‹ WaverleyChapitre 213 sur 231 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Vers la fin d'une soiree d'été, à l'époque désastreuse des troubles civils causés en Ecosse par rétablissement du presbytérianisme, et pendaatque lesEtatsde ce pays avaient envoyé en Angleterre une armée de ving; mille hommes au service du long parlement, un jeune gentilhomme , bien monté et bien armé, suivi de deux domestiques, dont l'un conduisait un I lieval de bat, gravissait lentement le passage escarpé qui, du côté de Perth, ouvre l'entrée des Highlands. Depuis quelques lieues, la route suivait les rivages d'un lac dont les eaux profoiiiies réQcchissaient les rayons rougeâtres du soleil couchant. Le chemin, assez difficile, était tantôt ombragé par d'anciens bouleaux et de vieux chênes, tantôt dominé par les saillii's d"un énorme rocher. Plus loin , la colline qui formait le côté septentrional de cette belle nappe d'eau s'élevait en une pente rapide, mais moins escarpée , et toute couverte de bruyères i'un pourpre foncé. Aujourd'hui un pareil eile ferait l'admiration du voyageur; mais dans ce»

jours de trouble et de terreur, on faisait peu d'atlenlion aux scènes pittoresques. Le maître, quand la roule le permettait marrb.iil de front avec ses domestiques et s'cnlrelenail familicremeut avec eux, T. V.

Le major Dalgetty.

probablement parce que les distinctions de rang sont facilement mises de côté dans un commun danger.

Le caractère des chefs qui habitaient cette conti ée sauvage, et les probabilités de leur influence dans les luttes politiques, étaient le sujet de la conversation. Les voyageurs n'avaient pas encore parcouru plus de la moitié de laloi;gueur du lac, et le jeune gentilhomme montrait du doigt à ses domestiques le lieu où la route qu'Use proposait de suivre tournait vers le nord , lorsque, quittant les bords de cette vaste pièce d'eau , et gravissant un ravin à droite, ils aperçurent un homme à clieval. Il était seul , et suivait le rivage, comme s'il fût venu à leur rencontre.

Le retkt des rayons du soleil montrait qu'il était couvert d'une armure. «Il faut que nous sachions qui il est, dit le jeune gentilhomme, et où il va. « Puis jouant de l'éperon, il courut à la rencontre avec ses deux domestiques, aussi vite que le mauvais état du chemin le permettait, jusqu'au point où la route des bords du lac était coupée [lar celle qui descendait du ravin , s'assurant ainsi que l'étranger ne pourrait l'éviter en prenantcettc dernière directiou D'abord, le survenant avait accéléré le pas en voyant les trois cavaliers s'avancer

rapidement vers lui ; mais, lorsqu'il les vit faire halte et barrer cnlièremi nt le chemin, il retint son cheval; ainsi chaque parti eut le temps de faire une pleine rcconnaissauce. L'elranger montait une

bète ti'iin certain prix, propre au service militaire, et d'une force proportionnée au poids énorme qu'elle avait à supporter; son cavalier occupait sa selle d'ordonnance, d'un airqui montrait une grande habitude. Son casque, brillant et poli , était surmonté d'un panache bigarré, et il portait une cuirasse dont le devant était assez épais pour résister à une balle de mousquet , tandis que le derrière était d'un métal plus léger. 11 avait sons ses armes défensives une jaquette de buffle, avec des gantelets qui montaient jusqu'au coude, ef qui, comme le reste de son armure, étaient d'un acier brillant. Les fontes de sa selle contenaient des pistolets de deux pieds de long, portant des balles de vingt à la livre. Un ceinturon de buffle serré par une large boucle d'argent soutenait d'un côté une épée longue, large et droite, à double tranchant et à forte garde. A son côté droit pendait une dague d'environ dix-huit pouces de longueur. Deux courroies soutenaient son mousqueton et sa giberne. De minces plaques d'acier, appelées cuissards, venaient jouidre le haut de ses grosses bottes fortes, tt complétaient pour l'époque l'équipement d'un cavalier bien armé. L'extérieur du cavalier luimême répondait bien à son attirail militaire, auquel il semblait arcoutnmé depuis longtemps. Au-dessus de la taille moyenne, et d'une force suffisante pour soutenir le poids de ses armes défensives, il accusait environ quarante ans, et sa raine était celle d'un vétéran résolu, éprouvé par les intempéries des saisons, parles chances de maint combat et marqué Je plus d'une cicatrice. A soixante pas environ, il s'arrêta tout court, se leva brusquementsur ses étriers, comme pour reconnaître le dessein du parti opposé et plaça son mousqueton sous son bras droit, tout prêt à s'en servir. Excepté le nombre, il avait l'avantage sur ceux qui auraient pu intercepter son passage. Le chef de la petite troupe, il est vrai, était bien monté et vêtu d'un justaucorps de buffle richement brodé, petit uniforme militaire de cette époque. Mais ses domestiques avaient seulement des vestes grossières d'un feutre épais, qui auraient à peine résisté au tranchant d'une lame maniée par un homme vigoureux, et aucun d'eux n'avait d'autres armes qu'une épée et des pistolets.

Lorsqu'ils se furent examinés pendant environ une minute, le jeune gentilhomme fit la question avec laquelle on s'abordait ordirement à cette époque :— Pour qui êtes vous ? — Déclarez-moi d'abord, dit le soldat, pour qui vous êtes. C'est au parti le plus fort à parler le premier. — Nous fommes pour Dieu et le roi Charles; et maintenant que vous connaissez notre parti , dites-nous quel est le vôtre. — Dieu et mon étendard. — El quel est cet éteiidard? des Cavaliers ou des Tètes-rondes? du roi ou du parlement? — P,ir ma foi, monsieur, je ne voudrais pas vous répondre par un mensonge, chose qui ne convient pas à un cavalier de fortune et à un soldat. Mais pour montrer la véracité convenable, il faudrait avoir décide moi-même quel parti j'embrasserai parmi ceux qui divisent aujourd'hui le royaume : or, c'est un sujet sur lequel mon esprit n'est pas encore préciséuienl déterminé. — J'aurais pensé , répondit le noble voyageur, lorsqu'il s'agit de la loyauté et de la religion, qu'un gentilhomme ou un homme d'honneur ne devait pas être long à choisir son parti. — En vérité, monsieur, si vous parlez ainsi pour me blâmer, en attaquant mon honneur ou ma naissance, je soutiendrai cette querelle moi seul contre vous trois. Mais si vous n'avancez qu'un raisonnement logique, comme j'ai étudié dans ma jeunesse au collège Marescha! à Aberdeen, je suis prêt à vous prouver logiquement que mon abstentinn momentanée, non seulement me convient comme gentiliioninie et cavalier d'honneur, mais aussi comme homme de sens et de prudence, qui ayant appris les belleslettres dans sa première jeunesse , a fait la guerre sous la bannière de l'invincible Gustave , le lion du Nord , et sous beaucoup d'autres héros, tant luthériens et calvinistes que papistes et arméniens.

Apres un ou deux mots échangés avec ses domestiques, le jeune gentilhomme répliqua : — Je serais flatté, monsieur, d'avoir un entretien avec vous sur une question si intéressante, et je serais fier de pouvoir vous décider pour la cause que j'ai moi-même embrassée. Je méprends ce soir chez un ami, à trois milles d'ici ; si vous voulez m'aecompagntr, vous y trouverez bon logement pour cette nuit, et liberté complète de reprendre votre chemin demain matin, si vous pensez ne pas pouvoir vous joindre à nous. — Et de qui recevrai-je parole sur ce point? demanda le prudent soldat. Un homme doit connaître ses garanties, ou il risque de tomber dans une embuscade. — Je suis le comte de Menteith, répondit le jeune homme, et je pense que vous recevrez ma parole comme un gage suffisant. — Le comte de Menteith est un digne gentilhomme, et de la part de qui rien ne peut être mis eu doute.

En parlant ainsi, il replaça son mousqueton derrière lui, il lu un salut militaire au jeune comte, et continuant de parler en poussant son cheval pour le joindre : — Et je réponds que je serai buen camarado pour Votre Seigneurie, soit eu paix, soit en guerre, pendant le temps que nous vivrons ensemble ; ce qui n'est pas non plus à dédaigner dans un temps où, comme on dit, la tête d'un homme est plus en sûreté sous un casque d'acier que dans un palais de marbre. — Je vous assure qu'à en juger d'après TOtre apparence, j'apprécie hautement l'avantage de votre escorte;

mais je suppose que nous n'aurons aucune occasion d'exercer votre valeur, car je vous conduis chez un ami où vous trouverez de bons quartiers. — De bons quartiers, mylord, sont toujours acceptés, et ils ne le cèdent intrinsèquement qu'à une bonne paie ou à un bon butin, pour ne pas parler de l'honneur du cavalier et de l'accomplissement exact des devoirs du service. Et véritablement, mylord, votre offre est très véritablement bienvenue, car je ne savais pas précisément où moi et mon pauvre compagnon nous aurions trouvé un logement pour cette nuit. — M'est-il permis de vous demander maintenant à qui j'ai la bonne fortune de servir de quartier-maître ? — Certainement, mylord. Mon nom estDalgetty, Dugald Dalgetty, le riltmaster Dugald Dalgetty, de Drnrathwacket, prêt à vous servir et à exécuter vos honorables" eommanileraciits. C'est un nom que vous pouvez avoir vu dans le Galto-Belgicus, dans le Sicedi.ih Intelligencn, ou, si vous lisez l'allemand, dans le Flirgenden Mercur de Leipsick. Mon père, un peu prodigue, ayant réduit à néant un beau patrimoine, je n'eus pas de meilleur expédient, vers mes dixhuit ans, que de porter ma science (acquise au collège Mareschal d'Aberdeen), mon sang noble et mon titre de Drumthvvacket, avec deux bras vigoureux et deux bonnes jambes, sur les champs de bataille de l'Allemagne, pour y faire mon chemin comme cavalier de fortune. Mylord, mes jambes et mes bras me servirent plus que ma noblesse et ma science, et je me trouvai traînant une pique comme simple volontaire, sous le vieux sir Ludovic Leslie, où j'appris si bien les règles du service, que je ne les oublierai de longtemps- Mylord, on m'a posé en sentinelle, depuis midi jusqu'à huit heures du soir, au palais, revêtu de ma cuirasse, de mon casque et de mes brassards, armé jusqu'aux dents, lorsque la glace était aussi dure que pierre; et tout cela, pour être resté un instant à parler à mon hôtesse, lorsque j'aurais dû me rendre à l'appel. — Et sans doute, monsieur, vous avez eu des moments aussi chauds que cette faction dont vous parlez était froide? — Sûrement, mylord : il ne me sied pas de le dire, mais celui qui fut aux plaines de Leipsick et de Lutzen peut dire qu'il a vu des batailles rangées; et un homme ayant assisté à l'attaque de Francfort, de Spanheim, de Nuremberg et autres places, peut parler d'assauts, de sièges et de redditions de villes. — Mais votre mérite, monsieur, et votre expérience, durent sans doute vous élever en grade? — Cela vient lentement, mylord, aussi lentement que le jour du jugement dernier; mais, comme mes compatriotes écossais, les pères de la guerre, et les chefs de ces valeureux régiments écossais qui étaient la terreur de l'Allemagne, tombaient en grand nombre, soit par les maladies, soit par l'èpée, nous, leurs enfants, nous recueillîmes leur héritage. Mylord, je fus six ans premier cadet de la compagnie et trois ans lance-spezade, regardant comme indigne de ma naissance de porter une hallebarde. C'est pourquoi je fus enfin promu au grade d'enseigne dans les chevaux noirs de la garde du roi; ensuite je m'élevai aux grades de lieutenant et de utl-master, sous cet invincible monarque, le boulevart de la foi protestante, le lion du Nord, la terreur de l'Autriche, Gustave-le- Victorieux. — Mais, si je vous comprends bien, capitaine...., car je pense que ce rang correspond à votre titre exotique de ritt-master. — C'est précisément le même grade. — Donc, si je vous entends bien, vous avez quitté le service de ce grand prince —

Après sa mort..., après sa mort, mylord, lorsque je fus dégagé de tous les liens qui m'attachaient à son service. Il y avait dans ce service, mylord, des choses qui répugnaient à un homme d'honneur, et principalement la paie, qui n'était pas des plus hautes, soix8r;te dollars par mois pour un rilt-master, et encore l'invincible Gustave ne payait jamais plus d'un tiers de la somme; et ce tiers nous était distribue chaque mois sous le nom de prêt, quoique, à bien Considérer, ce lût vtrilablement ce grand monarque qui empruntait à ses solilats les deux autres tiers. Et j'ai vu des régiments entiers de la Hollande et du Holstein se révolter sur le charap de bataille comme de vils mercenaires, en criant ge//.' gell : Par ces mots ils demandaient leur paie, au lieu de tomber sur l'ennemi comme nos bonnes lames écossaises, qui ont toujours dédaigné un vil salaire en face de l'honneur. — Mais ce^ arriérés u'etaient-iJs pas payes au soldat à des époques fixes ? — Mylord, je jure sur ma conscience qu'à aucune époque et par aucun moyen possible on ne pouvait recouvrer seulement un ereutzer. Et moi-même, je ne me vis jamais a la tète de vingt dollars, tout le temps que je servis sous l'invincible Gustave, à moins que ce ne lût par la chance d'un assaut ou d'une victoire, ou par quelque imposition sur une ville ou sur un bourg. Alors un cavalier de fortune, qui connaît les usages de la guerre, manque rarement de faire quelques petits prolits. — Je commence à m'etonuer beaucoup, monsieur, que vous ayez couliiuie si longtemps a servir la Suéde. — Je ne l'aurais jamais quittée, car ce grand roi, notre chef, notre général, le lion du Nord, le boulevart de la foi protestante, avait une manière de gagner les batailles, de prendre les villes, de soumettre les pays et de lever des contributions, qui donnait à sou service un charme irrésistible (lour les gentilshommes qui suivent la carrière des armes. Tel que vous me voyez ici, mylord, j'ai commande tout le pays de Dunklespiel, sur le Bas-Rhiu, occupant le palais du

LE MAJOR DALGETTY

Pal.ilin, buvant ses vins fins avec mes camarades, ordonnant des (oiitnljiitions, des réqnisitions, des iuiposilimis, et n'oubliant pas ill II I lier mes doigts après les avoir trempés dans la sauce, comme ilnit le Taire tout bon cuisinier. Mais toute cette gloire déchut bien viii', lorsque le grand capitaine eut reçu trois balles à la bataille ill l.utzen; c'est pourquoi, trouvant que la fortune avait changé ill I ôté, que les prêts et les emjirunts devaient, comme auparavant, -1- liire sur notre paie, et qu'il n'y avait plus ni contributions ni ta^uei, je donnai ma démission et pris du service sous Wallenstein, dans le régiment irlandais de Walter Butler. — Et puis-je vous demander comment vous vous trouvâtes de ce changement ? — Médiocrement, médiocrement. Je ne puis dire que l'empereur payât liiaiicoup mieux que le grand Gustave. Pour de bons coups à donner et à recevoir, cela ne manquait point. J'étais souvent obligé (le me cogner la tête contre mes vieilles connaissances les [Munies siir/lnises, et par-là Votre Honneur doit entendre des pieux à douille p'inte, garnis de fer à chaque extrémité, et plantés devant les rejiments de lanciers , pour empêcher la charge de la cavalerie, liMliielles Plumes suédoises (quoique d'une vue agréable, ressemlihiiit aux arbrisseaux ou aux jeunes arbres d'une forêt, tandis que Ic; fortes piques rangées en bataille derrière elles représentaient de grands pins) n'étaient cependant pas aussi douces au toucher que de la plume d'oie. Néanmoins, malgré les bons coups et la paie légère, un cavalier de fortune peut faire assez bien ses affaires dans le service impérial ; car ses profits particuliers ne sont pas sui veillés de si jirès qu'en Suède: de sorte que, si un Officier lai- !-,iii snn devuir sur le champ de bataille, ni Wallenstein, ni Papl'i aiheiin, ni le vieux Tilly avant eux, n'écoutaient les plaintes des |H\sans ou des bourgeois contre le commandant qui les avait un peu Il II innés. Ainsi un cavalier expérimenté, sachant comment il faut ^ '- prendre, comraedit notre proverbe écossais, pour lier la tète delà '•■ i là la queue du marcassin, pouvait prélever sur le pays la paie qu'il M Mirait point obtenue de l'empereur. — Largement, sans doute, il >ans oublier l'intérêt? — Certainement, nijlord. Car il serait li' nlilement honteux de voir citer son nom pour de minces délits. — l-^t, je vous prie, monsieur, quel motif vous a fait quitter un service SI lucratif? — Le voici, mylord : le major de notre régiment 1 lait un cavalier irlandais nommé O'Quilligan, avec qui j'avais eu quelques mots sur la valeur et la prééminence de uos nations respiiiives; il lui plut, le lendemain, de me donner des ordres avec la piiinle de sa canne en l'air, comme s'il m'eût menacé, au lieu lie 1,1 baisser et de l'incliner à terre, cimme c'est la coutume d'un "illieier courtois commandant son cg.il en rang, quoique inférieur 1 • lit être, en grade militaire: nous nous battîmes, monsieur; et e mille, par suite, Walter Butler, notre oberst ou colonel, infligea la punition la pins légère à son compatriote, et la plus forte à moi, choqué d'une telle partialité, je changeai ma commission contre une autre au service de l'Espagne. — J'espère que vous >ous trouvâtes mieux de ce changement? — En vérité, je n'eus pas beaucoup à m'en plaindre : une paie assez régulière, fournie par les riches Flamands et Wallons des Pays-Bas; des quartiers excellents; carie pain de froment de Flandre était meilleur que le pain de seigle de la Suède, et nous avions le vin du Uliin plus en abondance que je n'ai jamais vu la bière noire de lio^tock dans le camp de Gustave. Le service était nul, le devoir peu de chose, et nous pouvions le remplir ou le laisser là, suivant notre bon plaisir : cxeellenle retraite pour un cavalier un jieu fatigué des batailles et des sièges, ayant payé de son sang tout rhimneur que ' service peut rapporter, et désireux d'avoir un peu ses aises

et de faire bombance. — Et puis-je vous demander pourquoi vous, capitaine, qui êtes, je suppose, dans la disposition que vous venez de décrire, vous avez aussi quitté le service espagnol ? — Vous devez considérer, mylord, que l'Espagnol, à ses propres yeux, n'a pas d'égal; aussi ne tient-il aucun compte des valeureux cavaliers étrangers à qui il plaît de prendre du service chez lui. Et c'est une rhose vexatoire pour tout honorable soldado de se voir mis de côté, oublié, et obligé de céder le pas à chaque signer bouffi d'orgueil, qui', s'il était question de monter le premier à l'assaut la pique à là main, serait disposé volontiers à céder la place. El de plus, mylord, ma conscience était tourmentée à cause de la religion. — Je n'aurais jamais pensé, capitaine Dalgetty, qu'un vieux soldat qui a changé de service tant de fois, se serait montré scrupuleux en pareil cas. — Aussi ne lesuis-jeque faiblement; car je pense que c'est le devoir du chapelain du régiment de se mêler de cela pour moi comme pour tout autre brave cavalier, d'autant plus qu'il ne fait rien autre chose, que je sache, pour gagner ses appointements. Mais c'était un cas particulier, mylord, un casus improiisus, dans lequel je n'avais pas de chapelain de ma croyance pom me servir de conseiller. En un mol, quoique je fusse protestant, d'abord on ferma les yeux là dessus, parce que j'étais un homme d'exécution, et que j'avais plus d'expérience que tous les Dons de notre tntia où conipagnn; ; mais, en garnison, on voulait que j'allasse à la messe avec le réginniit. Cependant, inyl.ird, comme véritable Ecossais, et cleve au collège Mareschal d'Aberdeen, j'étais obligé de regarder la messe comioc un acte de papiswc aveugle et de flagrante ido-

lâtrie, que je ne devais pas volontairement rrcnnnailre par m,i présence. Il est vrai que je consultai sur ce point un digne comiiatriote, le P. Fatsides, du courent écossais de Wurtzbourg. — |.;t vous obtîntes sans doute une claire decision de votre directeur de conscience ? — Aussi claire qu'elle pouvait l'être après que nous eûmes bu six flacons de vin du Rhin, et environ deux pintes de kirschenwasser. LeP. Fatsides me dit que, pour un hérétique comme moi, autant qu'il pouvait en juger, cela ne signifiait pas grand'chose d'aller ou de ne pas aller à la messe, vu que ma condamnation éternelle était signée et scellée sans rémission, à cause de mon impénitente et opiniâtre persévérance dans une hérésie damnable. Découragé par cette réponse, je m'adressai à un pasteur hollandais de l'Eglise réformée; il me répondit qu'il pensait que je pouvais sans péché aller à la messe, parce que le prophète avait permis à Naaman, puissant guerrier et honorable cavalier de Syrie, de suivre son maître dans le temple de Rimrnoti, faux dieu où idole qu'il adorait, et de s'y incliner tandis que le roi s'appuyait sur son bras. Mais cette réponse ne me satisfit point encore, parce qu'il y avait une grande ditlérence entre un roi de Syrie qui a été oint et sacré, et notre colonel espagnol, que mon souffle eût fait voler comme une pelure d'oignon, et principalement parce que je ne pouvais découvrir que cette démarche me fût commandée par aucun règlement militaire. Bref je ne trouvais aucune considération, même dans ma paie, qui pût balancer les remords de ma conscience! — Ainsi vous changeâtes de nouveau de service ? — Oui, en vérité, mylord; et après avoir essayé pendant quelque temps de deux où trois autres gouvernements, je pris du service sous leurs hautes puissances les Etats de Hollande. — Et comment voire humeur s'en aecoiiimoda-t-elle ? — Oh ! mylord, s'écria le soldat avec une sorte d'enthousiasme, pour la paie, leur conduite pourrait servir de modèle à toute l'Europe. Pas de prêts, pas<l'emprnnts, ni retenues, ni arriérés; toutestbalancé et soldé comme les livres d'un banquier. Les quartiers aussi sont excellents, et l'on ne peut rien dire contre les vivres. Mais , d'un autre côté, mylord, c'est un peuple scrupuleux et rigide, qui ne passe aucune peccadille. Si un paysan se plaint d'une tête brisée, un cabaretier de pintes cassées, ou si une maudite coquine pousse des cris assez forts pour être enleudus, un soldat d'honneur se voit traîné, non devant la cour martiale de son régimenl, seule compétente pour de telles afTaires, mais devant un vil arlisan, un bourgmestre, qui le menace de la maison de correction, de la corde, de je ne sais quoi, comme s'il était de ces misérables et lourds paysans amphibies qui portent vingt culottes les unes sur les autres. Aussi, ne pouvant demeurer plus longtemps parmi ces ingrats plébéiens qui, incapables de se défendre par leurs propres forces, n'accordent aux nobles cavaliers étrangers qui s'engagent avec eux rien au-delà de la simple paie (ce que jamais un homme d'honneur ne mettra en comparaison avec une licence libérale, un privilège honorable), je résolus de quitter le service des mynheers. Et ayant appris à cette époque, à ma grande satisfaction, qu'il y aurait quelque chose à faire cet été dans mon cher pays natal, je suis venu ici, comme ou dit, tel qu'un mendiant à une noce, pour faire profiter mes chers compatriotes de l'expérience que j'ai acquise daiis les pays étrangers. Ainsi Votre Seigneurie a une esquisse abrégée de mou histoire, excepté les combats, sièges, assauts et massacres, qui seraient fatigants à raconter, et qui sans doute paraîtraient mieux placés dans une autre bouche.

Page 1