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CHAPITRE m

Nos voyageurs avaient devant eux une colline couverte par une antique forêt de sapins d'Ecosse : les arbres du sommet, agitant leurs branches dépouillées sur l'horizon occidental, brillaient d'un éclat rougeàtre au soleil couchant. Au centre de ce bois s'élevaient les tours ou plutôt les cheminées de la maison qui devait être le terme du voyage de la petite troupe. Selon l'usage de cette époque, un ou deux bâtiments étroits et élevés, se croisant et ^'interrompant l'un l'autre, formaient le corps de logis. Plusieurs créneaux en saillie et de petites tours semblables à d'anciennes poivrières aux angles de l'édifice , avaient fait donner à Darnlinvarach le noble nom de château. Il était entouré d'une cour que protégeait un mur peu élevé, renfermant dans son enceinte tous les bâtiments accessoires. A mesure qu'ils approchaient, nos voyageurs découvraient tout ce que l'on avait nouvellement ajouté aux défenses de la place, probablement à cause du peu de sûreté de ces temps désastreux. Des meurtrières pour la mousqueterie avaient été récemment percées àdiflferents endroits dans les bâtiments et dans le mur extérieur; les fenêtres avaient été soigneusement garnies de barreaux de fer entrecroisés en large et en long, comme les grilles d'une prison. La porte de la cour était fermée, et ce ne fut qu'après un pourparler prudent que l'un des battants fut ouvert par deux domestiques, vigoureux Highlanders, armés de toutes pièces , et urèts à défendre l'entrée si quelque ennemi eût voulu pénétrer dairele château. Les voyageurs, introduits dans la cour, y virent encore d'autres préparatifs de défense. Les murs étaient garnis d'échafauds qu'on avait dressés pour l'usage des armes à feu ; un ou deux petits canons, appelés sacres et fauconneaux, étaient montés sur les tourelles qui flanquaient les angles du château.

Plu.>ieurs dumesiiques, les uns dans le costume des montagnes, les autres dans celui des basses terres, sortirent à l'instant de l'intérieur de la maison , et quelques-uns se hâtèrent de tenir les chevaux , taudis que d'autres attendaient pour introduire les étrangers. Mais le cajiitaine Dalgetty refusa les services de celui qui voulut prendre soin de son cheval. — C'est mon habitude , mes amis, de voir par mes propres yeux les soins que l'on donne à Gustave (car j'ai donné à mon cheval le nom de mon inviucible maître); nous sommes de vieux amis , des camarades de voyage , et comme

LE MAJOR DALGETTY

j"ai souvent besoin de ru';aa:e He ses jambes, je lui prête toujours le service de ma lang;ue pour demander tout ce dont il a besoin.

Sans une plus lon<?ue apologie, il suivit son coursier dans l'écune. Ni lord Menleith ni ses domestiques n'eurent la même attention pour leurs montures; mais, les abandonnant aux soins des serviteurs du château , ils entrèrent dans la maison. Là, sous un M'-tibule voûté st obscur, parmi différents objets, on voyait un énorme baril d'ale légère devant lequel étaient rangées deux ou trois coupes de bois cerclées, placées là , à ce qu'il paraissait , pour tous ceux qui voudraient s'en servir. Lord Menteith en appliqua lui-même une au robinet, et but sans cérémonie ; puis il tendit la coupe à Anderson , qui suivit l'exemple de son maître, mais non sans avoir auparavant rejeté les gouttes d'ale qui restaient dans la coupe. — Que diable ! dit un Highlander, un domestique ne peutil boire après son maître sans laver la coupe et répandre l'aie! Que le diable l'emporte! — J'ai été élevé en France, répliqua Anderson, où l'on ne boit jamais après personne, si ce n'est après une jeune femme. — Au diable leur délicatesse, s'écria Donald ! si Taie est bonne, qu'importe que la barbe d'un autre homme ait trempé dans la coupe avant la vôtre ?

Le com|iagnon d'Anderson but sans faire la cérémonie qui avait paru si étrange à Donald, et tous les deux suivirent leur maître dans une salle de pierre basse et voûtée , rendez-vous commun dans une famille des Highlands. Un grand feu de tourbe flambant dan? l'immensecheminée placée au haut de la salle y répandait une fa:ble clarté. Sa chaleur était nécessaire pourchasser l'humidité qui, irième durant l'été, rendait l'appartement malsain. Vingt ou trente tardes, autant de claymores, des dirks, des plaids, des mousquets à nièche et à pierre, clés arcs , des arbalèt«5, des haches de Lochab.;r, des armures plaquées de fer, des bonnets d'acier, des casques, d'anciens haubergeons ou chemises à réseaux de mailles , avec un capuchon et des manches pareilles, étaient suspendus confusément le long des murs , et auraient fourni pendant un mois à l'amuseiii -nt d'un moderne antiquaire. Mais on avait tellement l'habitude jil'irs de voir tous ces objets , que les nouveau-venus n'y firent pas ^'iinde attention. Au milieu de la salle était une grande table de I In ne, que l'hospitalité prévenante du domestique qui avait déjà ]iT!é couvrit aussitôt de lait, de beurre, de fromage de chèvre, ii'iin flacon de bière et d'une mesure d'usquebaugh : tels furent les r;ilraichisseraents offerts à lord Menteith. Un domestique d'un ordre mi. rieur faisait les mêmes préparatifs au bout de la table pour les il iriiestiques du lord. L'espace qui séparait les deux services était, suivant la mode du temps, une distinction suffisante entre le maître et sa suite, quel que fût le rang du premier. En attendant, les étrangers se tenaient près du feu, le jeune lord sous le manteau de la cheminée et les domestiques à quelque distance. — Que pensezvous de notre compagnon de voyage , Anderson, dit lord Menteith. — Si tout ce qu'il a dit estvrai . c'est un vigoureux gaillard. Je voudrais bien que nous en eussions une vingtaine comme lui pour discipliner un peu nos Irlandais. — Je ne suis pas du même avis que vous, Anderson. Ce Dalgetly m'a l'air d'une de ces sangsues aventurières qui, n'ayant fait i|u'aiguiser leursoif pour le san" en pays étranger, viennent maintenant s'engraisser île celui de leur pays. Honte à ces mercenaires qui vendent leurépée! ce sont eux qui ont rendu dans toute l'Europe le nom écossais synonyme de celui d'infâme condottiere ne connaissant ni honneur, ni principe, *?ais seulement sa paie, et passant d'un étendard à un autre, selon le bon plaisir de la fortune ou l'importance des salaires. Et c'est à leur insatiable soif de pillage et de bons quartiers que nous devons en grande partie ces dissensions civiles qui nous font tourner nos épecs contre notre propre sein. La patience a été sur le point do me manquer, eu écoutant ce gladiateur qui loue son bras au plus offrant, et j'ai eu peine a m'empècher de rire de son imjiudence. — Votre Seigneurie me pardonnera de l'engager , dans les circonstances présentes, à cacher au moins une partie de sa généreuse indignation. Nous ne pouvons malheureusement venir à bout de notre entreprise sans le secours d'hommes qui agissent [lar des motifs moins nobles que les nôtres. Nous ne pouvons rejeter le secours de gens tels que notre ami le sMatlu; et pour nous servir de la phrase hyp'Cjgte dessaints du parlement anglais , les fils de Zerniacli sont trop nombreux pour nous. — Je dissimulerai donc autant que je pourrai, comme j'ai fait jusqu'ici d'après vos conseils; mais je donne cet homme au diable de tout mon cœur. — Vous devez vous rappeler aussi , mylord, que pour guérir la morsure d'un scorpion , il faut en écraser un autre sur la plaie. Mais silence ! on pourrait nous entendre.

Une [lortc de côté s'ouvrit, et un Highlander entra dans l'appartement. Sa haute stature, son c.4uipenient complet, la plume qui surmontait son bonnet, la licrlc de sa démarche, annonçaient un boiiinii: d un rang supérieur. Il s'avança lentement vers la table, et ne lit aucune réponse à lord .Menteith qui , en l'appelant Allan lui deuiandaii comment d se portait. — Il ne faut pas lui parler Diainlenani, dit à vi>ix basse un vieux serviteur.

Le grand montagnard .se jeta sur un snge vacant près du feu , fixa les yeux sur le foyer embrase, el sembla plongé dans une pro-

fonde rêverie. Ses yeux noirs, ses traits sauvages et pleins d'enthousiasme, lui donnaient fair d'un homme qui, profondément occupé de ses sujets de méditation, fait peu d'attention à tous lesobjetsqui l'entourent. Son air sombre et sévère, fruit peut-être de ses hibitudes ascétiques et solitaires, dans un habitant des plaines, aurait été attribué au fanatisme religieux; mais ce fléau qui troublait tant de tètes en Angleterre et dans les basses terres d'Ecosse, infectait rarement les Highlanders à cette époque. Ils avaient cependant aussi leurs superstitions qui obscurcissaient leur esprit par de fréquentes visions, comme le fanatisme fascinait celui de leurs voisins. — Sa Seigneurie, dit le serviteur highlander en s'approchant de lord Menteith, et parlant à voix basse. Sa Seigneurie ne doit pas parler à .\llan dans ce moment; car le nuage est sur son esprit.

Lord Menteith répondit par un signe de tèie affirmatif et ne fit pas davantage attention au silencieux montagnard. — N'ai-je pas dit, s'écria celui-ci en se levant tout-à-coup et regardant son domestique, n'ai-je pas dit qu'ils viendraient quatre, cependant je n'en vois que trois dans cette salle! — En effet, vous favez dit, Allan, répondit le vieux Highlander; mais il y en a un quatrième qui sort maintenant de l'écurie ; il est à la porte, je l'entends; il ressemble à une écrevisse. Il a le dos, la poitrine, les cuisses et les jambes couverts de fer. Mettrai-je son siège dans le haut de la salle, près celui de lord Menteith, ou en bas, à l'extrémité de la table, avec les autres?

Lord Menteith répondit en indiquant un siège auprès du sien. — Le voici, dit Donald. J'espère, messieurs, que vous prendrez du pain et du fromage comme nous faisons dans nos vallons , en attendant qu'un meilleur repas soit préparé , et que le chef soit revenu de la colline avec les gentilshommes du sud ; alors Dugald le cuisinier vous fera voir son habileté en vous servant un chevreuil et d'autre gibier tué dans la montagne.

Pendant qu'il parlait, le capitaine Dalgetly était entré dans la salle, et, se dirigeant vers le siège placé auprès de lord Menteith, il s'appuya sur le dossier, les deux bras croisés. Anderson et son compagnon restaient au bas de la table dans une attitude respectueuse, attendant la permission de s'asseoir; trois ou quatre Highlanders, sous la direction du vieux Donald, allaient et venaient, apportant de nouveaux mets, ou se tenaient debout prêts à servir les convives. Cependant, Allan se leva tout -à-coup , et arrachant une lampe des mains d'un domestique , il l'approcha du visage de Daljetty, et examina ses traits avec faltention la plus grave et la plus scrupuleuse. — Sur mon honneur, ditDalgetty, à moitié mécontent, après qu'AUan eut cessé son investisation en secouant la tête d'un air grave , je réponds que ce garçon et moi nous nous reconnaîtrons si le hasard nous rassemble une seconde fois.

Allan descendit vers l'extrémité de la salle, et ayant soumis, à l'aide de sa lampe, Anderson et son compagnon au même examen, il s'arrêta un moment comme plongé dans une profonde réflexion; puis, se frappant le front, il saisit tout-à-coup Anderson par le bras, et avant que celui-ci pût lui opposer aucune résistance, il le traîna plutôt qu'il ne le conduisit à la place vacante au haut bout de la table, lui fit signe de s'y asseoir, en poussant le soldat avec la même violence impolie vers l'autre côté. Le capitaine, furieux au dernier point de cette liberté , essaya de se débarrasser d'Allau ; mais , tout vigoureux qu'il était, il se trouva moins fort que le gigantesque montagnard : celui-ci le repoussa violemment, et après avoir chancelé quelques pas, le capitaine tomba tout de son long sur le carreau, et lit retentir les voûtes de la salle du bruit de son armiuc. Lorsqu'il se releva, son premier mouvement fut de tirer l'épée et de courir sur Allan, qui, les bras croisés, semblait attendre son adversaire avec une indifférence méprisante. Lord Menteith et ses domestiques .s' interposèrent pour rétablir la paix, tandis que les Highlanders, détachant les armes suspendues à la muraille, allaient prendre part à la lutte. — Il est fou , dit tout bas lord Menteith à l'aventurier: il est entièrement fou; il n'a aucune envie de vous chercher querelle. — Si vous m'assurez qu'il est non compos mentis, répliqua Dalgetly, ce que du reste son éducation et sa conduite semblent indiquer, la chose en restera là; car un homme fou ne peut ni faire un affront ni donner une satislaction honorable. Mais, sur mon àme, si j'avais fait un bon repas et que j'eusse eu une bouteille de vin du Rhin dans la tête , je me serais autrement conduit à son égard. Vraiment, .1 est malheureux qu'il soit faible d'esprit; car il paraît être assez fort de corps pour manier la pique , le morgenstern,ou toute autre arme.

La paix étant rétablie, le» convives reprirent d'eux-mêmes les places qui leur avaient été primitivement destinées, sans qu'AUan, qui s'était assis de nouveau près du feu, et qui semblait replongé dans ses meditations , y apportât aucun obstacle. Lurd Menteith, s'adrcssaut au principal serviteur, se hâta d'entamer un muivcau sujet de conversation qui pût effacer tout souvenir de la querelle. — Si j'ai bien compris, Donald, dit-il au vieux .serviteur, le laird est sur la montagne, avec quehjues étrangers. —Oui , Votre Himneur, il est sur la montagne, avec deux cavaliers saxons : je veux dire, avec sir Miles Musgrave et Chri~tophe Hall, du Ciimiurlaud ; t'est'ainsi.je pense, quiU appellent leur pays.— Hall elMu.sgraveî

dit lord Menteitli en jetant un regard à ses serviteurs, ce sont précisément les hommes une nous désirions voir. — Pour moi , reprit Donald, je -voudrais bien ne les avoir jamais vus, car ils ne sont venus que pour nous chasser de la maison et nous ruiner. — Que dites-vous donc, Donald? Vous n'avez pas coutume d'être si avare de votre bœuf et de votre aie; quoique gens du sud, ils ne dévoreront pas tous les troupeaux qui paissent sur les terres du manoir.

— O"''m|'o''tc qu'ils mangent tout? je voudrais que ce fût là tout le mal ; car nous avons ici bon nombre de vigoureux montagnards qui ne nous laisseront pas manquer, tant qu'il y aura des bêtes à cornes entre Darnlinvarach et Perth; mais c'est bien pire que tout cela; c'est eu vérité, une grosse gageure. — Une gageure! répéta lord Menteith d'un ton surpris. — Oui, continua Donald aussi empressé de dire ce qu'il savait que lord Menteith était curieux de l'apprendre. Comme Votre Seigneurie est un ami et un parent de la maison, et comme vous pourrez être témoin de tout avant une heure, je puis vous le dire. Vous saurez donc que lorsque notre laird alla en Angleterre, où il se rend plus souvent que ses amis ne le voudraient, il demeura dans la maison de ce sir Miles Musgrave, et on mit sur la table six candélabres, qui sont, m'a-l-on dit, deux fois plus grands que ceu.x de l'église de Dunililane; et ils ne sont ni en fer, ni en cuivre, ni en étain , mais en bel et bon argent, ni plus ni moins. Au diable cet orgueil des Anglais, aussi prodigieux que mal appliqué! Us commencèrent à railler le laird, et à lui dire qu'il n'avait jamais vu rien de pareil dans son pauvre pays. Le laird , mécontent de voir traiter ainsi son pays sans que personne prît la parole en sa faveur, jura, en sa qualité de bon Ecossais, qu'il avait des candélabres plus beaux et en plus grand nombre chez lui, dans son château ,que tous ceux qu'on avait jamais allumés dans une salle du Cumberland. — C'était parler en bon patriote, dit lord Menteith. — C'est vrai ; mais Son Honneur aurait mieux l'ait de se taire; car si vous dites quelque chose d'un peu extraordinaire devant des Saxons, ils vous proposeront tout de suite un pari. Et ainsi le laird se vit forcé de rétracter sa parole ou de soutenir une gageure de deux cents marcs; et il la tint plutôt que de rougir devant des gens comme eux. Maintenant il faut qu'il paie, cela du moins parait probable ,et c'est pourquoi il tarde tant à rentrer ce soir. — Assurément, Donald, d'après tout ce que je connais de l'argenterie de la famille , je pense que votre maître doit perdre sa gageure. — Oh! Votre Honneur peut bien le jurer; et où pourra-1-il trouver l'argent? je ne sais, quand même il puiserait dans vingt bourses. Je lui ai conseillé de saisir les deux gentilshommes saxons avec leurs domestiques, de les descendre dans le puits de la tour, et de les y laisser jusqu'à ce qu'ils donnent quittance de bonne volonté ; mais le laird n'a pas voulu entendre raison.

A ces mots, Allan se lova, fit quelques pas en avant, et interrompant la conversation, dit au domestique d'une voix de tonnerre :

— Eh ! qui ose donner à mon frère un avis si déshonorant? Comment pouvez- vous dire qu'il perdra celle gageure, ou telle autre qu'il lui plaira de faire? — En vérité, Allan Mac-Aulay, répondit le vieux domestique, il n'appartient pas au fils de mon père de contre-dire ce que le fils du voire juge convenable de dire : ainsi le laird peut gagner la gageure ; tout ce que je sais, c'est qu'il n'y a pas de chandelier ou rien de semblable dans la maison , à moins que ce ne soient les vieilles branches de fer qui sont ici depuis le temps de lord Kenneth, et le chandelier d'étaiu que votre père a fait fabriquer par le vieux Willie-Winkie, le chaudronnier; et du diable s'il y a jamais eu une once d'argenterie ou de vaisselle précieuse chez vous, à l'exception du vieux vase où notre feue dame faisait son posset ou sa crème à l'eau-de-vie, encore n'a-t-il plus de couvercle , et lui uianque-t il une anse. — Paix, vieillard ! interrompit Allan d'une voix fière; et vous messieurs, si vous avez fini de vous rafraîchir, veuiller quitter cette salle; je dois la préparer pour recevoir nos hôtes du sud. — Partons, dit le domestique en tirant lord Menteith par la manche et en regardant Allan ; son heure est arrivée, il ne faut pas le contrarier.

Ils sortirent donc de la salle , Donald montrant le chemin à lord Menteith et au capitaine, et les deux domestiques conduits d'un autre côté par un Highlander. Les premiers avaient à peine gagné une espèce de chambre de repos, qu'ils furent joints par le mahre du logis , Angus Mac-Aulay, et ses hôtes anglais. La joie fut grande des deux cotés, car lord Menteith et les gentilshommes anglais se connaissaient depuis longtemps; et, présenté par lord Menteith, le capitaine Dalgelty fut 1res bien accueilli par le laird. Mais le premier mouvement d'enthousiasme une fois passé, lord Menteith put remarquer un nuage de tristesse sur le front de son ami le Hi^hlander. — Vous devez avoir appris, dit sir Christophe Hall, que notre belle entreprise du Cumberland a complètement échoué; la milice n'a pas voulu entrer en Ecosse, et vos covenanlaires aux oreilles droites sont peu favorables à nos amis dans les comtés méridionaux. Ayant appris qu'il y avait ici quelque chose à faire, Musgrave et moi, plutôt que de rester oisifs ciiez nous, nous sommes venus pour faire campagne avec vos kilts et vos plaids. — J'espère que vous avez amei:t avec vous des armes , des hommes et de l'argent? dit lord Menteith en riant. — Seulemeut une douzaine ou

deux de soldats que nous avons laisses dans le dernier village des Lowlands; encore avons- nous eu assez de peine à les amener aussi loin. — Quant à l'argent, ajouta Musgrave, nous attendons une petite Somme de noire hôte et ami que voici.

A ces mots, le laird, dont les joues se couvrirent de rougeur, prit Menteith un peu à l'écart, et lui ' xprima son regret de s'être aventuré dans une folle gageure. — J ai tout appris de Donald , dit lerd Menteith, qui put à peine retenir un sourire.— Au diable le vieillard ! s'écria Mac-Aulay; il faut qu'il parle, ses paroles dussent-elles coiiter la vie à quelqu'un. Mais ce n'est pas ici une chose risible pour vous non plus, mylord; car je compte sur votre bienveillance amicale et fraternelle, comme proche parent de notre maison, pour me prêter l'argent que je devrai à ces mangeurs de puddings; s'il eu était autrement, pour être franc avec vous, aucun Mac-Aulay ne pourra paraître à la revue des troupts royales, car je préférerais me faire covenantaire plutôt que de regarder en face ces Anglais sans les payer. Ce sera bien assez de le faire et de les voir se moquer de moi. — Vous pouvez savoir, cousin, que je ne suis pas trop pourvu d'argent; mais soyez assuré que je vous aiderai autant qu'il sera en mon pouvoir, par amour pour notre vieille parenté , notre alliance et notre voisinage. — Merci , merci , mylord; et comme ils défienseront cet argent au service du roi , qu'importe que ce soit vous, eux ou moi qui le donne? nous sommes tous les enfants du même père , je pense. Mais il faut, grâce à votre secours, que je sorte de ce mauvais pas , ou je m'en preiidrai à ma bonne épée d'André Ferrara; car je ne voudrais passer ni pour menteur ni pour fanfaron à ma table, quand Dieu sait fort bien que je voulais seulemeut soutenir mon honneur, celui de ma famille et de mon pays.

Sur ces mots, Donald entra; sa figure était plus gaie qu'on ne devait s'y attendre , en raison du triste sort qui attendait la réputation et la bourse de son maître : — Messieurs, dit-il avec emphase et du fond de la gorge, le dîner est servi, et les chandeliers sont placés ! — Que diable veut-il dire? demanda Musgrave en regardant son compatriote.

Les yeux de lord Menteith semblèrent adresser la même question au laird , qui ne lui répondit que par un hochement de tète. Une espèce de contestation polie sur le cérémonial retarda un peu leur sorlie de la chambre. Lord Menteith voulut céder la préséance due à son rang, parce qu'il était dans son pays et dans la maison de son parent; les deux Anglais, en conséquence, furent introduits les premiers dans la salle, où un spectacle inattendu frappa leurs regards. La grande table de thène était couverte d'énormes plats de viande, et des sièges étaient placés pour les convives. Derrière chaque siège se tenait un gigantesque Highlander, complètement armé et habillé à la mode de son pays, tenant de la main droite une épée nue, la pointe tournée vers la terre, et de la gauche une torche flamboyante de sapin des fondrières. Ce bois , qu'on trouve dans les marais, renferme une si grande quantité de térébenthine, que, lorsqu'il est fendu et desséche, on s'en sert souvent dans les Highlands en guise de flambeaux. La lueur rougeàtre des torches faisait ressortir les traits farouches, l'habillement bizarre et les armes brillantes de ceux qui les portaient , tandis que la fumée , s'étevant jusqu'à la voûte de la salle, la couvrait d'un nuage épais. Avant que les étrangers fussent revenus de leur surprise , Allan s'avança vers eux, et montrant avec sou épée dans le fourreau les porte-torches, il dit d'une voix creuse et grave : — Vous voyez, nobles seigneurs , les chandeliers de la maison de mon frère : c'est une ancienne coutume de notre famille. Aucun de ces hommes ne recjnnait d'autre loi que le coiumandemeul de son chef. Oseriez-vous leur coniiiarer le plus riche métal qui soit jamais sorti d'une mine ! Eh bien ! cavaliers, qu'eu dites-vous? votre gageure est-elle gagnée ou perdue? — Perdue, perdue, dit gaiement sir Musgrave; mes chandeliers d'argeul sont fondus : ils sont à cheval dans ce moment; je voudrais bien que les gaillards qu'ils ont servi à enrôler fussent moitié aussi fidèles que ceux-ci. Mais monsieur, voici votre argent; à la vérité cela diminue un peu les finances de Hall et les miennes, mais c'est une dette d'honneur. — Que la malédiction de mon père retombe sur nous , dii Allan en l'interrompant, si mon frère reçoit seulement un penny de vous! 11 suffit que vous n'ayez aucun droit à rien exiger.

Lord Menteith soutint vivement l'avis d' Allan, et Mac-Aulay se joignit bientôt à eux un disant que tout cela n'élait qu'une folie, et ne méritait pas qu'on en parlât davantage. Les Anglais, après avoir résisté par courtoisie, se laissèrent persuader de regarder tout cela comme un jeu. — Maintenant, Allan, dit le laird, faites retirer les chandeliers. Car puisque nos hôtes saxons les ont vus, ils mangeront leur dîner aussi cummodeiiient à la lumière du vieux candélabre d'étaiu, sans que nous les enfumions comme des harengs.

En conséquence, sur uu signe d'Allau, les chandeliers vivants levèrent leurs épées, el, les tenant la pointe en l'air, sortirent de l'appartement, laissant les convives aux douceurs du repas.

LE MAJOR DALGETTY

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