^nal, une draperie d'un rouge sombre qui recouvrait une espère de niche guiiiique nc leva, et l'on aperçut l'exicuteur des liauli-s ijuiivres , boiuiiie d'une grande taille, d'une figure hideuse, placé derrieie une latile de clieiie sur laquelle etaii ni des fioucutles et une bulle en fei, appelée la belle, ecosnaise, dont nu se .servait en ces jours de tyrannie pour torturer les accuses, Morton , qui ne «'aUenoail pas à cet burnble spectacle , tres-salllil; mais Macbriar

no fit aucun mouvement, et considéra ces affreux préparatifs avec un calme inaltérable. Si , dans le premier moment de la surprise, le sang s'était retiré de ses joues par un mouvement nature! et involontaire, sa fermeté d'àme le fît bientôt remonter plus vif encore à son front,

— Con naissez- vous cet homme? lui dit Lauderdale d'un ton sombre et grave, et presque à voix basse. — Je suppose, répliqua Macbriar. que c'est l'exécuteur infâme de vos ordres sanguinaires contre la personne des élus de Dieu. Vous et lui , vousètes également méprisables à mes yeux, et je bénis le Seigneur qui m'apprend à ne redouter ni vos ordres à vous, ni les mains de cet homme. La chair elle sang peuvent fléchir sous les souffrances auxquelles vous me condamnez ; la nature faible et fragile peut verser des larmes, ou laisser échapper des cris; mais mon ànie, j'en ai la confiance, mon àme a jeté Vancre sur le rocher des siècles. — Faites votre devoir, dit le duc au bourreau.

Celui-ci s'avança , et demanda d'une voix rauque et discordante à laquelle des deux jambes du prisonnier il devait d'abord appliquer ses instruments. — Qu'il choisisse lui-même , répondit le duc. Je veux l'obliger dans tout ce qui est raisonnable. — Puisque vous me laissez le choix, dit le prisonnier en avançant sa jambe droite, prenez la meilleure; je la sacrifie volontiers à notre sainte cause.

L'exécuteur, aidé de ses valets, enferma la jambe et le genou dans l'étroite botte de fer, plaça un coin du même métal entre le bord de la machine et le genou, prit un maillet, et demeura immobile, attendant de nouveaux ordres. Un homme bien vêtu , un médecin, se plaça de l'autre côté de la chaise du prisonnier, lui mit le bras à nu, et appliqua son pouce sur rartère, afin de régler la torture d'après les forces du patient. Quand ces préparatifs furent terminés, le président du conseil répéta la même question , toujours d'une voix sombre. — Quand et où avez- vous vu pour la dernière fois J hn Balfour de Burley?

Le prisonnier, au lieu de répondre, leva les yeux au ciel, comme s'il implorait l'assistance divine, et murmura quelques mots, dont les derniers furent les seuls que l'on entendit: — Tu as dit que ton peuple souffrirait de bonne volonté au jour de ta puissance.

Le duc de Lauderdale promena les yeux sur les membres du conseil, comme pour recueillir leur muet assentiment, puis il fit signe au bourreau : le maillet descendit à l'inslantsur le coin, qui, poussé entre le genou et la botte de fer, causa au paiient la plus cruelle douleur, comme le fit assez voir la rougeur qui se répandit subitement sur ses joues et sur son front. Le bourreau releva son maillet, et se tint prêt à frapper un second coup, — Voulez- vous dire, répéta le duc, où et quand vous avez laissé Balfour de Burley la dernière fois que vous l'avez vu? — Je vous ai répondu, dit le patient avec intrépidité, et le marteau frappa un second coup, puis un troisième, puis un quatrième ; mais au cinquième, quand on eut introduit un coin plus épais, le prisonnier poussa un cri d'angoisse.

Morton sentait le sang bouillonner dans ses veines pendant cet épouvantable spectacle; enfin, hors d'elat de le supporter plus longtemps, quoiqu'il fût sans armes, et lui-même dans une position critique , il allait s'élancer de son siège , quand Clavcrhouse , qui remarquait son émotion , le retint par force en lui mettant uue main sur l'épaule et l'autre sur la bouche. — Pour l'amour de Dieu ! lui dit-il à voix basse, songez où vous êtes.

Heureusement pour Morton, ce mouvement ne fut pas aperçu des autres membres du conseil, qui donnaient toute leur attention à ce qui se passait devant eux — Il a perdu connaissance, dit le médecin; il n'y est plus, mylords; la nature n'en peut endurer davantage.— Donnez-lui quelque repos, répliqua le président; et se tournant vers Daizell , il ajouta : Ce vaurien confirmera le vieux proverbe, car il n'ira guère à cheval aujourd'hui, quoiqu'il ait mis ses boites. Je pense qu il faut en finir avec lui. — Oui , dit Daizell , que l'on dépèche sa sentence, et qu'on nous en débarrasse. Nous avons encore beaucoup de besogne.

On employa les spiritueux et les essences pour rappeler les sens de l'infortuné captif ; et quand sa faible respiration fil juger qu'il revenail à lui, le duc prononça sa sentence de mort, ciunnic traître pris en flagrant délit de rébellion, et ordonna qu'il serait conduit de la barre à la place des exécutions, pour y être pendu par le cou. avoir la tête et les mains coupées après le supplice, afin que le conseil en disposât -selon son bon (ilaisir ; qu'enfin tous ses biens meubles et iiiimeubics seraient acquis et cimfisqués au profit de Sa Majesté.,, — Exécuteur de nosarrèts, continua-l-il, lisczau prisonnier sa sentence.

Alors, et même encore à une é|)oque moins reculée, l'exécuteur des hautes œuvres jouait le rôle imposant de juslicii.'r. Cet office, qu'il ajoutait à .ses autres fondions, consistait à répéter à haute voix aux londainnes la sentence |(rononcée par le juge : et la senleuce acquérait un nouveau degri'' d'horreur, par la pensée que cet odieux personnage la metirail aussi à exécution. Maeli, ..i n'avait pas eiitendu le lord président prononcer sa comlamualion ; niais i' avail repris assez de connaissance pour l'entendre répéter par la ude et affreuse voix de celui qui devait en faire sortir son effet : k ces dernier» et funcbres mots : a El telle est la peine que je \)rjaonce, » il

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

répliqua d'une voix ferme : — Mylords, je vous remercie de la seule faveur que j'espérais, et que j'eusse coiisenli à accepter de vous, celle d'avoir condamné ce corps, mutile aujourd'hui par votre cruauté, à une prompte desiruclion. Peu ni'iniporle, on clTet, de périr sur le pibet ou dans une prison. Mais si les tortures que j'ai endurées aujourd'hui avaient triomphé de mon àme aussi bien que de son enveloppe mortelle, je n'aurais pu montrer au monde comment un chrétien sait souft'rir pour la bonne cause. Du reste, mylords, je vous pardonne ce que vous avez ordonné et ce que j'ai soullVrt... Et comment ne vous pardonncrais-je pas?... Vous m'envoyez parmi les anges et les justes, en me délivrant des cendres et de la poussière... vous m'envoyez des ténèbres à la lumière, de la mort à l'immortalité... de la terre au ciel!... Si donc les remercîments et le pardon d'un mourant peuvent vous faire quelque bien, recevez de moi l'un et l'autre; et puissent vos derniers moments être aussi heureux que les miens!

Après qu'il eut prononcé ces paroles d'un air triomphant, il fut emporté hors de la salle par ceux qui l'y avaient amené. Une demiheure après, il avait cessé de vivre. Il mourut avec le même courage et le même enthousiasme qu'il avait montré dans tout le cours de sa vie. Le conseil se sépara, et Morton se retrouva dans la voilure du général Grahame. — Quelle fermeté ! quelle intrépidité admirable! dit Morton en réfléchissant à la conduite de. Macbriar; quel dommage qu'à tant de dévoùment et d'héroïsme ait été mêlé l'atroce fanatisme de sa secte! — Vous faites allusion à l'arrêt de mort qu'il avait prononcé contre vous. Il l'aurait fort bien justifié à ses propres yeux avec un texte de l'Ecriture; comme celui-ci, par exemple: «Et Phinéas se leva, et il exécuta la sentence; » ou quelque autre semblable.. Mais vous savez où l'on vous conduit maintenant, monsieur Morton? — Nous sommes, je crois, sur la route de Leith. Ne puis-je, avant de quittei' ma patrie, faire mes adieux à mes amis? — Votre oncle a été prévenu, il refuse de vous voir. Le brave gentilhomme tremble, et non sans raison, que le crime de votre rébellion ne retombe sur ses terres et sur ses domaines : il vous envoie seulement sa bénédiction et une petite somme d'argent. La santé de lord Evandale continue d'être fort mauvaise. Le major Bellenden est à Tillieludlem, où il remet tout en ordre. Ces coquins d'insurgés ont fail un grand dégât parmi les vénérables objets si ehersà lady Marguerite; ils ont profané et brisé ;e qu'elle appellait le trône de Sa .Majesté très sacrée. V a-t-il encore quelqu'un que vous souhaitiez voir?

Morton répondit avec un profond soupir : — Non... d'ailleurs cela ne servirait de rien... mais j'ai quelque préparatifs intfispensables à faire avant de me mettre en roule. — On y a pourvu, répondit le général : lord Evandale a été au-devant de lout ce qui peut vous être utile ou agréable. Voici de sa part des lettres de recommandation pour la cour du stathouder, prince d'Orange : j'y en ai moimême ajouté deux ou trois. J'ai fait sous lui mes premières campagnes, et j'ai vu le feu pour la première fois à la bataille de Senef. Vous trouverez aussi quelques lettres de change pour vos piemiers besoins, et l'on vous en fera passer d'autres à votre premiere demaDde.

Morton regardait Grahame d'un air étonné et confus ; il ne s'était pas attendu que sa sentence de bannissement recevrait une si brusque exéculion. — Et mon domestique? demuuda-t-il. — On en prendra soin, et, s'il est possible, on le replacera au service de lady Marguerite Bellenden. Je ne crois pas qu'à l'avenir il s'avise jamais de manquer à une revue; et il n'ira plus, j'en suis certain, combattre avec les whigs... Nous voici sur le quai, et la chaloupe vous attend.

En effet, Morton n'avait plus qu'à monter dans un canot chargé de malles et d'un bagage convenable à son rang. Claverhouse, lui serrant la main, lui souhaita un bon voyage et un heureux retour en Ecosse dans des temps plus tranquilles. — Je n'oublierai jamais, lui dit-il, votre généreuse conduite envers mon ami lord Evandale, dans des circonstances où bien des gens ne se seraient fait aucun scrupulede se débarrasser d'un obstacle à l'accomplissement de leurs voeux.

Après s'être serré cordialement la main, ils se séparèrent. Comme Morton descendait sur la jetée pour entrer dans le bateau, il .sentit qu'on lu' glissait dans la main une lettre, pliée de manière à occuper le moins de place possible, il se retourna sur-le-champ. La personne qui la lui avait remise était enveloppée dans un manteau , de telle sorte qu'il ne put voir son visage; elle appuja un doigt sur sa bouche, et di-parutdans la foule. Cet incident éveilla la curiosité de Morton. Lorsqu'il se trouva à bord d'un vaisseau faisant voile pour Rotterdam, et qu'il vil chacun de ses compagnons de voyage occupé de faire ses arrangements, loccasion lui parut favorable pour ouvrir le billet mystérieux : il était ainsi conçu :

« Le courage que tu as déployé le jour fatal où Israël a fui devant ses ennemis, a jusqu'à un certain point expié ton attachement aux erreurs de l'érastianisme : ce n'est pas le temps de faire combattre Ephraim contre Israël. Je sais que ton cœur est avec la fille de l'étranger; mais renonce à CL-tte folie ; car dans l'exil, dans la fuite, jusqu'à la mort même, ma main pèse.a sur celte maison réprouvée, et la Providence m'a donné les moyens de ''enger sur elle les t^-ijandages dont elle s'est rendue cou-

pable. La résistance des Bellenden a été la principale cause de notre défaite à Bothwell-Bndge, et j'ai juré dans mon cœur de leur en demander compte. Ne pense donc plus a cette fille; mais réunis-toi à nos frèrps exilés dont les cœurs sont toujours tournés vers ce misérable pays pour le sau-^ ver et le relever de sa ruine : beaucoup d'entre eux attendent en Hollande l'instant de notre délivrance. Réunis-toi à eux comme le di^ne fus du brave Silas Morion, et ils t'accueilleront par res^pect pour sa mémoire et par égard pour tes propres services. Si tu es trouvé digne de travailler encore dans la vigne du Seigneur, tu auras en tout temps de mes nouvelles, en l'informant de Quentin Mackell d'Irongray, chez cette excellente chrétienne Bessie Maclure.dont la demeure est voisine de l'auberge de Niel Elane. Tels sont les avis d'un homme qui espère entendre parler de loi comme d'un frère fidèle, luttant dans le sang contre le péché. En attendant, sois patient, garde ton glaive à ta ceinture, et la lampe allumée, comme un guerrier qui veille pendant la nuit; car celui qui juo-era le mont d'Esaù, et qui dispersera les faux prophètes comme la paille, et les réprouvés comme le chaume, celui-là doit venir à la quatrième ve'ille avec des vèlemenls teints de sang; et la maison de Jacob sera pour le pillage, et la maison do Joseph p-ur le feu. L'homme qui écrit cette lettre est celui dont la main s'est levée contre les puissants du siècle sur le champ du carnage, n

Cette singulière épitrc était signée J. B. de B. ; mais ces initiales n'étaient pas nécessaires pour faire deviner à .Morton la main de John Baifour de Burlcy. Il ne put s'empêcher d'admirer de nouveau l'esprit indomptable de cet homme qui, avec autant d'adresse que de courage et de persévérance, travaillait en ce moment même à renouer la trame d'une conspiration si récemment brisée. Quant aux menaces de Burley contre la famille de Bellenden, il ne les attribuait qu'à son ressentiment do la belle défense qu'avait faite le château de Tillietudlem : il lui semblait d'ailleurs bien peu jirobable qu'au tnoment où le parli royaliste était victorieux, un ennemi fugitif et sans ressource pùl exercer la moindre influence sur le sort do celle famille. Cependant .Morton hésita un instant s'il ne donnerait pointavis au major ou à lord Evandale des menaces de Burley. En y réfléchissant, il pensa que ce serait commeltre un abusdecoiîflance, car il eût été iniilile de les prévenir de ces menaces sans leur indiquer en même temps le moyen de les prévenir en s'emparant de la personne de Burley. Pouvait-il se rendre coupable d'un pareil acte dans la vue seulement de remédier à un mal qu'il regardait comme imaginaire? Après ces réflexions, il se borna donc à prendre note de l'endroit et du nom que lui avait indiqués son correspondant, puis il déchira la lettre, et en jeta les morceaux à la mer. Cependant on avail levé l'ancre, et un vent de nord-ouest en- . fiait les voiles blanches du navire. Il présentait le liane à la bise et fendait la vagueen mugissant, laissant derrière lui un long sillage. La ville elle port se perdirent bientôt dans léloignemenl, les montagnes de la côte finiront par se confondre avec le ciel, et Morton se trouva séparé pour plusieurs années du pays qui l'avait vu naître.

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