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CHAPITRE IV

Malgré l'appétit des Anglais qui, à cette épcque, était déjà passé en proverbe en Ecosse, les convives de Mac-Aiilay furent éclipsés par le capitaine Dalgetty, quoique ce brave soldat eût déployé beaucoup de vigueur et de per.-évérance dans l'attaque qu'il avait dirigée d'abord sur les rafraîchissements. 11 ne dit pas un mot pendant tout le temps du dîner ; et enfin, au moment où l'on allait enlever les mets, il donna au restede la compagnie, qui l'avait regardé avec quelque surprise, un exposé des raisons qui le portaient à manger si vite et si longtemps. Il avait acquis la première qualité, disait-il, lorsqu'il avait une place à la table des boursiers au collège Mareschal d'Al erdeen ; car là, si on ne remuait pas ses deux mâchoires aussi vite qu'une paire de castagnettes, on risquait bien de ne rien avoir. — Et pour la quantité d'aliments, je rappellerai à l'honorable compagnie, continua le capitaine, que c'est un devoir pour tout commandant de forteresse, dans toutes les occasions qui lui sont offertes, de s'assurer autant de munitions et de vivres que ses magasins peuvent en contenir, ne sachant pas quand il devra soutenir un blocus ou un siège. D'après ces principes, messieurs, un cavalier qui trouve une provende bonne et abondante, doit, selon moi, s'approvisionner sagement pour trois jours au moins, ne sachant pas quand il trouvera d'autres vivres.

Le laird lui exprima qu'il reconnaissait comme lui la prudence de ce principe, et recommanda au vétéran d'ajouter une tasse d'eaufif-vie et un flacon de claret aux provisions qu'il avait déjà faites, offres auxquelles le capitaine se rendit facileiiienl. Quand le dîner fut desservi et les domestiques retirés, excepté le page ou henchman du laird, qui resta dans l'appartement pour faire venir ou ap- [lorter ce qui pourrait manquer, en un mot, pour suppléer à l'in- M'ntion moderne des sonnettes, la conversation tomba sur la politique. Lord Menteilh demanda d'une manière pressante quels étaient Il s clans dont on espérait la réunion aux amis du roi. — Celadépenil bi'aucoup, mylord, du personnage qui lèvera la bannière, répondit le laird ; car vous savez que chez nous autres Highlanders plusieurs clans n'obéissent point facilement à un seul chef, et encore moins à un étranger. Nous savons, il est vrai, que Coikitto, ou plutôt le ji'une Colkitlo, autrement dit Alaster Mac Donald, a passé le canal d-; Saint-Georges, venant d'Irlande, avec un corps de troupes du comté d'Autrim, et qu'ils sont déjà arrivés à Ardnamurchan. Ils auraient pu être ici depuis longtemps, mais je suppose qu'ils pillent le pays qu'ils traversent. — Colkitlo ne sera-t-il pas votre chef alors? dit lord .\lenteith. — Coikitto! s'écria le jeune Mac-Aulay avec mépris; qui parle de Coikitto? Il n'y a qu'un seul homme que nous l'iiissions suivre, et cet homme est Montrose. — Mais Montrose, monsieur, fit observer sir Christophe Hall, on n'en a pas entendu parler depuis notre tentative inutile de soulèvement dans le nord. On pense (ni'il est retourné vers le roi à Oxford, pour obtenir de plus amples instructions. — Retournél dit Allan avec un rire de dédain ; je pourrais vous apprendre où il est, mais ce n'est pas le moment, vous le saurez assez tôt. — Sur mon honneur, Allan, ré|iliqua lord Meiiteith, vmus fatiguerez vos amis avec cette humeur insupportable. Mais j'en connais la cause, ajouta-t-il en riant, vous n'avez pas vu Annette Lyle aujourd'hui. — Qui n'ai-je pas vu? demanda Ail m d'une voix sévère. — Annette Lyle, la fée des ménestrels, la reine des chansons. — Plût à Dieu que je ne la revisse jamais, dit Allan en poussant un soupir, àcondition que vous aussi ne pussiez jamais la revoir !

— El pourquoi cette condition? demanda le lord avec insouciance.

— Parce qu'il est écrit sur votre front que vous causerez sa ruine et qu'elle causera la vôtre. Sur ces mots il se leva et sortit de la salle.

— V a-t-il longtemps qu'il est dans cet état? dit lord Menleith en s'adressantà son frère. — Environ trois jours, répondit Angus; l'accès est presque passé, demain il sera mieux. Mais allons, messieurs, ne laissez pas vos coupes vides. A la santé du roi Charles! et puisse le chien de covenanlaire qui refusera cette santé, aller au ciel par le chemin du gibet d'Edimbourg.

Les coupes furent prompteraent vidées, et la santé du roi fut suivie de près par plusieurs autres, toutes (lortées dans l'esprit du parti, et toutes avec un redoublement de chaleur fanatique. I.e capitaine Dalgetty cepi'iwlant crut qu'il était nécessaire de faire une protestation. — firiiliUhnrnmes cavaliers, dit-Il, je bois à ces sautés, primo, par respect pour l'honorable cl hospitalière maison où je me trouve; tl secundo, parce que je pense qu'il ne faut point être scrupuleux sur lie tels sujets inter pocula; mais je proleste, conformément à la garantie accordée parcel honorable lord, que je serai libre, malgré ma com|ilaisance actuelle, de prendre du service demain chez les covcnaiiiaires, si toutefois telle est mon intention.

Mac-Aulay et ses convives anglais se regardèrent en tressaillant de surprise à cette protestation, qui certainement aurait amené une querelle, si lord Menteilh, se saisissant de l'afTaire, n'eût raconté les circonstances de sa rencontre avec Dalgetty, et leurs conditions. — ^espcre, dil-il ea iioissant, que nous puurrons assurer à nuire parti

le concoursdu capitaine Dalgetty. — Etsi cela ne se fait pas, reprit le laird, je proteste, comme dit le capitaine, que rien de ce qui s est passé ce soir, pas même mon pain et mon sel qu'il a mangés, mon eau-de-vie, mon bordeaux et mon usquebaugh avec lesquels il m'a fait raison, ne m'empêcheront de lui fendre la tète jusqu'à l'os du cou. — Et vous serez tout-à-fait bien reçu, dit le capitaine, à moins que mon épée ne puisse plus défendre ma tète, ce qu'elle a fait dans de plus grands dangers que ceux dont vous pouvez me menacer.

Ici lord Menteilh interposa une seconde fois son autorité, et l'union rétablie, non sans difficulté, dans la compagnie, fut cimentée par d'amples libations. Lord Menteilh donna le signal de la retraite plus tôt que ce n'était l'usage au château, sous prétexte de fatigue et d'indisposition ; ce qui désappointa un peu le vaillant capitaine qui, parmi les habitudes qu'il avait prises dans les Pays-Bas, avait rapporté une excellente disposition à boire et à supporter sans incommodité une grande quantité de liqueurs fortes. Leur hôte les conduisit lui-même dans une sorte de dortoir, où il y avait un lit à quatre colonnes, avec des rideaux de tartan, et un grand nombre de crèches ou de longs paniers placés le long du mur : le lit et trois de ces paniers bien garnis de bruyère en fleurs, étaient préparés poaf recevoir les hôtes du laird. — Je n'ai pas besoin d'expliquer à 'Votre Seigneurie, dit Mac-Aulay à lord Menteilh qu'il prit un peu à l'écart, notre manière de nous loger, nous autres Highlanders. Seulement, ne voulant pas vous laisser dormir dans cette chambre seul avec ce vagabond d'Allemand, j'ai ordonné qu'on plaçât les lits de vos domestiques dans cette galerie. Par Dieu, mylord, nous vivons dans un temps où des hommes qui vont au lit avec la gorge intacte et en aussi bon état que toutes celles qui ont jamais été arrosées d'eau-de-vie, peuvent, avant le lendemain malin, l'avoir ouverte comme une huitre (jui bâille.

Lord Menteilh lui fil de sincères remercîments de l'arrangement qu'il avait pris. — Cela, en effet, est très convenable, lui dit-il, car bien que je ne craigne aucune violence de la part du capitaine Dalgetty, Anderson est un garçon très distingué, une sorte de gentilhomme qu'on aime à voir toujours près de soi. — Je ne vous avais pas encore connu cet Anderson ; l'avez-vous pris en Angleterre ? — Oui; vous le verrez demain ; en attendant, je vous souhaite une bonne nuit.

Son hôte sortit de la galerie, après lui avoir souhaité le bonsoir. 11 était près de remplir la même formalité à l'égard du capitaine Dalgetty ; mais observant que le capitaine était profondément engagé dans une discussion avec une large cruche pleine de posset à l'eaude-vie, il pensa que ce serait dommage de le troubler dans une si louable occupation. A peine fut-il parti, que les deux domestiques de lord Menteilh arrivèrent. Le bon capitaine, qui, en ce moment, était un peu chargé de bonne chère, trouvait quelque difficulté à défaire les agrafes de son armure; il eut recours à Anderson et lui adressa ces mots interrompus çà et là par un léger hoquet : —Anderson, mon bon ami, vous avez pu lire dans l'Ecriture que celui qui Ole sou armure ne doit pas se vanter autant que celui qui la met : cependant je pense que ce n'est pas là le véritable sens de la chose : ce qu'il y a de certain, c'est que je dormirai avec ma cuirasse, comme plus d'un honnête camarade qui ne s'est jamais réveillé, si vous ne me défaitescelteboucle.— Détachez-lui son armure, Sibbald, dilAnder.son àTautre domestique.— Par saint André! s'écria le capitaine en se retournant avec la plus grande surprise, voici un étonnant camarade! Un mercenaire, qui gagne quatre livres par an et un habit de livrée, se trouve trop grand pour servir le ritl-uiasler Diigald Dalgetty, de Drumthwackel, qui a fait se> humanités au collège Mareschal d'Aberdeen, et qui a servi la moitié des princes de l'Europe —Capitaine Dalgetty, dit lord Menleith qui semblait destiné à remplir le rôle de pacificateur pendant toute celle soirée, sachez qu'Anderson ne sert que moi seul ; mais j'aiderai moi-même volontiers Sibbald à défaire votre cuirasse. — Ce serait trop de peine pour vous, mylord, dit Dalgetty, quoiqu'il ne pui.sse vous nuire de savoir comment l'on met et l'oii ôte une belle armure. Je puis entrer <lans la mienne comme dans un .gant, et en .sortir de même; seulement ce soir, quoique non cbrius, je suis, selon la phrase classique, t;mo ciboque yravatus.

Pendant ce temps, Sibbald l'avait tiré de sa coquille. Alors, il resta debout devant le feu, réfléchissant en ivrogne sur les événements de la soirée. Ce qui semblait l'intéresser surtout, c'était le caractère d'Allan Mac-Aulay. —Tromper si adroitement les Anglais avec ses porte-torches highlanders ' huit gaillards sans culottes pour six candélabres d'argent! c'est une bonne pièce. Ou excellent tour de passe-passe ; et avec tout cela être fou ! Je me d<mancle, mylord (ici il secoua la tète), .si, malgré sa parenté avec Votre Seigneurie, je ne dois pas lui accorder les privilèges d'un lioiume qui a toute sa raison, et le bâionni'r sul'lisimmenl pour qu'il expie sa violence, ou autrement bu odVir un duel comme cela convient à un cavalier insulté.—Si vous voulez entendre une longue histoire, répliqua Menleith, quoique la nuit soil déjà un peu avancée, je puis vous racontir les circonstances de la naissance d'AlUii ; elles sont si bien en rapport avec son caractcie bizarre que vous ne penserez plus à lui dcinaudcr satisfaction de linsuite qu'il vous a faite. — Une longue

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

histoire, niylord, après un bon coup du soir et un chaud bonnet de nuit, est l'ë qu'il \ a de meilleur pour vous plonger dans un profond sommeil. Et puisque Votre Seigneurie veut bien prendrnla peine de la raconter, je resterai son tranquille et reconnaissant auditeur. — Anderson, reprit lord Meuteilh, et vous, Sibbald, vous mourez d'envie, je suppose, d'entendre aussi l'histoire de cet homme singulier. Je satisferai votre curiosité, afin que vous sachiez à l'avenir comment vous conduire avec lui. Vous serez mieux prés du feu.

Avant ainsi réuni un auditoire autour de lui, lord Menteith s'as.sil sur le bord du lit à quatre colonnes, tandis que le capitaine Dalgettv, essuyant les restes de l'eau-de-vie et de la crème restés dans sa barbe et dans ses moustaches, et répétant le premier verset du psaume luthérien. Aile gutcn çjcister lobtn den Iferrn (tousles bons esprits louent le Seigneur), s'enfonça dans un des lits, et, sortant sa bizarre caboche de dessous les couvertures, il écouta la narration de lord Menteith dans un état de parfaite jouissance, moitié endormi, moitié éveillé. — Le père des deux frères Angus et Allan Mac-Aulay, commença l(>rd Menteilh, était un gentilhomme de noble race; il était chef d'un clau de Highlanders assez renommé, quoique peu nombreux. Sa femme, la mère de ces jeunes gens, appartenait à une famille illustre, s'il m'est permis de le dire , puisqu'elle était proche parente de la mienne. Son frère, jeune homme honorable et courageux, obtint du roi Jacques VI la place de forestier et d'autres privilèges dans une chasse royale près de ce château ; mais, en exerçantetdéfendantsesdroits, ilfutassez malheureux pourse prendre de querelle avec quelques-uns de nos pillards ou caterans des Highlands, dont je pense que vous avez entendu parler, capitaine Dalgetty. — Certainement, dit le capitaine se soulevant pour répondre. Avant que je quittasse le collège Mareschal d' Aberdeen, Dugald Carr faisait déjà le diable dans le Garioch, les Farquharsons sur les rives de la Dee, le clan Chatlan sur les terres des Gordons, et les Grants et les Camerons sur celles des Moray. Et depuis, comme j'ai vu les Cravates et les Pandours en Paunonieeten Transylvanie, les Cosaques des frontières de la Pologne, les voleurs, les bandits, les barbares de bien d'autres contrées, j'ai une idée exacte de vos brigands higblanders. — Le clan avec lequel l'oncle maternel des Mac-Aulay avait eu querelle, reprit lord Menteilh, était une petite bande de brigands, appelés les Enfants du Brouillard, parce qu'ils n'avaient pas d'habitation etqu'ils erraient sans cesse dans les montagnes et les vallons. C'était une peuplade féroce et hardie, animée de ces passions de vengeance, de ressentiment et de cruauté, comniunes aux hommes qui n'ont jamais ronnu les liens de la société civilisée. Quelques-uns d'entre eux attendirent l'infortuné gardien de la forêt^ le surprirent lorsqu'il chassait seul et sans défiance, et le massacièrent avec tous les raffiuenients que put inventer leur cruauté. Us lui ruupèrent la lèle, et résolurent par bravade, de la porter dans le château de son beau-frère. Le laird était absent, et son épouse, malgré sa répugnance, les reçut comme des hôtes auxquels, peut-être, elle craignait de fermer les portes. On servit des rafraîchissements aux Enfants du Brouillard ; ils ôtèrent la tète de leur victime du plaid qui l'enveloppait, la placèrent sur la table, et lui mirent un morceau de pain entre les dents, lui disant de remplir ses fonctions à cette table où autrefois elle avait mangé de si bons morceaux. La dame, qui était sortie de la salle pour vaquer aux soins domestiques, rentrait en ce moment : à la vue de la tète de son frère, elle partit comme un éclair delà maisoLi, et se sauva dans les bois en poussant clameurs sur clameurs. Les brigands, satisfaits de leur exécrable triomphe, s'éloignèrent. Les domestiques épouvantés, revenus de l'alarme qu'ils avaient eue, cherchèrent partout leur infortunée maîtresse; mais ils ne la trouvèrent nulle part. Son malheureux époux revint le lendemain, et, avec le secours de ses gens, il fit des recherches plus suivies et dans des endroits plus éloignés; mais elles furent également sans succès. On pensa généralement que, dans le premier mouvement de sa frayeur, elle avait pu se jeter dans un de ces nombreux précipices qui bordent la rivière, ou dans un lac profond qui est environ à un mille du château. Ce qui rendait sa perte encore plus sensible, c'est qu'elle était enceinte de six mois; Angus Mac-Aulay, son fils aîné, était né eu- Tiron dix-huit mois auparavant... Mais je vous fatigue, capitaine Dalgetty, et vous semblez avoir envie de dormir. — Nullement, répondit-il, je n'ai aucune envie de doimir; j'entends toujours mieux les yeux fermés. C'est une habitude que j'ai prise lorsque j'étais eu sentinelle.—Et je crois, dit lord Menteilh à Auderson, que le poids de la haillebarde du sergent de ronde les lui a souvent fait rouvrir.

Néanmoins, étant probablement en humeur de raconter, le jeune gentilhomme cnnlinuaen s' adressant principalement à ses dimiestiques, s'embarrassantpeu si le vétéran dormait.— Tous les barons du pays jurèrent de tirer vengeance de ce crime atroce. Ils prirent les armes avec les parents et le beau-frère delà victime, etdonnèrent la chasse aux Enfants du Brouillard, avec autant de cruauté, je pense, que ceux-ci en avaient montré eux-mêmes. Dix-sept tèies, trophées épouvantables de leur vengeance, furent distribuées entre les alliés, et servirent de pâture aux corneilles au-dessus des portes de leurs châteaux. Ceux qui échap(jèreiit au carnage allèrent au loiu chercher une retraite... — A droite cou Ire-marche, et à vos

premières positions! raunuura le capitaine Dalgetty, le dernier mot de lord Menteith lui faisant prononcer cette formule de commandement militaire correspondante; et se levant, il assura qu'il avait été très attentif à tout ce qu'il avait dit.

Sans s'inquiéter de cette apologie, lord Menteith continua : — C'est la coutume en été d'envoyer les vaches aux pâturages dans les montagnes , et les filles du village et les servantes s'y rendent pour les traire soir et matin. Un jour que les servantes de cette maison étaient occupées de ce travail, elles s'aperçurent, à leur grande terreur, que leurs mouvements étaient observés à quelque distance par une figure pâle, maigre et grande, qui avait une étonnante ressemblance avec leur maîtresse défunte, et qu'elles prirent naturellement pour son ombre. Quelquesiincs des plus hardies résolurent d'aliorder cette apparition lameiitable ; mais, à leur approche, elle s'enfuit dans le bois en poussant des cris sauvages. Le mari, informé de cette circonstance, se rendit à la montagne avec quelques serviteurs, et prit si bien ses mesures qu'il coupa la retraite à cette infortunée fugitive, et s'assura de la personne de sa malheureuse femme. Son esprit était totalement dérangé. Comment elle avait vécu pendant tout le temps qu'elle erra dans le bois, c'est ce qu'on ne put savoir; quelques-uns supposèrent qu'elle s'était nourrie déracines et de fruits sauvages dont les bois sont remplis dans cette saison ; mais la majeure partie du vulgaire voulut qu'elle eût vécu seulement du lait des biches sauvages, ou qu'elle eût été nourrie par des fées, ou de toute autre manière également merveilleuse. Sa réapparition était plus facile à expliquer; elle avait vu, des buissons où elle se cachait, les servantes traire les vaches : surveiller cetouvrage avait été autrefois son occupation favorite, et l'habitude l'avait emporté sur le dérangement de sou esprit. Cette femme infortunée accoucha à terme d'un garçon qui non-seulement ne paraissait pas avoir soulferl des malheurs de sa mère, mais qui semblait être un enfant d'une force et d'une santé peu communes. Après ses couches, la malheureuse mère recouvra sa raison, du moins en grande partie, mais jamais sa gaîté ni sa santé. Allan était sa seule joie. Elle veillait sur lui avec une sollicitude qui ne se démentait point un instant; et, sans aucun doute, elle imprima dans son jeune esprit bon nombre de ces idées superstitieuses qu'un caractère rêveur et enthousiaste le disposait si bien à recevoir. Il avait environ dix ans lorsqu'il perdit celte tendre mère. Ses dernières paroles furent pour lui ; elle les lui adressa en particulier; mais on ne peut douter qu'elles ne continssent une recommandation de la venger des Enfants du Brouillard, ce qui ne fut que trop bien accompli. Depuis ce moment les habitudes d'Allan Mac-Aulay changèrent totalement. Jusque-là il avait constamment tenu compagnie à sa mère, écoutant ses songes, lui racontant les siens, et nourrissant son imagination, qui probablement était déjà dérangée par les circonstances qui précédèrent sa naissance, de ces farouches et terribles superstitions si communes aux montagnards, et auxquelles sa mère était devenue plus accessible depuis la mort de son frère. Par suite de ce genre de vie, l'enfcint était devenu farouche el timide ; Il avait l'air égaré, aimait à se cacher dans les solitudes du bois, et n'était jamais plus effrayé que par l'approche d'un enfant de son âge. Je me rap[ielle que dans une visite que mon père fit an château, il m'y conduisit avec lui, et quoique plus jeune qu'Allan, je n'ai jamais pu oublier l'éionnemeut avec lequel je vis cet enfant farouche éviter toutes les avances que je faisais pour l'engager dans les jeux familiers à notre âge. Je me souviens aussi que son père comparait son caractère au mien, et disait en même temps qu'il lui était impossible de retirer à sa femme la société de cet enfant qui semblait être la seule consolation qui lui restât sur la terre : d'ailleurs, le cliariuc qu'elle trouvait dans la compagnie d'Allan paraissait prévenir le retour, au moins dans toute sa force, de cette terrible maladie de l'âme qui l'avait déjà frappée. Mais après la mort de .sa mère, les habitudes et les manières de l'enfant changèrent toutà-coup. Il est vrai qu'il resta pensif et sérieux comme auparavant; et de lûng^ accès de silence et de rêverie montraient clairement que ;ous ce rap|)ort son caractère n'était nullement altéré. Cepeudaiit il se trouvait quelquefois aux rendez-vous de la jeunesse du clan, que jusqu'alors il avait paru éviter avec tant de soin ; il [irenait jiart à leurs exercices, et, par sa force corporelle extraordinaire, il surpassa bientôt son fière et les autres jeunes gens d'un âge même beaucoup plus avancé que lui. Ceux qui d'abord l'avaient méprisé, le craignaient luainteuaul s'ils no l'aiuiaienl pas; elau lieu de regarder Allan comme uu gaiçon rêveur, elféminé, et d'un esprit failile,ses jeunes rivaux dans les jeux ou les exercices militaires disaient que, s'cchaufFant aisément, il était trop porié à prendre la lutte au sérieux, etàoubliei- qu'il faisait seulenicni avec un ami l'essai de ses forces. Mais je parle à îles oiciUes sourdes, dit lord Menteith en s'interrompanl; car depuis quelques minutes le nez du caliitaine faisait entendre d'une manière indubitable qu'il était plongé dans le sommeil et l'oubli.

— Si vous parlez des oreilles de ce pourceau qui ronfle, niylord, répliqua Anderson , elles sont, il est vrai, sourdes à tout ce que vous direz ; néanmoins cette chambre étant convenable pour un entretien iiarticulier, j'espère que vous aurez la bouté de continue

LE MAJOR DÂLGETTT.

pour Sihbald et pour moi. L'histoire de ce pauvre jeune homme a linéique chose de touchant et de bizarre à la fois. — Vous saurez lU'iic , reprit lord Menteilh, qu' Allan grandit en force et en agilité in~i|u"à sa quinzième année: vers cette époque, il prit un caracl'Te tout-à-fdit indépendant; il supportait impatiemment les rein nlrances, et son père, qui vivait encore, en fut très alarmé. Il >'alisenlait des journées et des nuits entières, errant dans les bois - is prétexte de chasser, quoiqu'il ne rapportât jamais aucun gi- I I r. Cette manière de vivre était d'autant plus alarmante pour la t.iinille, que les Enfants du Brouillard, encouragés par les troul'!is croissants de l'Etat, s'étaient hasardés à revenir dans leur an- ( it^n repaire, et qu'on n'avait pas jugé à propos de renouveler une attaque contre eux. J'étais moi-même au château lorsque la crise arriva. Allan était depuis le point du jour dans les bois, où je l'aviis cherché en vain ; la nuit était noire et orageuse, et il ne revc- ;t pas. Son père exprimait une vive inquiétude, il parlait d'enr au point du jour à la recherche du jeune homme; mais, au ment où nous nous mettions à table pour souper, la porte s'ou- \.ii tout-à-coup, et Allan entra dans la chambre d'un air ferme et crmllant; son caractère intraitable aussi bien que l'état de son esî'i'il avaient une telle influence sur le père, que celui-ci se contenta 'ni faire observer que j'avais tué un daim gras, et que j'étais nu avant le coucher du soleil, tandis que probablement lui, III , qui avait été sur la montagne jusqu'à minuit, était revenu ■:ii- gibier. « Ètes-vous sûr de cela? répondit Allan fièrement; '- l'i quelque chose qui va vous faire changer de langage! »

^ 'US remarquâmes alors que ses mains étaient rougies, et qu'il ■lit des traces de sang sur son visage, fious attendions la solu- . de ce problème avec impatience, lorsque toul-à-coup dénouant !• coin de son plaid , il fît rouler sur la table une tète humaine fr.ii heraent coupée, disant en même temps : « Reste sur celte table ou la tète d'un meilleur homme fut placée avant toi. « A ces traits sauvages, à ces cheveux roux, à celle barbe en partie grisonnante, s ill père et toutes les personnes présentes reconnurent la tète l'Hector, un des chefs des Enfants du Brouillard, redouté par sa e et sa férocité, qui avait pris une part active au meurtre du i heureux gardien de la forêt , et qui s'était éclia[ipé, par sa braire désespérée et son agilité extraordinaire, lorsque la plu|i;irt ■s coniiuignons avaient été mis à mort. Nous fûmes tous, il faut ire, frappés de surprise; mais Allan refusa de satisfaire notre ' u I 'Sité, et nous conjecturâmes seulement qu'il avait tué son cn- 10 mi après un combat opiniâtre, car nous découvrîmes qu'il avait u plusieurs blessures dans la lutte. Ou prit alors toutes les •lires convenables pour le mettre à l'abri des vengeances de la ennemie ; mais ni ses blessures, ni les ordres positifs de son I' , ni même la précaution qu'on prit de fermer les portes du château et celles de sa chambre , ne purent empêcher Allan d'aller à la rtchorche de ceux dont il avait juré la perte. 11 s'échap|iait la nuit par la fenêtre de sa chambre, en se riant des vaines précautions de son père. Il apporta un jour la tète d'un Enfant du Brouillard, et une lois encore celles de deux autres. A la fin, ces hommes, tout braves qu'ils élaiont, s'effrayèrent de l'audace et de l'animosité invétérée avec lesquelles Allan les poursuivait dans leurs retraites. Comme il n'hésitait jamais à les attaquer, quel que fût leur nombre, ils concluient qu'il portait un charme, ou qu il combaitait Sous la protection de quelque inlluerce surnaturelle. — Ni fusil, ni dirk, ni claymore, disaient-ils, ne peuvent rien contre lui. Ils atlribuaiint cette invulnérabilité aux circonstances remarquables de sa naissance , si bien que les plus braves de ces calérans highianders, même réunis au nombre de cinq ou six, auraient fui à la voix d'Allan , ou au son du cor qu'il portait. Itans le même tem[)S, cependant, ils reprirent leur ancienne habitude, et firent aux Mac-Aulay, à leurs alliés et à leurs parents, tout le mal qu'ils purent. Cela provoqua une autre expedition contre la tribu, à laquelle je pris part. Nous les .surprîmes en nous emparant à la fuis des passages supérieurs et inférieurs du pays, comme il est d'usage en pareil cas. Nous mimes tout à feu et à sang devant nous. Dans cette terrible guerre, les femmes elles-mêmes, et ceux qui ne pouvaient purler les armes, n'échappaient pas toujours à la mort. Une petite fille seule , qui sourit à Allan au moment où il tenait le dirk levé sur elle, désarma sa vengeange. D'après mes prrs>aiile.s sollicitations, elle fut amenée au château, et élevée sous le nom d'Annelle Lyle; et c'est la plus jolie fée qui ait jamais dansé sur la bruyère au clair de la lune.

Il se passa longtemps avant qu'Allan pût soufi"rir la présence de celte enfant. Enfin il s'imagina, peut-être d'après ses traits, qu'elle n'était pas du sang odieux de ses ennemis , mais qu'ils l'avaient enlcîvée dans quelques-unes de leurs incursions; circonstance qui n'i'st pas impossibi-; en elle-même , mais à laquelle il croit aussi fcrmeinetil qu'à l'Ecriture sj.inle. Il est surtout charmé par son lalent pour la musique , qui est si extraordinaire , qu'elle surpa.sse de Ixaucoup les meilleur» joueurs de harpe de la contrée. On découvrii quelle [produisait sur l'esfirit d'Allan , dans ses sombres rèvt:rics, un (llel bienfaisant, senibiable à relui qu'éprouvait autrefois le roi juif, bailleurs le caractère d Annette Lyle est si charmaiil,

sa gaîté et son innocence sont tellement enchanteresses , qu'elle est regardée et considérée dans le château , plutôt comme la sœur du laird que comme une personne qu'il nourrit par charité. En vérité, il est impossible de la voir sans se sentir profondément ému par son ingénuité, sa douceur et sa gentillesse.

— Prenez garde, mylord, dit Anderson en riant, il y a quelque danger à exagérer un pareil éloge; Allan Mac-Aulay, du caractère dont Votre Seigneurie nous l'a peint, ne serait pas un rival fort endurant.— Bah, bah! répliqua le narrateur, riant et rougissant en même temps, Allan n'est pas accessible à la passion de l'amour. Quant à moi , ajouta-t-il plus gravement, la naissance inconnue d'Annette est une raison suffisante contre tout projet sérieux , et son état d'orpheline sans appui me défend déporter sur elle toute autre espèce de vues. — C'est parler comme vous le devtz, mylord. Mais j'espère que vous continuerez votre intéressante histoire. — Elle est presque finie ; j'ajouterai seulement que, d'après la force et le courage d'Allan Mac-Aulay, d'après son caractère énergique et intraitable , et l'opinion généralement établie , et encouragée par lui-même, qu'il a des communications avec les êtres surnaturels, et qu'il peut prédire l'avenir, le clan a pour lui plus de déférence que pour son frère lui-même, qui est un vaillant Highlander, mais qui ne peut lui être comparé en rien. — Un tel caractère, fit observer Anderson , ne peut que produire le plus grand effet sur les esprits des montagnards. 11 faut nous assurer d'Allan à tout événement, mylord. Par sa bravoure et cette faculté de seconde vue... — Silence! murmura lord Menteilh, la chouette s'éveille. — Ne parlez-vous pas de seconde vue ou deutéroscopie? dit le soldat; je me rappelle que l'illustre major Monroe me rapporta un jour que Murdoch Makenzie , né à Assint , volontaire dans sa compagnie , et joli Soldat , avait prédit la mort de Donald Tough , du Lochalser, et d'autres, aussi bien que la blessure du major Aufanant, dans un assaut au siège de Straisund. — J'ai souvent entendu parler de cette faculté, reprit .\nderson , mais j'ai toujours pensé que ceux qui prétendaient l'avoir, étaient ou des insensés ou des imposteurs. — Ni l'une ni l'autre de ces deux épithètes , répondit lord Menteilh, ne peut être applicable à mon parent Allan Mac-Aulay. 11 a montré en plusieurs occasions trop de raison et de bon sens, et vous en avez eu une preuve ce soir, pour le traiter d'insensé; et ses nobles sentiments, son mâle caractère, l'exemplent du reproche d'imposture. — Votre Seigneurie croit donc à ces attributs surnaturels?— Nullement: je [lense qu'il se figure à lui-même ses prédictions , qui sont en réalité le résultat du jugement et de la réllexioQ , comme provenant d'impressions surnaturelles; car, en général , les fanatiques prennent les rêves de leur cerveau pour une inspiration divine. Du moins, si cette explication ne vous suffit pas , Anderson , je n'en ai pas de meilleure à vous donner. Et il est temiis de prendre du repos.

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