CHAPITRE XXXIX
M'jtress Wilson, pour entendre le récit de Henri, le fit passer au plf.s vite de la petite cuisine dans sa propre chambre, la même «qu'elle occupait étant femme de charge, et elle lui dit: — Il vient ici beaucoup moins de vent que dans la salle du bas, qui est mauvaise pour mes rhumatismes, et j'y suis plus à mon aise que dans l'appartement de mon vieux maître, le pauvre homme! elle me donne des idées tnsles. Quant au giand salon lambrissé de chêne, qui, suivant l'usage invariable de la famille, ne servaitqiie dans les graftdes solennités, on ne l'ouvre que pour lui donner de l'air, le laver et l'épousseter.
Ils s'assirent donc dans la chambre tapissée de la ci-devant femme de charge, au milieu des fruits secs et des confitures de tout genre qu'elle continuait défaire uniquement par habitude, car ni elle ni personne ne louchait jamais à ces provisions. Morton, adaptant .son récit à l'intelligence de son auditoire, conta en peu de mots le naufrage du vaisseau qu'il montait. Tout l'équipage avait été englouti, à l'exception de trois matelots qui avaient mis à temps la chaloupe en mer, et qui s'éloignaient déjà lorsque lui-même s'y élança après eux. Ils gagnèrent Kle.ssingiie, où il eut le bonheur de rencontrer un vieil officier qui avait si;rvi avec son père. Sur son avis, il ne se rendit pas immédiatement à La Haye, mais il envoya seulement .ses lettres de recommandation au siathouder. — Notre prince, disait ce vieux soldat, doit conserver les apparences à l'égard de Jacques, duc d'Vorck, et de son beau-père votre roi Charles; si vous vous présentez à lui comme un Ecossais mécontent, il ne pourra sans se Compromettre vous accorder la moindre faveur. Attendez ses ordres, sans le forcer à s'occuper de vous. De la circonspection ! point d'éclat! Changez de nom pour le moment; évitez la compagnie des Ecos.sais exilés, et, croyez-moi, vous n'aurez pas à vous repentir d'avoir été prudent.
L'ancien ami de Silas Morton raisonnait juste. Longtemps après, le prince d'Orange, traversa.it les Provinces-Unies, s'arrêta dans la Tille où .Morton, bien qu'ennuyé de son inaction et de l'Incognito qu'il lui fallait garder, se résignait cependant à une longue attente. Dans une audience particulirre qu'il lui accorda, le prince alla jus-
au'à lémoignir à .Morton qu'il litait f.irt satisfait do sa penélration, e sa prudence, et de la manicrn libi'raWi dont il envisageait les
|rie(« et lei projau de» [larlU relif^ieux «t polili(iuei.''Ge «urail ay^q
plaisir, ajouta Guillaume, que je vous attacherais à ma personne, mais cela pourrait déplaire à la cour d'Angleterre. Toutefois, je ferai pour vous tout ce que méritent elles nobles sentiments qui vous animent, elles recommandations que vous m'avez envoyées. Voici une lettre de service dansun régiment suisse qui est maintenant en garnison sur une frontière éloignée, où vous ne rencontrerez que peu ou point de vos compatriotes. Soyez toujours le capitaine Melville, et laissez de côté le nom de Morton jusqu'à un moment plus favorable.
Ainsi commença ma fortune, continua Morton, et mes services ont plus d'une fois fixé l'attention de Son Altesse, jusqu'au jour où ce prince est devenu le libérateur et le souverain de l'Angleterre. Ses ordres doivent excuser mon silence auprès du petit nombre d'amis qui me restent en Ecosse. Quant au bruit de ma mort, le naufrage du vaisseau sur lequel je m'étais embarqué l'explique assez; et comme je n'ai jamais eu l'occasion de faire usage ni des lettres de change ni de recommandation dont ces amis m'avaient pourvu, tout devait contribuer à faire croire que j'avais péri. — Mais, cher enfant, demanda mistress Wilson, n'avez-vous donc trouvé au service du prince d'Orange aucun Ecossais de votre connaissance? J'avais toujours pensé que Morton de Milnwood était connu dans tout
ri-:
Le testament.
le pays. — Je suis resté d'abord confiné dans une province éloignée, et au bout de ce temps il eût été bien difficile à des personnes qui n'ont point |ioiir moi le même sentiment que vous Ailie, de reconnaître le petit Morton dans le majnr-général Melville.— Melville ! c'était le nom de votre mère; mais .Murton .sonne bien mieux à mes oreilles. En reprenant vos domaines, il faudra reprendre aussi le vieux nom de la famille. — Je ne veux faire ni l'un ni l'autre de sitôt. Ailie ; car j'ai des raisons pour cacher en ce moment à toute autre personne qu'avons que je suis encore vivant. Quant aux domaines de Milnwood, ils sont en aussi bonnes mains... — En aussi bonnes mains, mon enfant! J'espère que vous ne voulez pas parler des miennes. C'est un fardeau pour moi que les rentes et les terres. Je SUIS tro|i vieille jiour prendre un aide, bien que Wylie Maclriket, l'écrivain, ait fait l'empressé autour de moi et me [larle fort civilement, mais j'ai fiiit la sourde oreille à tous ses beaux discours : on ne m'en conte plus aujourd'hui; à d'autres! El puis, j'ai toujours pensé (]iie je vous reverrais, que j'aurais encore chez vous mon plat de salé rt ma soupe nu lait, enfin que je dirigerais la maison comme du ii-mps de votre pauvre oncle; et puis quel plaisir pour moi de vous
YQir h\t9 bon utai[9 de votre argent.., vou» ave^sAut doute apprji
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
ci'la en Hi>llande, rar on est économe dans ce pays-là, à ce que j'ai ontentlii dire... Pourtant il fundra tenir meilleure maison que le pauvre défunt ; et, par l'xeiiiple, je vous conseillerai de manger de la viande de lioncherie trois fois par semaine... cela chasse les vents de l'estoniac. — Nous parlerons de cela un autre jour, dit .Morton étonné d'une munificence si contraire au caracti're d'Ailie, non moins que du singulier contraste qu'ofl'raient son désintéressement et sa manie d'épargner. Vous saurer, , ajonta-t-il, que je suis venu passer quelques jours seulement dans ce pays pour une alTairc importante dont m'a chargé le gouvernement : ainsi donc , Aille , pas an mot île ma visite. Pins tard je vous ferai connaître mes motifs et mes projets. — Ne craignez rien , mon enfant, je sais garder un secret tout comme mes voisins; et le vieux .Milnwood le savait bien, car il m'a dit où il cachait son argent, et c'est ce que chacun garde pour soi autant que possible. Mais venez avec moi, mon enfant, que je vous montre comme le salon boisé en chêne est bien tenu ! c'est tout comme si on vous eût attendu d'un jour à l'autre. . Personne, excepté moi, n'y mettait la main , c'était pour moi une espèce d'amusement; et cependant bien des fois je me suis dit, les larmes aux yeux : Qu'ai-jc besoin de nettoyer encore les chenets, les tapis, les coussins et les chandeliers de cuivre massif? celui qui devrait posséder tout cela ne reviendra jamais.
Tout en parlant ainsi, elle l'entraîna vers ce sanctum sanctorum, dont l'entretien faisait son occupation journalière, dont la propreté et le bon ordre étaient l'orgueil de son cœur. Morton, en la suivant dans la salle, fut grondé pour ne pas s'être essuyé les pieds, car Ailie n'avait pas perdu sou habitude d'autorité. 11 ne put s'empêcher, en entrant, de se rappeler la crainte et le respect qu'il éprouvait quand, tout jeune encore, mais seulement dans les grandes occasions, on lui pcrnieltail de venir dans cet appartement^ qu'il supposait alors n'avoir son égal que dans les palais des princes. On croira aisément que les chaises en tapisserie, avec leurs pieds très bas et leurs dossiers très élevés, firent beaucoup moins d'im|U'ession sur son esprit; que les grands chenets de cuivre lui parurent moins brillants; que la tapisserie de haute lice ne lui sembla plus un chef-d'œuvre, et qu'enfin il trouva le salon noir et triste. Cependant deux objets qu'il y revit, les portraits de deux frcrcs, aussi diflérents que ceux dont parle Hamlet, excilèieiit dans son esprit une foule d'émotions diverses. L'un, en pied, représentait son père, armé de toutes pièces; ses traits indiquaient un caractère mâle et résolu : l'autre était celui de son oncle, en habit de velours brodé, et paraissant comme honteux de son élégance, quoiqu'il n'en fût redevable qu'à la libéralité du peintre. — i;'est une idée bizarre, dit .Alison, que d'avoir été mettre à ce pauvre cher homme un riche accoutrement comme il n'en a jamais porté de sa vie, au lieu de sa camisole de bure grise et de sa ceinture à courte frange.
Morton fut intérieurement de. son avis; car un costume élégant convenait aussi peu à la tournure gauche du défunt, qu'un air de franchise et de générosité eût été mal assorti avec ses traits dénués de noblesse et de grâce 11 se débarrassa un moment d'Ailie pouraller revoir ses promenades favorites dans le bois voisin, tandis que la femme de charge fit une addition au diner qu'elle prép.arait : incident peu remarquable, s'il n'eiil coiité la vie à une poule qui, sans un événement d'aussi grande importante que le retour de Henri Morton, aurait chanté jusqu'à la vieillesse la plus reculée. Le repas fut assaisonné des souvenirs du vieux temps et des projets qu'Aille avait déjà formés pour l'avenir : selon ses plans, son jeune maître prenait toutes les bonnes habitudes de son vieil oncle, tandis qu'elle remplissait, toujours avec le même zèle et la même adresse, ses foiicti'ins de femme de charge. Morton laissa la bonne vieille s'abandonner à son imagination, et remit à un autre moment pour lui annoncer sa résolution de retourner sur le continent et d'y terminer ses jours. Son premier soin fut de quitter l'uniforme, pensant qu'il lui serait plus difficile, sous ce costume, de parvenir jusqu'à Burley ; ill'échangea contre un pourpoint et un manteau gris qu'il portait d'ordinaire à Milnwood, et que mistress Wilson tira d'un coffre en noyer où elle avait eu soin de les serrer, sans oublier toutefois de les mettre à l'air et de les brosser de temps en tcnifis. Horion garda son épée et ses pistolets, précaution sans laquelle on se mettait rarement en route dans ces temps de trouble. Quand il reparut sous son nouveau costume devant mistress Wilson, elle s'écria dans son ravissement qu'il lui allait encore fort bien, et que, sans avoir engraissé, il avait l'air plus màlo qu'à son départ de Milnwood. Puis elle s'étendit sur l'avantage de garder les vieux habits pour en faire des neufs; elle était fort avancée dans l'histoire d'un manteau de velours appartenant au dernier Milnwood, lequel manteau était d'abonl devenu un pourpoint, puis une paire de culottes, paraissant à chaque fois aussi bon que si c'eût été du neuf, quand Morton l'interrompit dans le récit de ces métamorphoses, pour lui faire ses adieux.
Ce fut pnurmistrcvss Wilson un coup affreux. — Etoùallez-vous !... et qu'a\ez-vous à faire?... et pourquoi ne pas vous tenir tranquillement dans votre propre maison, après en avoir été absent pendant tant d'années? — Je voudrais ne point vous quitter. Aille, mais j'y suis forcé. C'est pour cette raison que <e voulais ae [las me faire re-
connaître devons: je me doutais bien que vous ne me laisserieï pas aller si facilement. —Mais, encore une fois, où allez-vous? cela ne .s'est jamais vu ! arriver, et repartir à l'instant avec la rapidité de l'éclair! — 11 faut que j'aille à l'auberge de Niel Blaue, le
joueur de cornemuse ; il me donnera un lit, je pense? — L'n lit?
oui certainement, et il saura aussi vous en demander le prix. 11 faut, mon enfant, quevousayez perdu votre bon sensen pays étranger, pour aller ainsi payer un souper et un lit, quand vous pouvez avoir l'un et l'autre pour rien, et recevoir encore des remertiments pour avoir accepté. — Je vous assure. Allie, que c'est une afîaire très importante, dans laquelle j'ai beaucoup à gagner, ou beaucoup à perdre. — Je ne vois pas trop bien cela, si vous commencez par dépenser peut-être deux shillings d'Ecosse pour votre souper. Mais les jeunes gens n'ont pas de prévoyance; ils ne songent qu'à dépenser leur argent. Mon pauvre vieux maître en agissait bien mieux: avec lui, l'argent une fois entré ne sortait jamais. Persistant dans sa première résolution, Morton prit congé d'Ailie après lui avoir fait promettre solennellement qu'elle ne parlerait pas de son retour avant de l'avoir revu, ou du moins d'avoir reçu de ses nouvelles. Après quoi il monta à cheval cl se dirigea vers la petite ville voisine. — Certes je ne suis point prodigue, pensait-il en s'éloignant au petit trot; mais s'il fallait qu'Aille et moi nous fissions ménage ensemble, comme elle le désire, je crois que mes profusions auraient bientôt fendu le cœur à la bonne ménagère.
Morton voyagea sans aventure d'aucune espèce et descendit â La modeste auberge de Niel. Il avait plus d'une fois pensé en route que si l'habit qu'il venait de reprendre pouvait le servir dans l'accomplissement de ses projets, illui rendrailpeut-êlrerincognitoplusdifficile àgarder. Mais quelques années en campagnes et en voyages l'avaient beaucou|) changé, et il espérait que dans l'homme fait, annonçant un esprit ferme et réfléchi, personne ne reconnaîtrait le jeune homme inculte et timide qui avait remporté le prix du perroquet. Seulement, quelqu'un des whigs qu'il avait menés au combat pourrait se rappeler le capitaine des tirailleurs de Milnwood; mais contre un pareil risque, si risque il y avait, aucune précaution ne serait efficace. L'auberge était fréquentée comme à l'époque de .son antique célébrité. Le ventre plus rebondi de Niel, ses manières moins civiles que parle passé, montraient que sa fortune avait suivi l'accroissement de son embonpoint; car, en Ecosse, la complaisance d'un aubergiste pour ses hôtes est en raison inverse de sa prospérité. Sa fille avait acquis l'air d'une demoiselle de comptoir avisée, ne s'inquiétant ni d'amour, ni de guerre, ni d'aucune chose au monde, et se renfermant dans ses utiles fonctions. Tous deux ne donnèrent à Morton que le degré d'attention que pouvait mériter un étranger voyageant sans suite, à une époque où une suite nombreuse était une marque nécessaire de distinction. Il se renferma donc dans le rôle modeste que son extérieur annonçait, se rendit à l'écurie, vit panser son cheval, puis rentra dans la maison, et s'assit dans la salle commune; car demander une chambre particulière, c'eût été donner à penser qu'il désirait n'être vu de personne. C'était là que, quelques années auparavant, il avait célébré son triomphe au tir du perroquet, triomphe éphémère qui avait eu de si sérieuses conséquences. Il se trouvait lui-même, comme on le peut croire, bien changé depuis celte fête; et cependant les groupes qu'il apercevait dans la salle ne lui semblaient pas différents de ceux qu'il y avait vus autrefois. Deux ou trois bourgeois buvaient à petites gorgées leur mesure d'eau-devie; quelques dragons se régalaient d'un pot d'ale trouble, maudissant la paix qui ne leur permettait pas de faire meillenre chère. Leur cornette, il est vrai, ne jouait pas au trictrac avec le curé en soutane, mais il buvait une petite mesure de liqueur d\te aqua mirabilis avec le ministre presbytérieîi en manteau gris. Même scène, mêmes rôles, autres acteurs.— Los générations s'élèvent et tombent tour à tour, pensa Morton, mais on trouvera toujours assez de gens pour remplir les places que le sort rend vacantes; les hommes se succèdent dans les occupations et les amusements de la vie, comme les feuilles sur un même arbre, avec leurs différenées individuelles et une ressemblance générale.
Au bout de quelques minutes, Morton, qui connaissait par expérience le meilleur moyen de fixer l'attention de son hôte, demanda une pinte de claret, et lorsque Niel arriva en souriant avec la mesure d'étaiu remplie d'une liqueur qui moussait encore, car elle sortait du poinçon (ou ne mettait pas alors le vin en bouteilles), il le pria de s'asseoir et de boire avec lui. Cette invitation fut reçue avec grand plaisir; car Niel Blaiie, bien qu'il ne s'attendit pas positivement à une telle offre de la part d'un hôte qui n'arrivait pas en meilleur équipage, était toujours disposé à l'accepter sans cérémonies. 11 prit idace en face de Morton, dans un coin près de la cheminée; et tout en buvant plus de la moitié du vin qu'il avait servi, car son partner ne le ménageait pas, il se mit, comme pour remplir une autre partie de se.s fonctions ordinaires, à raconter les nouvelles du pays, les nai.5sances, les morts, les mariages, les mutations de propriétés, la ruine des anciennes familles et l'élévation des nouvelles. Quant à la politique, source inépuisable de conversation à cette époque, elle lui était tout-à-làit étrangère, et ce ne fut que pour répondfje à uoe question de Morton qu'il dit avec
LES PURITAINS
un air d'indifférence : — Ma foi, oui' nous avons toujours des soldats ici, plus ou moins; il y a en ce moment à Glasgow une troupe de cavalerie allemande dont le commandant s'appelle Wittybody, ou quelque nom semblable ; et c'est bien le vieux Flollandais le plus grave et le plus sérieux que j'aie jamais vu. — Willenbokl, peut-être? dit Morton : un vieillard à cheveux gris, portant de courtes moustaches noires, parlant peu?... — Et fumant toujours, ajouta Niel Blane Je vois que Votre Honneur le connaît. Ce peut être un excellent homme, pour un soldat et un Hollandais; mais fiit-il dix fois général, et dix fois Wittybody, il n'entend rien à la cornemuse. Croiriez-vous qu'un jour il m'a fait interrompre au milieu du plus beau morceau qu'on ait jamais joué sur cet instrument? — .Mais ces gaillards-là, dit Morton en montrant les soldats qui étaient dans la salle, ne sont-ils pas de son régiment ? — Eux ? non, non ; ce sont des dragons écossais, de vieilles chenilles du pays : ils ont servi sous Claverliouse, et ils marcheraient encore avec lui s'd remettait !'épée à la main. — Mais on dit qu'il a été tué? — En effet, Votre Honneur a raison, le bruit en court; mais, pour dire humblement mon avis, le diable n'est pas facile à tuer, et je voudrais que tout le monde fût sur ses gardes. S'il se montre, ce sera en tombant sur nous du haut des montagnes, ce qu'il fera aussi facilement que je bois ce verre de vin, et au premier signal tous ces coquins de dragons l'auront rejoint. Au fait, ils sont aujourd'hui les soldats de Guillaume comme ils étaient hier ceux de Jacques... et la raison en est toute simple... ils se battent pour être payés; sans cela, pour qui se battraient-ils? ils n'ont ni terres, ni maisons, je pense- Au surplus, il y a toujours à gagner à un changement ou à une révolution, comme on dit... on peut maintenant jaser devant ces me.ssieurssans craindre d'aller en prison ou d'avoir la tète séparée du cou aussi lestement que j'enlève le bouchon d'une bouteille.
Il y eut ici un moment de silence, et Morton , sentant qu'il avait fait quelques progrès dans la confiance de son hôte, lui demanda de l'air d'un homme qui attache quelque importance il la réponse, s'il connaissait dans le voisinage une femme nommée Elisabeth Maclurc. — Si je connais Bessie Maclure? répéta l'aubergiste ; et comment neconnailrais-jo pas lasœur du premier mari de madéfunte...
qu'elle repose en paix! Bessie Maclure est une brave fenmie;
mais elle a eu bien des malheurs ; elle a perdu deux fils, deux beaux garçons vraiment, dans le temps de la persécution, comme ou dit à pré.sent;ellea supporté ce chagrin avec force et courage, ne blâmant personne, n'accuï^ant per.soniie. S'il y a une honnête hinnie au monde, c'est bien Bessie Maclure. Perdre ses deux fils , comme je vous le disais, avoir des dragous à loger pendant plus d'un mois.. car whig ou tory, un aubergiste a toujours de ces coquins à héberger... perdre, comme je disais... — Elle tient donc une auberge? — Un cabaret dans un pauvre endroit, répondit Blane en jetant un regard autour de lui avec un air de contentement; un misérable cabaret où elle vend de la petite bière aux gens qui n'ont pas peur de se crotter en voyageant; du reste, rien qui puisse attirer le chaland.
— Pourricï-vous m'y faire conduire?— Votre Honneur ne veutdonc point passer la nuit ici?... Vous ne serez pas trof) bien chez Bessie, dit Niel : l'intérêt qu'il portait à la parente de feu sa femme n'allant pas jusqu'à lui envoyer ses pratiques. — J'ai donné rendez-vous chez elle à un ami, et je ne me suis arrêté ici que pourboire un coup en me reposant et demander le chemin. — Votre Honneur ferait bien mieux, répliqua l'aubergiste avec la per.'!é\érance ordinaire aux gens de sa prolè.ssion, d'envoyer dire à cet ami de venir vous trouver ici.
— Mon hôte, répondit Morton avec quelqu'imiiatielice, je vous dis que cela ne fait pas mon atfaire; il faut que j'aille chez cette femme, et je vous prie de me trouver un guide. — Ah ! certaineinenl, monsieur, comme il vous plaira, dit Niel Blane un peu déconcerte; mais vous pouvez bien vous passer do guide ; suivez la riviere pendant deux millesenviron, comme si vous alliez à Milnwood, puis prenez la premiere mauvaise route qui conduit vers les montagnes {vous la reconnaîtrez à un vieux tronc de frèiie couche près d'un rucher, à l'endroit où les chemins .se joignent); et, eu allant toujours droit (levant vous, vous arriverez au cabaret de la veuve Maclure; car du di.ible si vous voyez une autre maison, dans un espace de dix milles d'Ecosse, qui en valent au moins vingt d'Angleterre. Je suis lâché que Votre Honneur ne veuille pas coucher cette nuit chez moi; mais la belli— 'eur de feu mon épouse est une digne femme, et le bien qu'on fait à un aiiii n'est pas perdu.
Mol Ion paya son écol et partit. On était CD été ; à la fin du jour, il se trouva près du vieux tronc de frêne , et il entra dans le sentier des montagnes. — C'est ici, piuisa-l-il, qu'ont commence mes infortunes; c'est ici que Burley allait me quitter, la premiere fois que je le vis, quand une vieille fetnmc, qui elait assise derrière ce même frêne, vint l'avertir que tous les passages étaient gardés par des soldats, il est bien étrange .^iie, pour avoir rempli envers cet lionimu un simple devoir d'Iiiimanitc, ma deslinee se soit trouvée invarialileniint eiichainee a la siiiini'! l'Iaisc au cic'l que je retrouve le calme et la tranquillité à l'endroit ou je lésai perdii>!
Tout en faisant ces rcllrxioiis, tantôt à huile voix, tantôt en luimême, il s'engageait rapidement il.iiis le sentier. La nuit n'était point encore très obscure lorsqu'il entra dans une étroite vallée,
jadis couverte de bois, mais qui n'était plus alors qu'une ravine dépouillée d'arbres ; ceux qui restaient encore, situes sur le bord des précipices, ou poussant dans les fentes des rochers, semblaient s'y être mis pour délier l'approche des hommes et des animaux, cumnie les habitants d'un pays conquis vont chercher un asile sur le haut de leurs stériles montagnes. Quoique dégradés et presque morts, ces arbres attestaient encore l'antique beauté du paysage; mais un ruisseau qui serpentait parmi leurs vieux troncs avec toute sa fraîcheur et sa rapidité, répandait sur ce désert la vie qu'un filet d'eau tombé des montagnes peut donner lui seul au site le plus désolé et le plus sauvage. Un pareil spectacle a tant de charmes pour les habitantsde ces contrées, qu'ils le regrettent encore, même quand ils peuvent contempler un fleuve majestueux qui s'avance lentement à travers une campagne fertile ou parmi les riches jardins d'un palais. Le sentier suivait le cours de ce ruiî-seau, qui tantôt était visible et tantôt ne se faisait plus distinguer que par son bruyant murmure sur les cailloux ou dans les fentes des rochers qui çà et là formaient obstacle à son passage. — Toi quimurnaires sans cesse, dit .Morton dans l'enthousiasme de sa rêverie, pourquoi t'irriter ainsi contre les rochers qui pour un moment interrompent ton cours? la mer te recevra, comme le mortel qui a fini son court et |iénible voyage à Iravers la vallée des temps est reçu dans rèteriiilc. Ta faible colère est aux grandes et affreuses tempêtes d'un océan sans bornes, ce que sont nos soins, nos espérances, nos craintes, nos joies et nos chagrins, lorsqu'on les compare aux idées qui doivent nous occuper pendant la suite' solennelle et non interrompue des siècles.
Touten moralisant ainsi, notre voyageur s'avançait dans la vallée, qui bientôt s'élargit devant lui ; et il vit le ruisseau, moins encaissé, couler entre deux rives couvertes d'un épais gazon, sur l'une dosquelles on apercevait un petit champ de blé et une chaumière dcuit les murs n'avaient pas plus de cinq pieds de haut. Le chaume qui la couvrait, vert de joubarbe et de différentes herbes, nées du temps et de l'humidité, se resseiilait en plusieurs endroits de l'usurpation de deux vaches que cette apparence de verdure avait détournées d'un pâturage plus légitime. Une iu.^criplioii mal orthographiée etplus mal écrite annonçait au voyageur qu'il trouverait là « bon logi ha piet et ha cheval ; » invitation qui n'était jias à dédaigner, maigre la chélive apparence du cabaret, quand on avait, comme .Morton, parcouru la mauvaise route qui y conduisait, ut quand on jetait les yeux sur les hautes et stériles montagnes qui s'élevaient dans leur tristesse majestueuse au-delà de cet humble asile. — Ce n'est que dans un pareil indrolt, pensa Morton, que Burley a pu trouver une digne confidente.
En a[ipioeliant, il vit la luaitresse de la maison assise à la porte; un grand buisson de sureau l'avait jusqu'alors dérobée à ses regards.
— Bonsoir, la mère, lui dit-il; ne viuis nomuiez-voiis pas mistie-s Maclure? — Elisabeth Maclure, uioiisieur; une pauvre veuve —
— l'ouvez-vous recevoir un étranger pour une nuit? — Oui, monsieur, s'il veut bien se contenter du pain de la veuve. — J'ai elé soldat, ma bonne femme, et je ne suis pas difficile. — Soldat! s'écria la vieille ; Dieu vous donne un autre métier ! — C'est une profession honorable, ce me semble : j'espère que vous ne m'en croirez pas moins honnête pour l'avoir exercée. — Je ne juge personne, monsieur; et le son de votre voix annonce un honnête homme. Mais des soldats ont fait tant de mal à ce pauvre pays, que la >alisl'action de ne jiliis eu voir me console de la perte de mes pauvres yeux.
En effet, elle était aveugle, et c'est à ces mots seulement (|uc Morton s'en aperçut. — Ne vais-je pas vous inciuiimoder, ma bonne femme? lui dit-il avec compassion, votre infirmité doit bien vous gêner pour exercer votre état. — Non, monsieur, répondit la vieille; je vais partout dans la maison avec autaiii de facililé que si j'avais mes yeux, et d'ailleurs j'ai une jeune fille pour maider. Les dragmis [lanseront votre cheval pour une bagatelle quand ils seront revenus de leur patrouille : ils sont à present moins rudes qu'aulrefois.
D'après cette assurance, .Morton mit pied à terre. — l'eggy, ma chère enfant, continua l'hôtesse en s'adressant à une jeune fille de douze ans qui venait d'arriver, menez le cheval de monsieur à l'ecui ie ; ôtez-lui sa selle et sa bride, et jetez une; butte; de foin devant lui, en attendant le retour de's drageiiis. Entrez, monsieur; toute clie;iive qu'elle est, ma maison n'en est pas moins propre.
Miutun la suivit dans la chaumière.
CHAriTUE XL.
A peine entré, Morton reconnut que son hôtesse avait dit vrai. L'iiilerienr de la maison ne reissemldait nullenuiil à ce qu'aiiiiunçait le dehors; elle était propre et même coniniude', surle^iit l'appartemeiit réservé dans lequel la veuve le ciuieluisit, et où il devait soupir et eeuicîier. On lui .servit ce qu'il y avait de meilleur elans celle liiimble auberge, et (|uoiqu'il fût peu disiiu»e à y faire liunneur, il se mit poiirlanl à table, afin de causer plus l«m{temps avec la maîtresse du logis. Bien qu'aveugle, elle semblait veiller à tout, et elle trouvait comme par iusliuct ce dont elle avait besoin.—
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
N'avez-vous que cette jolie petite fille pour vous aider à servir vos hôtes? fut naturelleiuent la première question que lui adressa Morton.— Oui, monsieur. Je vis seule comme la veuve de Zarephta; et je reçois Irop peu de monde pour payer des domestiques. J'avais jadis deux beaux sari^ous qui faisaient tout l'ouvrage. Mais Dieu donne el Dieu reprend : que son nom soit béni! Même après avoir perdu mes fils, j'ai été moins pauvre des biens du nioiuie qu'à présent; mais c'était avant la révolution. — Vraiment? Vous ètfs pourtant presbytérienne, ma bonne mère? — Oui, monsieur; et bénie .soit la lumière qui m'a montré le droit chemin ! — Alors la révolution n'aurait dû vous faire que du bien. — Si elle a rendu ce pays plus heureux, si elle assure la liberté de conscience, peu importe le mal qu'elle a fait à une pauvre aveugle, à un ver de terre tel que moi. — .Mais encore, je ne vois pas comment vous avez pu en .souffrir. — C'est une longue histoire, monsieur. Une nuit, six semaines environ avant la bataille de Bothwell-Bridge, un jeune gentilhomme s'arrèla dans cette misérable chaumière : il était blessé et couvert de sang, pâle et épuisé de fatigue; et son cheval était si las qu'il ne pouvait mettre un pied devant l'autre Ses ennemis le suivaient de près, et lui-même était un de nos ennemis. Que pouvais-je faire, monsieur? Vous qui êtes .soldat, vous allez dire que je suis pauvre d'esprit! hé bien, je l'ai nourri, soigné, caché jusqu'à ce qu'il put repartir sans danger. — Qui donc oserait blâmer votre conduite? — Pourtant quelques-uns de notre parti m'en ont voulu. Ils disaient que j'aurais dû agir comme Jaèl envers Sisara. Mais, répondis-je. Dieu ne m'a pas ordonné de faire couler le sang; comme femme et comme chrétienne, je devais l'empêcher de couler. Alors ils m'accu- .sèrer.t de ne pas aimer mes enfants, puisque j'avais secouru un des soldats du régiment qui avait assassiné mes deux fils. — Assassiné vos deux fils! — Oui, monsieur, quoique vous puissiez donner à leur mort un autre nom. L'un a péri l'épée à la main en combattant pour la cause du Covenant national ; l'autre... Ah! quand ils l'ont fusillé devant moi, mes pauvres yeux se sont remplis de larmes, et il me semble que ma vue s'est toujours de plus en plus aflaiblie depuis ce triste jour: mes douleurs, mes angoisses, mes pleurs que je ne pouvais sécher ne m'ont certes point guérie. Mais, hélas ! en livrant le jeune lord Evandale à ses ennemis, aurais-je rendu la vie à mon NInian et à mon Johny. — Lord Evandale! dit Morton avec surprise. Est-ce à lord Evandale que vous avez sauvé la vie? — A lui-même ; et il en a été reconnaissant ; il m'a donné une vache et un veau, de l'orge, de la farine et de l'argent ; tant qu'il a eu de l'autorité, personne n'a osé m'insulter. Mais nous demeurons sur les domaines de Tillietudlem : lady Marguerite Bellenden et le laird actuel, Basile Olifant, se sont longtemps disputé devant la loi !a possession du château ; et lord Evandale soutenait la vieille lady par amour pour la jeune miss Edith, une des meilleures et des plus j.jlies filles d'Ecosse, à ce qu'on dit dans le pays. Mais lady Bellenden fut expulsée, et Basile eut le château et les terres; puis vint la révolution. Alors le laird changea encore d'opinion : car, disait-il, il avait été jadis wigh au fond du cœur, et ne s'était fait papiste que pour être à la mode. 11 fut donc en faveur, et lord Evandale perdit toute influence, car il était trop fier et trop courageux pour tourner à tous les vents, quoique beaucoup de nos gens sachent comme moi, qu'avec ses principes, il était encore assez bon pour nous protéger, el valait bien mieux que ce Basile Olifant. Mais lord Evandale était en défaveur et presque sans crédit auprès du gouvernement. Alors Basile, qui est un homme vindicatif, s'est mis à le tourmenter de toutes les manières, et surtout en opprimant et en dépouillant la pauvre vieille femme aveugle, Bessie Maclure, parce qu'elle avait sauvé la vie à lord Evandale, et que ce lord voulait du bien à cette femme. Mais il s'est trompé, si c'était son but, car il se passera du temps avant que lord Evandale apprenne que j'ai vendu ma vache pour payer ma redevance ou d'autres dettes, que j'ai eu des dragons à loger quand le pays est tranquille, ou toute autre chose qui pourrait lui faire de la peine. Je saurai me résignera mon sort, et la perle de mes biens est le moindre de mes chagrins.
Touché d'une patience si courageuse, qu'inspirait à cette femme un noble sentiment de reconnaissance, Morton ne put s'empêcher de maudire l'infâme qui avait exercé une si lâche vengeance. — Ne le maudissez pas, monsieur! lui dit la veuve. J'ai entendu dire par un honnête prédicateur qu'une malédiction était comme une pierre qu'on jette vers le ciel et qui peut retomber sur la tète de qui l'a lancée. Mais si vous connaissez lord Evandale, dites-lui de se tenir sur ses gardes, car j'entends les soldats qui logent ici parler d'étranges choses, et on prononce souvent sou nom. Leur cluf s'est rendu deux fois à Tillietudlem ; il est comme le favori du laird, bien qu'on l'ait connu autrefois un des plus cruels persécuteurs qui aient désolé ce pays... (j'en excepte le sergent Bothwell..) Cet homme s'appelle Inglis. — Je prends le plus vif intérêt à la sûreté de lord Evandale, et je trouverai certainemenl un moyen de l'avertir de ces Coupables menées. Mais en retour, ma bonne femme, il faut répondre à une autre question: connaissez-vous Quentin Mackell d'irongray? — Qui? s'écria l'aveugle d'un ton de surprise et d'elVroi. — Quentin Maikell d'irongray, répéta Morton. Ce nom a-t-il quelque chose
tt'eftVByanlî — tNoo, non, ré|)on4it l'aveugle en hésilaDli mais
l'entendre prononcer par un étranger, par un soldat!.... Dieu nous soit en aide! Quel nouveau malheur nous menace? — Celui dont je vous parle n'a rien à craindre de moi, si, cimime je le suppose, ce Quentin Mackell est le même que John Bal.. — Ne prononcez pas ce nom ! dit la vieille en posant un doigt sur ses lèvres. Je vois que vous avez son secret, et je ne vous cacherai rien. Mais, pour l'amour de Dieu, parlez bas. Au nom du ciel, dites-moi que vous ne lui voulez pas de mal !... Vous êtes soldat, m'avez-vous dit? — Oui, et je le répète; mais il n'a rien à redouter de m.i part Je commandais une division des réformistes à Bothwell-Bridge. — En vérité! Mais, en elfet, il y a dans votre voix quelque chose qui m'inspire de la confiance: vous parlez avec aisance et abandon, comme un homme juste et droit. — Et j'ose affirmer que je h', suis. — Mais, soit dit .sans vous offenser, monsieur, dans ces malheureux temps la main du frère est levée contre le frère ; et l'homme dont vous parlez a tout autant à craindre du gouvernement actuel que de ses anciens persécuteurs. — Vraiment'? je l'ignorais. Il faut dire aussi que j'arrive des pays étrangers. — Je vais tout vous dire, poursuivi; la vieille aveugle en prenant une attitude qui montrait à quel point, chez elle, l'ouïe pouvait suppléer à la vue : au lieu de jeter un regard autour d'elle, se tenant immobile, elle tourna lentement la tète pour s'assurer que le moindre son ne révélait pas un voisinage dangereux; puis elle reprit: — Vous savez combien il a travaillé pour le Covenant, aujourd'hui délaissé, violé, trahi par l'endurcissement et par l'égoïsme de cette ignoble engeance. Puis, quand il passa en Hollande, au lieu de l'appui et des remercimenls des compagnons de sa noble infortune, au lieu des secours et de l'amitié des gens pieux, qu'il était en droit d'espérer, le prince d'Orange lui refusa sa faveur ; les ministres lui refusèrent la sainte communion : tout cela était bien dur à supporter pour celui qui avait tant souffert el tant fait. . trop fait peut-être... mais m'appartient-il de lejuger? Il revint donc près de moi, et rentra dans l'ancien lieu de reluge qui l'avait si souvent protégé, et surtout deux jours avant la brillante victoire de Drumclog; car je n'oublierai jamais qu'il se disposait à y venir encore le soir du jour où le jeune Mllnwood fut reconnu capitaine du Perroquet; mais je l'avertis de n'y pas aller alors. — — Quoi ! était-ce vous qui, couverte d'un manteau rouge, étiez assise au bord du chemin, et qui lui dites qu'un lion était daps le sentier de la montagne? —Au nom du ciel! qui ètes-vous? demanda la vieille femme étonnée et interrompant le fil de son récit. Mais qui que vous soyez, continua-t-elle en reprenant son calme, vous ne pouvez me faire un crime d'avoir voulu sauver la vie d'un ami comme celle d'un ennemi. — Vous faire un crime de cette action, mistress Maclure! je n'y pense même pas... J'ai seulement voulu vous montrer que je connais assez bien tes affaires du personnage dont il s'agit, pour que vous puissiez sans crainte satisfaire à mes questions. Je vous prie de continuer. — U y a dans votre voix un certain ton d'autorité, et pourtantelle a une douceur irrésistible. Je n'ai presque plus rien à vous dire. Les Stuarts ont été détrônés : Guillaume et Marie régnent à leur place ; mais pas un mot du Covenant, non plus que s'il n'eût pas existé. Us ont accueilli à bras ouverts et la joie dans le cœur une assemblée érastienne, composée de déserteurs de la sainte cause, aujourd'hui perdue, de l'Eglise d'Ecosse Ncs fidèles champions, qui ont porté témoignage, sont encore plus malheureux qu'aux jours de persécution, de tyrannie et d'apostasie déclarées; car les âmes sont endurcies; la multitude affamée de la parole divine n'est plus nourrie que de vains discours; et plus d'un de nos malheureux frères quand il vient chercher dans le temple au jour du Seigneur quelque nourriture solide qui l'excite à la grande œuvre, reçoit à peine un mot de sèche morale qu'on lui jette à la tête. . — Enfin, dit Morton pour mettre arrêt à une dissertation que la bonne vieille, entrainée par son enthousiasme religieux, aurait sans doute continuée longtemps encore... enfin, vous n'aimez pas le nouveau gouvernement : Burley partage-t-il vos opinions? — Plusieurs de nos frères, monsieur, se rappellent que nous avons combattu, jeune, prié et soufTert pour la grande ligue nationale du Covenant, et voient que désormais on oubliera nos souffrances, nos combats, nos jeûnes et nos prières Us ont pensé qu'il y aurait quelque avantage à ramener l'ancienne famille sur le trône, en faisant de nouvelles conditions; car, après tout, quand Jacques fut chassé, j'ai entendu dire que la grande fureur des Anglais contre lui avait éclate dans l'intérêt de sept prélats sacrilèges. Ainsi donc, bien que la plupart des nôtres se soient rattachés'à l'ordre de choses actuel, et qu'ils aient formé uu régiment qui marche sous les ordres du comte d'Angus; malgré cela, dis-je, notre digne ami, et d'autres chefs encore qui veulent la pureté de doctrines et la liberté de conscience, ont préféré s'entendre avec les Jacobites plutôt que de se déclarer contre eux, craignant de tomber a terre comme un mur construit avec un mauvais ciment, ou comme celui qui s'asseoit entre deux sièges. — Us prennent un singulier moyen pour obtenir la liberté de conscience et arriver à la pureté de doctrines. — Mon cher monsieur, le soleil qui éclaire nos yeux se lève à l'orient; mais le soleil qui éclaire l'esprit peut se lever au nord... pauvres mortels aveugles, nous ne devons pas l'i, gnorer, — Kt gurley a été dsn» le nord ohercher la lumière? —Qui,
LES PÛRltAINS.
monsieur, et il a vu Claverhouse lui-même, qu'on nomme aujourd'hui Dundee. — Comment? j'aurais juré qu'une pareille rencontre coûterait nécessairement la vie à l'un des deux. — Non, non, monsieur ; dans les temps de trouble il se fait des changements soudains... .Montgomery, Ferguson, et beaucoup d'autres, qui étaient les plus grands ennemis du roi Jacques, sont aujourd'hui de son côté... Claverhouse a fait bon accueil à notre ami, et l'a envoyé se consulter avec lord Evandale ; mais alors la désunion a recommencé : car le noble Evandale n'a voulu ni le voir, ni l'entendre, ni avoir aucun rapport avec lui. Depuis lors il est furieux, et sa fureur augmente chaque jour; il rugit en jurant qu'il se vengera de lord Evandale, et ne parle que de brûler et de tuer. Oh! les horribles accès de colère! ils troublent son esprit, et donnent à l'ennemi de funestes avantages. — L'ennemi! quel ennemi? — Quel ennemi? l'ouvez-vous connaître particulièrement John Balfour de Burley, et ignorer qu'il a de cruels et fréquents combats à soutenir contre l'esprit malin? L'avez-vous jamais vu seul, une Bible à la main et son é|jée nue sur ses genoux? Couché dans la même chambre que lui, ne l'avez-vous jamais entendu se débattre dans ses songes contre les illusions de Satan ! Oh ! vous le connaissez bien mal si vous ne l'avez vu qu'en plein jour; car il dérobe soigneusement à tous les yeux le spectacle de ses funestes visions et de ses luttes cruelles. Mais je l'ai vu, moi, trembler tellement après un de ces accès de délire, qu'un enfant l'aurait terrassé, tandis que des gouttes de sueur ruisselaient sur son front comme jamais pluie d'orage n'a ruisselé sur mon pauvre toit de chaume.
Comme elle parlait, Morton se rappela progressivement l'agitation de Burley pendant son sommeil dans le grenier de Milnwood; ce que lui avait rappelé Cuddie de l'égarement d'esprit qu'on lui supposait; ses extases, ses combats contre le mauvais esprit, objet frequent d'entretien et sujet d'orgueil pour les caniéroniens. Il en conclut que cet homme était victime de ses propres illusions, ayant la force de Its dissimuler aHjx yeux de ceux dont il recherchait la considération, mais s'abandonnant aux accès de celte espèce d'épilepsie devant les personnes auxquelles ils pouvaient donner de lui une idée plus élevée. 11 était naturel de croire qu'une ambition trompée, des espérances déçues, et la ruine d'un parti qu'il avait défendu avec une fidélité inébranlable, avaient, en l'exagérant, changé son enthousiasme en une sorte de folie temporaire. — Au point du jour, dit la veuve, avant que les soldats soient sur pied, ma petite Heggy vous servira de guide, mais il faudra laisser passer 'un heuie de danger, comme il dit, avant de pénétrer dans son lefuge. Peggy vous dira quand vous pourrez entrer : elle est au fait de tout cela, car c'est elle qui lui porte le peu de provisions dont il a besoin pour soutenir sa vie. — Et dans quel endroit ce malheureux s'est-il donc réfugié? — Dans la plus effroyable retraite où pénétra jamais créalui o vivante : on l'appelle la Caverne noire de Linklater... C'est un bien triste séjour; mais Burley s'y plait plus que partout ailleurs, parce qu'il y a toujours trouvé un asile sûr. Il le préfère, j'en suis certaine, à une chambre bien tapissée et à un lit de duvet. Mais vous verrez celte caverne : moi aussi je l'ai vue, il y a bien longtemps. Je n'étais alors qu'une jeune folle, et je ne prévoyais guère ce qui devait arriver. N'avez-vous plus besoin de rien, monsieur, avant d'aller vous mettre au lit, car il faudra demain vous lever à la pointe du jour? — Non, ma bonne mère, dit Morton, et ils se séparèrent.
Morton se recommanda au ciel, se jeta sur son lit, entendit, lorsqu'il n'était encore qu'a.ssoupi, les dragons revenir de (latrouille, puis, enfin, fatigue de tant d'agitations, s'endormit profondément.
Dès que l'aube (loirita sur les montagnes, un faible coup fut frappé à la porte de la modiste chambre qu'occupait Morton, et une voix d'enfant lui demanda .''il voulait se rendre à la caverne avant que les gens .s'éveillas.sent. Il .se leva donc, et, s'habillant à la bale, alla rejoindre sa petite conductrice. La jeune montagnarde marchait lestement devant lui, à travers les vallons et les montagnes couvertes de gelée blanche. La route sauvage dont ils suivaient les détours n'était ni un chemin régulier ni un sentier battu : elle côtoyait seulement, en le remontant, les bords d'un ruisseau. Plus ils avançaient, plus le paysage devenait triste et aride; enfin ils se trouvèrent au milieu de rochers et de bruyères. — Sommes-nous encore bien loin de la caverne? demanda .Morton. A un mille environ, répondit la jeune fille; nousy arriverons bientôt. — Faites-vous souvent ce pénible voyage, ma belle enfant? — Chiique fois que ma graiid'mere m'envoie porter du lait et des provisions. — Et n'ètesvou$pa.s effrayée en vous trouvant seule sur de pareils chemins? — Aucunement; nulle créature vivante ne voudrait faire du mal à un être aussi faible que moi ; et ma grand'mére dit qu'on n'a rien à craindre quand on fait une bonne action.
— L'innocence la proté.je comme une triple armure! dit Morton en lui-même; et il la suivit en silence. Us arrivèrent bientôt à un endroit couvert d'épines et di; broussiiilles, qui paraissait avoir été autrefois planté de chênes et de bouleaux. La jeune fille quitta tout-à-coup la bruyère, et conduisit Morton vers un ruissraii Un mugis-semcnl sourd l'avait en partie préparé au spectacle qui s'offrit à lui,etqu'oa ne pouvait contempler sans surprise et terreur. En sor-
tant de l'étroit sentier qui l'avait conduit au travers du taillis, il se trouva sur la plate-forme d'un rocher qui s'avançait au-dessus d'un ravin dans lequel le ruisseau descendant des montagnes tombait avec fracas à cent pieds de profondeur. L'œil cherchait en vain à |i|nnger au fond de cet abime; il n'apercevait qu'un voile d'épaisse écume et une étroite fente, jusqu'à ce qu'il fût arrêté par les pointes i\e rochers sur lesquelles les eaux tombaient en bouillonnant, et qui cachaient le sombre ré.'^ervoir. Plus loin, environ à un quart de mille, on retrouvait le cours sinueux du ruisseau, dont le lit commençait à s'élargir; mais jusque-là il était aussi impossible de le suivre que s'il eût passé sous les voûtes d'une caverne, car les rochers saillants à travers lesquels il coulait semblaient se rapprocher et le couvrir complètement. Pendant que Morton admirait cette scène de tumulte et d'horreur, Peggy, qui se tenait près de lui, le tira par la manche, et lui dit, d'une voix qu'il ne pouvait entendre sans approch'-T de fort près son oreille: — Ecoutez-le! écoutez-le!
Morton redoubla d'attention ; et du fond même de l'abîme dans lequel se précipitait le ruisseau, au milieu du bruit causé par sa chute, il crut distinguer des sons, des cris, et même des mots articulés, comme si le démon de l'onde mêlait ses plaintes au mugissement des Uots irrités. — Voilà le chemin, dit la jeune fille, suivezmoi, s'il vous plaît, monsieur, mais prenez bien garde à vos pieds. Puis, avec une agilité et une audace que l'habitude lui rendait faciles, elle quitta la plate-forme, et, à l'aide des angles des rochers, elle descendit vers le précipice béant. Aussi adroit qu'intrépide, .Morton n'hésita pas à la suivre ; mais l'attention dont il avait besoin pour assurer ses mains et ses pieds l'empêchait de regarder autour de lui. Après avoir descendu environ vingt pieds, la jeune lille s'arrêta, et il se trouva bientôt à côté d'elle, dans une situation à la fois pittoresque et terrible. Ils se trouvaient en face de la cataracte, ayant parcouru envinm un quart de sa hauteur et encore à soixante pieds au-dessus du lac sombre et agité qui la recevait. Morton avait à la fois sous les yeux le point de départ des eaux, formant d'abord une colonne presque massive, et le profond abîme où elles s'engloutissaient après s'être divisées dans leur route en un torrent continuel de mille vagues d'écume : sur sa tête un ciel de cristal, à ses pieds un enferbouillant et rugissant. La cataracte passait si près d'eux, qu'ils étaient mouillés par les vapeurs, et presque assourdis par le bruit continuel. Mais bientôt s'étant approchés encore davantage, ils aperçurent un vieux chêne, renversé comme par hasard en travers du ruisseau, et qui formait un pont. Le sommet de l'arbre s'appuyait sur la plate-forme où se trouvaient les deux voyageurs ; les racines touchaient à la rive gauche, dans un endroit caché par un rocher saillant que l'œil de Morton pouvait distinguera peine. Derrière ce rocher brillait une lumière rouge qui, réfléchie dans l'eau de la cataracte, produisait un effet surnaturel et sinistre, et contrastait d'une manière frappante avec les-rayons du soleil levant qui dorait le ruisseau vers son point de départ, quoique, même à midi, ces rayons ne pussent atteindre au tiers de la profondeur de l'abimc. Morton contemplait ce spectacle, quand sa compagne le tira de nouveau par la manche, et, lui montrant le chêne et le rocher (car le bruit ne permettait |ilus de faire entendre aucune parole) elle lui indiqua qu'il fallait l'ianchirce passage.
Morion regarda la jeune fille d'un air de surprise; car bien qu'il sût que les presbytériens persécutés clicichaiint, sous les règnes précédents, un asile au milieu des bois et dès montagnes, des cavernes et des cataractes, dans les lieux les plus sauvyges elles plus retirés; cependant son imagination ne s'était jamais représenté une demeure aussi horrible, et il s'étonna que l'étrange et romantique tableau (|u'il avait sous les yeux lui eût échappé jusque là, lui qui rechercliait avec ardeur ces grandes merveilles de la nature. Mais il réfb'chit que ce lieu étant très écarté et très sauvage, et destiné à .servir d'asile contre la persécution, le secret de son existence ét.iit Soigneusement garde par le petit nombre de bergers qui pouvaient le connaître. Faisant trèveà ses réflexions, il se demandait cornu eut il pourrait aborder ce pont vertigineux, effleuré par la ca.scade, bMijours mouillé par les vapeurs, et suspendu à plus de soixante pieds au-dessus de l'abîme; niois son guide, comme pour l'encourager, passa sur l'arbre, puis revint vers lui sans la moindre hesitation. Morton envia un instant les petits pieds nus de la jeune fille qui saisissaient bien mieux les aspérités de l'écorce du cliène qu'il ne pouvait le faire avec ses lourdes bottes. Cependant, fixant ses yeux sur la rive opposée, sans regarder l'eau écumeuse, .sans prêter l'oreille au fracas de la cataracte qui aurait pu lui donner le vertige, il s'avança d'un pas ferme et assuré, et atteignit l'i'ntrée d'une petite caverne située à l'autre bord du torrent. Là il s'arrêta, car la lueur rougiàtre d un l'eu de cliarbon lui permit de voir l'in- '.erieiir de la groltr; rt, caché dans l'ombre d'un rocher, il put considérer l'être oui l'habitait, sans en être aperçu lui-même. Ce qu'il (diserva n'aurait pas encouragé un homme moins déterminé quo Morton à poursuivre son entreprise. .
Burley, rians l'extérieur duquel le^iil changement remarquable était sa barbe gri.se, qu'il avait laissée croître, se montrait debout au milieu de la caverne, tenant d'une main sa Bible et de l'autre son épée nue. Ses traits, àdcmi éclairés par la lueur rougeàtr» du brasier.
LES VEILLÉES LiTtÉKAIRES iLLtJSTRÊES.
semi'Iaient ceux d'un génie du mal dans la sombre atmosphere du Pandemonium ; ses mouvements et ce qu'on pouvait saisir de ses paroles paraissaient également violents et irréguliers. Seul et dans un lieu presque inaccessible, il avait l'air d'un homme qui défend sa vie contre un ennemi mortel. — Ah! nh!... ici...! s'écriait-il en accompagnant chaque mot d'un coup frappé de toute sa force dans le vide de l'air. iNe te l'avais-je pas dit?... j'ai résisté, et tu as fui !... lâche que tu es... Déploie toutes tes terreurs... viens avec mes
firopres fautes, qui te rendent encore plus terrible. . J'ai dans ce ivre tout ce qu'il faut pour rae défendre... Que parles-tu de cheveux gris?... C'était un devoir de le tuer... plus l'épi est mûr, plus il appelle la faucille... Es-tu parti?... es-tu parti?... Je t'ai toujours trouvé lâche... Ah! ah! ah!
Après ces sauvages exclamations, il baissa la pointe de son épée, et resta debout et immobile, comme un insensé sortant d'un accès furieux. — Le moment dangereux est passé, dit la jeune fille, qui avait suivi Morton . il dure rarement a[)rès que le .soleil est sur la colline; vous pouvez vous avancer et lui parler. Je vous attendrai de l'autre côté de l'eau ; car il ne consent jamais à voir deux personnes ensemble.
S'avançant d'un pas lent et se tenant sur ses gardes, Morton se présenta devant son ancien collègue. — Quoi! tu viens quand ton heure est passée! telle fut la première exclaraalioji de Burley, qui se mit à brandir son épée : ses iraits exprimaient une terreur mêlée de rage. — Je viens, monsieur Balfour, dit Morton d'une voix ferme et calme, renouveler une connaissance qui a été interrompue depuis la bataille du pont de Bolhwell.
Burley, sitôt qu'il eut reconnu Morton, tendit tout-à-coup cette force de volonté extraordinaire qui le caractérisait, et parvint à comprimer son imagination exaltée. Il baissa son épée, et, après l'avoir remise tranquillement dans le fourreau, il muimura quelques mots sur l'humidité et le froid qui forçaient un vieux soldat ii se rappeler les mouvements de l'escrime pour empêcher son sang de se glacer. Après quoi il prit ce ton froid el solennel qu'il ne quittait jamais dans la conversation. — Tu as tardé bien longtemps, Henri .Morton, et tu n'es venu dans la vigne que quand la douzième heure a sonné. Es-tu prêt à mettre la main à l'œuvre et à marcher avec ceux pour qui les trônes et les dynasties ne sont rien et qui font de l'Ecriture la règle de leur conduite'? — Je m'étonne, dit Morton, qui voulait éviter de répondre directement à sa question , que vous me reconnaissiez après tant d'années. — Les traits de ceux qui ont eu le courage de travailler avec moi sont gravés dans mon cœur : et quel autre que le fils de Silas .Morton oserait venir me chercher dans cet asile? Vois-tu ce pont jeté là par la nature elle-même? ajouta-t-il en montrant le chêne : d'un mouvement de mon pied, je puis le renverser dans l'abiine, et braver ensuite mes ennemis restés sur l'autre bord, tandis que ceux qui seraient venus jusqu'ici resteraient à la merci d'un homme qui n'a pas encore trouvé son égal dans un combat singulier. — J'aurais cru que maintenant de tels moyens de défense vous seraient peu nécessaires. — Peu nécessaires? et cependant les démons incarnés sont ligués contre moi sur la terre ; Satan lui-même.. Mais laissons cela ; c'est assez que j'aime ma retraite, ma caverne d'.Adullam ; je ne changerais pas ses grossières parois de roc pour les beaux appartements du château des comtes de Torwood avec leurs vastes domaines et leur baronie. Tu dois penser différemment, à moins que ta folle passion ne soit éteinte. — C'est de ces mêmes domaines que je viens vous parler, et je ne doute pas de trouver en m )nsieur Balfour autant de raison et de réflexion que je lui en ai vu quelquefois lorsque la même cause nous réunissait sous les mêmes drapeaux. — En vérité, c'est là Ion espérance? Voudrais-tu l'expliquer plus clairement? — J'y consens. Vous avez exercé, par des moyens que je devine, une secrète mais funeste influence sur la fortune de la iy Marguerite Belleiiden et de sa petite-fille, en faveur de ce vil et tyrannique apostat Basile Olifant, que la justice, trompée par vos manœuvres, a mis en possession de leurs propriétés légitimes. —'Tu crois? — -J'en suis sûr ; et vous ne renierez point ce que vous avez écrit vous-même. — Et en supposant que je l'avoue, en supposant même que ton éloquence puisse me persuader de défaire ce que j'ai fait après de mûres réflexions, quelle sera ta récompense? Espères-tu posséder la jeune fille â la blonde chevelure, avec son vaste et riche héritage? — Je n"ai pas cette espérance. — Et pourquoi donc as-tu entrepris d'enlever sa proie lu fort, d'arracher la pâture de la gueule du lion, d'émouvoir les entrailles de celui que la haine dévore? Crois-moi, tu as entre|)ris une tâche plus périlleuse que celle de Sarason. Qui eu recueillera le fruit? — Lord Evaudale et son épouse. Ayez meilleure opinion de l'humanité, monsieur Balfour, et croyez qu'il est des hommes capables de sacrifier leur bonheur à celui d'aulrui. — Alors, sur mon àme, de tous les êtres qui portent de la barbe, qui montent à cheval et manient l'épée, tu es le plus doux et le plus capable de supporter une injure. Quoi ! tu veux mettre cet Evandale maudit dans les bras de la femme que tu aimes? Tu voudrais les combler tous deui de richesses et de biens? El tu crois qu'il existe sur la terre un autre homme olTen.sé plus cruellement que toi, et cependant assez insensible, assez bas, assez rampant pour commettre une telle Ucbeté ; et tu as osé supposer que cet homme
sera John Balfour? — Quant à mes propres sentiments, je n'en dois compte qu'à Dieu; mais je suppose, monsieur Balfour, qu'il vous importe peu que ces biens soient possédés par Basile Olifant on par lord Evandale. — Tu te trompes. Tous deux sont, il est vrai, plonges dans li>s ténèbres et privés de la lumière, comme celui dont les yeux ne se sont jamais ouverts à la clarté du jour. Mais ce Basile Olifant est un Nabal, un misérable esclave, dont les richesses et le pouvoir sont à la disposition de qui peut le menacer dans ces biens mêmes. Il a embrassé notre parti parce qu'il n'avait pu obtenir les domaines de Tillietudlem ; il s'est fait papiste pour les (losséder ; il est devenu érastien pour les conserver; et il sera tout ce que je voudrai, tant que j'aurai en mon pouvoir ce papier qui peut le ruiner. Ces terres sont comme un mors dans sa bouche et un crampon dans ses narines ; la bride et le caveçon se trouvent dans mes mains pour le diriger à mon gré. Il les gardera doue, à moins que je ne sois certain de les donner à un ami fidèle et sûr. Mais lord Evandale est un réprouvé dont le cœur est de pierre et le front de diamant; les biens de ce monde ne sont pour lui que les feuilles desséchées qui tombent sur la terre gelée, et il les verra sans émotion emportées par le premier coup de vent. Les vertus mondaines d'un tel homme sont plus dangereuses pour nous que la sordide cupidité de ceux qui obéissent à leur intérêt personnel; car ces esclaves de l'avarice peuvent être forcés de travailler à la vigne, ne fût-ce que pour gagner le salaire de l'iniquité. —Tout cela eût été bien il y a quelques années; alors j'aurais pu comprendre vos raisons, quoique je ne les reconnaisse pas comme justes et équitables ; mais, dans l'état actuel des affaires, il me semble sans utilité pour vous de vouloir conserver sur Olifant une influence qui ne peut mener à aucun résultat. Le pays jouit de la paix el de la liberté de conscience... Que voulez-vous de plus? — Ce que je veux do plus? .s'écria Burley en tirant de nouveau son épée avec une vivacité qui fit presque tressaillir Morton. Regarde les brèches de cette arme; elles sont au nombre de trois; les vois-tu? — Je les vois; mais que voulez-vous dire? — Le premier fragment d'acier est resté dans le crâne du traître qui le premier introduisit l'épiscopat en Ecosse ; cette seconde entaille a été faite sur la poitrine d'un impie, le meilleur et le plus hardi soldat qui soutint la cause des prélats à Drumclog ; cette troisième a éclaté sur le casque d'un capitaine qui défendait la chapelle d'Holy-Rood contre le peuple insurgé : je lui fendis la tète jusqu'aux dents, malgré l'acier qui couvrait son crâne. Cette épée a fait de grands exploits, et chacun de ses coups a été une délivrance pour l'Eglise. Oui, continua-t-il en la remettant dans le fourreau ; mais elle a encore plus à faire : il lui faut déraciner cette vile et pestilentielle hérésie de l'érastianisme, assurer la liberté de l'Eglise dans sa pureté, rétablir le Covenant dans sa gloire!... qu'ensuite elle se rouille et se consume auprès des ossements de son maître! — Vous n'avez ni hommes ni moyens, monsieur Balfour, pour renverser le gouvernement aujourd'hui solidement établi ; tout le monde est content, sauf quelques gentilshommes Jacobites; et sûrement vous ne vous joindrez point à des hommes qui ne se serviraient de vous que dans leur intérêt particulier. — Ce sont eux qui serviront le nôtre. J'ai été dans le camp de ce réprouvé Claverhouse, comme le futur roi d'Israël dans le pays des Philistins ; nous avions organisé ensemble un soulèvement, et, sans ce réprouvé d'Evandale, les erastiens seraient maintenant chassés de tout l'ouest. Je le massacrerais, ajouta Burley avec une expression de rage, tint-il embrassées les cornes de l'autel. H reprit ensuite d'un ton plus calme : Mais si tu voulais, toi le fils de mon ancien ami, nchercher pour toi-même cette Edith Bellenden , et mettre la main au grand œuvre avec un zèle égal à ton courage, crois bien que je ne préférerais pas l'amitié de Basile Olifant à la tienne. Au moyen de cette pièce (il lui montra un parchemin), tu pourrais la remettre en possession des domaines de ses pères. J'ai conçu ce désir depuis que je t'ai vu combattre si vaillamment au pont de Bothwell. Edith t'aimait, et tu l'aimais toi-même —Je ne dissimulerai pas avec vous, monsieur Balfour, même pour atteindre le but que je me suis proposé. J'étais venu dans l'espérance de vous porter à un acte de justice, et non dans aucune vue d'intérêt personnel. Je n'ai pas réussi ; j'en suis fâché pour vous, plus encore que pour les victimes de votre iniquité. — Tu refuses donc mon offre, dit Burley, dont le regard devint éiincelant. — Oui, si vous étiez réellement ce que vous voulez qu'on vous croie, un homme d'honneur et de conscience, laissant de côté toute autre considération, vous rendriez cette pièce à lord Evandale pour l'utilité des héritiers légitimes. — Qu'il soit plutôt anéanti! dit Burley; et, jetant le testament du comte de Torwood dans le brasier qui était près de lui, il l'y poussa du pied, afin qu'il fût consumé.
Pendant que le parchemin fumait, se ridait et pétillait dans la flamme, Morton s'élança pour l'en retirer; Burley saisit Morton fortement, et une lutte s'engagea. Tous deux étaient robustes; maissi Morton était plus agile et plus jeune, Burley était plus fort, et il parvint à retenir son adversaire jusqu'à ce que celte pièce si précieuse fût ri-iluite en cendres. Alors ils se dégagèrent l'un de l'autre ; et le fanatique Balfour lança sur Mirton un regard qui exprimait la joie féroce d'une vengeance satisfaite. — Tu as mon secret, s'écria-t-il : U faut l'associer à moi ou mourir! — Je méprise vos meoaces, ré-
Les puritains.
pondit froidement Morton ; j'ai pitié de vous, et je vous laisse.
Il s'apprêtait à sortir, mais Burley s'élancoà l'entrée delà caverne, pousse du pied le chêne, qui roule dans l'abîme avec un bruit semblable à celui du tonnerre. Alors, tirant son épée, il s'écria d'une voix qui luttait contre le mugissement de la cataracte et le bruit de la chute du pont : — Te vuilàen mon pouvoir! Allon?, combats, rendstoi ou meurs! Et, se tenant à l'entrée de la caverne, il agitait son épée nue. — Je ne me battrai pas avec l'homme qui sauva les jours de mon père, dit Morton ;je n'ai jamais baissé mon épée devant personne; quant à ma vie je la sauverai de mon mieux.
A ces mots, et avant que Burley pût s'y opposer^ il passa près de lui et gagna l'entrée de la caverne, d'où, avec l'agilité de la jeunesse, il franchit d'un saut l'abîme effrayant qui le séparait du bord : il se trouva ainsi à l'abri de la fureur de cet énerguracne. Arrivé-là, il se retourna, et vit Burley rester un instant immobile comme un bonmie frappé d'une extrême surprise, puis comme un furieux qui vient de voirtromper sa rage, rentrer brusquement dans la caverne. Henri comprit bientôt que la raison de cet infortuné agitée, par tant de projets désespérés, tant de revers inattendus, avait perdu son équilibre : il était tombé dans une sorte de démence d'autant plus enrayante qu'elle ne lui ôtait rien de sa vigueur et de son opiniâtreté.
Morton rejoignit bientôt la jeune fille que la chute de l'arbre avait effrayé. Il attribua le faità un simple accident, et Peggy lui apprit que l'habitant de la caverne n'en éprouverait aucun inconvenient, parce qu'il avait une provision d'arbres pour construire un autre pont. Les aventures de la matinée n'étaient point terminées. Comme ils approchaient de la cabane, la petite fille poussa un cri de surprise en voyant sa grand'mere venir au devant d'eux à une distance de sa demeure où elle ne la croyait point capable d'arriver.
— Oh! monsieur, monsieur! dit la vieille femme quand elle les entendit s'approcher, si vous avez une veritable uniilié pourlord Evandale, -voici le moment de le secourir, ou jamais.. Que Dieu suit loué de m'avoir laissé l'ouïe quand il m'a enlevé la vue! Venez par ici... par ici... et marchez légèrement... Peggy, cours, selle le cheval de monsieur, et conduis-le derrière le buisson d'épines ou tu l'attendras.
Elle conduisit alors Morton près d'une étroite fenêtre par laquelle il pouvait, sans être aperçu, voir deux dragons assis devant un pot d'ale, buvantieur coup du matin, et s'entrelenant fort sérieusement.
— Plus j'y pense, disait l'un d'eux, moins cela me plait, liiglis : Evandale était un bon officier et l'ami du soldat; et s'il nous a punis pour notre mutinerie de Tillietudlom, ma foi, nous l'avions bien mérité. — Le diable m'emporte si jamais je le lui pardonne! répondit Inglis; maintenant, je vais le tenir à mon tour... — Vous devriez oublier cela... Nous ferions mieux de l'aller trouver, et de nous réunir aux montagnards révoltés. Nous avons mangé le pain du roi Jacques. — Tu n'es qu'un sot; pourquoi ferions-nous celte -'■'rT^Trch'»'"! " laisse passer le moment, parce que Holyday a vu un
.1. Bellenden a des vapeurs, ou quelque autre mal cret ne sera plus gardé deux jours, et la récomi chantera le premier. — Tu as raison. Mais ce :ra-t-il bien '/ — Comme un prince; Evandale est le plus au monde, et il le craint aussi pour quelice; il pense que s'il en était une fois débarrassé, ;■ lui. — Mais aurons-nous un mandai d'arrêt, et -..i.j.i.->-(iouji;iâ ....ce? Peu de gens voudront agir contre lui, et il a autour de lui quelques-uns de nos camarades. — Tu es un poltron ou un fou, Dick; il vil tranquillemi'ut à Fairy-Knowe, pour ne pas donner de soupçon. Olifant est magistrat, et il nous donnera q'.ielqui's-unsde ses gens. Le laird m'a dit de plus que nous serons accomjiai-'rics fiar un whig determine, appelé Queiuin Mackell, qui garde une vieille deiil contre Evandale. — Bien, bien ! Vous êtes mon supérieur, vous le savez; et s'il y a (iiielque mal... — Je me charge du nlàme. Allons, un autre pot d'ale, et en marche sur Tillietudieni. Hola! Bessie!... Où diable est donc la vieilli; soiciiTi'? — Ri.tenezles aussi longtemps que vous le pourrez, dit tout bas .Morion à son hôtesse, en lui mettant sa bourse dans la main ; il faut d'abord gagner du tcm|)s.
i:ouranlcn''uile à l'endroil où la jeune fille avait conduit son chevil : — Irai-je à Fairy-Knowe? se dit-il en lui-même; non; seul, j III', pourrais les défendre efficacement. Il vaiU mieux courir à Glasgow : Wittenhold, qui y commande, meduuneruun détachemenl, et ino procurera l'appui de l'aulorite civile : ce sera une garantie de plus. Allons, Cap-de-inaure, dil-il à son cheval en sautant en selle, c'est aujouni'hui i|u il faut prouver la force et ta vitesse.
CHAPITHE DERNIER.
Kdilh garda le lit durant tout le jour où elle avait éprouve une «'•niotion viulenle et inattendue parsuili'de l'apparition soildaiile de Wirlon; mai» le lendemain, sa saule élail lellemeiil aine-lioree, que lord Ertadale reprit «on projet de quitter Kairy-Knowe. A une lieuiu
après midi, lady Emilie entra dans l'appartement d'Edith, avec un air grave qui ne lui était pas ordinaire : les compliments d'usages échangés, elle fit observer que ce jour serait pour elle fort triste, quoiqu'il dût délivrer miss Bellenden d'un grand embarras : — Mm! frère nous quitte aujourd'hui, miss Bellenden, dit-elle enfin. — Il nous quitte ! s'écria Edith; c'est pour retourner chez lui, je pense? — J'ai lieu de croire qu'il se prépare à un plus long voyage ; il n'a plus rien qui le retienne dans ce pays. — Bon Dieu ! suis-je donc née pour la ruine de tout ce qu'il y a de généreux et de noble au monde! Que peut-on faire pour l'empêcher de courir à sa perte? Je vais descendre à l'instant... Dites-lui que je le conjure de ne pas partir avant que je lui aie parlé! — Ce sera inutile, miss Bellenden; néanmoinsje ferai votre commission.
Elle sortit de la chambre avec la même gravité qu'elle avait montrée en y entrant, et alla dire à son frère que miss Bellenden se trouvait si bien qu'elle allait descendre. — Je suppose, ajouta-t-elle d'un ton d'aigreur, que l'espérance d'être bientôt débarrassée de votre compagnie l'a guérie de ses vapeurs. — Ma sœur, dit lord Evandale, vous êtes injuste, sinon jalouse. — Injuste, je puis l'être, Evandale; mais je n'aurais jamais deviné, reprit-elle en jetant les yeux sur une glace, qu'on put me sôU|)çonner de jalousie sans de plus spécieux motifs... Mais allons trouver la vieille lady; elle a fait servir dans l'autre pièce un dîner qui aurait suffi pour votre cidevant régiment.
Lord Evandale la suivit en silence; car il savait qu'il était inutile de combattre ses préventions et son orgueil olfensé. Ils trouvèrent la table couverte de mets préparés sous la surveillance attentive de lady Marguerite. — Cela ne peut guère s'appeler un déjeuner, mylord Evandale; mais avant de monter achevai vous partagerez avec nous cette petite collation : c'est tout ce qu'a pu faire de mieux dans sa présente situation, une personne qui vous a tant d'obligations. J'aime que les jeunes gens prennent quelque chose avant de monter achevai pour aller à la chasse ou à leurs affaires ; c'est ce que je dis à Sa Majesté très sacrée quand elle voulut bien déjeuner à Tillietudlem, l'an de grâce 1631 ; et elle me fit l'honneur de me répondre, en buvant à ma santé un verre de vin du Rhin : « Lady Marguerite, vous parlez comme un oracle des Highlands. » Ce sont les propres mots de Sa .Majesté : ainsi Votre Seigneurie jugera si je n'ai pas une bonne autorité pour l'engager à prendre quelque nourriture avant de se mettre en route.
Il est permis desupposer qu'une bonne partie du discours de lady Marguerite échappa aux oreilles d'Evandale, attentives à écouter les pas légers d'Edith. Ce moment de distraction, bien naturel sans doute, lui coûta cher. Pendant que lady Marguerite s'acquittait des devoirs d'une maîtresse de maison empressée, ce qu'elle taisait avec autant de|)laisir quede talent, elle fut interromquepar John GudyiU, qui, avec la phrase consacrée pour annoncer les personnes d'un rang inférieur à la maîtresse du logis, dit: — Quelqu'un demande à parler à luadame. — Quelqu'un? qui est ce quelqu'un? a-t-il un nom ? On dirait que je tjens une auberge, et que je dois me déranger pour le premier venu. — Certainement il en a un, répondit John; mais c'est un nom que Votre Seigneurie n'aime pas entendre prononcer. — Quel est ce nom, imbccille? — C'est Gibbie, mylady, répliqua John d'un ton un peu plus élevé que le permettait un respectueux décorum. Mais il s'oubliait quelquefois, se confiant en ses services, comme ancien domestique de la famille et fidèle compagnon de sa mauvaise fortune. C'est Gibbie, si madame vent le savoir. C'est Calf-Gibbie (Gibbie le veau h car il garde aujourd'hui les vaches d'Edie Enshaw, comme jaais, sous le nom de Guûse-Gibbic (Gibbie l'oie), il gardait les oies à Tillietudlem ;' et c'est lui qui, le jour du Wappenshaw, s'en alla... — Taisez-vous, John, réiiondit la vieille dame avec un air «le dignité; vous êtes lin insolent desupposer que je voudrais parler à une créature de cette espèce. Qu'il dise, à vous ou à mistress Headrigg, le motif qui l'amène — Il ne l'entendra pas ainsi, mylady; il pretend que celui qui l'envoie lui adonné quelque chose à remettre en mains propres à Votre Seigneurie ou à lord Evandale. Mais, en vérité, il aest pas à jeun ; et il a l'air aussi sot qu'autrefois. — Alors renvoyez-le, et dites-lui de revenir demain matin, quand il ne sera plus ivre. Je suppose qu'il vient demander quelques secours, comme ancien serviteur de la mai.son. — C'est a.ssez probable, mylady, car il est en guenilles, le p.uivre garçon.
Gudyillse reliraen prononçant ces paroles, et fil de nouveaux mais inutiles cll'orl^ pour apprendre de Gibbie le sujet de .son ni('s,sage. Il était pourtant d'une extrême imnortance ic'etaientquelques lignes de Morton à lord Evandale, dans ie.squelles il lui signalait les menées d'Olifaiit, et l'exhortait ou à fuir sur-le-champ on a se réfugier à Glasgow, l'a.ssurant qu'il y trouverait protection. Ayant trouvé près du pont Gibbie qui gardait son troupeau, il luiavait remis ce billot écrit à la h.Vte, l'accompagnant d'une couple de dollars pour qu'il le portât à l'instant même et le remit en main propre à celui auquel il était adressé. Mais il semble que l'intervention de Goose Gibbie, soit corndic messager, soit comme homme d'armes, dût toujours être fatale à la famille doTillielndleiu. Pour s'assurerque l'argen'de celui qui l'employait était de bon alui, il fît uoe n longue pauw «u
LES VEILLÉES LiTtÉttAiRÉS ILLUSTRÉES.
cabarol, qu'à son arrivée à F*airy-Kiiowe le peu de sens qu'il avait reijHi lie la nature était tinvé dans l'aie et l'eaii-de-vio, et, au lieu de lord Evandale, il demanda lady Marguerite, dont le nom lui était plus familier. Ne pouvant obtenir de la voir, il se retira sans avoir remis sa missive, trop fidèle exécuteur des ordres que lui avait donnés Murtun. dans le seul point où il ciit bien fait de s'en écarter; et Gudvill lui demandant au moins le billet qu'il tenait à la uiain, il le remit dans sa poche et partit.
Quelques minutes après que Gudyill fut sortit de la salle à manger, Edith y entra. Lord Evandale et elle éprouvèrent un grand embarlas. Lady Marguerite, qui avait appris vaguement que leur mariage avait été différé àcause de l'indisposition de sa petite-fille^ vit dans cet embarras la timidité ordinaire à une jeune fiancée et à son futur époux : pour les mettre à If ur aise, elle se mit à causer avec lady Emilie sur des choses indifférentes Kn ce moment, Edith, pâle comme la mort, dit, ou plutôt murmura à l'oreille de lord Evandale qu'elle désirait s'entretenir ayec lui en particulier. Il lui ofi'rit son bras, la conduisit dans la petite antichambre qui, comme nous l'avons expliqué précédemment, précédait le salon, la fit asseoir dans un fauteuil, et prenant un siège lui-même, il attendit qu'elle commentât l'entretien. — Je suis désolée, mylord.... tels furent les premiers mots qu'elle articula, et encore avec bien de la peine; je ne sais ce que je veux dire ni comment vous le dire. — Si j'ai eu le mnlheur de vous causer quelque chagrin, chère Edith, dit lord Evan laie, vous serez bientôt consolée. — Vous êtes donc déterminé, mylord, à vous jeter dans cette aventureuse entreprise, à rejoindre des hommes qui courentà leur perte, et ce malgré votre propre raison, malgré les prières de vos amis, malgré le précipice inévitable ouvert devant vous?— Pardon, miss Bellenden ; mais l'intérêt que vous me montrez en ce moment nedoit pas me retenir quand l'honneur m'appelle. Mes chevaux m'attendent, mes domestiques sont prêts ; le signal du soulèvement sera donné dès que je serai arrivé à Kilsythe. Si telle est ma destinée, je ne chercherai point à la fuir. Je me trouverai heureux, ajouta-t-il eri lui prenant la main, d'emporter vos regrets, puisque je n'ai pu obtenir votre tendresse. — Restez, mylord! s'écria Edith d'une voix qui lui alla au cœur; le temps expliquera peut-être l'étrange événement qui m'a si fort troublée: mon esprit agité reprendra sa tranquillité. Ne courez pas à la mort, à la ruine. Restez ()our être notre secours, notre appui, et espérez tout du temps. — 11 est tmp lard, Edilh, et je manquerais de générosité si je voulais profiler des sentiments que vous me montrez en ce inoment. Je sais que vous ne pouvez m'aimer: une agitation d'esprit si violente qu'elle évoque devant vous l'image des morts ondes absents, indique une prédilection trop puissante pour céder jamais à l'amitié et à la reconnaissance. Mais, quand il en serait autrement, le sort en est jeté.
Il finissait de parler, lorsque Cuddie se précipita dans l'antichambre, la terreur et l'effroi peints sur son visage. — Mylord, s'écria-til, cachez-vous! ils vont entourer la maison. — Ils! qui ils? dit lord Evandale. — Des cavaliers, commandés par Basile Olifant — Oh! mylord, cachez-vous, répéta Edith mourante do frayeur. — Non, par le ciel ! De quel droit ce misérable m'attaquerait-il ou me fermerait-il le passage? Je partirai, y eùt-il là un régiment pour nie barrer la route. Mon ami, dites à Holyday et à Hunter de conduire les chevaux dans la cour ; et vous, chère Edith, adieu ! ^ Il la serra dans ses bras, et lui donna un tendre baiser; puis, s'arrachant aux prières et aux larmes par lesquelles sa sœur et lady Marguerite s'efforçaient de le retenir, il s'élança hors de la maison et fut bientôt achevai. Tout était confusion dans Fairy -Knowe. Les femmes jetaient des cris de désespoir, et se précipitaient vers les fenêtres de la façade, d'où l'on pouvait voir une petite troupe d'horames à cheval , dont deux seulement paraissaient des militaites, descendre la colline au pied de laquelle était la chaumière de Cuddie, et s'avancer avec précaution , comme ne sachant pas quelles forces on pourrait leur opposer. — Il peut s'échapper! il peut s'échapper ! s'écria Edilh ; il le peut, s'il prend le sentier détourné!
.Mais lord Evandale, déterminé à braver un danger dont son intrépidité ne lui permettait pas de mesurer toute l'étendue, ordonne à ses domestiques de le suivre, et s'avance au petit pas dans l'avenue. Gudyill courut prendre ses armes; 'Cuddie saisit un fusil que par précaution il tenait toujours chargé, et, quoiqu'à pied , il suivit lord Evandale. Ce fut en vain que sa femme, qui avait aussi pris l'alarme, s'attachait à ses habits, lui prédisant qu'il mourrait par l'épée ou par la corde pour se mêler sans cesse des affaires des autres. — Taisez-vous, malheureuse, répondit-il en la repoussant brusquement ; taisez-vous! Que voulez-vous dire avec les affaires des autres? Puis-je tranquillement voir massacrer mon bienfaiteur sous mes yeux ?
En parlant ainsi, il se dirigea vers l'avenue. Mais considérant en chemin qu'il composait à lui seul toute l'infanterie, attendu que
Gudyill n'était pas encore arrivé, il prit position derrière One baie. Là, il fil toutes ses dispo.sitions pour se rendre aussi utile que les circonstances le lui permettraient. Aussitôt que lord Evandale parut. Olifant fit développer sa troupe comme pour l'entourer; lui-même resla sur le chemin avec trois hommes : deux étaient des dragons, et le troisième un paysan, à en juger par son costume. Mais à son visage dur et farouche, à son air déterminé , ce dernier paraissait le plus redoutable de toute la troupe; et quiconque l'avait jamais vu, ne pouvait manquer de reconnaître Balfour de Burley. — Suivezmoi, dit Evandale à ses domestiques, et si l'on s'oppose à notre passage, imitez- moi.
Il s'avança au galop vers Olifant, et lui demanda pourquoi il occupait ainsi la route ; mais celui-ci, au lieu de lui repondre, s'écria : « Feu sur le traître! » et tous quatre ils déchargèrent leurs carabines. Evatidale chancela sur sa selle , porta la main en avant, saisit un pistolet; mais, incapable de le tirer, il tomba de cheval mortellement blessé. Ses domestiques avaient mis en joue : Hunter lira au hasard; mais Holyday, qui était un intrépide soldat , ajusta Inglis et le fit tomber raide mort. Au même instant, un coup de fusil parti de derrière une haie vengea mieux encore lord Evandale , car la balle alla frapper Basile Olifant au milieu du front, et le renversa également privé de vie. Sa troupe, effrayée de ce coup imprévu, semblait disposée à refuser le combat ; mais Burley, dont le sang bouillait de fureur, s'écria : «Mort aux Madianiles! » et il attaqua Holyday l'épée à la main.
Mais au même moment, on vit une troupe de cavaliers qui arrivait au galop par la route de Glasgow : c'étaient des dragons hollandais ayant à leur tète le colonel Wittenbold ; Morton et un officier civil les accompagnaient. Sommés, au nom de Dieu et du roi Guillaume, de se rendre à Tiiistant; les assaillants obéirent tous, à l'exception de Burley, qui tourna bride et tenta de s'échapper. Plusieurs dragons le poursuivirent par l'ordre de leur chef, mais, comme il était bien monté, il n'y en eut que deux qui , devançant les autres, parvinrent à l'atteindre. Burley, se voyant serré de près, s'arrête, fait face à ses deux ennemis, et, tirant à la fois ses deux pistolets, eu blesse un mortellement et :ibat le cheval de l'autre; puis il se remet à fuir vers le pont de Bdtliweli ; mais, s'apercevant que les deux iF»"»s i-r: -p' '" - ■' . . ■ ,
jusqu'à un endi U, i,
pendant ceux q' i i ■
de la Clyde,et lir.-ii! | Ira- ■!: m., i,:i ■m;.- uiiv.c ■■ :. ,,w..-. uuia .it-ir. l'atteignirent et le hlesseieill uatigereuseilient'. H é'iait alors' au l'nt lieu de l'eau. Tournant bride sur-le-champ, Burley éleva une main comme pour faire comprendre qu'il se rendait, et revint vers la rive qu'il venait de quitter. Les dragons cessèrent le feu, et même deui d'entre eux s'avancèrent de quelques pas dans la rivière pour soutenir le blessé et le faire prisonnier. Mais on eut bientôt reconnu qu'il ne voulait que venger sa mort, et non sauver sa vie. Dès qu'l fut près des deux soldats, rassemblant ce qui lui restait de forces, 7, déchargea sur la tête de l'un d'eux un coup de sabre y- '" -cr versa de cheval. L'autre , homme d'une vigueur extrac i '':•;- ■ ' précipite sur lui pour le prendre à bras le corps; mais F sit à la gorge , comme un ligre mourant saisit sa proi lutte qui s'établit entre eux , tous deux perdent les é emportés par le courant. Le sang que perdait le blessé, surface de l'eau, marquait leur passage; deux fois on raitre, le dragon s'efforçant de nager, et Burley luttant traîner et de le faire périr avec lui. Leurs cadavres fui -. rt..i>u»is à un mille au-dessous du pont; mais, pour les séparer, il aurait fallu couper les doigts de Burley, tant ils serraient le ecu du malheureux soldat : on les déposa donc tous deux dans une tombe creusée à la hâte , et sur une pierre grossière que l'on y voit encore, on grava une épitaphe également dépourvue d'art.
Tandis que ce sombre fanatique périssait ainsi, le brave et généreux Evandale quittait aussi ce monde Morton , aussitôt qu'il
l'avait vu renversé, avait sauté à bas de son cheval, pour prodiguer des secours à son ami mourant ; celui-ci le reconnut et lui serra la main ; ne pouvant [larler, il fit entendre par signes qu'il désirait être transporté à Fairy-Knowe , ce qui fut exécuté avec tout le soin possible. Là, le généreux Evandale se trouva entouré de tous ses amis plongés dans le deuil La douleur de lady Emilie, quoiqu'elle eût un grand éclat, était loin d'égaler l'affliction silencieuse d'Edith, qui, ne s'a[iercevant raèmft pas de la présence de Mortou, se tenait penchée sur le visage du mourant, et oubliait entièrement que si le destin lui enlevait un amant fidèle, il lui en avait rendu un autre ai^ raché pour ainsi dire du tombeau. Mais lord Evandale, se soulevant sur son lit, prit leurs mains dans les siennes, les pressa toutes deux affectueusement, les unit ensemble, et leva les yeux au ciel, comme pour implorer en leur faveur ses bénédictions. Un instant après, il expira.
FIN DES PURITAINS
Paris. — Imprimerie Laovik ei Comp'., rue Soufflet, *f