‹ WaverleyChapitre 220 sur 231 · CHAPITRE VUl · texte numérisé non relu

CHAPITRE VUl

Dans une petite salle à [lart , lord Menteith et Allan Mac-Aulay tenaient respectueusement compagnie à sir Duncan Gam|ibell, auquel on servit des rafraîchissements de toute espèce. Après a^oir causé avec Allan de celle espèce de chasse qu'ils avaient donnée ensemble aux Enfants du Brouillard , contre lesquels le chevalier d'Ardenvohr conservait, aussi bien que les M .e-Aulay , une haine implacable, sir Duncan amena la conversation sur son message actuel au château de Darnlinvarach. — Je suis réellemenl affligé, dit-il , de voir que des voisins et des amis qui devraient se soutenir mutuellement, soient près d'en venir aux mains pour une cause qui les intéresse si peu. — Qu'importe aux chefs highlanders que le roi ou le parlement triomphe? Ne vaudrait-il pas mieux leur laisser terminer leurs différends sans nous en mêler, taudis que les ■ hefs peuvent saisir cette occasion d'établir leur autorité de manière que par la suite le roi , ou le parlement, ue puisse la mettre en question. Rappelez-vous, Allan, que les mesures prises sous le dernier règne pour rétablir la paix dans les Highlands , comme on le disait, n'ont eu pour but que de miner le pouvoir patriarcal des chefs. Rap-; pelez-vous que sous le prélexle de rétablir chez nous des colons du comté de Fife, on n'a eu d'autre but que d'introduire des étrangers parmi les tribus celtiques, afin de détruire par degrés leurs anciennes coutumes, leur mode de gouvernement, et les dépouiller de l'héritage de leurs pères. Et c'est pour donner une autorité despotique au monarque qui a conçu ces desseins, que tant de chefs des Highlands sont sur le point de tirer l'épée contre leurs voisins et leurs alliés. — C'est à mon frère, répondit Allan, c'est au fils uiué de la famille, que le chevalier d'Ardenvohr doit adresser ces leraontrances. .le suis, il est vrai, le frère d'Aiigus; mais , ii ce titre, je ne suis que le premier homme de son clan , et forcé de donner aux autres l'exemple de l'obéissance. — La cause est beaucoup plus générale que sir Duncan Campbell ne le suppose , dit loid Menteith en se mêlant à la conveisalion : elle n'est pas limitée entre le Saxon et le Celte, la montagne et la plaine. 11 s'agit de savoir si nous con-

LE MAJOR DALGETTY

tintierons à être gouvernés par une compagnie d'hommes qui sont nos égaux, ou si nous retournerons au gouvernement naturel du prince , contre lequel ces hommes se sont révoltés. Le seul effet produit par l'usurpation actuelle serait l'agrandissement d'un seul clan, aux dépens de fous les autres.

— Je ne vous répondrai point, mvlord, car je connais vos préjugés et leur source ; mais j'ai connu un comte de Menteith, un rival des Graham, qui aurait dédaigné de combattre sous les ordres d'un comte de Montrose. — C'est en vain, sir Duncan, que vous espérez armer ma vanité contre mes principes. Le roi a donné à mes ancêtres leur titre et leur rang, et ils ne pourraient me blâmer, lorsqu'il s'agit de la cause royale, de me soumettre à un homme qui a plus de titres que moi pour commander en chef. Une misérable jalousie ne m'em(ièchera pas de mettre mon bras et mon épée à la disposition du plus loyal et du plus héroïque chef que l'on puisse choisir parmi la noblesse écossaise. — C'est dommage que vous ne puissiez ajouter à son panégyrique les épithètes de plus ferme et de [dus constant. Mais je n'ai pas l'intention de discuter avec vous ce sujet, mvlord ; le dé est jeté quant à vous. Permettez-moi seulement d'exprimer mon chagrin pour le sort désastreux dans lequel la témérité naturelle d'AngusMac-Aulay et l'influence de Votre Seii-'neurie entraînent mon brave ami Allan que voici, le clan de son père et bien d'autres vaillants guerriers. — Le sort est jeté pour tous, sir Duncan, répliqua Mac-Aulay d'un air sombre : la main de fer de la destinée s'imprime comme avec un fer chaud sur notre front, longtemps avant que nous puissions pousser un soupir, ou

ver un doigt pour nous défendre. S'il en était autrement, [lar quels î'ioyens le Voyant connaîtrait-il l'avenir quand des ombres frappent -^es yeux, soit"'pendaut la veille, soit pendant le sommeil? Rien n'arrive que ce qui doit arriver.

Sir Duncan allait répondre, lorsque la porte s'ouvrit; et Annette Lyle entra dans la salle, sa harpe en main. La liberté d'une jeune fille des Highlands se faisait voir dans sa démarche et dans ses yeux. Habituée àl.i plus grande intimité avec le laird Mac-.\ulay et son frère, avec lord Menteith et les autres jeunes gens qui fréquentaient Darniinvarach, elle n'avait rien de cette timidité qu'une femme élevée presque exclusivement parmi des personnes de son sexe aurait ressentie ou affectée en pareille circonstance. Son costume avait quelque chose d'antique, car les modes nouvelles pénétraient rarement dans un château des Highlands, habité principalement par des hnmmcs dont la seule occupation était la guerre et la chasse. Cependant les vêtements d'Annelte étaient, non-seulement de bon goût, mais riches. Son justaucorps ouvert, avec un haut collet, était fait d'un drap bleu artislement brodé, et des agrafes d'argent servaient à le fermer à volonté. Ses manches larges ne descendaient pas plu.< bas que le coude, et se terminaient par une frange d'or. Ce surtout, si l'on peut l'appeler ainsi, recouvrait un autre justaucorps de satin bleu, aussi richement brodé, mais d'une teinle plus pâle. Le jupon était d'un tartan de soie, oii la couleur bleue dominait, ce qui le mettait en harmonie avec le reste du costume. Une antique chaîne d'argent entourait son cou, et supportait la clef avec laquelle elle accordait son insirumeut. Au-dessus du collet du justaucorps s'élevait une petite fraise qui était fixée par une épingle de quelque valeur, souvenir de lord Menteith. Les tresses de ses blonds cheveux cachaient presque ses yeux, quand , avec un .sourire cl en rougi.-.sant, elle ;innoin;a qu'elle avait r. eu de Mac- Aulay l'ordre de leur demander s'ils aimaient la musique, isir Duncan Campbell jeta un regard de surprise et d'intérêt sur la charmante personne qui interrompait ainsi sa discussion avec Allan Mac-Aulay.

— Eh quoi! demanda-t-il à voix basse, une créature si belle et si gracieuse serait-elle la nmsicienne gagée du château de votre frère?

— Non, non, répondit au.ssitôt Allau, mais non sans quelque hésitation ; c'est une... une proche parente de notre famille ; et elle est traitée, ajouta-t-il avec plus de fermeté, comme la fille adoptive de la maison.

En parlant ainsi , il se leva de son siège, et avec cet air de courtoisie que tout Highlander sait prendre lorsqu'il le juge convenable, il y conduisit Annette, et lui offrit en même temps les rafraîchissements qui étaient sur la table, avec un empressement qui avait piobablement pour but de donner à sir Duncan une idée du rang et du mérile de la jeune orpheline. Si Ici était le dessein d'Allan, tant de soin n'était pas nécessaire. Sir Duncan avait les yeux fixes sur Annelteavcc une expression d'intéiét beauroup plus marquée que si elle eût été seulement une pirsonne d'importance. Les regards (ixos du vieux chevalier embarra.'-saierit la jeune lîlle, et ce ne fut pas .sans unt grandi' hésitation qu'a|.r<s avoir accordé son instrument et rci^u un cijup d'œil d'encoi^ragcmenl de lord Mentriib > i cr.\l!an , elle chanta cette ballade celtique:

l'u pi'ilc rayon du soleil Dejaiivi.r a percé f-p ombres :

11 jette son irflrt vermeil Sur In rasIiM aux rrrncaiix sombres.

Pour se rendre au moùlicr voisin.

Du noir portail sort lady Qraoïc :

Sur ses hahits et dans son sein Portant le deuil, la pauvre dame!

Un enfant est assis là-bas,

Pris du chemin, sons un vieux chêne ;

L'hiver a semé des frimas.

Perles dans ses cheveux d'ébène.

Redressant ses genoux roidis, \ grand'peiiie la pauvre tille,

— .\u nom des saints du paradis Et de votre heureuse famille.

Dit-elle , ô dame, aidez l'enfant Qui n'a plus ici-bas de mère.

— Las I répond la dame en pleurant.

Ma peine n'est pas moins amère :

L'hiver a dix fois ramoné Le saint jour de l'Epiphanie, Jour où les flots ont entraîné Dans leur cours ma fille chérie.

En fuvant l'ennemi vainqiieur.

De la tweed nous traver-ions l'onde :

Notre esquif cède à sa fureur...

Seule je me retrouve au monde.

— L'hiver a dix fois ramené Dit l'enfant, Sainte-Épiphanie, Depuis que la Tweed a traîné Dans ses flots un être sans vie.

Alors par les pêcheurs sauvé.

Nourri d'un pain que Dieu leur donne, Pour ce triste office élevé.

Il vous demande ici l'aumône.

— Oh ! tu me rappelles les traits Du noble époux qui fut ton père.

Jour des Rois, sois béni : tu lais La pauvre veuve heureuse mère !

On pare alors la tendre enfant, Mendiante qui devient reine.

Frimas, cédez au diamant Place dans ses cheveux d'ébène!

Lord Menteith observait avec quelque surprise que ces chants produisaient sur l'esprit de sir Duncan Campbell une impression profonde. H savait bien quelle étaii la passion des Highlanders pour les chants et les récits; mais ce n'était point assez, pensait-il, pour expliquer l'embarras avec lequel le vieillard détournait ses yeux, qu'il avait d'abord tenus fixés sur la chanteuse, comme s'il eût craint de les laisser reposer sur un objet aussi intéressant. On aurait dû d'autant moins s'y attendre, que ses traits exprimaient l'orgueil, l'insensibilité et l'entière habitude du commandement. Son front se couvrit d'un nuage; il abaissa ses larges sourcils j;ris, jusqu'à ce qu'ils cachassent jiresque ses yeux, dans les paupières desquels on voyait rouler quelques larmes. 11 resta silencieux et immobile dans cette altitude, une minute ou deux après que la dernière note eut cessé de vibrer, alors, levant la tête, il regarda Annette Lyle, comme s'il avait voulu lui parler; puis, changeant tout-à-coup d'idée, il se tournait vers Allan, lorsque la porte s'ouvrit, elle maître du château parut. ■^'

CHAPITIŒ l.\.

Angus Mac-Aulay était chargé d'un message pénible. Ce no fut qu'après avoir tourné sa phrase de différentes manii'res et s'être plusieurs fois repris qu'il lit enfin connaître à sir Duncan Campbell que le cavalier qui devait l'accompagner l'aliendait, et que tout était pri'paré pour son retour à Inverary. Sir Duncan se leva indigné : l'alfront de ce message effaça subitement les souvenirs éveilles |iar l'harmonie. — Je ne m'attendais guère à cela de votre part, dit-il en lançant un regard fiudroyaiil à Angus Mac Aulay. Non, je ne croyais pas qu'un chieftain des Highlands pût ordonner au chevalier d'Ardenvohr de quitter son château lor.sqne déjii le soleil a passé le Uiéridien,ct avant que sa coupe ait été remplie une seconde fois. Adieu : quand je reviendrai à narrilinvararh, ce sera une épée nue (l'une main, et une torche de l'autre. — Kt lorsque vous viendrez ainsi, dit Angus, je m'enjfage à vous bien arcueillir, quand même vous amèneriez avec vous cinq cents Campbells : vous ne vous plaindrez pas une seconde fois de l'hospilaliie de narnliiivarach. — Gens meiiaés vivent longtemps. Votre goût pour les fanfaronnades, laird Mac-Aulay, est hop connu pour qu'un hnninie d'honneur y fasse atlcntinn. Quant à vous, mylord, et vous aussi, Allan, qui avez leuu la plaie d'un hôte peu civil, je vous offre mes

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

remercîments. Et vous, charmante fille, daignez accepter cet humble souvenir pour avoir ouvert une fontaine qui était tarie depuis bien des années.

A ces mots il quitta la salle et fit appeler sa suite. Angus, confus et furieux du reproche d'inhospitalilé, le plus grand affront qu"on put faire à un Highlander, n'accompagna pas sir Duncan jusque dans la cour. Le chevalier d'Ardenvohr reprit son cheval, qui était tout prêt; six domestiques le suivaient : le noble major Dalgetty l'attendait aussi, tenant Gustave tout prêt ; mais il ne saisit la bride et ne se mit en selle qu'à l'arrivée de sir Duncan Alors toute la cavalcade s'éloigna du château. Le voyage fut long et fatigant, niais san^ aucune des grandes difiicultés annoncées A dire vrai, sir Duncan s'attachait beaucoup à éviter les passages les plus courts;car son chef le marquis avait coût urne (le dire que, pour cent mille couronnes, il nevoudraitpas qu'un mortel les connût. Eu conséquence^ entrant dans les basses terres, il se dirigea vers le port de mer le plus voisin, où il avait à ses ordres quelques galères. Les voyageurs s'embarquèrent sur l'une d'elles avec Gustave, qui avait tellement l'habituHe des aventures, que la terre et la mer lui semblaient aussi indilTerentes qu'à son maître. Le lendemain matin de bonne heure on vint annoncer au major Dalgetty, qui était alors dans une petite cabine sous le faux-pont, qu'on était arrivé aux remparts du château désir Duncan Campbell.

Le major se rendit sur le pont de la galère, et Ardenvohr s'offrit à ses regards. C'était une tour carrée, sombre, très large de base et très haute, située sur une langue de terre s'avançant dans le golfe où ils étaient entrés le soir précédent. Un mur flanqué de tours à chaque angle entourait le château du côté de la terre ; mais en regard du bras do mer , il était bâti si près du bord du roc escarpé qu'il n'y avait que juste la place pour une batterie de sept canons. Le soleil levant, qui paraissait derrière la vieille tour, en projetait au loin l'ombre sur le lac et sur le pont même de la galère sur lequel le major se promenait, attendant avec impatience le signal du débarquement. Sir Duncan, comme il en fut informé parses gens, était déjà dans les murs de son château; mais aucun d'eux ne voulut conduire Dalgetty à terre avant d'en avoir reçu directement l'ordre du laird d'Ardenvohr. Bientôt cependant une barque, sur la proue de laquelle se tenait un joueur de cornemuse, portant sur son bras gauche les armoiries du chevalier d'Ardenvohr brodées en argent, et jouant de toute sa force la marche de ce clan, « Les Campbell viennent,» s'avança pour conduire l'envoyé de Montrose au château d'Ardenvohr. La distance entre la galère elle rivage était si peu considérable, que les efforts de huit rameurs vigoureux, en bonnets, habits, et pantalons de tartan, suffirent pour amener en un instant l'esquif dans la petite crique où ils devaient débarquer. Deux des matelots, en dépit de sa résistance, élevèrent Dalgetty sur le dos d'un troisième Highlander, et traversant les bas fonds avec lui, ils le mirent à sec au pied du château. Sur le devant du rocher on voyait comme l'entrée d'une caverne basse vers laquelle les Highlanders se préparaient à entraîner notre ami Dalgetty, lorsque s échappant de leurs mains, non sans peine, il insista pour voir Gustave aborder sain et sauf à terre avant de faire un pas de plus. Les Highlanders ne pouvaient comprendre ce qu'il voulaitdire; enfin, un d'entre eux qui entendait un peu l'anglais, ou plutôt l'écossais des Lowlands, s'écria : — Ah diable ! il demande son cheval : à quoi lui servira cet animal'?

Le major se disposait à faire de nouvelles remontrances, lorsque sir Duncan Campbell parut à l'entrée de la caverne que nous avons décrite, et lui offrit rhos[iitalilé d'Ardenvohr, assurant sur son honneur que Gustave serait traité comme il convenait au héros dont il portait le nom, sans parler du personnage important auquel il appartenait. Malgré cette assurance satisfaisante, Dalgetty hésitait enc ire, tant il était inquiet sur le sort de son compagnon; mais deux Highlanders le saisirent par les bras, deux le poussèrent parderrière, taudis qu'un cinquième s'écriait : — Allons, vite, emportez ce fou de Sassenich; n'enlend-il pas que le laird l'invite à entrer dans son château? N'est-ce pas un grand honneur pour un homme tel que lui'?

Ainsi violenté, le major Dalgetty ne put que jeter un regard derrière lui sur la galère où il avait laissé le compagnon de ses travaux militaires. Quelques minutes après, il se trouva plongé dans une obscurité complète, sur un escalier qui, partant de la caverne dont nous avons parlé, montait en serpentant dans l'intérieur du roc. — Ah ! maudits soient ces sauvages de Highlanders ! murmura-t-il à demi-voix. Que deviendrai -je si Gustave est estropié par leurs mains gro.ssières? — N'ayez point cette crainie, dit sir Duncan qui était plus près de lui qu'il n'imaginait; mes hommes sont habitués à soigner des chevaux, soit pour les embarquer, soit pour les débarquer; et vous verrez bientôt Gustave en aussi bon état qu'à notre départ de chez Mac-Aulay.

Le major avait trop l'usage du monde pour pousser plus loin ses observations, quelque inquietude qu'il put ressentir intérieurement. Ayant moBté quelques marches de [dus , il revit la lumière du jour, et bientôt, passant sous un guichet garni d'une herse en fer, il se trouva sur une galerie taillée '^duns le roc et d'environ huit verges

d'étendue; il passa sous une autre porte après laquelle le chemin rentrait dans le roc, et qui était aussi défendue par une herse de fer. Admirable traverse! observa-t-il; et si elle était défendue par une pièce de campagne, ou même par quelques mousquets, elle suffirait pour mettre la place à l'abri d'un coup de main.

Sir Duncan ne fit aucune réponse dans le moment, mais lorsqu'ils furent entrés dans la seconde caverne, il frappa d'un bâton qu'il tenait à sa main des deux côtés du guichet, et le son prolongé qui suivit fit reconnaître au major qu'il y avait un canon placé de chaque côté pour balayer la galerie qu'ils venaient de traverser, quoique les embrasures fussent masquées à l'extérieur par des mottes de terre et des pierres détachées. Ayant monté le second escalier, ils se trouvèrent sur une autre galerie ou plate-forme ouverte; et ils y auraient été exposés à un feu de mousqueterie et aux canons des remparts, si, venant avec des intentions hostiles, ils avaient fait un pas de plus. Un troisième escalier taillé dans le roc comme le premier, mais non couvert, les conduisit enfin au pied de la tour. 11 était étroit et rapide; et sans parler des pièces d'artillerie qui le dominaient, deux hommes déterminés, armés de piques et de haches d'armes, auraient pu défendre ce passage contre cent autres, car l'escalier ne pouvait contenir que deux personnes de front, et n'avait ni balustrade ni rampe du côté du précipice escarpé et profond au bas duquel les vagues se brisaient avec un bruit semblable à celui du tonnerre. Grâces à ces ombr.igeusts précautions employées pour la sûreté des anciennes forteresses, une personne nerveuse et sujette à des étourdissements, aurait trouvé quelque difficulté à entrer dans ce château, même lorsqu'on ne lui aurait opposé aucune résistance. Dalgetty, trop vieux soldat pour avoir de telles craintes, ne fut pas plus tôt arrivé dans la cour qu'il protesta devant Dieu que les fortifications du château de sir Duncan lui rappelaient celles de la célèbre forteresse de Spandau, située dans la marche de Brandebourg, plus que de toute autre place qu'il eût jamais défendue dans le cours de ses campagnes. Néanmoins il critiqua beaucoup l'établissement de la batterie de sept canons, disant qu'il avait toujours observé que les canons perchés comme des cormorans ou des mouettes sur le sommet d'un rocher, faisaient plus de bruit que de mal. Sir Duncan, sans rien répondre, introduisit le major dans la tour, défendue par une herse et une porte de bois de chêne garnie eu fer, distantes entre elles de l'épaisseur du mur. A peine arrivé dans une salle dont les murs étaient couverts d'une tapisserie, le major reprit ses critiques militaires. La vue d'un excellent déjeuner, dont il prit sa part avec empressement, les lui fit suspendre, à la vérité, mais à peine eut-il satisfait son appétit, qu'il fil le tour de l'appartement, examinant par chaque fenêtre le terrain qui entourait le château. Il retourna ensuite s'asseoir, s'étendit de toute sa longueur, allongea une de ses jambes vigoureuses, et frappant sur sa grosse botte avec sa cravache, comme un homme mal élevé qui affecte d'être à son aise dans la société de ses supérieurs, il fit tout haut ses observations sans qu'on les lui eût demandées. — Votre château, sir Duncan, est une jolie place, bien construite ; et cependant à peine un cavalier de renom pourrait-il espérer de conserver son honneur en y tenant pendant quelques jours; car, permettez-moi de vous le dire, il est couronné, dominé, ou plutôt commandé, comme nous disons nous autres militaires, par cette colline ronde qu'on aperçoit d'ici, et sur laquelle un ennemi pourrait établir une batterie de canons qui vous obligerait de battre la chamade en quarante-huit heures, à moins d'une protection spéciale ce la Providence. — Il n'y a point de route par laquelle on puisse amener du canon contre Ardenvohr, répliqua un peu brusquement sir Duncan. Les marais enfonceraient sous vos pieds ou sous ceux de votre cheval, sauf dans certains passages qu'on peut rendre impraticables en quelques heures. — Vous croyez cela, sir Duncan; mais, comme nous le disons nous autres militaires, là où il y a un rivage, il y a un côté découvert. En effet, lorsque les canons et les munitions ne peuvent être amenés par terre, on les transporte aisément par mer près de l'endroit où l'on doit les mettre en batterie. Et il n'y a pas de château, quelque forte que soit sa position, qu'on puisse regarder comme imprenable : je vous proteste, sir Duncan, que j'ai vu vingt-cinq hommes, par l'audace de leur attaque, emporter, la pique à la main, une position aussi forte que celle d'Ardenvohr, et passer au fil de l'épée ou faire prisonnière une garnison dix fois plus forte qu'eux.

Quoique sir Duncan eût acquis, par l'usage du monde, l'art de cacher ses émotions intérieures, il parut piqué de ces réflexions que le major faisait avec la gravité la plus imperturbable, ayant probablement choisi ce sujet de conversation comme un terrain sur lequel il pensait pouvoir briller, et sans apercevoir que cette matière serait loi.i d être agréable à son hôte. — Pour couper court à cet entretien, dit sir Duncan d'un air mécontent et en élevant un peu la voix, il n'est uuUeuient nécessaire que vous me disiez, major Dalgetty, qu'un château peut être pris d'assaut s'il n'est point vaillamment défendu ou qu'il peutètre surpris s'il n'est pointgardéavecsoin. Je réponds que mon pauvre château est à l'abri de pareilles craintes, quand inèine le major Dalgetty en personne en ferait le siege. — Malgré cela, répondit l'opiniâtre discoureur, je vous conseillerais,

LE MAJOR DALGETTY

eii ami, d'élever un fort sur cette colline et de l'entourer d'un bon fossé, ce qui serait facile en faisant travailler les paysans du voisinage; car, je vous l'assure , le valeureux Gustave-Adolphe savait aussi bien utiliser la pioche et la pelle que l'épée, la pique et le mousquet. Et il faudrait munir ledit fort, non-seulement d'un fossé ou d'une tranchée, mais aussi de quelques estacades ou palissades....

Sir Duncan, ne pouvant plus modérer son impatience , quitta l'appartement; et le major le suivit jusqu'à la porte en élevant la Vûiï à mesure qu'il .s'éloignait, jusqu'à ce qu'il ne put plus s'en faire entendre. ^ Lesquelles palissades ou estacades auraient des angles rentrants, avec des meurtrières ou barbacanespour la mousqueterie, afin de pouvoir éteindre le feu de l'ennemi... Brute de Highlander ! vraie brute de Highlander ! Us sont orgueilleux comme des paons et obstinés comme des mulets. H a perdu l'occasion de faire de son château une forteresse irrégulière tellement forte, qu'une armée ennemie se serait cassée les dents contre ses murs... Mais que vois-je! se dit-il en regardant par la fenêtre qui donnait sur le précipice, ils out amené Gustave sain et sauf sur le rivage. Mon pauvre compagnon ! je reconnaîtrais le balancement de sa tète au milieu de tout un escadron. H faut que j'aille voir ce qu'ils vont en faire.

Il traversa la cour, et il s'apprêtait à descendre l'escalier, lorsque deux sentinelles, lui présentant leurs haches deLochaber, lui firent entendre que c'était une entreprise dangereuse. — Diavolo! s'écriat-il, et je n'ai pas le mot d'ordre. Je ne pourrais prononcer une syllabe de leur jargon sauvage, quand même il s'agirait d'échapper au grand prévôt. — Je serai votre garantie, major Dalgetty, dit sir Duncan qui s'était approché de lui sans qu'il s'en aperçi'it; nous irons ensemble voir comment on a traité votre coursier favori.

Il lui fit donc discendre l'escalier jusqu'au rivage, puis ils tournèrent derrière un énorme rocher qui cachait les écuries et les autres bâtiments dépendants du château. Le major reconnut alors que l'approche du château du côté de la mer était rendue totalement impos^ible par un ravin naturel creusé très profondément de main d'homme, et qu'on ne pouvait passer que sur un pont-levis. Néanmoins il soutint, malgré l'air triomphant avec lequel sir Duncan lui montrait ces défenses extérieures, qu'il fallait élever un fort sur le mamelon situé à l'est du château, parce que de lion pouvait lancer dans la place des boulets ronges et incendiaires, suivant la curieuse inventiond Etienne Bathiany, roi de Pologne, invention au moyen de laquelle ce piince avait dernièrement ruiné la grande cité de Moscou. Le major avoua qu'il n'avait pas encore vu ce genre de tir; mais il ajouta qu'il aurait un plaisir tout particulier à le voir essayé contre Ardeiivohr ou tout autre château de pareille force ; c'était une expénencu fort curieuse pour tous les amateurs de l'art militaire. Sir Duncan changea le cours de la conversation en conduisant le major dans les écuries, et en le laissant soigner Gustave à sa fantaiMC. Après s'être soigneusement acquitté de cette fonction, Dalgetty propo.sa de retourner au château : son intention était d'employer le temps jusqu'au diner, qui viendrait siirement aussitôt a|ires la parade, vers midi, à polir .'-on armure qui, ayant un peu souffert de l'eau de la mer, pouvait uii faire peu d'honneui' aux yeux de Mac Galium More. Cependant, tout en retournant au château, il ne manqua point d'avertir sir Duncan que l'attaque imprévue d'un ennemi pouvait lui être très préjudiciable par la perle de ses chevaux, de son bétail et de ses provisions, qui seraient détruils ou enlevés : il le conjura donc vivement de nouveau de faire construire un fortsur la colline, et il lui offrit ses services |iour en tracer le plan. Sir Duncan ne répondit à ces offres désintéressées qu'en conduisant son hôte dans sa chambre, et en l'informant que le son de la cloche du château lui annoncerait l'heure du diner.

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