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CHAPITRE Vil

Les acclamations de joie et de surprise ne furent pas plus tôt apaisées, qu'on réclama généralement le silence en demandant la lecture de la commission royale, et les chefs, qui avaient jusqu'ici gardé leurs bonnets, probalneracnt parce qu'aucun ne voulait ôter le sien le premier, se découvrirent la tète tous à la fois pour faire honneur au brevet royal. Cette pièce, conçue dans les termes les plus flatteurs, autorisait le comte de Montrose à réunir les sujets écossais en armes pour étouffer la rebellion que divers traîtres et séditieux avaient excitée contre le roi en violant leurs serments de fidélité et en rompant la paix entre les deux royaumes. 11 était enjoint aux autorités subalternes d'obéir à Montrose, et de l'assister dans son entreprise; pouvoir lui était donné de rendre des ordonnances et de faire des proclamations, d'exercer le droit de justice et de grâce, île nommer et de destituer les gouverneurs et les commandants. Enfin c'était la commission la plus étendue que jamais prince ait confiée à un sujet. La lecture finie, un murmure général témoigna que les chefs se soumettaient à la volonté de leur souverain. Se se contentant pas de les remercier en commun de cet accueil favorable, Montrose se hâta de s'adresser à chacun d'eux en particulier. Les chefs les plus importants lui étaient personnellement connus depuis longtemps; mais il accosta lui-même ceux d'un ordre inférieur, et, par la connaissance qu'il avait de leurs noms particuliers et de l'histoire de leurs clans, il montra combien il avait longtemps étudié le caractère des montagnards, et combien il était préparé au rôle qu'il jouait.

Tandis qu'il s'acquittait de ces actes de courtoisie, ses manières gracieuses, ses traits expressifs, la dignité de son maintien, faisaient

un contraste frappant avec la grossièreté et la simplicité de sou habillement. Montrose avait cet extérieur dans lequel, au premier coup d'œil, on ne voit rien d'extraordinaire, mais qui intéresse davantage l'observateur à mesure qu'il le regarde plus longtemps. Sa taille était très peu au-dessus de la moyenne, mais il était très bien fait, et capable de déployer une grande force et de soutenir une grande fatigue. Comment, sans cette constitution de fer, aurait-il supporté les pénibles fatigues de ces campagnes extraordinaires, durant lesquelles il ne se ménagea pas plus qu'un simple soldat? Il' était profondément versé dans les arts de la paix et de la guerre, et possédait naturellement cette manière aisée de se présenter que l'habitude donne aux gens du monde. Ses longs cheveux bruns, séparés sur le haut de la tète, selon la mode des chefs royalistes, descendaient de chaque côté de sa figure en boucles , dont l'une, tombant deux ou trois pouces plus basque les autres, montrait que Montrose suivait une mode contre laquelle un ministre puritain nommé Prynne avait jugé convenable d'écrire un traité ayant pour titre : « La Disgracieuseté des boucles d'amour. >> Sa figure, entourée de ces longs anneaux, avait ces traits qui inspirent l'intérêt plutôt par le caractère intellectuel que par la régularité de leur forme; mais un nez aquilin, un œil gris, vif, décidé et bien ouvert, un teint animé, rachetaient le peu de délicatesse et l'irrégularité de la partie inférieure de son visage. Ainsi , en général, Mont'ose pouvait passer pour un beau cavalier ; mais ceux qui le voyaient lorsque son âme passait dans ses yeux avec t*ut le feu du génie, ceux qui l'entendaient parler avec l'éloquence de la nature, concevaient, même de son extérieur, une opinion plus enthousiaste et plus favorable que les portraits qui restent de lui ne pourraient le faire penser. Telle fut du moins l'impression qu'il produisit sur les chefs montagnards, hommes sur lesquels l'extérieur a beaucoup d'influence.

Dans la discussion qui suivit, Montrose raconta les différents dangers qu'il avait courus pour l'entreprise. 11 avait d'abord fâché d'assembler, dans le nord de l'Angleterre, un corps de royalistes qu'il s'attendait k voir marcher en Ecosse sous les ordres du marquis de Newcastle; mais l'aversion des Anglais à passer la frontière, le délai du comte d'Antrim qui devait débarquer avec ses troupes irlandaises dans le Frith de Soiway, l'avaient empêché d'exécuter ce projet; et d'autres plans ayant échoué de la même manière, il s'était trouvé dans la nécessité de se cacher sous un déguisement pour traverser les Lowlands, et le jeune Menteith, son parent, l'avait aidé en véritable ami. Il lui était impossible d'expliquer comment jMac-Aulay était parvenu à le reconnaître. Ceux qui admettaient les prétentions et les talents prophétiques d'Allan, sourirent d'un air mystérieux; mais Allan répondit que le comte de Montrose ne devait pas être étonné d'être connu d'un millier de personnes qu'il ne pouvait se rappeler lui-même. — Sur mon honneur de cavalier, dit le capitaine Dalgetty, trouvant à la fin occasion de parler, je suis orgueilleux et fier de pouvoir tirer l'épée sous les ordres de Votre Seigneurie, et je dois bannir de mon cœur toute haine, tout lessentiment et toute idée de vengeance contre Allan Mac- Aulay, qui m'a jeté au bas bout de la table hier soir. Certes, aujourd'hui il a si bien parlé comme un homme qui jouit pleinement de l'u.sage de ses sens, que j'ai pensé qu'il ne peut nullement, quant à présent, réclamer le privilège de la folie. Mais puisqu'il agissait ainsi en faveur du noble comte , mon futur commandant en chef, je dois devant vous tous reconnaître la justice de cette préférence, et saluer de grand cœur Allan comme un homme qui veut être son buen camarailo.

A ces mots , qui furent peu entendus et auxquels on fit peu d'atteniion, le capitaine, sans ôter son gantelet militaire, saisit la main d'AUan, et se mit à la serrer avec force. Mais Allan, d'un poignet aussi ferme que l'ctau d'un serrurier, lui serra la sienne à son tour avec une telle violence, qu'il fit entrer les lames du gantelet dans les doigts de Dalgetty. Le capitaine aurait regardé ceci comme un nouvel affront, si soïi attention, au moment où il secouait sa main en soufflant dessus, n'eût été réclamée par Montrose lui-même.— Ecoutez ces nouvelles, dit-il , capitaine, ou plutôt major Dalgetty ; les Irlandais, qui doivent profiter de votre expérience militaire, ne sont plus qu'à quelques lieues de nous. — Nos chasseurs de daims , interrompit Angus Mac-Aulay, que j'avais envoyés dans la montagne chercher du gibier pour l'honorable compagnie, ont appris qu'il arrivait une troupe d'étrangers qui ne parlent ni saxon, ni pur gaélique, et qui ont bien de la peine à se faire entendre du peuple de ce pays; ils sont en armes, et leur chef est, dit-on, Alaster Mac Donald, qu'on appelle communément le jeune Colkitto. — Ce sont nos hommes, dit Montrose ; il faut nous hâter de leur envoyer des gens pour liur servir de guides et pourvoir à ce qui leur manque. — Cette dernière chose, répliqua Angus Mac Aulay, ne sera pas la plus aisée ; car je sais qu'excepté quelques mousquets et très peu de munitions, ils manquent de tout ce qui est nécessaire à un soldat; ils n'ont ni argent, ni souliers, ni vêtements. — Rien n'obligeait, reprit Montrose, de proclamer cela si haut. Les tisserands puritains de (ilasgow leur fourniront du drap en abondance lorsque nous descendrons des montagnes. Et puisque les ministres ont pu, par leurs sermons, engager les vieilles femmes des bourgs écossais à se

LE MAJOR DALGETTY

priver de leur toile pour faire des tentes à ceux qui combattaient pour elles à Dunse-Law, j'essaierai si mon éloquence aura assez de pouvoir pour faire renouveler à ces bonnes dames leur don patriotique, et pour forcer leurs tètes rondes de maris à nous ouvrir leur bourse. — Et quant aux armes, dit le major Dalgetty, si Votre Seigneurie veut permettre à un vieux cavalier de lui donnerson avis, un tiers seulement porterait des mousquets: mon arme favorite pour les autres serait la pique, soit pour résister aux charges de cavalerie, soit pour enfoncer l'infanterie. Un forgeron, le premier venu, vous fera cent fers de pique par jour; il ne manque pas de bois ici pour faire des hampes, et je réponds que, suivant les meilleurs usages de la guerre, un fort bataillon de piquiers formé à la façon du Lion du Nord, de l'immortel Gustave, battrait la phalange macédonienne dont j'ai lu les exploits lorsque j'étudiais au collège Mareschal d'Abitrdeen. De plus, je me permettrai de vous dire...

La leçon de tactique que donnait le major fut tout à coup interrompue par Allan Mac-Aulay, qui s'écria:— Place pour un hôte qu'on n'attendait pas, et dont la présence ne sera pas trop bien accueillie!

Au même instant la porte de la salle s'ouvrit, et un homme à cheveux gris, d'un extérieur noble, se présenta devant l'assemblée. Son air était digne, sa taille au-dessus de la moyenne, et II paraissait habitué à commander. Il jeta un regard sévère et presque menaçant sur les chefs assemblés ; ceux d'un rang élevé le lui rendirent avec une indifférence méprisante; mais quelques-uns des petits gentilshommes de l'ouest semblaient désirer d'être ailleurs.

— A qui^ commença l'étrangei dois-je porter la parole comme au chef de cette assemblée, ou n'a^tz-vous pas encore désigné la personne qui doit remplir un poste pour le moins aussi périlleux qu'il est honorable? — C'est à moi qu'il faut s'adresser, sir Duncan Campbell, chevalier d'Ardeiivohr, dit Monlro>e en s'avançant vers lui. — A vous; répliqua sir Duncan d'un air de mépris. — Oui, à moi; au comte de Montrose, si vous l'avez oublié. — J'aurais eu du moins quelque peine à le reconnaître sous le déguisement d'un palefrenier ; et cependant je puis dire qu'il ne fallait pas une influence moindre que celle dunt malheureusement jouit Voire Seigneurie, que celle d'un homme reconnu pour un des perturbateurs (l'Israël, pour réunir en une telle assemblée des hommes égarés. — Je vous répondrai dans le style de vos puritains. Je n'ai point porté le trouble dans Israël : c'est toi et la maison de ton père. Mais quittons c:s débats, qui sont de peu d'imporiance : nous attendons les nouvelles que vous nous apportez de la part d'Aigyle votre chef; car c'est sans doute en son nom que vous vous présentez devant cette assemblée. — Ce n'est pas seulement au nom du marquis d'Argy'.e, c'est au nom du parlement écossais que je demande à connaître la cause de cette singulière convocation. Si son but est de troubler la paix du pays, comme voisins, comme hommes d'honneur, vous deviez nous avertir. — Il est bien étonnant, et c'est une chose toute nouvelle en Ecosse, s'écria Montrose en se tournant vers l'assemblée, que les premiers entre les chefs écossais ne puissent se réunir dans la m-^ison d'un ami commun, sans être soumis à une visite et à des questions inquisiloriiles. Il me semble que nos ancêtres avaient Ihabitude de s'assembler pour des parties de chasse dans les Highlands, ou pour tout autre motif, sans en demander la permission, .soit au grand Mac Galium More, soit à quelqu'un de ses émissaires ou de ses dépendants. — Il en a été ainsi en Ecosse pendant un temps, ajouta l'un des chefs des montagnes de l'ouest, et ce temps reviendra lorsque les usurpateurs de nos anciennes po.sse.ssions seront réduite à n'être que lairds de Lochow, au lieu de se répandre sur nous comme une nuée de sauterelles dévorantes. — Dois-je donc comprendn', répondit sir Duncan, que c'est contre mon clan seul que ces préparatifs sont dirigés ? ou souffrirons-nous en commun avec les pacifiques habitants de l'Ecosse?

— Eh bien! s'écria en se levant un chef aux regards farouches, je ferai une question au chevalier d'Ardenvohr, avant qu'il poursuive son insolent catéchisme. A-t-ll apporté plus d'une vie dans ce château, pour venir nous y insulter? — Gentilshommes, inlerrom|)it Montrose, un peu de patience, je vous en prie ; un envoyé qui vient ici s'acquitter d'une ambassade a le droit de parler librement, et son sauf-conduil le protège. Mais [)uisque sir Duncan Campbell r •>! si pressant, je consens à lui apprendre, pour sa gouverne, que l'assemblée où il se trouve est une assemblée de loyaux sujets (lu roi, convoqués au nom et avec l'auloriié de Sa M.ijcsté, par moi. qu'elle a investi de sa royale confiance. — Nous aurons donc, je le (irésume, réidiqua lord Diinciiii Campbell, une guerre civile dans les formes. J'ai été trop longtemps .'■oldat pour voir ces préparatifs avec inquièuide ; mais il aurait été beau, pour l'hon- 7ieur du comte de Montrose, qu'il eût moins consulté son ambilicm et davantage la paix do Sun pays. — Ceux qui ont consulte leur ambition et leur Intérêt personnel, sir Duncan, ce sont ceux qui uni mis le royaume dans la position où il se trouve aujourd'hui, et rendu nécessaires les remèdes violents que nous allons employer malgré nous. — Et quel rang (lariiii ces ambitieux assigneronsnous à ce noble comte, si ardemment attaché au Covenant, qu'il fut le premier, en 1634, a traverser la Tweed au milieu des flots,

à la tète de son régiment, pour charger les troupes royales? C'est encore lui, je crois, qui imposa le Covenant aux bourgeois et au collège d'Aberdeen, à la pointe de l'éiiée et delà lance. — Je comprends vos sarcasmes, sir Duncan, répondit Montrose avec calme, et je dois seulement ajouter que si un sincère repentir peut effacer les erreurs de jeunesse, les crimes que vous me reprochez me seront pardonnes. Je suis ici, l'épée à la main, prêt à répandre le plus pur de mon sang pour expier mes erreurs, et un homme ne peut rien faire de plus. — Mylord, je suis fâché de n'avoir pas d'autre ré|ionse à porter au marquis d'Argyle. J'avais de plus à vous annoncer de sa part, que, pour prévenir les sanglantes représailles qui doivent nécessairement accompagner une guerre dans les Highlands, il désirait que l'on proclamât une trêve dans le nord des montagnes. L'Ecosse est assez grande pour nous offrir des champs de bataille, sans que des voisins détruisent mutuellement leurs domaines et leurs propriétés. — C'est une proposition toute pacifique, dit Montrose en souriant, que l'on devait attendre d'un homme dont les actes ont toujours été plus pacifiques que ses intentions. Cependant, si les termes d'une pareille trêve pouvaient être fixés équitablement, si nous pouvions obtenir des garanties (car, sir Duncan, cela est indispensable ) que votre marquis observerait ces conditions avec une stricte fidélité; pour, ma part je serais charmé de laisser la paix derrière nous, puisque nous devons porter la guerre en avant. Mais, chevalier d'Ardenvohr, vous êtes trop vieux soldat et trop expérimenté, pour qu'il soit prudent à nous de vous permettre de rester dans celte maison et d'y être témoin de nos préparatifs ; en conséquence, lorsque vous vous serez reposé et rafraîchi, nous vous prions de retourner en toute hâte à Inverary, et nous enverrons avec vous un gentilhomme de notre parti, pour arrêter les conditions d'un armistice dans les Highlands, en cas que le marquis n'ait pas changé d'avis à cet égard. Sir Duncan se contenta de saluer pour marquer son approbation.

— Mylord de Menteith , continua Montrose , voulez-vous avoir la bonté de faire ici les honneurs à sir Duncan Campbell d'Ardenvohr, tandis que nous déciderons quel cavalier l'accompagnera. Mac-Aulay, permettez que je réclame pour sir Duncan tous les égards de l'hospitalité. — Je vais donner des ordres en conséquence, dit Allan Mac-Aulay en s'avançint. J'aime sir Duncan Campbell; nous avons été compagnons d'infortune dans d'autres temps, et je ne l'oublierai pas aujourd'hui. — Mylord de Menteith , reprit sir Duncan, je suis fâché de vous voir, si jeune , engagé dans une entreprise désespérée. — Je suis jeune, il est vrai , répondit Menteith ; mais je suis assez vieux pour distinguer ce qui est juste d'avec ce qui ne l'est pas ,'la loyauté et la rébellion ; et si j'entre dans la meilleure route de bonne heure , j'ai l'espoir de la parcourir plus longtemps.

— Et vous aussi, mon ami Allan Mac-Aulay, serons-nous donc ennemis, nous qui avons été si souvent alliés contre un ennemi commun ? Puis se tournant vers l'assemblée : Adieu , messieurs; il y en a parmi vous un si grand nombre auxquels je souhaite du bien, que ce brusque rejet de toute condition d'accommodement me plonge dans un profond chagrin. Le ciel, ajouta-t-il en levant les yeux, jugera entre nous et les instigateurs de cette guerre civile.

— Amen, dit Montrose; nous nous soumettons à ce tribunal.

Sir Duncan quitta la salle, accompagné par Allan Mac-Aulay et lord Menteith — Voilà un vrai Campbell, dit Montrose lorsque l'envoyé fut parti : promettre beaucoup et ne tenir jamais, telle est leur devise. — Pardonnez-moi, mylord, répliqua Evan Dhu ; tout ennemi héréditaire que je suis du nom des Campbell , j'ai toujours trouvéle chevalii.'rd'Ardenvohrhravedans laguerre, honnêtedansia paix et sincère dans ses conseils. — Tel est son caractère personnel, je le sais; mais il agit comme l'organe et l'interprète desonchef, lemarquis d'Argyle, l'homme le plusfauxqui iiiljamaisexisté. Ecoutez, Angus, conlinua-t-il eu jiarlantà voix basse à son hôte, de peur qu'il ne fasse quelque impression sur l'inexpérience de Menteith ou sur le caractère singulier de votre frère , vous ferez bien d'envoyer des musiciens dans leur apiiartemeut pour empêcher toute conversation particulière. — Du diable , si j'ai des musiciens, répondit Mac- Aulay, sauf le joueur de cornemuse, qui a presque perdu son souffle en faisant assaut avec trois autres de ses confrères; mais je puis e:ivoyer Annette Lyle avec sa harpe. Sur ces mots, il sortit pour donner ses ordres.

Cependant il s'éleva une chaude discussion pour savoir qui se chargerait de la lâche périlleuse de retourner avec sir Duncan à Inverary. Les chefs du premier rang se regardaient comme égaux en dignité à Mac Galium More : on ne pouvait donc leur pr(i[io.ser de servir d'ambassadeurs; les autres , quoique n'ayant pas la même excuse à donner, ne voulurent pas non [dus s'en charger. Ou aurait pu penser qu'lnverary était la Vallée de l'ombre de la mort, tant les chefs inférieurs montraient de répugnance à y aller. Apiè^ une longue hésiiali<m, on en dit à la fin le véritable motif: si un Highlander, n'im[iorle de quel rang , se chargeait d'un tel message pour Mac Calluni More, il était sûr que ce chef conserverait le souvenir de cette offense, et qu'un jour ou l'autre il le ferait repentir ib' sa demarche. Dans cet état de cho>es , quoique Montiose regardât l'armistice proposé par Argyle comme un pur stratagème, Il ua

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voulut pas le rejeter brusquement en face de tant d'hommes qu'il intéressait de si pri^s; il résolut donc de conférer la dignité dangereuse d'ambassadeur au major Dalgelly, qui n'avait dans les Highlauds ni clan ni domaine sur lesquels Argyle put décharger sa colère. — Mais j'ai un cou , s'écria brusquenuMit Dalgetly, et qu'arrivera-t-il s'il veut se venger par là ? Je cninais plus d'un cas où un lionorable parlementaire a été pendu comme espion. Et les Romains, au .-iége de Capoue , n'agirent pas avec plus de merci envers les amba>sadeurs, quoique j'aie kl qu'ils ne firent que leur couper les mains et le nez, et leur arracher les yeux, et qu'ensuite ils les laissèrent partir en paix. — Sur mon honneur, major Dalgotly, si le marquis, contre toutes les lois de la guerre, usait de quelque cruaulé contre vous , vous pouvez être sûr que j'en tirerai.s une vengeance tellement éclatante qu'elle retentirait dans toute l'Ecosse. — Cela servirait peu à Dalgetty ; mais corragio , comme dit l'Espagnol : avec la terre promise devant les yeux, c'est-à-dire Drumth-naiket, »)iea pmtpei-are<jna, comme nous disions au collège Mareschal , je ne refuserai point la commission de Votre Excellence , sachant que le devoir d'un honorable cavalier est d'obéir aux ordres de son commandant, au risque de la potence ou du tranchant du sabre. — Bravement résolu ! Suivez-moi à l'écart, je vous donnerai les conditions que vous devez porter à Mac Galium More, conditions auxquelles nous voulons bien lui accorder une trêve pourses domaines des Highlands.

Nous épargnerons à nos lecteurs la communication de ces instructions. Elles étaient d'une nature evasive, car Montrose ne regardait les propositions du marquis que comme faites pour gagner "du temps. Lorsqu'il eut donné au major tous les ordres conveirables, et comme ce digne vétéran, après avoir salué militairement, se dirigeait vers la porte de la salle, Montrose lui fit signe de revenir. — Je pense, dit-il, que je n'ai pas besoin de rappeler à un officier qui a servi sous le grand Gustave , que l'on demande à un parlementaire plus que l'exécution entière de ^es ordres, et que son général attend de lui, à son retour, quelque rapport sur l'état des affaires de l'ennemi, autant qu'il pourra les observer. En un mot, major Dalgetty , vous devez être un peu clairvoyant. — Ah ! ah! Excellence, répliqua le major, donnant à ses traits, par une légère contraction , une expression inimitable de ruse et d'intelligence, s'ils ne mettent point ma tète dans un sac , ce que j'ai vu faire envers de braves soldats qui étaient soupçonnés de venir dans de pareilles intentions , Votre Excellence peut compter sur le rapport exact de tout ce que Dugald Dalgetty aura vu ou entendu, quand même il devrait vous rendre compte de tous les airs du pibroch de Mac Galium More, ou de toutes les couleurs bariolées de son plaid et de son jupon. — Il suffit; adieu, major Dalgetty: et, comme on dit que la pensée d'une dame e.st toujours exprimée dans le postscriptura de sa lettre, de même fiensez que la partie la plus importante de votre commission est dans les dernières instructions que je vous ai données.

Le major fit un nouveau signe d'intelligence, et se retira pour se préparer, ainsi que son coursier, aux fatigues de la mission qu'il allait remplir. A la porte de l'écurie (car Gustave avait toujours ses premiers soins), il rencontra Angus Mac-Aulay et sir Miles Musgrave i|ui examinaient son cheval. Après avoir loué l'encolure et la beauté de l'animal, ils unirent leurs efforts jiour persuader à l'aventurier de ne pas emmener avec lui uo cheval d'un tel prix dans un voyage aussi fatigant. Angus lui peignit, sous les couleurs les plus alarmantes, l'état des roules ou plutôt des solitudes sauvages qu'il avait à traverser pour se rendre dans le comté d'Argyle, et les misérables cabanes dans lesquelles il serait condamné à passer la nuit, sans autre fourrage pour son cheval que des racines de vieille bruyère. En un mot, il était absolument impossible qu'après un tel voyage l'animal fût encore propre au service militaire. L'Anglais confirma tout ce qu'Angus avait dit: c'était un meurtre ^ ou il se donnait au diable! d'emmener seulement un cheval qui vaudrait un farthing , dans ces déserts inhospitaliers. Le major les regarda fixement l'un après l'autre, et leur demanda, comme s'il eût été indécis, ce qu'ils lui conseillaient de faire de Gustave en de telles circonstances. — Par la main de mon père, mon cher ami, répondit Mac-Aulay , si vous confiez l'animal à ma garde , vous pouvez compter qu'il sera nourri et soigné selon sa valeur et ses qualiics , et que lors de votre heureux retour, vous le trouverez aussi luisant qu'un oignon cuit dans le beyrre. — Ou plutôt , dit sir Miles Musgrave, si ce digne cavalier préfère s'en séparer pour un prix raisonnable, il me re^le encore une partie de mes candélabres d'argent qui dansent dans ma bourse , et je les ferais volontiers passer uans la sienne. — Bref, rae.s honorables amis, répliqua le major Dalgetty en les regardant d'un air de ])é[iétralion comique, il me semble que vcus ne refuseriez pas d'avoir quelque gage qui pût vous rappeler le vieux soldat, eu cas qu'il pliit à Mac Galium More de le faire pendre à la porte de son château? Et sans doute ce ne serait pas une pf.liic satisfaction pour moi, si pareille chose arrivait, qu'un noble et lojal cavalier comme sir Miles Musgrave, ou un digne et excellent chieftain comme notre bon hôte , fût mou exécuteur testamentaire.

Tous deux se hâtèrent de protester que telle n'avait pas été leur intention , et ils insistèrent de nouveau sur l'état pitoyable des routes dans les Highlands. Angus Mac-Aulay énuméra, en les désignant par leurs noms gai'liques , une grande quantité de passages difficiles, de précipices, de torrents, de gués sans fond sur la route qui conduisait à Inverary , tandis que le vieux Donald, qui venait d'arriver, confirmait ce que disait son maître en levant les mains et les yeux vers le ciel et secouant la tète à chacun de ces mots rocailleux qu'Angus tirait de son gosier. Mais rien ne put émouvoir l'inllexible major. — Mes dignes amis , dit-il , Gustave est accoutumé aux dangers d'un voyage, et les montagnes de Bohème peuvent soutenir la comparaison avec toutes celles de l'Europe pour les mauvaises routes : je crains donc peu les vallons et les torrents que Mac-Aulay a cités, et dont les difficultés sont confirmées par ^ir Miles Musgrave qui ne les a jamais vus. Sachez que mon cheval a des qualités précieuses et tout à fait sociales : à la vérité, il ne peut boire avec moi dans la même coupe, mais nous partageons notre pain ensemble, et il sera difficile qu'il souffre de la famine partout où je trouverai des gâteaux d'avoine ou do pois. Mais, pour couper court à cette discussion , je vous prie , mes bons amis , d'observer l'état du palefroi de sir Duncan Campbell que voici dans l'écurie devant nous : voyez comme il est gras et bien luisant. Je vous remercie donc des inquiétudes que vous avez pour le mien; mais je vous réponds que tant que nous suivrons la même route, cette bêle et son cavalier uianquerout de vivres avant Gustave et moi.

Sur ces mots, il remplit une grande mesure d'avoine et l'offrit à son cheval qui , henni>sant doucement et avec joie , dressant ses oreilles, et piaffant, montra l'étroite intimité qui régnait entre lui et son maître : il ne mangea point avant d'avoir répondu à ses caresses, en lui léchant les mains et le visage. Après cet échange de preuves d'amitié, le coursier se mit à dépêcher sa provende avec un empressement qui montrait ses vieilles habitudes militaires; son maitre , a|irès l'avoir regarde avec une grande complaisance, pendant environ cinq minutes, lui dit : — Puisse celle avoine te faire grand bien, Gustave! maintenant je vais à mon tour prendre des vivres pour la campagne. Alors il s'éloigna, ayant auparavant salué r.\nglais et Angus , qui restèrent un moment silencieux en se regardant, puis partirent d'un grand éclat de rire. — Le camarade, dit sir Musgrave, est taillé pour faire son chemin dans le monde. — Je le crois aussi, répondit Mac-Aulay, si toutefois il peut s'échapper des mains de Mac Galium More aussi facilement que des nôtres. — - Pensez-vous que le marquis ne respecte pas en la personne de Dalgetty les lois de la guerre établies chez les nations civilisées? — Pas plus que je ne respecterais une proclamation des lords écossais. Mais rentrons ; il est temps pour moi de retourner vers mes hôtes.

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