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CHAPITRE Vl

Le château de narniinvarach présentait dans cette matinée un spectacle magnifique et imposant. Les différents chefs, suivis de leurs soldats, qui, malgré le ronibre, n? composaient que leur suite d'étiquette et leurs gardes du corps dans les occasions solennelles,

Les chandeliers de Mac-Aulay.

•vinrent saluer le maître du château, les uns avec une cordialité af fectueuse, les autres avec une politesse hautaine et réservée, suivant le degré d'amitié qui régnait entre leurs clans. Chaque chef, malgré son peu d'importance relativement aux autres, montrait cependant le désir d'exiger d'eux la déférence due à un prince indépendant, tandis que les plus puissants et les plus forts, divisés entre eux par de récentes querelles ou d'anciennes haines, étaient forcés par politique d'avoir de grands égards pour les sentiments de leurs alliés moins puissants, afin de les attacher à leurs intérêts et à leur étendard. Aussi cette assemblée de chefs highlanders ressemblaitelle assez à ces anciennes diètes de l'empire, où le moindre frej'graf (comte libre) qui possédait un château perché sur un rocher stérile, entouré de quelques cen:aines d'acres déterre, réclamait les honneurs et le rang d'un prince souverain, et le droit de siéger parmi les dignitaires de l'empire. La suite des différents chefs fut logée et p'acée séparément, autant que les localités et les circonstances le permettaient; chacun d'eux cependant conserva son henchman qui, ne quittant pas son maître plus que son ombre, se tenait toujours prêt à exécuter ses ordres.

L'extérieur du château présentait un coup d'œil extraordinaire. Les Highlanders des îles, des vallons et des districts appelés slralhs, se regardaient les uns les autres avec des yeux où brillaient la ja-^ lousie, une curiosité inquiète et une malveillance hostile. Mais ce qu'il y avait de plus étourdissant, du moins pour l'oreille des habitantsdes plaines, c'était la musique des joueurs de cornemuse qui rivalisaient entre eux. Ces ménestrels guerriers, mus chacun en particulier par une haute opinion de la supériorité de sa tribu respective, et tous par l'idée non moins élevée de l'importance de leur

profession, jouèrent d'abord leurs divers pilirocbs sur le front de leur i-laii.A la fin cependant, comme les coqs de bruvère qui, sur le déclin de la saison, se rassemblent en troupe, s'atliràut les uns les autres par leurs chants; ainsi les joueurs de cornemuse, agitant leursplaids et leurs tartans, de la même manière que les coqs hérissent leurs plumes, commencèrent par s'approcher les uns des autres, pourdonner à leurs confrères un échantillon de leur talent Arrivés à une distance convenable, et se lançant des regards où l'on pouvait distinguer l'orgueil et le défi, ils soufflèrent dans leurs instruments criards, chacun se démenant et jouant son air favori ; bref, ils firent un tel tintamarre, que si un musicien italien eût été enterré même à dix milles de là, il serait ressuscité pour fui'' leur déchirante symphonie.

Les chieftains, pendant ce temps, s'étaient assemblés en comité secret dans la grande salle du château. Parmi eux envoyait les plus puissants personnages des Highlands ; quelques-uns, attirés par amour pour la cause royale, et beaucoup par haiue pour cette domination que le marquis d'Argyle exerçait sur eux depuis qu'il avait une si grande influence dans le gouvernement. Cet homme d'État, il est vrai, quoique doué de beaucoup de talents et de puissants moyens d'influence, avait des défauts qui le rendaient impopulaire parmi les chefs highlanders. La dévotion qu'il professait était d'un caractère morose et fanatique ; son ambition paraissait insatiable, et les chefs inférieurs se plaignaient de son manque de bonté et de libéralité. Ajoutez à cela que, quoique Highlander et de la famille des Campbell, si distingué par la valeur, Gillespie Grumach ou le Louche (c'était la distinction personnelle qu'il avait dans les Highlands, où les titres d'honneur sont inconnus) passait plutôt pour un homme de cabinet que pour un homme de guerre. Lui et sa tribu étaient particulièrement en querelle avec les Mac Donald et les Mac Lean, deux familles nombreuses qui, quoique divisées par d'anciennes haines, avaient une commune horreur pour les Camp-

EUes étaient épiées par une figure pâle, maigre et grande.

bell, ou, comme on les appelait, pour les enfants de Diarmid. Pendant quelque temps les chefs assemblés gardèrent le silence, attendant qu'un d'entre eux prît la parole sur le motif de leur réunion. A la fin, l'un des plus puissauts ouvrit la diète par ces mots : — Nous avons été appelés ici, Mac-Aulay, pour débattre des matières importantes sur les affaires du roi et de l'État, et nous demandons à savoir qui nous les expliquera.

Angus, qui ne brillait point par l'éloquence, exprima son désir

LE MAJOR DALGETTY

que lord Menleith ouvrît le conseil, et, avec autant de modestie que de noblesse, le jeune lord prit la parole. — Ce que j'ai à proposer, dit-il, aurait dû venir d'une personne plus connue. Cependantj'annonce aux chefs ici assemblés que ceux qui veulent secouer le joug indigne du fanatisme n'ont pas un moment à perdre. Les covenan-

Reste sur cette table où la tète d'un meilleur homme fut placée avant loi

taires, après avoir deux fois fait la guerre à leur souverain et lui avoir arraché toutes les concessions justes ou injustes qu'ils jugeaient à propos d'exiger; après avoir vu leurs chefs comblés de dignités et de faveurs ; après avoir publiquement déclaré lorsque le roi, au retour d'un voyage dans sa terre natale, était sur le point de retourner en Angleterre, « qu'il partait, roi content d'un peuple content » ; après toutes ces protestations, enfin, et sans même le prétexte d'un grief national, ces mêmes hommes, sur des soupçons et des doutes dépourvus de tout fondement, ont envoyé une forte armée au secours des rebelles d'Angleterre. Certes nous devons nous estimer heureux que l'empressement avec lequel cette trahison s'est exécutée ait aveuglé la junte usurpatrice sur ses propres dangers. Car l'armée qu'elle a envoyée en Angleterre sous les ordres du vieux I.even comprend les soldats vétérans, l'élite de ces armées levées en Kcosse durant les deux premières guerres.

Ici le capitaiuc Dalgetty s'apprêtait à se lever pour dire que beaucoup d'officiers vétérans, formés dans les guerres d'Allemague, étaient, à sa connaissance, dans l'armée du comte de I.even. Mais Allan Mac-Aulay, le retenant d'une main sur son siege, et mettant le doigt sur ses lèvres, l'empêcha ainsi, non sans quelque difficulté, de prendre la parole. Le capitaine lui jeta un regard de mépris et d'indignation qui ne troubla nullement la gravité d'Allan, et lord Menteith continua sans interruption. — Voici, dit-il, pour tous les fidèles et loyaux Écossais le moment de montrer que le reproche fait à leur pays ne doit s'adresser qu'à l'égoïsme de quelques séditieux, et à l'absurde fanatisme qui, du haut de cinq cents (haires, est répandu partout comme un déluge. J'ai là des lettres du nord, dont je donnerai communication à chacun deschefs et qui m'annoncent que cent honorables gentilshommes (et ici il cita une foule de noms gpcliqnes qui intéresseraient pou nos lecteurs) sont prêts à monter à cheval. Knfin , deux .seigneurs de nom et de rang, du nord de l'Angleterre, ici présents, vous garantissent le zèle des amis du roi dans ce pays. A tant de braves gentilshommes, les covenantaires du sud ne peuvent opposerque des recrues sans expérience, des la-

boureurs et des artisans des basses classes, car ils no comptent aucun allié dans tout l'ouest des Highlands, excepté un seul homme, aussi connu qu'il est odieux. Mais personne, en jetant un regard dans cette salle, peut-il douter un moment de notre succès contre toutes les forces que Gillespie Grumach pourrait nous opposer? D'autre part, des fonds considérables et des munitions ont été rassemblés; des officiers habiles et expérimentés, formés dans les guerres étrangères, dont un est ici présent (à ces mots le capitaine Dalgetty se leva et promena ses regards autour de lui), se sont engagés à discipliner toutes les levées qu'on pourra faire. Enfin un corps nombreux de troupes irlandaises, envoyé de l'Ulster par le comte d'Antrim, est heureusement débarqué, et en pleine marche vers le lieu du rendez-vous. 11 ne me reste plus donc qu'à conjurer les nobles chefs assemblés de mettre de côté toute considération secondaire, et de joindre leurs cœurs et leurs bras pour la défense de la cause commune. Qu'ils envoient la croix de feu dans leurs clans, avec l'ordre de rassembler toutes leurs forces disponibles; qu'ils ne laissent point à l'ennemi le temps de se préparer ou de revenir de la terreur panique où le jettera le premier son d'un pibroch. Pour moi, quoique n'étant pas un des gentilshommes les plus riches et les plus puissants de l'Ecosse, je sens qu'il me faut soutenir la dignité d'une maison ancienne et honorable, et je suis résolu de me vouer corps et biens à cette sainte cause. Si des hommes plus puissants se montrent aussi zélés, ils auront bien mérité de leur roi et de la postérité.

De nombreux applaudissements suivirent la harangue de lord Menteith. Mais alors les chefs se regardèrent les uns les autres, comme s'il fût encore resté quelque chose à décider. Après quelques chuchotements entre eux, un vieillard, respectable par ses cheveux

Allan .\Iac-Aul<i\ ctAunette-L'jlo.

blancs, quoiqu'il ne fût pas d'un rang supérieur, répondit en ces termes : — Thanc de Menteith, vous avez bien parle, et il n'est pas un de nous qui ne partage vos sentiments; mais ce n'est pas la force seule qui gagne des batailles : la tête du général contriliuc au gain d'une victoire aussi bien que le bras du soldat. Qui lèvera et portera la banniiTesous laquelle nous sommes invités à nous ranger? Croit-on mie nous exposerons nos enfants, nos familles, avant «le savoir à quel chef nous les confierons? Où est la commission du roi qui engage ses sujets à prendre les armes? Tout simples et gros-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

siers que nous paraissons être, nous connaissons aussi bien les lois de la guerre que celles de notre pays, et nous ne nous armerons point contre la paix f;énérale, si ce n'est du commandement exprès du roi et aprè^avoir reconnu un chef digne de nous commander. — Où trouver un pareil général, dit un autre chieftain en se levant, si ce n'est le représentant des lords des lies, qui, par sa naissance et rétendue de son pouvoir, a le droit de conduire les forces réuaiss des Highlands? et où cette dignité réside-t-elle, si ce n'est dans la maison de Vich Alister More? — Je reconnais, répliqua brusquement un troisième, la vérité de ce qui a d'abord été dit, mais non la conséiiiionre qu'on en a tirée. Si Vich Alister More veut être le représentant des lords des Iles, qu'il prouve d'abord que son sang est plus rouge que le mien.— <"ela ne sera pas long, s'écria Vich Alister More en mettant la main sur la garde de sa claymore.

Aussitôt lord Menteith interposa son autorité, en les conjurant de se rappeler que les intérêts de l'Écosso, la liberté de leur patrie, la cause de leur roi, devaient passer avant des querelles personnelles sur le rang et l'origine des clans. Plusieurs des chefs des Highlands, qui ne voulaient admettre les prétentions de l'un ni de l'autre de ces deu\ chieftains, fsrent du même avis, et aucun ne parla avec plus de force que l'illustre Evan Dhu. — Je suis venu du bord de mes lacs, dit-il, comme un torrent descend des montagnes, non pour retourner sur mes pas, mais pour suivre ma course. Ce n'est point en disputant sur nos prétentions particulières que nous servirons l'Ecosse ou le roi Charles. Je donnerai ma voix au général que le roi nommera, et qui sans doute possédera les qualités nécessaires pour commander des hommes tels que nous. 11 doit être d'une haute naissance, ou nous dérogerions; sage et habile, ou nous risquerions la sûreté de nos amis; le brave des braves, ou notre honneur serait en danger; aussi prudent que ferme et vaillant, afin de conserver l'union parmi nous. Tel est l'homme qui doit nous commander. Etes-vous prêt, Thane de Menteith, à nous dire où nous trouverons ce général. — Il n'y en a pas d'autre que celui-ci, dit Allan Mac-Aulay en mettant sa main sur l'épaule d'.^nderson qui était debout derrière lord Menteith, voici votre général.

Un murmure confus exprima la surprise universelle de l'assemblée: mais Anderson, rejetant le manteau qui lui cachait la figure, ets'avançant au milieu de la salle, parla en ces termes : — Je ne voulais pas rester longtemps spectateur silencieux de cette scène intéressante, quoique l'empressement d'un ami m'ait obligé à me découvrir soudainement. Voici (et ce que je ferai pour le service du roi prouvera si je suis digne d'un pareil honneur), voici une commission scellée du grand sceau et donnée à James Graham, comte de Montrose, avec le commandement des forces as.serablées pour le service de Sa Majesté dans ce royaume.

Un cri unanime d'approbation s'éleva dans l'assemblée. En effet, il n'y avait pas d'autre chef auquel, pour la naissance, ces orgueilleux montagnards eussent été disposés à obéir. La haine héréditaire et invétérée qu'il portait au marquis d'Argyle les assuraitqu'il déploierait dans la guerre une énergie suffisante, tandis que ses talents militaires bien connus, sa valeur éprouvée, faisaient espérer le succès.

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