CHAPITRE .\XXVll
Il est heureux pour les romanciers qu'on ne puisse, comme les auteurs dramatiques, les astreindre aux unités de temps et qb lieu, et qu'ils aient la faculté de conduire, comme il leur plaît, leurs personnages àThèbes ou dans .Vthcnes, puis de les en ramener quand il leur convient. Le temps, pour nous servir d'une comparaison shakespearienne, a jusqu'ici marché au pas avec not'-e héros; car depuis le moment où nous avons vu Morton paraître au tir du perroquet, jusqu'à son départ pour la Hollande, deux mois à peine se sont écoulés. Mais dès-lors les années glissent rapidement jusqu'au moment où nous pourrons reprendre le fil de notre récit. Usant donc du privilège qui nous appartient à nous autres romancier?, nous implorons l'attention du lecteur pour la continuation de cette histoire : elle va recommencer avec une ère nouvelle, c'est-à-dire avec l'année qui suivit colle de la révolution anglaise (1689).
L'Ecosse se reposait enfin des crises violentes occasionnées par un changement de dynastie, et, grâce à la prudente tolérance du roi Guillaume, elle échappait aux horreurs d'une longue guerre civile. L'agriculture renaissait ; les habitants, dont la sécurité avait été troublée par la violence des commolions politiques et par la double révolution opérée dans l'Eglise et dans l'Etat, reprenaient leur tranquillité ordinaire et reportaient leur attention sur leurs alfaires privées. Les Higlanders seuls ne s'étaient pas soumis au nouvel ordre de choses. Un corps considérable de ces montagnards était en armes sous le vicomte de Dundee, que nos lecteurs ont connu jusqu'à présent sous le nom de Grahame de Claverhouse ; mais l'olat habituel d'agilaliun dans lequel ils vivaient n'était point un obstacle à la paix générale du pays, tant que ces troubles ne dépassaient pas les limites de leur territoire. Dans les basses terres, les Jacobites, ayant maintenant le dessous, n'attendaient plus aucun avantage de la résistance ouverte; à leur tour, ils étaient réduits à tenir des conciliabules secrets, à former pour leur défense mutuelledes associations dont les membres étaient regardés par le gouvernement comme des conspirateurs, tandis qu'eux-mêmes criaient à la persécution.Les whigs triomphantsavaieni fuit du presbytérianisme la religion
LES PURITAINS
de l'Etat, et avaient rendu aux assemblées générales del'Eglise toute leur influence ; mais leurs exigences n'avaient pas été poussées aussi loin que celles des eaméroniens, les plus extravagants des non-conformistes sous Charles ["et Jacques H. Ils ne voulurent en aucune façon entendre parler de rétablir le Covenant; et ceux qui avaient espéré trouver dans le roi Guillaume un monarque zélé pour leur foi furent grandement désa|)pointés quand il signifia, avec le flegme qui caractérise les naturels des bords de PAmsiel, l'intention de tolérer foutes les formes de religion compatibles avec la sûreté de l'Etat. Ces principes d'indulgence adoptés par le gouvernement, et dont il se faisait gloire, blessèrent au vif les exagérés du parti, qui les regardaient comme tout-à-fait opposés à l'Ecriture. A l'appui de cette doctrine étroite, ils citaient différents textes, tous isolés, comme on l'imagine aisément , et empruntés la plupart aux livres de l'Ancien Testament où il est ordonné aux Juifs d'extirper l'idolâtrie de la terre promise. Us se plaignaient aussi de l'influence qu'usurpaient des séculiers dans le patronage ecclésiastique. Ils censuraient comme entachées d érastianisme beaucoup de mesures par lesquelles le gouvernement, depuis la révolution , semblait s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques ; enfin, ils refusaient positivement de prêter serment de fidélité au roi Guillaume et à la reineMarie, avant qu'ils eussent eux - nuhnes juré le Covenant , la grande charte de l'Eglise presbytérienne , comme ils l'appelaient.
Ce parti, toujours mécontent, protestait sans repos ni trêve contre l'apostasie et les causes de la colère divine ; et si on l'eût persécuté comme sous les régnes précédents, il aurait été conduit de même à une rébellion ouverte.
Mais comme on laissait à ces fanatiques toute liberté de tenir leurs conciliabules, do témoigner à leur gre contre l'érastlanisnie , le socinianisme et toutes les défections du temps, leur zèle, qui n'était pas excité pai la persécution, s'éteignit graduellement; leur nombre diminua- il ne resta plus qu'un pelil troupeau d'enthousiastes scrupuleux aùst erfs ma>s lort inotrensifs. Néanmoins, pendant les prr ^res a„ u^o^ après la revolution, les caméroniens continuereLir orme une secte nombrruse, exaltée, que le gouvernement désirait été nd e tout en n employant contre elle, par p ' cieinurc
oAlve^
Macbriar à la torture.
^par la masse des intéréis des 1.^;;^^^ ^^1 on p: S généralement vers un presbyiénan.s.ue modère. Cette doctrmê e a professée par les mêmes hommes au., durant la persccuC des rt gnes precedents, s'eUient attire l\natheme desV.a,nér,.n "nVl'!,
i anatheme des eaméroniens pour
avoir accepté la déclaration de tolérance octroyée par Charles 11. Tel était l'état des partis en Ecosse immédiatement après la révolution. A cette époque et par une délicieuse soirée d'été, un étranger monté sur un cheval de race, et dont l'extérieur annonçait vin militaire d'un grade élevé, descendait, par un sentier tortueux, une colline d'où la vue dominait les ruines romantiques du château de Bolhwell et la Clyde, qui serpente si agréablement entre les rochers et les bois avant de disparaître derrière les lours jadis bâties par Aymer de Valence. On voyait aussi, à quelque distance, le pont de Bolliwell. La rive opposée, qui, peu d'années auparavant, avait
été un vaste théâtre de meurtre et de caringe, était maintenant paisible et unie comme la surface d'un lac pendant l'été. Les feuilles des arbres et des buissons qui , s'élevant çà et là, variaient si heureusement le paysage, s'agitaient à peine au souffle de la brise du soir. La Clyde semblait adoucir le murmure de ses eaux pour se mettre en harmonie avec cette scène calme et tranquille. Le sentier par lequel descendait le voyageur était de distance en distance ombragé par de grands arbres , des haies , ou par les pommiers et les poiriers des vergers , dont toutes les branches étaient surchargées de fruits.
Le premier objet qui le frappa était une ferme , peut-être l'habitation d'un petit propriétaire , située sur une colline exposée au soleil et couverte d'arbres à fruit. A l'entrée du sentier qui conduisait à cette modeste liabitation était une chaumière qui ressemblait assez a la loge d'un contieige , quoique rien n indiquât précisément que telle était sa destination. La chaumière , en bon état , paraissait plus proprement arrangée que ne le sont la plupart des maisons même d'Ecosse ; elle avait son petit jardin , ou l'on apercevait quelques arbres fruitiers, des fleurs cl des iilanches de légumes , une vache et six moutons paissaient dans un enclos voisin ; devant la porte , le coq chantait, se pavanait et appelait autour de lui sa l'amille. Un ama.s do fagots et de tourbes proprement disposé annonçait qu ou avait lieuse aux provisions .le l'hiver, Une légère colonne de fumée azurée qui sortait de la (heminée et s'élevait, au-dessus du toit de chaume, à travers les branches verdoyantes des arbres, annonçait que dans l'i.iléneuron s'occupait des préparants du repas du soir- l our completer ce tableau do paix et de bonheur champêtre, une petite tiiie d'environ cinq ans s'occupait à puiser de l'eau avec une cruche a une belle fontaine, transparente comme le cristal, qui jaillissait sous les racines d'un vieux chêne, à trente pas de la chaumière.
L'étranger arrêta son cheval, et appela la petite nymphe pour lui demander le chemin de l'airy-Knowe. L'enfant mil à terre sa cruclie, comprenant à peine ce qu'on lui disait, rangea ses beaux cheveux hlonils des deux côtés de son front, et, ouvrant ses grand» yeux bleus d'un air de surprise : — Que demandez-vous? dit-elle : ce qui est or-
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
dinairement la première réponse d'un paysan écossais à toute question qu'on lui adresse, si toiitelois cela peut s'appeler une réponse. — Je viiudrais connaître le eheiuin de Fairy-Knowe. — Maman, maman ! s'écria la petite sauvage en courant vers la porte de la chaumière, viens parler à ce monsieur.
La nicro parut : c'était une jeune et belle paysanne, dont les traits, naturelli nient espiègles, avaient pris dans la vie conjugale cet air grave et décent qui distingue les villageoises écossaises. Elle portait dans un de ses bras un eni'ant encore au maillot, et de l'autre elle rabatiait son tablier auquel se pendait un gros garçon de deux ans; la fille aînée, que le voyageur avait vue la première, se plaça derrière sa mère aussitôt que celle-ci parut, et de temps à autre elle faisait un pas en avant pour jeter sur l'étranger un cou[i d'œil. — Que souhaitez-vous, monsieur? dit cette femme avec un air de prévenance polie, peu commun chez les personnes de sa condition, mais qui n'avait pourtant rien d'un empressement obséquieux.
Le voyageur la regarda un moment avec attention, et répondit : — Je vous prie de m'indiquer le chemin de Fairy-Knowe et la demeure d'un nommé Cuthberl Headrigg. — C'est mon mari , monsieur, répondit la jeune femme avec un sourire gracieux. Voulez-vous descendre de cheval, monsieur, et entrer dans notre pauvre maison ? Cuddii-, Cuddie (un bel enfant de quatre ans, aux cheveux blonds, parut à la porte de la maison), courez, mon petit homme, et dites à votre père qu'un monsieur le demande. Non, restez. Jenny, vous êtes jilus raisonnable : allez chercher votre père, il est au parc des Quatre- Arpenls. Ne voulez-vous pas descendre, monsieur, et vous reposer un instant? Ayez la bonté d'accepter un morceau de pain et de fromage, ou un verre d'ale, en attendant que mon homme revienne. C'est de bien bonne aie, en vérité, quoiqu'il ne m'appartienne pas de la vanter, puisque je la brasse moi-même; mais le travail des laboureurs est très fatigant, et il leur faut quelque chose pour leur soutenir le cœur ; aussi j'ajoute toujours une bonne poignée de drèche.
Pendant que l'étranger remerciait la fermière de ses offres amicales, Cuddie, l'ancienne connaissance du lecteur, arriva en personne. Sa contenance offrait toujours le même mélange de simplicité apparente et de finesse réelle qui caractérise ordinairement nos porteurs de souliers ferrés. Il regarda l'étranger comme une pcr- Bonne qu'il n'avait jamais vue ; et, de même que sa fille et sa femme, il entama la conversation jiar la question d'usage : — Que me demandez-vous, monsieur? — Je voudrais vous faire quelques questions sur ce pays, répliqua l'étranger, et l'on m'adresse à vous, comme à un homme intelligent et en état de me répondre. — Sans doute, monsieur, reprit Cuddie après un moment d'hésitation ; mais, avant tout, je voudrais savoir de quelle espèce de questions il s'agit, lin m'a fait tant de questions dans ma vie, et de tant de façons différentes, que, si vous les connaissiez, vous ne seriez pas surpris de ma méfiance. Ma mère me fit d'abord apprendre le simple catéchisme, ce qui était terriblement ennuyeux ; ensuite j'eus l'avantage d'étudier chez mes parrain et marraine ; j'étudiai aussi d'après l'ordre de la vieille dame notre maîtresse ; et cependant je ne sus plaire à aucun d'eux. Quand je fus devenu homme, vint un autre mode de questions, alors à la mode, toutes questions quelquefois suivies de coups. Vous voyez donc, monsieur, que j'ai quelques raisons d'aimer à entendre une question avant d'y répondre. —Vous n'avez rien à redouter des miennes, mon bon ami : elles sont seulement relatives â l'état de ce pays. — Le pays? le pays ne va pas trop mal : si ce n'est que ce diable de Glaverhouse (ils l'appellent maintenant D.iudeei se remue encore dans les hautes terres, avec tous les Donald, les Duncan et les Dugald qui aient jamais porté les culottes sans fonds ; il veut les emmener avec lui pour bouleverser encore les alfaires, après que nous les avons raisonnablement bien arrangées. Mais Mackay nous en délivrera, comptez-y bien. Il lui donnera son compte, je vous en réponds. — Qui vous le garantit, mon ami?
— J'ai entendu faire cette prédiction, de mes propres oreilles, par un homme qui était mort depuis trois heures, et qui ressuscita uniquement dans le but de lui dire sa façon de penser. C'était à un endroit qu'on nomme Drumshinnel. — En vérité? Je puisa peine vous croire.
— Vous pourriez le demander à ma mère, si elle était encore en vie ; c'est elle qui m'expliqua ce prétendu mystère ; car, pour inoi , je pense que cet homme était seulement blessé. 11 parla bien clairement de l'expulsion des Stuarts, qu'il désigna par leur nom, et du chàtinii-ut réservé à Claverhouse et à ses dragons. Cet homme se nommail Habacuc Mucklewrath : sa cervelle était un peu en désordre, mais ce n'en était pas moins un fameux prédicateur. — Il me semble que vous vivez dans un canton riche et paisible? — Nous n'avons pas à nous plaindre, monsieur, et nous récoltons d'assez belles moissons. Mais, si vous aviez vu le sang couler sur ce pont là-bas, aussi abondamment que l'eau coule maintenant dessous, vous auriez été moins charmé de ce spectacle. — Vous voulez parler de la bataille qui se donna il y a quelques années? J'étais près de Montmouth, mon bon ami, et j.e vis quelque chose de cette affaire. — Alors vous avez vu une fameuse déroute, et qui rn'a guéri de l'envie de me battre pour le reste de mes jours. Je me doutais bien que vous aviez servi, à TOlre babil rouge galonné et à votre chapeau retroussé. — Et de
quel côté vous battiez-vousî — Ah! ah ! reprit Cuddie avec un regard malin, ou du moins qu'il croyait tel, il n'y a pas d'utilité à dire cela, à moins que je ne sache qui me le demande. — J'approuve votre prudence, mais elle n'est pas nécessaire ; car je sais que vous étiez là comme domestique d'Henri Morton. — Oui, dit Cuddie frappé de surprise ; mais comment savez-vous ce seret? Non que j'aie besoin de cela maintenant, car aujourd'hui le soleil est de notre côté de la haie. Plût à Dieu que mon maître fût en vie pour en être témoin ! — Et qu'est-il devenu? — Il a péri avec le vaisseau qui le portait en Hollande ; ce n'est que trop certain ; pas un homme de l'équipage n'a échappé, et mon maître est mort avec eux. On n'a entendu parler ni d'un mousse ni d'un matelot. Ici Cuddie laissa échapper un soupir. — Vous lui étiez donc attaché? — Comment ne l'aurais-je pas été? Sa vue vous réjouissait comme le son d'un violon : on ne pouvait le regarder sans l'aimer, et c'était un si brave soldat ! Ah! si vous l'aviez vu, à ce pont là-bas, courir comme un dragon volant pour forcer à se battre des gens qui n'en avaient pas trop d'envie! il y avait avec lui ce forcené whig qu'on appelait Burley. Si deux hommes pouvaient à eux seuls gagner une bataille, ce jour-là ne nous eijt pas coûté si cher. — Vous parlez de Burley : savez-vous s'il vit encore? — Je ne sais ^las grand'chose sur son com|>te. On a dit qu'il était passé en pays étranger, mais que les nôtres ne voulurent avoir aucune communication avec lui, parce qu'il avait pris part à l'assassinat de l'archevêque. 11 est donc revenu ici, dix fois plus intraitable qu'auparavant ; il a romjiu avec presque tousles presbytériens ; enfin , à l'arrivée du prince d'Orange, il n'a pu obtenir ni place ni commandement, à cause de son caractère indomptable. Depuis on n'a plus entendu parler de lui. Seulement il y en a qui prétendent que l'orgueil et la colère lui ont tout-à-fait tourné l'esprit. — Et .., dit l'étranger après une longue hésitation, savezvous quelque chose de lord Evandale? — Si je sais quelque chose de lord Evandale? Pourrait-il en être autrement? N'y a-t-il pas là, dans celte maison, ma jeune maîtresse qui est mariée avec lui, ou peu s'en faut? — Celte union n'est donc pas encore accomplie? demanda vivement l'étranger. — Non, mais ils sont fiancés. Moi et ma femine, nous avons été témoins : il n'y a pas bien longtemps de cela; c'est une affaire qui a beaucoup traîné. Peu de gens savent pourquoi, excepté moi et Jenny. Mais ne voulez-vous pas descendre de cheval? Je ne puis vous voir ainsi demeurer en selle, d'autant plus que voilà les nuages qui s'épaississent vers l'ouest du côté de Glasgow ; et c'est, disent les gens qui s'y connaissent, un signe de pluie.
En effet, un gros nuage noir avait caché le soleil couchant; il tombait de larges gouttes de pluie, et le tonnerre grondait dansl'éloignement. — Cet homme a le diable au corps, se dit Cuddie en lui-même; je voudrais q^u'il descendît de cheval, ou qu'il se mit à galoper vers Hamilton, afin d'y arriver avant que l'orage éclate.
Mais, après sa dernière question, le cavalier demeura deux ou trois minutes immobile, comme épuisé par un pénible efl'ort ; enfin, revenant à lui tout-à-coup, il demanda à Cuddie si lady Marguerite Bellenden vivait encore. — Oui, répliqua ce dernier; mais elle vit bien tristement. C'est une maison qui a bien changé depuis le commencement des troubles. Ils ont beaucoup souffert alors, et ils souffrent beaucoup encore. Quel malheur d'avoir perdu ce vieux château, et la baronie, et les champs que j'ai labourés tant de fois, et mon petit potager que l'on m'aurait rendu ! et tout cela sans qu'on puisse dire pourquoi, sinon qu'ils n'ont pu retrouver quelaues morceaux de parchemin qui furent perdus au milieu de la conlusion qui suivit la prise du château de Tillietudlem. — J'ai entende parler de ces événements, dit l'étranger en baissant la voix et détournant la tête ; je m'intéresse à cette famille, et je voudrais lui être utile si cela dépendait de moi. Pourriez-vous me donner un lit pour cette nuit, mon ami ? — Nous n'avons pas beaucoup de place, monsieur ; mais nous ferons notre possible pour ne pas vous laisser continuer votre route pendant la pluie et l'orage; car, à vrai dire, vous ne me paraissez pas très bien portant. — Je suis sujet à des étourdissements; mais cela se dissipera bientôt. — Je puis vous assurer, monsieur, que vous aurez un souper passable, ajouta Cuddie ; quant au lit, nous ferons pour le mieux. Nous ne voudrions pas qu'un étranger manquât chez nous de ce qu'il est en notre pouvoir de lui offrir : mais nous sommes à court de matelas. Jenny a tant d'enfants (Dieu les bénisse et elle aussi!) que je compte parler à lord Evandale pour qu'il nous donne... — Je ne serai pas difficile à contenter, dit l'étranger en entrant dans la maison. — El soyez sijr qu'on aura bien soin de votie cheval, ajouta Cuddie; je m'eutends à soigner une bêle, et celle-ci en vaut la peine.
Cuddie conduisit le cheval à la petite étable, et dit â sa femme de tout préparer pour bien recevoir l'étranger. Celui-ci entra et s'assit à quelque distance du feu, tournant le dos à la petite fenêtre garnie d'un treillage qui éclairait la chambre. Jenny, ou mistress Headrigg, s'il plait mieux au lecteur, le pria de quitter son manteau, son ceinturon et son chapeau à bords rabattus ; mais il s'en excusa, sous prétexte qu'il avait froid ; et, pour employer le temps jusqu'au retour de Cuddie, il se mit à causer avec les enfants, évitant avec soin les regards curieux de son hôtesse.
LES riilU'l'AINS.
CHAPITKE XXXMll.
Cuddie rentra peu (i'instants après. Il dit à l'étranger, d'un air de satisfaction, que le cheval souperait bien, et que pour lui-même on liouverait à la ferme un lit convenable, que de pauvres gens n'étaient pas en état de lui offrir. — La famille est-elle à la maison? demanda l'étranger dune voix tremblante et cnlrecouiiée. — Non, monsieur ; les maîtres sont absents avec leurs domestiques. Ils n'en ont plus que deux maintenant; et ma femme a les clés, afin de prendre soin de tout pendant leur absence, quoiqu'elle ne soit pas précisément à leur service. Elle est née et a été élevée dans la famille, et elle en a la confiance. S'ils étaient ici, nous ne prendrions point une telle liberté sans leur permission; mais puisqu'ils sont dehors, ils ne seront pas fâchés que nous obligions un gentilhomme étranger. MissBellenden rendrait service à tout le monde, si elle en avait le pouvoir comme la bonne volonté. Sa grand'niére, lady Marguerite, a beaucoup de respect pour la noblesse, et elle n'en est pas moins bonne pour les pauvres gens. Et maintenant, femme, pourquoi ne servez-vous pas la bouillie? — Ne vous inquiétez pas, mon bon ami, répliqua Jenny; vous serez servi quand il en sera temps. Je sais que vous aimez la soupe bien chaude.
Cuddie remua la tète, et répondit à cette repartie par un sourire d'intelligence : il s'établit ensuite entre sa femme et lui un dialogue de peu d'intérêt, auquel fétranger ne prit aucune part. Enfin il les interrompit toul-à-conp par cette question: — Pouvcz-vous me dire quand aura lieu le mariage de lord Evandale? — Très prochainement, à ce que nous croyons, répliqua Jenny avant qu'il fût possible à Cuddie de r.épondre; il n'a été retardé qu'à cause de la mort du vieux major Bellenden. — Le brave vieillard! dit l'étranger. J'ai appris sa mort à Edimbourg... A-t-il été longtemps malade? — On ne peut pas dire qu'il ait eu sa tête à lui depuis le jour où sa bellesœur et sa nièce ont été chassées du château Il avait lui-même
emprunté pour soutenir le procès mais c'était sur la fin du règne
du roi Jacques, et Basile Olifant, qui prétendait à la possession de l'héritage, s'était fait papiste pour plaire au gouvernement: dès lors on n'avait plus rien à lui refuser. Ainsi, après avoir longtemps plaidé, les dames Bellenden ont été condamnées; et, comme je vous l'ai dit, depuis cette époque, le major est tombé en enfance. Puis est survenue l'expulsion des Stuarls; et quoiqu'il n'eût guère de motifs pour les aimer, il en eut le cœur brisé. Ses créanciers vinrent à Charnwood, et s'emparèrent de tout. ... Il ne fut jamais riche, le bon vieillard, car il ne pouvait voir personne dans le besoin. — En effet, c'était un bien digne homme: du moins c'est ce que j'ai entendu dire, reprit l'étranger en balbutiant. Ainsi, continua-t-il, ces dames se trouvèrent en même temps sans fortune et sans protecteur?— Elles ne manqueront jamais de rien tant que lord Evandale vivra; il a été pour elles un véritable ami pendant leurs malheurs. La maison où elles demeurent esta Sa Seigneurie; et, comme ma vieille belle-mère avait coutume de le dire, jamais homme, depuis le temps du patriarche J. oob, n'a fait tant de sacrifices pour obtenir une femme. — Et pourquoi, dit l'étranger d'une voix émue, pourquoi n'a-t-il pa< été plus tôt récompensé par l'objet de son attachement? — Il fallait, répondit Jenny, que le procès fût terminé, ainsi que beaucoup d'autres affaires de famille. — Bah! reprit Cuddie, il
y avait une autre raison ; c'est que la jeune lady — Voulez-vous
bien retenir votre langue et manger votre bouillie? s'écria Jenny. Je vois que monsieur ne se trouve pas bien, et que notre maigre souper ne lui plaît pas : je vais tuer un poulet pour lui, ce ne sera pas long. — Il n'est pas nécessaire, répliqua l'étranger; je ne vous demande qu'un verre d'eau, et la permission de me retirer- — Prenez donc la peine de me suivre, dit Jenny en allumant une petite lanterne ; je vous montrerai le chemin.
Cuddie offrit aussi ses services ; mais sa femme lui objecta que les enfants, si on les laissait seuls, se battraient, et pourraient tomber dans le feu. Il resta donc pour les surveiller. Jenny entra la première dans un petit sentier tournant, qui, après avoir traversé quelques touffes d'églantiers et de chèvrefeuille, aboutissait à la porte de derrière d'un petit jardin. Elle leva le loquet; puis elle conduisit le Voyageur à travers un parterre dessiné à l'ancienne mode, avec .ses bordures d if bien taillé, ses plates-bandes régulières, jusqu'à une porte vitrée qu'elle ouvrit avec un passe-partout : allumant alors une bougie qu'elle déposa sur une petite table à ouvrage, elle demanda pardon à son hôte de le laisser seul pour quelques minutes, afin d'.iller préparer son appartement. Elle eut fini en peu d'instants; mais quel fut son ctoiiiiemenl, à son retour, de le trouver la tète appuyée sur la table ! elb; le crut évanoui. Néanmoins s'étant approchée, elle reconnut à ses sanglots entrecoupés qu'il était en proie à un violent chagrin. Elle se recula prudemment jusqu'à ce qu'il levât la li*te; et alors, feignant de n'avoir pas remarqué son agitation, elle lui dit que son lit était prêt. L'étranger fixa un moment ses yeux sur elle, comme s'il eût tâché de saisir le sens de ses paroles. Elle les répéta; enfin il fil signe de la tète qu'il l'avait comprise, et entra dans l'appartement dont elle lui indiquait la porte. C'était une petite cliauibre à coucher, occupée ordiaaireioent par lord Evandale
quand ii venait passer quelque temps à Fairy-Kiiowe, à ce que lui apprit Jenny. Cette chambre était attenante, d'un côte, à un petit cabinet chinois, qui ouvrait sur le jardin, et de l'autre à un salon dont elle n'était séparée que par une cloison de bois. Jenny souhaita à l'étranger une meilleure santé et une bonne nuit, et descendit chez elle le plus vite qu'elle put. — Cuddie! cria-t-elle à son mari en entrant, nous sommes des gens perdus ! — Comment cela? qu'y a-t-il donc? répondit l'imperturbable Cuddie. — Qui croyez-vous que soit ce gentilhomme?.. Oh ! jilùt à Dieu que vous ne lui eussii z jamais dit de s'arrêter ici! — Qui diable voulez-vous donc que ti' soit? Il n'y a plus maintenant de loi qui défende de donner asile à qui l'on veut, répondit Cuddie; ainsi, whig ou tory, que nous importe?— Oui; mais c'est un homme qui fera encore manquer le mariagede lord Evandale, si l'on n'y prend garde. C'est l'ancien amant de miss Edith, c'est votre ancien maître, Cuddie! — Diable ! s'écria Cuddie en se levant brusquement ; croyez-vous que je sois aveugle? J'aurais reconnu M. Henri Morton parmi cent personnes. — Soit, mon cher mari ; mais, quoique vous ne soyez pas aveugle, je vois plus clair que vous. — Qu'avez-vous besoin de venir me chanter cela? et, d'ailleurs, qu'avez-vous vu en cet homme qui le fasse ressembler à mou ancien maître? — Je vais vous le dire. J'ai observé qu'il détournait le visage, etqu'en parlantil prenait une petite voix douce. Je l'ai éprouvé par des souvenirs de l'ancien temps, et quand j'ai parlé de la soupe chaude, vous savez, il a eu de la peine à ne pas rire, tout sérieux qu'il est aujourd'hui; mais j'ai vu à un petit mouvement de ses yeux qu'il comprenait bien ce que je disais... Son chagrin vient du mariage de miss Edith, et je n'ai de ma vie vu un homme plus vérilableiuent amoureux... Je pourrais dire aucune femme ni aucun homme... .Mais je me rappelle quelle fut la douleur de miss Edith quand elle entendit dire que votre maître et vous, méchant sujet, vous marchiez contre Tillietudlem avec les rebelles. Mais que faites-vous donc là? — Ce que je fais? répondit Cuddie qui remettait quelques parties de son vêtement qu'il avait déjà ôtées, je vais à l'instant voir mon maitre. — Non, vous n'irez nns^ insista Jenny d'un air froid et déterminé. — Elle a le diable .in corps! croyez-vous que je me lais^erai jusqu'à mon dernier jour mener par des femmes? —Et de qui donc êtes-vous le maii?et parqni vous laisserez-vous conduire, si ce n'est par moi, Cuddie? Ecoutezmoi, mou ami; personne excepté nous, ne sait que M. Morton est encore vivant : je juge, au soin qu'il prend de se déguiser, qu'il se propose, s'il trouvait Edith mariée, ou sur le point de l'être, de se retirer sans rien dire, afin de ne point l'affliger ; mais si miss Edith le savait en vie, fùt-elle devant le ministre avec lord Evandale quand on viendrait le lui apprendre, je suis sûre qu'elle dirait \oa quand il faudrait dire Oui. — Eh bien ! que m'importe tout cela? S» miss Edith aime plus son amant d'autrefois que son amant d'aujourd'hui, pourquoi ne serait-elle pas libre de changer, comme les autres femmes? Par exemple, Jenny, vous savez bien que vous aviez promis à Tom Holyday de l'épouser : il le dit partout vous le savez.
— Tom Holyday est un menteur, et vous n'êtes qu'un imbécille de l'écouter, Cuddie... Quant au choix de miss Edith... Ah , mon Dieu !... vous pouvez être sûr que tout l'or de M. Morton est dans la broderie de son habit : comment pourrait-il soutenir lady Marguerite et la jeune miss? — Et la terre de Milnwood n'est-elle pas là? Le vieux laird, sans aucun doute, l'a laissée à sa gouvernante, sa vie durant, parce qu'il n'entendait plus parler de son neveu. Mais il n'y a qu'à dire un mot à la vieille femme, et ils y vivront tous ensemble à leur aise , aussi bien que lady Marguerite. — Bah , bah ! comment pouvez-vous penser que des damesde leur rang voudraient partager la demeure de la vieille Allie Wilson, quand elles .sont trop hères pour accepter les bienfaits de lord Evandale lui-même? Non , non. Il faudra qu'elles suivent M. Morton à l'année, si miss Edith l'épouse. — Cela conviendrait bien mal à la vieille lady, à coup sur; elle pourrait à peine voyager une journée avec les bagages. — Et puis, que de disputes sur les whigs et les torys!
— Il est certain que la bonne danle n'est guère endurante sur ces points. — Et puis, Cuddie, continua la femme, qui avait réservé pour la fin son plus fort arguinmit, si le mariage avec lord Evandale est rompu, que devient notre petite métairie , et le potager, et l'enclos pour la vache? Je vois que nous, et nos pauvres enfants , il nous faudra chercher notre jiain à travers le monde.
Ici Jenny se mit à pleurer. Cuddie marchait çà et là, et toute son altitude peignait l'irrésolution. Enfin il rompit le silence : — Eh bien! femme, au lieu de nous étourdir de tout cela, ne pourrieivous pas nous dire ce que nous devons faire? — Absolument rien. Ne parlez jamais de ci; gentilhomme, et, sur votre vie, ne soufllez mot sur sa venue ici ou à la maison. Si je l'avais reconnu d'abord, je lui aurais cédé mon propre lit, et j'aurais passé la nuit ailleurs , ou bien il aurait poursuivi sa roule; mais maintenant il n'y a plus de remède. Ce que nous avons à faire, c'est de le renvoyer demain matin de bonne heure : et je présume qu'il ne se pressera pas de revenir. .Mon pauvre maître! je ne lui parlerai done pas? — N(>o , sur votre vie. Vous n'êtes pas oblige de le reconnaître. Je ne vous aurais pas dit qui il était, si jo n'eusse craint que vous ne le devinassiez sans moi demain matin. — Fort bien , hélas! j'irai demain
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LVS VEll.LÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES.
au latwiir , car jaiiiic auluiit ne pas le voii- , si jo <\e dois pas lui parler. — Très bien pensé, mon cher ami. Persorme n'a plus de sens que vous quand vous raisonnez avec moi de vos alTaires; mais vous ne devriez jamais a<;ir d'après votre tète. — On pourrait aisément le croire, répondit Cuddie tout en continuant de se déshabiller et en se mettant au lit; car j'ai toujours en quelque femme pour me faire faire sa volonté au lieu de la mienne. D'abord , pour conimeticer , ma mère... puis lady Marguerite , qui ne voulait pas que mon ànie m'appartint à moi seul... et encore se querellaient-elles sans cesse à mon sujet : celle-ci me poussait d'un côté, celle-là d'un autre; vous auriez dit le boulanger entre le diable et Polichinelle aux barraques de la foire... et maintenant que j'ai une femme, contiiiua-t-il à demi-voix en se roulant dans les couvertures, il paraît qu'elle doit aussi me mener à sa guise. — Et de toute voire vie, avez-vous jamais eu un aussi bon guide? ajouta Jenny en se mettant au lit et en éteignant la chandelle. Là se tern)iua la conversation. Laissons ces deux époux reposer tranquillement côte à côte.
Le lendemain, de bon matin, deux dames achevai, accompagnées de leurs domestiques, arrivèrent à Fairy-Kiiowe. Jenny, à sa grande confusion, reconnut à l'instant miss Bctlenden et lady Emilie Hamilton, sœur de lord Evandale. — Ne serait il pas à propos que j'allaéâ mettre tout en ordre à la maison? leur dit Jenny toute troublée de leur apparition inattendue. — Nous n'avons besoin que du passepartout, répondit miss Bellenden; Gudyill ouvrira les fenêtres du petit parloir. — Le petit parloir est ferme à clé, et la serrure en est dérangée, répliqua Jenny qui se rappelait qu'il existait une communication entre cet appartement et la chambre où elle avait mis .son hôte. — Alors, nous irons dans le salon rouge, dit miss Bellenden ; et elle se dirigea vers la maison , mais en suivant un chemin différent de celui par lequel .Morton y avait été ci)ndnit.
Tout vase découvrir, pensa Jinny, à moins que je ne parvienne à le faire sortir. Eu se parlant ainsi, elle faisait le tour de l'édifice, en proie à l'inquiétude et à l'irrésolution la plus pénible. — J'aurais mieux fait, pensa-t-elle encore, de leur dire qu'il y avait ici un étranger; mais elles l'auraient peut-être invité à déjeuner! Que le ciel nous protège! que faire?... Ne voilà-t-il pas aussi Gudyill qui se promène dans le jardin? Je n'ose entrer dans le petitsentier avant qu'il ne soit un peu loin... Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons- nous devenir?
Dans cet état de perplexité, elle s'approcha du ci-devant sommelier, dans l'intention de l'attirer hors du jardin. Mais John Gudyill, en perdant son ancien emploi et en avançant en âge, n'avait pas changé de caractère. Comme beaucoup de gens d'une humeur chagrine, il semblait avoir un don particulier pour deviner ce qui pouvait contrarier ceux à qui il avait affaire. Dans cette occasion, tous les elTorts de Jenny pour l'éloigner du jardin servirent seulement à lui faire prendre racine parmi les plantes qui l'ornaient. Par malheur encore, depuis qu'il résidait à Fairy-Kiiowe, il était devenu amateur de jardinage; et laissant tous les autres soins domestiques aux gens de lady Emilie, sa seule occupation était de cultiver les fleurs qu'il avait prises sous sa protection spéciale En ce moment il arrosait, bêchait, mettait des tuteurs, faisant des dissertations sur le mérite de chaque espèce, tandis que la pauvre Jenny se tenait à côté de lui, tremblante, et mourant d'inquiétude, de peur et d'impatience. Le destin , dans cette fatale matinée, avait résolu de la persécuter. Les dames, à peine entrées dans la maison, remarquèrent que la porte du petit parloir, que Jenny aurait voulu leur interdire parce qu'il était contigu à la chambre où se trouvait Morton, non-seulement n'était pas fermée à clef, mais même était à demi ouverte. Miss lielleiulcn était trop occupée de ses réflexions personnelles pour s'inquiéler de cette circonstance; mais ayant donné l'ordre aux domestiques d'ouvrir les volets, elle entra dans cette pièce avec son amie. — Votre frère n'est pas encore arrivé , dit-elle, facile peut èlre son intention?... pourquoi a-t-il désiré si vivement nous trouver ici à sa rencontre, au lieu de venir lui-même près de nous à Castle-Dinnan , comme lise le proposait? J'avoue, ma chère Emilie, que malgré nos engagements mutuels, malgré votre présence, je ne suis pas très disposée à lui pardonner tout cela. — Evandale n'a jamais été capricieux , repondit la sœur du jeune lord J«- suis certaine qu'il nous donnera de bonnes raisons; sinon, je me joindrai à vuus pour le gronder. — Ma principale crainte, c'est qu'il ne se soit engagé dans quelques-uns des complots si fréquents en ces malheureux temps de trouWe. Je sais qu'au fond du cœur il est pour Claverhoiise; je crois qu'il se. .serait déjà réuni à l'armée des tories, si ta mort de mou oncle ne lui eût inspiré de vives sollicitudes sur notre sort. Chose singulière! qu'un homme si sensé, et qui connaît si bien les fautes de la famille exilée , soit prêt à lout n.squer pour la rétablir sur le trône ! — (Juc vous dirai-je? C'est un point d'honneur chez Evandale. Notre tauiille a toujours été attachée à celle des Stuarts... 11 a servi longtemps dans les gardes... le vicomte de Dundee a été longtemps son colonel et son ami... Plusieurs de ses parents voient de mauvais œil son inaction , qu'ils attribuent à un défaut d'énergie. 'Vous ne devez pas ignorer, ma chère Edith, que nos relations de famille, nos attachements d'enfance, ont plus d'influence sur nos action que des raisonnements
ali>.lrails. Néanmoins, je compte qu'Evandale demeurera tranquille: mais , à vous dire vrai , vous êtes la seule personne qui puisse l'y decider entièrement. — Et comment celadé|iend-il de moi? — Vous pouvez faire en soite qu'on lui applique, pour ne pas se joindre aux combattants, ce prétexte tiré de l'Ecriture sainte : Il a pris une femme, et par conséquent il ne peut venir — J'ai promis, dit Edith d'une voix faible; mais j'espère qu'on ne me pressera jias trop vivement d'accomplir ma promesse. — Ne craignez rien. Mais je laisse Evandale plaider lui-même sa cause, car le voilà. — Restez, pour l'amour de Dieu, restez, s'écria Edith en s'eflorçant de retenir son amie. — Non , non, dit la jeune dame en s'échappant; un tiers est toujours déplacé en de telles occasions. Quand le déjeuner sera prêt, vous me ferez .ivertir dans l'allée des saules, au bord de la rivière. Comme elle sortait de la chambre, lord Evandale entra. — Bonjour, mon frère, et adieu jusqu'à l'heure du déjeuner, lui dit gaiment la jeune lady; j'espère que vous donnerez de bonnes raisons à miss Bellenden pour l'avoir fait lever si matin. Et en parlant ainsi, elle les laissa ensemble, sans attendre la réponse.
— Maintenant, mylord , dit Edith, puis-je connaître le motif, fitraordinaire sans doute, qui vous porte à me demander une entrevue en cet endroit et de si bonne heure? Elle allait ajouter qu'elle se trouvait à peine excusable d'être venue à ce rendez-vous; mais en levant les yeux sur celui à qui elle parlait, elle remarqua sur son visage une expression si singulière et une telle agitation, qu'elle s'interrompit tout à coup , et s'écria : — Mon Dieu ! mylord, qu'avez-vous donc ?
— Les fidèles sujets de Sa Majesté ont remporté une grande victoire, une victoire, décisive près de Blair, dans le comté d'Athol ; mais hélas! mon noble ami, le vicomte de Dundee... — N'est plus, dit Edith achevant elle-même la (ibrase. — Il est vrai... il n'est que trop vrai ! il est mort dans les bras de la victoire; et pas un homme habile et influent pour le remplacer au service du roi Jacques. Ce n'est pas en ce moment, lidith, qu'il faut composer avec son devoir; j'ai donné ordre de mettre mes vassaux sois les armes, et je dois prendre congé de vous ce soir. — Ne pensez point à cela, mylord : votre vie est nécessaire à vos amis, ne la risquez pas dans une entreprise si hasardeuse. Que peut votre seul bras, aidé d'un petit nombre de vassaux, contre toutes les forces de l'Ecosse, les clans des Highlanders exceptés? — Ecoutez-moi, Edith : je ne suis pas aussi téméraire que vous le supposez, et dans une démarche si importante, je ne suis pas uniquement dirigé par les opinions ou par les vœux de ma famille. Le régiment des gardes, dans lequel j'ai si longtemps servi, quoique réorganisé et commandé par de nouveaux officiers depuis l'usurpation du prince d'Orange , conserve une secrète prédilection pour la cause de notre souverain légitime, et... (ici il baissa la voix, comme s'il eût craint que les murs de l'appartement ne pussent retenir ses paroles) quand on apprendra que j'ai mis le pied dans rétrier, deux régiments de cavalerie ont juré de quitter le service de l'usurpateur et de se ranger sous mes ordres. Us n'attendaient que l'arrivée de Dundee dans les basses terres; mais, puisqu'il n'existe plus, quel officier, parmi ceux qui lui ont survécu, osera faire ce pas décisif '( Si je tarde, le zèle des soldats se refroidira. Je dois les pousser à se déclarer sur-le-champ, maintenant que leur cœur est échauffé par la récente victoire de leur ancien chef, et qu'ils brûlent de venger sa mort prématurée. — Et vous voulez, sur la foi d'hommes dont vous avez vous-même éprouvé l'inconstance, vous engager dans une affaire si dangereuse? — Je le veux et je le dois : mou honneur et ma loyauté y sont engagés. — Et lout cela pour un prince dont la conduite, tant (]iril fut sur le trône, n'eut pas de plus sévère censeur que lord Evandale ! — Il est vrai : lorsqu'il élait tout-puissant, je blâmais, en citoyen libre, ses innovations dans l'Eglise et dans l'Etat; maintenant qu'il est dans l'adversité, sujet loyal, je combattrai pour ses droits légitimes. Que les courtisans et les hypocrites flattent la puissance et délaissent !'in» fortune; moi , je ne ferai ni l'un ni l'autre. — Et si vous êtes déterminé aune démarche que mon faible jugement condamne comme téméraire, pourquoi , dans un moment si peu opportun, avez-vous pris la peine de me demander ce rendez-vous? — J'ai souhaité, avant de m'aventurer dans les combats, dire adieu à ma fiancée. Assurément, me demander les motifs d'une action si naturelle, c'est me supposer une grande indifférence et en montrer autant de votre côté. — Mais pourquoi avoir choisi cet endroit, mylord? et pourquoi tant de mystère ? — Parce que , répliqua-t-il en lui présentant une lettre, j'ai encore à vous adresser une autre demande que je n'ose expliquer, même lorsqu'elle aura été appuyée près de vous par cette recommandation.
Edith , saisie d'effroi , se hâta de jeter les yeux sur ce papier ; elle reconnut la main de son a'ieule.
Nous ne voulons pas abuser de la patience du lecteur en citant textuellement la très longue épitre de lady Marguerite. Qu'il suffise de dire que la bonne dame après avoir parlé de sa mauvaise santé, ordonnait de nouveau à sa petite-fille de consentir sans délai à la celebration de son mariage avec lord Evandale.
— Je n'aurais jamais cru jusqu'à ce jour, dit Edith en laissant tomber la lettre de sa main , qi'c lord Evandale eût été capable d'un
LES PUIUTAINS.
procédé peu généreux. — Peu généreux, Edith! répliqua son amant; pouvez-vous qualifier ainsi le désir auquel je cède, le désir de vous appeler mon épouse avant de vous quitter peulêtie pour toujours? — Lord Evandale aurait dii se rappeler qu'à répoque où sa persévérance, ttje dois ajouter mon estime pour son mérite et ma reconnaissance pour les services qu'il nous a rendus, me forcèrent à dire que je me rendrais un jour à ses vœux, j'y mis pour condition que je ne serais pas pressée d'accomplir ma promesse ; et maintenant il se piévaut de son influence sur la seule parente qui me reste. U y a, mjlord, plus d'égoïsnie que de générosité dans une telle conduite.
Lord Lvandale, évidemment fort piqué, fit deux ou trois tours dans l'appartement avant de répondre à cette accusation ; enfin il prit la parole : — J'aurais évité ces pénililes reproches , si j'avais expliqué à miss Bellenden le principal motif qui m'a porté à lui faire cette demande. Ce motif aura sans doute peu de poids sur son esprit en ce qui la concerne personnellement; mais elle l'admettra peut-être en ce qui touche lady Marguerite. U est possible queje reste sur un champ de bataille, et aiors ma fortune doit passer à mes héritiers par voie de substitution ; ou encore je puis être déclaré coupable de haute trahison par le gouvernement de l'usurpateur, et mes biens reviendraient au prince d'Orange , ou à quelque favori hollandais. Dans l'un comme dans l'autre cas , ma vénérable amie et ma jeune fiancée resteraient sans protecteur et dans la pauvreté. Au contraire, investie des droits et du douaire de lady Evandale, Edith, en soutenant la vieillesse de son aïeule , pourra se consoler d'avoir consenti à partager les titres et la forluned'un hommequi n'ose se croiredigne d'elle.
A cet argument inattendu , Edith resta interdite et sans réponse. Elle fut forcée de reconnaître que la conduite de lord Evandale était aussi délicate que respectueuse. — Et cependant, dit-elle, telle est la bizarrerie de mon cœur toujoursentraiué malgré lui versie passé, que je ne puis , sans un sinistre pressentiment, pensera reniplirnia promesse dans un si court délai En parlant ainsi elle fondait en larmes. — Nous nous sommes beaucoup occupés de ce pénible sujet, reprit lord Evandale , et vos recherches, ma cbere Edith , aussi bien que les miennes, vous ont, j'espère, pleinement démontré (|ue ces regrets sont inutiles. — inutiles en eiïet! dit Edith avec un profond soupir.
Elle antenditce soupir répétédans l'appartement voisin. A ce bruit elle tressaillit, et ne se remit qu'à peine lorsque Evandale lui eut affirmé plusieurs fois qu'elle avait été frappée par l'écho de sa propre voix. Il s'efforça ensuite de calmer ses alarmes ,et de lui faire prendre une résolution , précipitée sans doute , mais la seule qui pût loi assurer une existence convenable à son rang. Il se piiWalait de la promesse qu'elle lui avait faite, du désir que manifestait son aïeule, désir qui était presque un ordre pour elle , de la nécessité d'assurer sa fortune et son indépendance; et il glissa légèrement sur ce long et constant allachemenl qu'il lui avait prouvé par tant de services divers. (Je dernier argnmi'ut clait d'autant plus puissant sur Edith, que lord Evandale le faisait moins valoir : entîn , commeelle ne pouvait opposer à ses ardeiili'^ ^olliriiahons qu'une répugnance sans motifs, et dont elle rougi>Mni rili -iiinne après celle nouvelle preuve de la noblesse et de la geniTuMtc ,\r> sentiments du jeune lord , elle fut réduite à se rejeter sur l'impossibilité d'accomplir la cérémonie dans un tel lieu et dans un si court délai. Mais lord Evandale avait tout prévu; il s'empressa de lui répondre que l'ancien chapelain de .son régimcntse trouvait à la ferme avec un domestique fidèle, autrelois sous-officier dans le même corps; que sa sœur était aussi dans le secret, et que Hcadrigg et sa femme pourraient être ajoutes à la liste des témoins , s'il plaisait à miss Bellenden. Quant au lieu , ce n'était pas sans intention qu'il avait choisi Fairy- Knowe : ce mariage devait demeurer secret; car le jeune lord était résolu à partir incognito immédiatement après la célébration. Or dans le cas d'une cércmonie publique, ce départ soudain attirerait sur lui l'attention du gouvernement; car comment supposer que lord l'Jvaiidale quitl;U si précipitamment sa nouvelle épouse s'il ne se trouvait engagé dans quelque dingercuse entreprise? Ayant ainsi expliqué à la hâte ses motifs elles mesures (pi'il avait prises, il courut, sans attendre de rcprmse , chercher sa sœur pour qu'elle tint cumpagnie à la liancéc pendant que lui-même allait réunir les [lersonnes dont la presence était nécessaire
Quand lady Emilie arriva, elle trouva son amie fondant en larmes, .sans qu'(Mle en pût deviner d'abord la cause. Srmblable à beaucoup de .ses jeunes compagnes, elle ne trouvait rien de bien effrayant ni de bien extraordinaire dans le mariage, cl de plus elle pensait qu'il y avait encore moins sujet de s'alarmer, quand le futur cpuiix était lord Evandale. Dominée parces sentiments, elle emplnya, pour rappi;ler le courage d'Edith, tous les arguments obligés; elle n'oinil aucune des protestations de sympathie et rie commisération d'usage en panilbs circonstances. Mais quand lady Emilie vit sa future lielles<i;iir insensible à toutes ses consolations... quand elle vit .srs pleurs couler avec abondance et sans interruption... (inand elle sentit que la main qu'elle pres.'^ait, pour donner plus de lorce à ses raison iieipents, demeurait froide aans la sienne, insensible comme celle rl'un cndavre cl ne répondante aucune caresse; le tendre intéièt que \H(\y Emilie b'cffor^ait de peindre fil place ç^u dépit et à un amer
mécontentement. — Miss Bellenden, dit-elle, j'ai quelque peine a. comprendre votre conduite. Il y a plusieurs mois que vous avez promis d'épouser mon frère, et vous différez toujours d'accomplir "otre promesse, comme si vous vouliez vous soustraire à un parti déshonorant, ou du moins fort désagréable. Je crois pouvoir répondre pour mon frère Evandale qu'il ne voudra jamais obtenir la main d'une femme contre sa volonté; et, quoique je sois sa sœur, je puis dire aussi, et avec assurance, qu'il ne peut être dans la nécessité de faire violence à l'inclination d'aucune personne de notre sexe. Vous me pardonnerez, miss Bellenden, mais votre affliction présente est d'un fâcheux augure pour le bonheur futur de mon frère; je dois ajouter qu'il ne mérite pas ces expressions de répugnance et de douleur, et que c'est là une étrange récompense de l'attachement qu'il vous a montré depuis si longtemps et de tant de manières. — Vous avez raison, lady Emilie, répondit Edith en essuyant ses yeux, et en s'elîorçant de reprendre sa tranquillité habituelle : mais le tremblement de sa voix et la pâleur de son visage trahissaient son émotion intérieure. Vous avez raison... lord Evandale ne mérite d'être ainsi traité par personne, encore moins par celle qu'il a honorée de ses atlentions. Et si, tout à l'Iieiire, je me suis laissée entraîner à l'irrésistible et soudaine impétuosité de mes sentiments, ma consolation, lady Emilie, c'est que votre frère en connaît la cause, que je ne lui ai rien caché, et que, malgré cela, il ne craint pas de trouver dans Edith Bellenden une femme indigne de son affection. Mais je n'eu mérite pas moins vos reproches, pour m'êlrcl un moment abandonnée à des regrets inutiles, à des souvenirs affiigcants. C'en est donc fait, mon .sort est d'être unie à lord Evandale ; c'est avec lui queje passerai ma vie. Rien à l'avenir ne pourra l'affliger ou mécontenter les personnes de sa famille Je chasserai de ma mémoire les vaines illusions qui me rappellent des temps qui ne sont plus ..
En parlant ainsi, elleleva doiirement lesyenx, qu'elle avait jusquelà cachés avec sa main, vers la fenêtre de l'appartement, qui était à demi ouverte, et, poussant un grand cri, elle .s'évanouit. Lady Emilie jeta un regard dans In même direction, mais elle ne vit que l'ombre d'un homme qui semblait s'éloigner de la fenêtre. Plus effrayée de l'ét.it (l'Edith que de cette apparition, elle appela du secours à grands cris. Son frère ne tarda p.is d'arriver avec le eliapi;lain et Jenny Deniii.son; mais il fallut employer les moyens les plus énergiques pour rappeler Edith à elle-même : les premières paroles qu'elle prononça étaient entrecoupées et sans suite. — Ne me pressez pas davantage, dit-elle à lord Evandale; cette union est impossible... Li' ciel et la terre... les vivants cl les morts se sont ligués pour y niettn; obstacle... Acceptez tout re que je puis vous accorder. . l'atreclion d'une .sœur. . la plus vive amitié... mais ne me parlez plus de mariage.
L'étonnement de lord Evandale est plus facile à concevoir qu'à décrire. — Emilie, dit-il à .sa sœur, c'est à vous que je dois ce subit changement. Malédiction sur moi de vous avoir appelée auprès d'elle! Vous lui aurez tourné la tête par quelqu'une de vos extravagances. — Sur ma parole, mon frère, vous êtes biim capable de rendre folles toutes les femmes d'Ecosse! P,irce que votre maîtresse parait disposée à s'amuser à vos dépens, vous querelli z votre sœur, aU moment cù elle plaide votre cause. J'idais parvenue à me faire écouter, lorsque toul-à-coiip parut à la fenêtre un homme que .si» sensibilité exallée a pris pour vous ou pour qnelqu'autre : telle est la cause de l'excellente scène tragique qu'elle vient de nous donner. — Quel homme? quelle fenêtre? demanda lord Evandale avec impatience. Miss Bellenden est incapable de feindre; et cepemlaut qui peut avoircaiisé?... —Paix! paix! interrompit Jenny partieulièrcnieiit intéressée à empêcher tonte enquête ultérieure. Pour l'amour du cul! myliud, parlez bas; la jeune dame commence à reprendre eouîiai.ssance.
Eililb ne fut pas plus lot revenue à elle que, d'une voix faible, elle demanda qu'on la laissât seule avec lord Evaiidali'. Tout li' niondi^ se retira, Ji'iiiiy avec son air de siinplieité officieuse, Emilie et II eliaiiilaiii animés par une vive curiosité. Alors Edith pria lord Evandale de s'asseoir sur U: canapé à coté d'elle; et son premier mouviMiieni fut de saisir sa main et de la porter à ses lèvres, malgré l'etoiinemeiit et la resistance du jeune lord ; puis elle se leva brusquement et l(Mliba à .ses genoux. — Pardonnez-moi, mylord, s'éena-t-el|i'. Je siii.> forcée de, vous mani]uer de parole et de rompre un engagement .solennel. Vous avez mon amitié, mon estime la plussinccre, ma reconnaissance la |)liis vive... Vous avez plus encore, vous avez ma parole et ma foi... Mais, oh ' pardonnez-moi, car je ne suis pas coupable... vous n'avez pas mon amour, et je ne puis vous épouser sans manquera mon devoir. — Vous êtes abiiséo par un rêve, ma ehere Edith, répondit lord Evamiale eu proie u U y plus violente inquietude... Vous vous laissez tromper par votreima' ginalion, par les illusions d'un cieiir trop sensible; celui que vous me préférez est depuis longtemps dans un iimiide meilleur où vos iniililes regnts lie peuvent le suivre et où ils ne pourraient d'ailleurs que duninuer sa filicilé. — Vous vous trompez, lord Evandale, répondit Edith d'un toiisolennel. Je ne suis ni soniiiambiile ni folio. Non. . je n'aurais jamais cru ce que j'aj vu si i|ueli|ii'un nie l'avitiJ
LKS VKILLÈES LITTÉUAIRES ILLUSTHÉES.
i vin lé... Mais ciniimeje l'ai vu. lui, j'en dois croire mes yeux. — \ li. lui! qui ilcinc?ilemaiHla lord Evandaledans une grande anxiété. — Henri -Morton ! répliqua Edith; et elle articula ces deux mots comme s'ils eussent elo les derniers qu'elle dût prononcer; puis peu s'en fallut qu'elle ne s'évanouit. — Miss Bellenden, dit Evandalc, vous me traitez comme un enfant ou comme un insensé. Si vous vous repentez de votre eiiçagement envers moi, continua-t-il d'un ton piqué, je ne suis pas nomme à contraindre votre inclination ; mais parlez-moi comme à un homme raisonnable, et laissez là ces plaisanteries.
Il allait sortir; mais à l'égarement des yeux d'Edith, à la pâleur de son visage, il vit bien qu'elle ne pensait en aucune façon à se jouer de lui, et que son imagination, quelle qu'en fût la cause, était trouhlée par une frayeur véritable. Changeant de ton aussitôt, il employa toute son éloquence pour la calmer, et lui faire avouer la cause "de son effroi ! — Je l'ai vu ! répéla-t-elle; j'ai vu Henri .Morton debout à cette fenêtre, plongeant un regard dans l'apiiartement au moment où j'allais renoncer à lui pour toujours. Sa figure était plus triste, plus sombre et plus pale qu'à l'ordinaire; il était enveloppé d'un manteau de cavalier, et un large chapeau retombait sur ses yeux; son visage avait la même exjiression que dans cette matinée" fatale on il fut interrogé par Claverhouse à Tillietudleni. Demandez à votre sœur, demandez à lady Emilie si elle ne l'a pas vu aussi bien que je l'ai vu moi-même... Je sais ce qui l'a fait revenir en ce monde... 11 venait me reprocher, quand mon cœur est uni au sien par un lien indissoluble, de donner ma main à un autre. Mylord, tout est fini entre vous et moi... Il en arrivera ce qu'il pourra : elle ne peut se marier, celle dont les fiançailles troublent le repos des morts. — Grand Dieu! dit lord Evandale en se promenant à grands pas dans la chambre, troublé lui-même par la surprise et le chagrin, cet esprit si noble est à jamais égaré, et cela par un pénible efl'ort pour consentir à ma proposition, bien intentionnée sans doute, mais trop précipitée.
A cet instant la porte s'ouvrit, et Holyday, devenu le principal serviteur de lord Evandale depuis qu'ils avaient quitté le régiment des gardes, à l'époque de la révolution, se précipita dans la chambre : jamais homme saisi d'épouvante n'eut un visage plus pâle et plus défait. — Qu'y a-t-il, Holyday? lui cria son maître, .\-t-on découvert la...? n'eut assez de présence d'esprit pour ne pas achever cette question délicate. — ^'on, monsieur, ce n'est pas cela... ce n'est rien de pareil ; mais j'ai vu un esprit. — Un esprit! idiot incorrigible, s'écria lord Evandale perdant toute patience. Tout le monde s'est-il donné le mol pour me faire perdre la tèlc?... Et quel esprit avez-vons vu, pauvre sot? - L'esprit de Henri .Morton, répliqua Holyday, le capitaine whig du pont de Botliwell; il a passé près de moi comme un feu follet pendant que j'étais dans le jardin. — C'est une fièvre au cerveau occasionnée par la grande chaleur, dit lord Evandale, ou bien il y a là quelque sombre complot. Jenny, accompagnez votre maîtresse dans sa chambre pendant que je tâcherai de découvrir ce mystère
Mais les recherches de "lord Evandale furent vaines. Jenny qui, si elle I'eijt voulu, aurait donné l'explication complète du mystère, avait intérêt à ne pas dissiper l'obscurité qui l'enveloppait; et l'intérêt était le sentiment le plus fort chez elle, depuis que, possédant un mari actif et affectionné, elle avait renonce à la coquetterie. Elle avait profité des premiers moments de confusion pour faire disparaître tout ce qui eijt indiqué qu'un homme avait couché dans la chambre contiguë au parloir, sans oublier même d'elFacer l'empreinte des pas sous la fenêtre par laquelle elle conjecturait que Morton avait été aperçu, jetant un regard sur celle qu'il avait aiiuée si longtemps, et qu'if allait perdre pour toujours. Evidemment il avait passé à côté d'Holyday dans le jardin ; enfin, elle apprit de son fils aîné, qui avait sellé le cheval de l'étranger, qu'il s'était élancé brusquement dans l'écurie, avait jeté à l'enfant une pièce d'or, s'était mis en selle, et était parti avec une effrayante rapidité du côté de la Clyde. Le secret était donc renfermé dans sa propre famille, et Jenny avait résolu qu'il n'en sortirait pas. — A coup sûr, se dit-elle, narcè que ma maîtresse et Tom Holyday ontreconnu M. Morton en plein jour, ce n'est pas une raison pour que, moi, je l'aie reconnu le son', à la chandelle, d'autant mieux qu'il se cachait de Cuddie et de moi-même.
Elle se tint donc résolument sur la négative quand lord Evandale l'interrogea. Pour Holyday, il ne put rien dire, sinon qu'au moment où il entrait au jardin, il avail rencontré l'esprit, marchant d'un pas rapide, et portant sur sa figure les traces de la colère et du déseïjjoir. — Je l'ai fort bien reconnu, ajoula-t-il, ayant été à plusieurs reprises chargé de le garder , et ayant, en cas qu'il vint à s'échapper, dressé son signalement. D'ailleurs, il y a fort peu d'hommes au5;ji 'remarquables que .M. .Morton. Mais pourquoi revient-il dans un^pays où il n'a clé ni pendu ni fusillé? C'est ce que moi, Tom Holyday, je n'ai pas la prétcMilion de comprendre.
Lady Emilie avoua qu'elle avait vu la n|.;ure d'un hoiume à la fenêtre; mais c'était tout ce qu'elle voulait dire. Quant à John Cudyiil, nil novit in causa, car il venait de quitter le jardin au moment même où le fantôme avait apparu; Cuddie était aux champs; le
domestique de lady Emilie attendait dans la cuisine les ordres de sa maîtresse, et, eux exceptés, il n'y avait pas un seul être vivant à un quart de mille à la ronde. Lord Evandale était extrêmement inquiet et al'tligc... Il voyait subitement renversé, sans motif raisonnable ou plausible, au moment même où il allait l'accomplir, un plan qui lui avait paru également propre à consolider l'avenir d'Edith dans certaine prévision assez triste, et à faire son propre bonheur si la Providence voulait le permettre. Le caractère d'Edith lui était trop bien connu pour qu'il put la soupçonner de vouloir cacher un caprice soudain sous ce prétexte d'une apparition surnaturelle. Sans le témoignage d'Holyday, il aurait attribué l'événement à son imagination troublée en ce moment par la lutte qu'elle avait soutenue ; mais Holyday n'avait aucune raison de penser à Henri Morton plutôt qu'à toute autre personne; et quand il était venu rapporter ce qu'il av.ait vu, il ne connaissait pas la vision de miss Bellenden D'un autre côté, il lui paraissait absolument invraisemblable que Ht-nri Morton, qu'on avait fait chercher si longtemps et qu'on supposait avec tant de raison avoir péri dans le naufrage du Vryheid de Rotterdam, fût encore vivant. El dans ce cas mêiue, pourquoi viendrait-il errer secrètement dans un pays où il pouvait, sans aucune crainte, se montrer ouvertement, puisque le gouvernement actuel favorisait le parti pour lequel il avait autrefoiscombattu. Quand Evandale se détermina, non sans répugnance, à communiquer ses doutes au chapelain afin d'avoir son opinion, il n'en put tirer qu'une longue disserlatiou sur la déinonologie. Après avoir cité Delrio, Burthoog et De l'Ancre sur les apparitions, et en outre plusieurs jurisconsultes et légistes sur la nature des preuves, le savant docteur conclut que, tout bien considéré, son opinion définitive était ou qu'il y avait eu une véritable apparition de l'esprit de feu. Henri .Morton, sur la po.s^ibilité de laquelle, comme théologien et comme philosophe, il n'était disposé à dire ni Oui ni Non ; ou que ledit Henri Morton , étant encore in rerwn natiira, était apparu ce matin en personne; ou bien enfin qu'une étrange rfccf/)/!o visûs, ou une ressemblance frappante de visage avait trompé les yeux de miss Bellenden et de Thomas Holyday. Le docteur ne voulut se prononcer pour aucune de ces trois hypothèses; mais il affirmait sur sa vie que l'une des trois causes était la véritable.
Lord Evandale eut bientôt un nouveau sujet d'inquiétude. On vint lui dire que miss Bellenden était dangereusement malade — Je ne partirai point d'ici, s'écria-t-il, avant d'être certain qu'elle est hors de danger. Je ne le puis, ni ne le dois : quelle que soit la cause immédiate de sa maladie, c'est moi qui l'y ai préparée par mes malheureuses instances.
Il resta donc en qualité d'hôte dans la famille. La présence de sa sœur et de lady Marguerite Bellenden, qui, en dépit de son rhumatisme, avait voulu qu'on la transportât à Fairy-Knowe aussitôt qu'elle avait su ia maladie de sa petite-fille, rendait le séjour de lord Evandale aussi naturel que convenable. Ainsi il attendait avec inquiétude qu'Edith put, sans danger pour sa santé, avoir avec lui une dernière explication avant son départ. — Elle n'aura jamais à craindre, disait ce malheureux jeune homme, que j'abuse de son engagement envers moi pour la contraindre à un mariage dont l'idée seule paraît porter le désordre dans son intelligence.
Ce n'est pas seulement par les besoins corporels et les infirmités que les hommes de l'esprit le plus élevé descendent au niveau des autres mortels : il y a des moments d'agitation intellectuelle où l'âme énergique et puissante ne difière plus en rien d'une âme débile, et quand la première paie ainsi tribut à l'humanité, sa souffrance s'aigrit encore par la conviction de transgresser les lois delà religion et de la philoso|)hie, qui devraient être constamment ses guides. Tel était le moment de crise pendant lequel le malheureux .Morton avait quitté Fairy KnoWe. Voir cette Edith, depuis si longtemps et maintenant encore si tendrement chérie, la voir sur le point d'épouser un ancien rival, qui s'était acquis tant de droits sur elle; c'était un coup bien cruel, maisauquel Morton devaitèlre prépare.
En effet, pendant son séjour sur le continent il avait une fois écrit à miss Edith , pour lui dire un éternel adieu, et la conjurer de ne plus penser à lui. Il l'avait priée de ne (loint répondre à sa lettre ; mais pendant longtemps il avait espéré qu'elle ne tiendrait pas compte de sa prière. Cette lettre n'était jamais parvenue à sou adresse, et Morton, ignorant cette circonstance, devait croire qu'il avait été oublié, conformément à sa demande trop désintéressée. Depuis son retour en Ecosse, tout ce qu'il apprit de leurs amis communs dut l'engagera ne plus considérer miss Edith que comme la fiancee de lord Evandale. Quand même il n'eût pas été attaché à ce dernier par les liens de la reconnaissance, la générosité naturelle de .Morton n'en eût pas moins répugné à troubler cette union en faisant revivre des préleiitions que l'absence avait pour ainsi dire frappées de prescription, qui n'avaient jamais été sanctionnées par le consentement des familles, et au succès desquelles s'opposaient mille ob.^lacles. Pourquoi dmic vint-il visiter la demeure que laJy .Mirguerite et sa petite-fille, dans leurs revers, avaient choisie pour retraite? Il céda, nous sommes bien forcés de l'avouer, à l'impulsion d'un désir non raisonné que beaucoup d autres à sa place auraient éprouvé comme lui.
LES PURITAINS
TO
Pendant qu'il traversait le pays natal, il apprit par hasard queles dames de Bellenden, auprès de la demeure desquelles il devait nécessairement passer, étaient absentes; et sachant d'un autre côté que Cuddie et sa femme étaient leurs principaux domestiques, il ne put s'empêcher de s'arrêter chez eux, afin d'apprendre, s'il était possible, quels progrès lord Evandale avait faits dans l'affection de miss Bellenden, qu'il ne pouvait plus nommer son Edith. On a vu quelles furent les suites de cette démarche imprudente. Morton partit de Fairy-Knowe, convaincu qu'Edith l'aimait toujours, mais que le devoir et l'honneur lui faisaient une loi de renoncer à elle pour jamais. Comment exprimer ce qu'il ressentit quand sa conversation avec lord Evandale parvint bien malgré lui à ses oreilles? MilL; fois il fut tenté de se précipiter dans le salon où ils étaient , ou de s'écrier : «Edith, je vis encore! » mais le souvenir de la parole qu'elle avait donnée à son rival, et de la reconnaissance qu'elle lui devait; la pensée qu'il n'avait lui-même échappé à la torture et à la mort que par l'intercession de ce noble jeune homme auprès de Claverhouse : tous ces motifs l'empêchèrent de commettre une imprudence qui aurait plongé ses amis dans de plus grands embarras, sans lui rendre le bonheur à lui-même. Il réprima donc ses instincts égoïstes, après une agonie mentale qui ébranla tout son être. — Non, Edith, jura-t-il en lui-même ; non jamais je ne troublerai ta sécurité. Que la volonté du ciel s'accomplisse; mais je ne pourrai jamais me résoudre à augmenter tes peines en te révélant les miennes. Jélais mort pour tm quand ta promesse fut donnée ; et jamais tu ne sauras que Henri .Morton respire encore.
Au moment où il formait cette résolution, se déliant de ses forces pour l'accomplir, il résolut de suppléer par la fuite à cette fermeté que le son de la voix d'Kdith ébranlait en lui de plus en plus ; il se précipita donc hors du petit cabinet par la fenêtre qui donnait sur le jardin. Mais quelque irrévocable que lui semblât sa détermination, il ne put cependant quitter le lieu où les derniers accents d'une voix si chère retentissaient encore à son oreille , sans jeter, par la fenêtre du salon, un dernier regard sur l'aimable fille. Au moment où il cédait à cette tentation fatale, Edith tenait ses yeux baissés vers la terre ; mais elle les leva tout-à-coup, et ce fut alors qu'elle aperçut Morton. Le cri d'élonnement qu'elle poussa fit comprendre à son fidèle et malheureux amant qu'elle l'avait vu, et aussitôt il s'enfuit comme s'il eût été poursuivi par les furies , passa près d'Holyday sans le reconnaître, sans même le voir, s'élança sur son cheval, et, par une sorte d'instinct plutôt que par réflexion , se jeta dans le premier chemin de traverse, au lieu de prendre la grande route d'Hamilton. Selon toutes les probabilités, ce fut ce qui empêcha lord Evandale de savoir que Morton existait encore; car, à la nouvelle de l'importante victoire remportée par les Highlanders à Killiecrankie, le gouvernement, craignant quelques mouvements parmi les Jacobites des basses terres , avait donné l'ordre qu'on gardât soigneusement tous les passages : on n'avait pas oublie d'établir un poste sur le pont de Bothwell. Mais les sentinelles n'avaient vu passer aucun voyageur allant vers l'ouest; et leurs camarades stationnés dans le village affirmèrent non moins formellement que personne ne l'avait traversé dans l'autre sens. L'apparition de Morton aux yeux d'Edith ci de Tom devint donc plus incompréhensible que jamais pour lord Evandale. 11 se détermina enfin à croire que 1 imagination troublée et exallée d'Edith avait créé un fantôme, et
3ue Tom Holyday, par une coïncidence inexplicable, avait été frappé e la même impression superstitieuse.
Cependant le sentier que Morton suivait avec tout»' la vitesse dont son cheval était capable le conduisit en quelques secondes sur les bords de la Clyde, à un endroit qu'aux traces des pas imprimées sur le sable on reconnaissait pour un abreuvoir. Le coursier, lancé au grand galop, ne s'arrêta pas un instant , et s'élança dans la riviere, où il se trouva bientôt ;i la nage. Jusque-là tous les mouvements de Morton avaient été purement mécaniques; mais il fut rappelé à lui par la .sensation de froid que lui lit éprouver l'eau lorsque son cheval, perdant pied, l'y plongea jusqu'à la ceinture; et il s'occupa des moyens de se s :.uver lui-même en sauvant le noble animal qui le portait. Habile dans tous les exercices du corps , il savait tout aussi bien conduire un cheval dans l'eau que sur le galon : il fit suivre au sien le courant pendant quelques instants, et le dirigea vers un endroit où , le bord n'étant pas escarpé, devait lui permettre de sortir aisément de la rivière. Mais le terrain était glissant, et aux deux premières tentatives qu'il fil pour s'élancer hors de l'eau, peu s'en fallut que le cheval ne s'abattît sur son cavalier. Le sentiment dt, la conservation personnelle ne manque jamais de donner à l'esprit toute .son aclivité, à moins qu'il ne soil paralysé par la Icrreur : aussi Morton, grâce au danger où il se trouvait, rcprit-il le complet usage de ses facultés. Une troisième tentative, sur un endroit de la rive plus judicii-usement choisi, réussit mieux aue les deux pnci'dentes, et il se trouva en sûreté sur la rive gauche ne la Clyde. — Ou dirigerai-je mes pas? .se dit-il alors dans l'atnertuine de son cœur; eh ! qu'iinporlc sur quel point de l'espace s'agite une créature miserable et desespérée ? Je souhailerais, si un pareil souhait n'était un eriuif , que ces eaux profondes eussent enseveli avec moi l'idée de ce oui fui l'idée de ce qui est.
Ce mouvement de désespoir, né du désordre de son cœur, s'était à peine traduit en ces expressions violentes qu'il eut honte de s'y être abandonné. Il se rappela par quelle protection signalée du cié!, sa vie, dont il faisait si peu de cas dans l'excès de sa douleur, avait été sauvée des plus imminents périls, depuis le commencement de sa carrière politique. — Je suis insensé, dit-il, plus qu'insensé de mépriser ainsi une existence que le ciel a conservée maintes fois d'une si merveilleuse manière. Quelque chose me reste encore à faire en ce monde; supporter mes peines en homme, et aider ceu* qui ont besoin de moi. Qu'ai-je vu ? qu'ai-je entendu? En définitive , ce que je devais prévoir. Us.... (le courage lui manqua pouf prononcer, même dans son état d'isolement, les noms de ceux qui occupaient sa pensée ), ils sont entourés d'embarras et de dangers. L'une est dépouillée de sa fortune; l'autre paraît sur le point de s'engager dans une périlleuse entreprise, quoiqu'il ait tellement baisse la voix que je n'ai pu bien comprendre son projet. N'ai-je pas quelque moyen de leur être utile, de veiller à leur sûreté?
Pendant qu'il réQéchissait ainsi, en s'efforçant de détourner son attention de ses propres chagrins, et de la fixer tout entière sur les intérêts d'Edith et de .son futur époux, la lettre de Burley, longtemps oubliée, se représente subitement à sa mémoire, comme un trait de lumière au milieu des ténèbres. — La ruine de la famille Bellenden est sans doute l'ouvrage de cet homme, se dit-il en lui-même. Si elle peut être réparée, ce doit être par son moyen ou à l'aide d'informations obtenues de lui; je le chercherai. Sombre, rusé, fanatique comme il est, plus d'une fois la franchise de mon caractère et la pureté de mes intentions ont exercé de l'influence sur lui. Oui, je le chercherai. Peut-être en tirerai-je d'utiles renseignements fiour rétablir la fortune de ceux que je ne dois plus voir, et qui probablement n'apprendront jamais qu'en ce moment j'oublie mes propres chagrins pour travailler à leur bonheur.
Animé par ces espérances, dont le fondement était pourtant bien fragile, il prit le plus court chemin pour gagner la grande route. Tous les détours de celte vallée lui étaient connus, car il y avait chassé mille fois dans sa jeunesse; aussi n'eut-il d'autre obstacle à surmonter que deux ou trois clôtures, et il se trouva sur le chemin qui conduisait au petit bourg où avait eu lieu la fêle du Perroquet. Il marchait triste et abattu ; mais il n'éprouvait plus le désespoir et la profonde affliction qui l'accablaient naguère; car les résolutions veitueuses et le courageux sacrifice de nos propres intérêts, s'ils né nous procurent pas le bonheur, manquent rarement de nous rendre le calme. Il ne songea plus qu'aux moyens de trouver Burley. Il se dit que la scission qui, au rapport de Cuddie, existait entre Burley et ses frères de la secte presbytérienne, lui serait peut-être favorable; et il résolut, quoi qu'il eu fût, après avoir rencontré robji't de ses recherches, de bien étudier sa position afin d'en tirer parti. Le soleil avait passé le milieu de sa course quand notre voyaçeursc trouva près de .Milnwood, résidence de feu son oncle- Milnwooa s'élevait au milieu de touffes d'arbres, et de bosquets dont chacun rappelait à Morton un souvenir agréable ou pénible. A celle vue. Il ne put se défendre de cette impression mélancolique, et cependant pleine de charmes, qu'un être sensible éprouve lorsqu'aprcs avoir essuyé les vicissitudes et les tempêtes de la vie politique, il se retrouve aux lieux où s'écoulèrent son enfance et sa jeunes.se. Il sentit un vif désir d'entrer dans la ferme. — .Mistress Wilson, se ditil en lui-même, ne me reconnaîtra pas plus que l'honncle couple qui m'a donné l'hospitalité cette nuit ne m'a reconnu. Je pourrai satisfaire ma curiosité, puis continuer mon voyage sans qu'elle se diiutc de mon retour. On m'a dit que tnon oncle lui a légué sot; domaine... n'importe ! j'ai assez de chagrins pour ne pas m'attrister encore à ce sujet. Il a, ce me semble, donné, dans la persotine de cette vieille grondeuse, un singulier successeur à une suite d'aïeux, sinon fort célèbres, au moins fort respectables; mais qu'il en soit comnii; il a voulu, je visiterai une fois encore la vieille demeure de ma famille.
Le manoir de .Milnwood, dans ses plus beaux jours, n'avait jamais eu un aspect bien joyeux: mais il semblait devenu plus sombi^e encore entre les mains de la vieH'e gouvernante. Tout, à l,i vérité, y était parfaitement en ordre: pas une ardoise ne maruiuait sur le toit presque perpendiculaire; pas un carreau ne manquait aux étroites fenêtres ; mais on aurait dit, à l'herbe qui croissait d.ins la cour, que nul pied humain n'avait passé par là depuis bien des années. Les portes ct.ticrit soigneusement feimées, et celle qui donnait cntréi' dans Te vestibule ne paraiss^iit pas avoir été ouverte depuis longtemps , car li's araignées avaient à loisir suspendu Iimiis loues aux potiMux et aux gonds. Morton, après avoir frappé h plusieurs reiinsi's, eiitciidil riiliii ouvrir avec beaucoup de précaution la pi'liti; lucarne à travers laquelle on avait coiilume de reconiiailn; les visiteurs; la figure d'Abson, ornée de quelcpies rides de plus, se présenta enveloppée! dans un mouchoir qui laissait en liberté plusieurs tresses de cheveux gris d'un aspect peu attrayant mais assez pittores(]ue. Elle demanda, d'une voix aif,'ii' plutôt que gr.icleuse, poinquoi l'on frappait ainsi. — Je desire parler un instant à une certaine Alison WiLson qui demeure ici — Elle n'est pas aujourd'hui à la maison, répondit mistress Wilson à qui l'état un peu négligé
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
lie sa coiffure inspirait peut-être le désir de se renier ainsi ellemême. Mais vous n'èles qu'un mai appris de parler d'elle de la sorte. Vous auriez bien pu dire mistress Wilson de Milnwood. Je vous de mande pardon, reprit Morion, souriant en Ini-même de retrouver lavieille Aille aussi piompto qu'autrcrois à se fâcher quand on oubliait leségardsauxquels elle croyait avoir droit. Je vous demande par. Ion, je suis étranger dans ce pays ; j'ai été si longtemps sur le continent, que j'ai presque oublié ma propre langue. — Vous venez des |tays étrangers"? Auriez-vous, par hasard, entendu parler d'un jeune homme de ce pays, nommé Henri Morton'' — J'ai entendu prononcer ce nom en Allemagne, — Alors atteiidez-moi un moment, là ou vous èles Ou plutôt, faites le tour de la maison ; vous trouverez une porte de derrière qui n'ot fermée ou'au loquet, car on ne met les verrons qu'après le soleil couché; vous l'ouvrirez; vous prendrez garde de tomber dans le baquet d'eau qui est auprès, car l'entrée est obscure ; vous tournerez à droite, et, après avoir fait quel- (juespasen avant, vous tournerez de nouveau à droite, en ayant soin de faire atteniion à l'escalier de la cave. Là vous trouverez la porte de la petite cuisine... c'est-à-dire de la seule cuisine qu'il y ait maintenant à Milnwood... J'irai vous y rejoindre, et vous pourrez me communiquer en toute conliance ce aue vous aviez à dire à mistress Wilson.
Malgré les instructions minutieuses d'Ailie, un étranger aurait eu quelque peine à se diriger à travers l'obscur labyrinthe de passages qui conduisaient de la porte de derrière à la petite cuisine; mais Henri les avait trop souvent parcourus pour ne pas éviter le double écueil : d'un côté,Scylla sous la forme d'une cuve à lessive ; et de l'autre Charybde, dont le gouffre obscur s'ouvrait en manière d'escalier de cave. Il ne rencontra d'autre obstacle que les cris et les aboiements furieux d'un petit épagneul, jadis à lui, mais qui, bien
Retraite de Burley.
différent du chien fidèle d'Ulysse, vit son maître revenir de ses longs vovs?PS sans témoigner en aucune façon qu'il le reconnaissait. — I,es chiens comme tout le rosti;! se dit Morton en se voyant si mal accueilli par son ancien-favori. Je suis tellement changé qu'aucune créature vivante que j'ai connue et aimée ne me reconnaîtra!
En se parlant ainsi, il entra dans la cuisine, et, quelques instants après, le bruilde^ t(niits talons d'Ailie et de la oanne à b^cdecorbin qui ^orvaiU I& fQ(8 6 fuiijer et è soutenir ses pas, relenlit dans
l'escalier et annonça d'assez loin l'arrivée de la personne attendue. Morton avait eu le loisir de remarquer combien était modeste le ménage maintenu dans la maison de ses ancêtres. Quoique le charbon ne manquât pas dans le voisinage, le feu avait été disposé pour la plus rigoureuse économie du combustible, et la légère vapeur qui s'échappait de la petite marmite dans laquelle cuisait le dîner de la vieille femme et d'une petite fille de douze ans, sa seule domestique constataitqu'Ailiedans l'opulenee conservait son ancienne frugalité. Sitôt qu'elle parut, cette lèle qui branlait avec un air d'iin(iortance; ces trails où l'irritabilité et la mauvaise humeur, résultat de l'habitude et de l'indulgence d'un vieux maître, se mêlaient à l'expression d'une foncière bonté ; le bonnet, le tablier, la robe bleue à grands ramages : tout lui rappela la vieille Aille. Mais une fontange brodée qu'elle avait mise à la hàle pour recevoir l'étranger, et quelques autres petits ornements, marquaient la difTé-
Balfoiir de Burley combattant l'Esprit.
rence entre mistress Alison, propriétaire actuelle de Milnwood, et la gouvernante de feu sir David. — Que désirez-vous de moi, mon >ieur? dit-elle ; je suis mistress Wilson. Les soins qu'elle venait de donner à «a toilette étaient suffisants pour qu'Aille se crût en droit de se présenter sous son nom, et d'obtenir de l'étranger le respect qui lui était dû. Cette question embarrassa Henri ; il était décidé à ne pas se faire connaître, et cependant il ne lui était pas venu à la pensée de chercher un prétexte pour motiver sa visite. .Mison un peu iiiipaliente et non sans quelque émotion répéta sa demande. — Qi.e désirez-vous de moi? Ne disiez-vous pas que vous avez vu monsieur Henri Morton? - Pardonnez-moi, madame, répondit Henri; c'est du colonel Silas Morton que je parlais.
La vieille femme changea de visage. — C'est donc le père de M. Henri que vous avez connu, le frère du feu laird de Milnwood ? Mais vous ne pouvez l'avoir vu en pays étranger. Il était de retour en Ecosse avant que vous fussiez né. Je croyais que vous m'alliez donner des nouvelles de ce pauvre monsieur Henri. — C'est par mon père que j'ai entendu jiarler du colonel Morton; quant au fils, j'en sais fort peu de chose : le bruit a couru qu'il avait péri en passant en Hollande. — Hélas! la chose n'est que trop vraisemblable, et cette nouvelle a tiré bien des larmes de mes vieilles paupières. Son oncle, le pauvre cher homme, est mort en prononçant son nom. Il venaitde me donner des instructions sur la quantité de pain de vin et de bière qu'il faudrait pour le repas des funérailles, car, mort ou vivant, c'était un hommeprudent, économe et veillant à tout, et puis il me dit : Aille (il m'appelait Aille tout court; nous étion; de si vieilles connaissances!). Aille, prenez soin de la maison et d« ce qu'elle continnt, car le nom de Morton de Milnwood est oublia
çûinmo le dernier refrain d'une vieille nhanson, |l ne proféra plus m^é
LES PURITAINS
parole, si ce n'est qu'un moment avant de rendre l'àme il me dit qu'une chandelle à la baguette était bien assez bonne pour éclairer un agonisant; il ne pouvait souffrir qu'on usât de la chandelle moulée, et, par malheur, il y en avait une qui brûlait sur la table.
Pendant que mistress Wilson faisait cette relation détaillée des derniers moments du vieil avare, Morfou était tout occupé du soin d'échapper à l'inquiète curiosité de son épagneul, qui, revenu de sa première surprise, et rappelant ses anciens souvenirs, après avoir bien flairé et bien examiné, s'était mis à japper et à gambader autour de l'étranger, de manière à trahir son incognito. Morton ne put s'empêcher de s'écrier avec impatience : — A bas, Elphin ! a bas. — Vous savez le nom de notre chien ! dit mistress Alison toute surprise. Vous savez le nom de notre chien ! il n'est pourtant pas commun. Mais la petite bète vous connaît aussi, continua-t-elle d'une voix plus agitée et plus perçante... grand Dieu ! c'est mon cher enfant!
A ces mots, la bonne vieille se jeta au cou de Morton, le serra dans ses bras, le couvrit de baisers, comme s'il eût été son fils, et se mita pleurer de joie. Plus de moyen de dissimuler, quand même Henri s'en serait trouvé le courage; il lui rendit ses embrasseuienls avec la plus vive gratitude et lui répondit : — Oui, ma chère Ailie, je vis encore pour vous remercier de votre fidèle attachement et pour me réjouir de rencontrer dans mon pays natal au moins une amie qui m'y accueille avec affection. — Des amis! .s'ccria la ■vieille gouvernante, vous aurez beaucoup d'auiis... oui, vous en aurez beaucoup ; car vous serez riche, mon enfant... vous serez riche. Plaise au ciel que vous fassiez un bon usage de votre richesse! Mais, Seigneur! continua-t-elle en le pous-ant en arrière de sa main tremblante et ridée, comme pour le placer à une dislance d'où elle pût le considérer plus à l'aise : Que vous èteschangé, mon enfant! Votre figure est pâle, vos yeux se sont creusés, vos joues, autrefois roses et blanches, sont brûlées par le soleil. Oh! ces maudites guerres!... combien elles font de ravages !... Et depuis quand êtes- vous arrivé, mon enfant?... où avezvous été?... qu'avez-vous fait?... pourquoi ne nous avez-vous pas écrit?... comment se fait-il qu'on vous ait cru mort?... pourquoi vous êtes- vous introduit furtivement dans votre propre maison, comme un inconnu, pour causer à la pauvre vieille .\ilie une telle sur|irise?
Et elle riait, pleurait et parlait à la fois. Morton resta quelque temps muet et troublé ; mais enfin il se rendit maître de son émotion et put donner à la bonne vieille les informations que le lecteur trouvera dans le chapitre suivant.