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CHAPITRE V

Les hôtes du château se levèrent de bonne heure; après un instant de conversation particulière avec ses serviteurs, lord Menteith s'adressa au capitaine , qui , assis dans un coin , polissait sa cuirasse avec de la pierre ponce et un morceau de peau de chamois, tout en fredonnant un refrain en l'honneur du victorieux Gustave- Adolphe :

Quand la trompette donne

Le signal des combats ,

Quaiiii le mousquet résonne,

Quand la bombarde tonne ,

Hoiitf i qui ne fait pas Face au lré|ias'.

— Capitaine Dalgetly, le moment est arrivé où il faut nous séparer, ou devenir compagnons d'armes. — Pas avant le déjeuner, j'espère ? — Je pensais que la place était approvisionnée au moins pour trois jours. — J'ai encore des magasins de reste pour le bœuf et les gâteaux d'avoine, cl je n'ai jamais manqué une occasion favorable de renouveler mes vivres. — D'un autre côté, un général sage ne doit point souffrir qu'un parlementaire ou un corps neutre reste trop longtemps dans la place. En conséquence nous devons connaître vos intentions, et, selon le parti que vous prendrez, nous vous donnerons un sauf-conduit pour vous retirer en liberté, ou vous serez le bienvenu parmi nous. — En vérité , piiisijuil en est air.si , je ne chercherai point à retarder la capitulation en feignant de parlementer ; ruse excellente qui fut eni|ilnyce par sir James Uamsay au siège de Haiiaii , en I an de grâce ItiSfi; mais je vous avouerai franchement que , si votre paie me convient autant que votre provende et votre compagnie, je prêterai bientôt le serment à votre étendard. — Notre paie sera bien mince, quant à pèsent, puisqu'elle provient des fonds communs qu'ont versés un petit nom-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

bre d'entre nous ; avec le grade de major et d'adjudant, je ne puis vous promettre, capitaine Dalgctty, plus d'un demi-dollar par jour. — Que le diable emporte les demies et les quarts! Si cela dépendait de moi, je nr consentirais pas plus à partager un dollar que la femme du jugement de Salomon ne consentit à voir partager en deux le fruit de ses entrailles. — La comparaison ne vaut rien , capitaine, car je pense que vous consentirez à partager le dollar plulôt qu'à l'abandonner tout entier à votre adversaire. Cependant, en firme d'arriéré, je vous promets que l'autre demi-dollar vous sera pavé à la fin de la campagne. — Ah ! ces arriérés . on nous les promet toujours, et nous n'en voyons jamais rien ! En Espagne, eu Autriche, en Suède, c'est toujours la même chanson. Mais vivent les Hollandais ! s'ils ne sont ni officiers, ni soldats, ils sont au moins bons payeurs. Et cependant, niylord , si je pouvais être sûr que rhéritdge de mes pères, la terre de Drumthwacket, est tombé entre les mains d'un de ces brigands de covenantaires , dont on pourrait, en cas de succès, faire un traître, j'ai lant d'amour pour ce Heu charmant et fertile, que je m'engagerais avec vous pour la campagne. — Je puis éclaircir les doutes du capitaine , dit Sibbald , le second domestique de lord Menleith : si son domaine de Druiuthwacket est.couMneje le suppose, la longue et déserte bruyère ainsi appelée qui s'étend à cinq milles d'Aberdeen , je puis lui certifier qu'il a été dernièrement acheté par Elie Strachan , un des plus grands rebelles qui aient jamais juré le Covenant. — .\h ! misérable chien aux oreilles pointues ! s'écria le capitaine avec fureur : qui diable lui a donné l'audace d'acheter l'héiitage aiipartenant à une famille depuis quatre cents ans ? Cynthius aiirem vellet, comme nous disions au college Mareschal, c'est-à-dire je le jetterai hors la maison de mon père par les oreilles. Ainsi, lord Menteilh , je suis à vous maiti et épée, corps et àme, jusqu'à ce que la mort nous sé- |iare, ou jusqu'à la tin de la campagne, quoi qu'il arrive. — Et moi, (lit le jeune gentilhomme, je vais sceller le marché en vous avançant un mois de solde. — C'est plus qu'il ne faut , dit Dalgetty en ifnettant néanmoins l'argent dans sa poche. Mais maintenant je dois descendre pour voir s'd ne manque rien à mes harnais et à mon équipement, si Gustave a son déjeuner, et lui dire que nous avons pris du service.

— J'ai donc engagé votre précieuse recrue! dit lord Menteith à Anderson lorsque lecapitaine eut quitté la chambre ; je crains bien qu'il ne nous soit pas d'une grande utilité. — C'est un homme de l'époque, répliqua Anderson ; et sans de tels alliés, nous ne pourrions mettre à fin notre entreprise. — Descendons, et voyous ce qui peut être arrivé, car j'entends beaucoup de bruit dans le château.

Lorsqu'ils entrèrent dans la grande salle, les domestiques se tinrent respectueusement derrière leur maître, et les salulalions du matin eurent lieu entre lord Menteith, Angus Mac-Aulay et ses hôtes anglais, tandis qu'Allan , assis sur le même siège qu'il avait occupé le soir précédent, ne faisait atlention à rien de ce qui se passait. En ce moment, le vieux Donald accourut en toute hâte dans l'appartement. — Voici un message de la paît de Vich Alister More; il arrivera ce soir. — Avec combien d'hommes? — Environ vingt-cinq ou trente, sa suite ordinaire. — Mettez quelques bottes de paille dans la grange.

Au même instant, un autre domestique entra précipitamment dans la salie , annoncer que sir Hector Mac-Lean arrivait avec une suite nombreuse. — iMettez-les dans la brasserie, dit Mac-Aulay; il faut établir entre eux et les Mac-Donald cette séparation , car ils ne sont rien moins qu'amis.

Donald entra de nouveau ; son visage était singulièrement allongé. — Le diable s'en mè!e, dit-il; tous les Highlands sont en route, je pen.^e, car Evan Dhu de Lochiel sera ici dans une heure avec Dieu sait combien de montagnards. — Dans la grange avec les Wac-Donald, dit le laird.

On continua d'annoncer l'arrivée de plusieurs chefs; le moindre d'entre eux aurait cru déroger à sa dignité , s'il n'amenait une suite de six ou sept hommes. A chaque nouvelle annonct;, Angus Mac-Aulay répondait en désignant quelque lieu pour établir ses hôtes: l'écurie, le grenier, la vacherie, li'S bergeries, chaque bâtiment fut destiné cette nuit à pareil office. Enfin Mac Donald de Lorn arriva au moment où Angus avait épuisé toutes ses ressources, ce qui l'embairassa fort. — Que diable faire, Donald ? ditil : la grange en contiendrait cinquante do plus, s'ils voulaient se coucher les uns sur les autres; mais il y aurait des dirks tirés parmi eux pour savoir ceux qui seraient au-dessus. — Que signifie tout cela? dit Allan qui .'e leva brusquement et avec son air habiluel de sauvagerie; les Gaels d'aujourdhui ont-ils donc la chair plus délicate elle sang plus blanc que leurs pères? Défoncez un tunneau d'usquebaugh pour les désaltérer cette nuit; leurs plaids seront leurs couvertures, le ciel bleu le dais de leurs lits, et la bruyère leur couche. Qu'il en vienne mille de plus , et ils ne se querelleront pas sur la va-^ie bruyère à défaut de place. — Allan a raison , dit Angus à Musgrave ; il est extraordinaire qu'un homme, qui , entre nous, est un peu tlub:é, semble parruis avoir p'us de raison qiic nous tous ensemble : observez-le mawteuanl, — Oui, continua Al-

lan en fixant dans le vide ses regards effarés, ils peuvent commencer comme ils doivent finir. Plus d'un homme dormira cette nuit sur la bruyère, qui , vienne le vent de la Samt-Martin , y restera couché nu comme la main, et s'inquiétera fort peu du froid ou du manque de vètf.ments. — Ne parlez pas ainsi, mon frère; cela ne présigo rien d'heureux. — Et quel autre sort attendez-vous donc? dit Allan, dont les yeux paraissaient sortir de leur orbite.

En prononçant ces paroles, il tomba dans les bras de Donald et de son frère, qui, connaissant la nature de sa maladie, s'étaient approchés pour le retenir dans sa chute; ils l'assirent sur un banc, et le soutinrent jusqu'à ce qu'il rùt repris ses sens et qu'il fut en état de parler. — Pour l'amour de Dieu , Allan , lui dit son frère » qui savait l'impression que ses paroles mystérieuses produiraient sur l'esprit de ses hôtes, ne dites rien [mur nous décourager. — Est-ce donc moi qui vous décourage? que chacun supporte sa destinée comme moi. Ce qui doit arriver arrivera; et nous passerons avec bravoure , à travers bien des champs de victoire , avant d'arriver à cette fatale place de massacre, ou avant de monter sur ces échal'auds tendus de noir. — De quelle place voulez-vous parler? quels échafauds? s'écrièrent plusieurs voix : tant en toutes choses la croyance aux prévisions d'Allan était généralement établie chez les Highlanders! — Vous ne le saurez que trop tôt, répondit-il. Ne me parlez plus; vos questions me fatiguent. En même temps il pwrta sa main à son front , appuya son cnude sur son genou , et se plongea dans une profonde rêverie. —Allez chercher Annette Lyle avec sa liar(ie, dit tout bas Angus à son domestique; et que ces messieurs me suivent, s'ils ne craignent point un déjeuner des Highlands.

Tous accompagnèrent le laird hospitalier, excepté lord Menteith, qui resta dans une des embrasures des fenêtres de la salle. Un instant après, Annette Lyle entra, et ce n'était pas à lort que lord Menteith l'avait comparée à la fée la plus légère et la |)lus gracieu.se qui eût jamais foulé le gazon au clair de la lune. Sa taille, bien au-dessous des dimensions ordinaires, lui donnait l'apparence d'une première jeunesse, et bien qu'elle n'eût que dix-huit ans, elleauraitpu passer pour en avoir quatre de moins. Sa figure, ses mains, ses pieds étaient en si parfaite harmonie avec la délicatesse de l'ensemble, que Titania n'eût point trouvé une mortelle plus digne de la représenter. Sa chevelure était d'un blond un peu foncé, ses tresses bouclées étaient admirablement d'accord avec son teint clair et avec l'expression de candeur et d'innocence qui se peignait dans ses traits. Lorsque nous aurons ajouté à ces charmes, qu'Annette, tout orpheline qu'elle était, semblait la plus gaie et la plus heureuse des filles , le lecteur croira aisément qu'elle excitait l'intérêt chez tous ceux qui la voyaient. En effet, il était impossible de trouver un assemblage plus complet de perfections, et elle paraissait parmi les grossiers habitants du château , comme le disait Allan dans son enihousiasme poétique , semblable à un rayon de soleil sur une mer sombre. Elle communiquait aux autres la gaîté qui remplissait son esprit.

Annette sourit et rougit, en entrant dans la salle, quand lord M'^nteith sortit de l'endroit où il s'était retiré et vint lui souhaiter atfectueusement le bonjour. — Bonjour, uiylord , répondit-elle en lui tendant la main, nous vous avons vu bien rarement au château ces derniers temps. Et je crains que vous n'y veniez pas aujourd'hui ilans des vues pacifiques. — Du moins, Annette, que je n'interrompe point ici l'harmonie. Allan réclame le srcours de votre voix et de votre harpe. — Mnn sauveur a droit à tout ce que peuvent faire mes pauvres talents : et vous aussi , mylord , vous aus?i \uus êtes mon sauveur, vous avez mis le plus grand empressement à défendre une vie qui serait tout à fait inutile si elle ne pouvait servir à mes protccicurs

Après ces mots, elle s'assit sur 'e banc même où était placé Allan Mac-Aulay, et ayant accordé son clairshach , sorte de petite harpe d'environ trente pouces de haut, elle s'en accompagna en chantant. L'air était une vii'ille mélodie gaélique, et les paroles , qu'on supposait très anciennes, étaient dans le même langage. Nous en donnons ici une faible traduction :

Messagers de tristes présages, Habitants de la vieille tour, Hiboux , cessez vos cris sauvages , Qu'un malheureux dorme à son tour !

Regagnez vos retraites sondires.

Troncs moussus , et tristes décombres , Fuyez, fuyez avec les ombres :

L'alouette annonce le jour; Voici le jour !

Hàtez-vous tous vers vos repaires, Henards rampants, loups ravisseurs.

Que les agneaux près de leurs mères Du repos goûtent les douceuis.

Du coq qui jamais ne sommeille, i,e clairon perce votre oreille ; Le cor du chasseur qui s'éveille Dit aux échos son gai bonjour :

Voici !e Jour !

LE MAJOR DALGETTY

On voit pâlir la faible lune , Flambeau des esprits malfaisants ; Et les monts sur la plaine brune Elèvent leurs fronts blanchissants.

Partez donc , ô sombres pensées , Qui, ilans un vain rêve enlacées , Teuei les âmes oppressées ; Faites place aux songes d'amour :

Voici le jour !

A mesure qu'Annette chantait, l'attitude et les traits d'Alian Mac- Aulay faisaient connaître qu'il recouvrait peu à peu sa présence d'esprit, et qu'il prêtait attention aux objets qui l'entouraient. Les rides profondes qui sillonnaient son front s'effacèrent d'elles-mêmes; et le reste de sa figure, qui semblait contractée par une agonie inlérieure, reprit son état naturel. Lorsqu'il leva sa tète et se redressa -ur son siège, sa figure, encore profondément mélancolique, n'avait cependant plus son caractère sombre et farouche. Sans être leaux, ses traits, lorsqu'ils étaient tranquiiles, avaient une expression frappante, mâle et même noble. Ses sourcils bruns et épais riaient maintenant séparés comme dans l'état naturel, et ombrageaic-at ses yeux gris qui, cessant de rouler dans leur orbite et de lancer des éclairs surnaturels, n'exprimèrent plus que la fermeté et la résolution. — Grâce à Dieu, dit-il après un silence de quelques minutes, et seulement lorsqu'il eut entendu les derniers sons de la iiarpe, mon âme n'est plus dans les ténèbres; le brouillard s'est élolsné de mon esprit ! — Vous devez des remercîments à Annette Lyle, cousin Allan, dit lord Menteith, non moins qu'au ciel, pour cet heureux changement qui s'est opéré dans vos idées et vos désirs. — Mon noble cousin Menteith, répondit Allan en se levant et le saluant avec autant de respect que d'amitié, connaît depuis si longtemps mon malheureux sort, que dans sa bonté il ne demandera pas que je m'excuse d'avoir été si longtemps à lui dire qu'il était le bienvenu au château. — Nous sommes de trop vieilles connaissances, Allan , et de trop francs amis, pour observer entre nous le cérémonial qui convient à des étrangers ; mais la moitié des Highlands sera ici aujourd'hui , et vous savez que la politesse ne doit pas être négligée avec nos chcis montagnards. Que donnerez-vous à la petite Annette pour vous avoir rais en état de tenir convenablement compagnie à Evan Dhu et à je ne sais combien d'autres? — Ce qu'il me donnera? dit Annette en souriant; rien moins, je l'espère, que le plus beau ruban qu'il pourra trouver à la foire de Donne. — La f .ire de Doune, Annette? dit Allan d'un ton triste : il y aura du sang ripandu avant ce jour, et je ne le verrai jamais; mais vous m'avez rappelé une chose que j'ai l'intention de faire depuis longtemps.

Sur ces mots il quitta la chambre. — S'il parle longtemps ainsi, .lit lord Menteith, vous ferez bien d'accorder de nouveau votre harpe, ma chère Annette. — J'espère que non ; cette crise a été longue, et irobaWement elle ne se renouvellera pas de sitôt. Il e>t malheureux ùc voir un esprit naturellement généreux et bon, affligé de cette terrible maladie.

Comme elle parlait à voii basse, et conGdenliellement, lord Menteilli s'approcha et se pencha vers elle pour mieux saisir le sens de ce. ipielie disait. Entendant tout à coup entrer dans l'appartement, ils s'éloignèrent l'un de l'autre; mais ce mouvement, qui semblait dicté par leur conscience, comme s'ils eussent été surpris dans un entretien qu'ils voulaient cac'ner, ne put échapper à l'œil d'Alian ; il s'arrêta aussitôt, ses sourcils se contractèrent, ses yeux roulaient dans leurs orbites; maiscet accès ne duraqu'un instant. 11 passa .sa main large et nerveuse sur son front, comme pour effacer tout signe d'émotion, et, s'avança vers Annette Lyle, tenant à la main une petite boîte de bois de chêne d'une incru.station curieuse : — Je vous prends à témoin, dit-il, cousin Mentcilh , que je donne celle boite et ce qu'elle contient à notre chère Annette Lyle. Elle renferme quelques ornements qui ont appartenu à ma pauvre mère; ils ne sont pas d'nne grande valeur, vous devez lesavoir. car la femme d'un laird des Hiiçhlands a rarement un riche écrin. — Mais ces bijoux, dit Annette Lyle en refusant la bnite d'un air charmant et timide, appartiennent à la famille : je ne puis les accepter. — Ils appartiennent à moi seul, Annette, dit Allan en l'interrompant, (l'est le legs que ma mère m'a fait à son lit de mort. C'est tout ce que j'ai au monde, avec ma claymore et mon plaid. Ainsi acceptez-les; ce sont de.s bijoux q^ii n'ont pour moi aucune valeur: prenez-les pour l'amour de moi , je ne reviendrai jamais de cette guerre. (Eu parlant ainsi, il ouvrit l'écrin et le remit entre les mains d'Anneltc.) S'ils ont quelque valeur, employez-les à vos be.noins lorsque celte niaison, consumée par l'ennemi , ne pourra plus vous abriter; mais portez une bague en mémeirc d'Alian, qui a fait, pour mériter voire tendresse , sinon tout ce qu'il a voulu , du moins tmil ce qu'il a fiu.

Annette s'efforça, mais en vain, de retenir ses larmes, et elle lui répondit : — Oui, Allan, j'accepterai une bague comme un souvenir de votre bonté envers une (lauvrc orpheline; mais ne me presse7 pas davantage; je ne |)uis ni ne veux accepter un don d'une ■valeur si considerable. — (Choisissez donc ; votre délicatesse peut être bien fondée : ces autres morceaux d'or prendront une forme sous laquelle ils pourront vous être utiles. — Ne pensez pas à cela, ré-

pondit Annette choisissant la bague qui avait le moins de valeur ; gardez-les pour votre fiancée ou pour celle de votre frère. Mais, grand Dieu! s'écria-t-elle en s'inlerrompant, quelle bague ai-je donc choisie ?

Allan se hâta de la regarder avec une sombre appréhension ; elle portait en émail une tète de mort au-dessus de deux poignards en croix. Lorsque Allan eut reconnu cet emblème, il poussa un soupir si profond, qu'Annette laissa échapper la bague qu'elle tenait; elle roula sur le plancher; lord Menteith la ramassa, et la rendità Annette qui n'était pas encore revenue de sa frayeur. — Je prends Dieu à témoin, dit Allan, que c'est votre main, myford, et non la mienne, qui lui a rendu ce présent de mauvais augure. C'était la bague de deuil que ma mère portaiten mémoire de son frère assassiné. — Je ne crains pas les présages, reprit .\nnetle, un sourire venant se mêler à ses larmes ; et rien de ce qui me vient des mains de mes deux protecteurs ne peut porter malheur à la pauvre orpheline.

Elle mit la bague à son doigt, et accordant sa harpe, elle chanta sur un air très gai les vers suivants d'une des chansons à la mode à cette époque, qui, avec toutes les grâces hyperboliques du temps du roi Charles, était parvenue de quelque mascarade de la cour jusque dans les sites sauvages du Perthshire :

Ne demande plus aux étoiles Ce qui doit advenir un jour.

Les yeux d'Iris montrent sans voiles Les plus doux secrets de l'amour.

Arrête pourtant par prudence :

D'autrui si lu lis le bonheur, C'est une perfide science, Qu'on achète au prix de son cœur.

— Elle a raison, Allan, dit lord Menteilh; et la fin de cette vieille chanson vaut tout ce que nous gagaefions à connaître l'avenir. — Elle a tort, mylord, répondit Allan d'une voix sévère, et quoique vous traitiez légèrement les avis que je vous ai donnés, vous ne vivrez probablement pas assez pour voir l'accomplissement de ce présage. Ne riez pas d'un air si méprisant, ou plutôt riez aussi fort et aussi longtemps que vous le pourrez, car votre rire doit cesser avant peu. — Je fais peu de cas de vos visions, Allan..., et quelque courte que doive être ma vie, l'œil d'un prophète highiander ne peut voir où elle Unira. — Pour l'amour du ciel, interrompit Annette Lyle, vous connaissez son caractère, vous savez qu'il ne peut endurer... — Ne craignez rien de moi, s'écria brusquement Allan ; mon esprit est à présent calme et tranquille. Mais quant à vous, jeune lord, ajouta-t-il en s'adressant à Menteilh, mon œil vous a cherché dans les champs de bataille où les hommes des montagnes et de la plaine sont étendus en aussi grand nombre que les corneilles perchées sur ces vieux arbres. (Et il montra du doigt un bouquet de bois qu'on apercevait de la fenêtre.) Mon œil vous a cherché, mais vous n'y étiez pas; il vous a cherché parmi la foule des captifs vaincus, désarmés, et traînés dans les prisons, dans de vieilles forteresses; décharge après décharge, peloton par peloton, ils sont tombés sous les balles ennemies comme tombent les feuilles sèches en automne, mais vous n'étiez pas dans leurs rangs; j'ai vu les échafauds dressés, les billots préparés, la sciure de bois répandue, le prêtre avec son livre, le bourreau avec sa hache, et mon œil ne vous a pas non plus trouvé la. — C'est donc le gibet qui m'attend? j'aurais désiré qu'ils m'épargnassent la corde, quand ce ne serait que pour l'Iionnenr de la pairie.

Le jeune lord prononça ces paroles avec raillerie, mais non sans une sorte de curiosité et sansdésirer d'avoir une réponse; car l'envie de connaître l'avenir a souvent de l'influence, même sur les esprits de ceux qui ne croient pas aux prédictions — La manière dont vous terminerez vos jours, mylord, ne sera point un déshonneur, ni pour votre nom, ni pour votre famille. Trois fois j'ai vu un Highlander plonger son dirk dans votre sein : c'est ainsi que vous périrez.—Je souhaite que vous me fassiez le portrait de ce brave homme; car je lui éviterai la peine d'accomplir votre prophétie, si son plaid n'est pas à l'épreuve de l'épée ou d'une balle de pistolet. — Vos armes vous serviraient peu; mais je ne puis vous donner les renseignements que vous me d. -mandez. Le visage de la vision n'était pa.^ tourné vers moi. — Eli bien soit! laissons cela dans l'incertitude où votre présage l'a placé. Je n'en dînerai pas moins gaiement aujourd'hui au milieu de plaids, de dirks et do kilts. —Cela peut être, dit Allan, et peut-être aussi faites-vous bien de jouir de ces moments qui pour moi sont empoisonnés par la connaissance que j'ai des malheurs futurs. Mais, je vous le répète, continua-t-il en touchant la poignée du dirk qu'il portait, rappelez-vous que cette arme vous donnera la mort. — En attendant, répliqua lord Menteith, mon cher Allan, vous avez chassé les roses des joues d'Annette Lyle. Quittons cet eiilreliiMi, mon ami, et allons voir ce que nous entendons tous deux également bien, les progrès de nos préparatifs militaires.

Ils re|oignirent Angus Mac-Aulay et ses hôtes anglais ; et dans la rliscnssion (|ui s'engagea, Allan montra une clarté d'esprit, uneforce de jugement el une iirécision de pensées qui contrastaient singuliè-

TES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

renient avec le jour mystérieux sous lequel son caractère s'est présenté jusqu'ici.

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