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CHAPITRE XIII

— Cherchez le pa.ssage secret qui conduit à la chapelle , Ranald, dit le major, tandis que je vais jeter à la hâte un coup d'oeil sur ces papiers.

En parlant ainsi, Dalgelly saisit d'une main une liasse formée des papiers les plus importants d'Argyle, de l'autre une bourse d'or : ces deux objets se trouvaient dans le tiroir d'un riche meuble que, par un heureux hasard, le marquis avait laissé ouvert. Il ne négligea pas une épée, une paire de pistolets et une boîte à poudre suspendus aux murs de l'appartement. — Informations et butin, dit le vieux soldat en s'emparant de ces riches dépouilles; tout honorable cavalier doit songer aux premières pour son général et au second pour lui-même. Cette épee est d'André Ferrara, et ces pistolets valent mieux que les miens. Mais un bon échange n'est pas un vol. On ne doit point se jouer de braves soldats : on ne s'en joue pas impunément, mylord d'Argyle. Mais doucement, doucement, Ranald, où courez-vous donc?

11 était temps que le major arrêtât Mac Eagh, car ne trouvant pas au gré de son impatience le passage secret, il s'était saisi d'une épee et d'une targe, et allait entrer dans la grande galerie pour s'ouvrir un passage les armes à la main. — Arrêtez, si vous tenez à la vie, lui dit tout bas Daigttty en le retenant. 11 ne faut pas nous perdre gratuitement. Tuez le verrou de celle porte. On croira que Mac Callum More ne veut pas èlre importuné ; et laissez-moi faire une reconnaissance pour trouver le passage secret.

En regardant derrière la tapisserie à diverses places, il finit par découvrir une porte secrète qui donnait sur un passage tortueux fermé par une autre [.orte, sans doute celle de la chapelle. Mai» il fut ilesagréablement surpris a fautre extrémité de ce passage, d'enteuure la voix sonore du ministre qui débitait un sermon. — Cest donc pour cela, dit-il à voix basse, qu'il nous indiquait cette route comme la plus sùie. Je suis tenté de retourner pour lui couper la gorge.

Il ouvrit alors tout doucement la porte qui donnait dans une galerie grillée réservée au marquis : les rideaux en étaient fermes , peut-être pour faire croire qu'il assistait au service divin, taudis qu'en efièt il s'occupait d'aftaires temporelles. Il n'y avait personne dans cette galerie, car la famille du marquis (telle était l'étiquette rigide observée alors) en occupait une autre, plus bas que celle de l'homme d'Elat. Apres s'être assuré de l absence de tout être humain, le niajLir osa entrer dans la galerie, dont il ferma soigneusement la porte. Jamais ( mais peut-être est-ce trop dire ) sermon ne lui écoule avec plus d'impatience et moins de satisfaction, de la part du moins dun des auditeurs. Le major entendit • seizièmement, dix-septièmement, dix-huitiememeiit, et pour conclure », avtc des sentiments qui tenaient du désespoir. 11 semblait que le prédicateur se fit une joie de le mettre à la torture, car il conclut plus de dix luis avant de terminer son sermon. Mais un homme ne peut prêcher éternellement. Le ministre ne manqua pas défaire un pioloiid salut du côte de la galerie grillée, soupçonnant pen quel était celui qu'il honorait de ce signe de respec;. A en juger d'après le temps que mirent â se disperser les domestiques du marquis, le seruiou n'avait eu guère plus d'attraits (lour eux que pour 1 impatient Dalgelly. A la verile^ la plupart étaient des Highlanders, et ils avaient pour excuse de ne pas entendre un seul mot de cï que di.saitle prédicateur, quoiqu'ils assistassent au service par l'ordre spécial de Mac Callutu More, et ils en auraient lait autant quand même il eut fallu écouler un imau turc. iMais, quoique l'auditoire se lut retiré si promptement, le ministre resta dans la chapelle, et, se promenant eu long et en large dans son enceinte gothique, il semblait méditer sur le sermou qu'il venait de prononcer, ou en preparer uu nouveau. Maigre toute son assurance, Dalgetty fut un moment indécis. Le temp» pressait ; à chaque moment le geôlier, en visitant la prison avant 1 heure accoutumée, pouvait découvrir leur fuite. Enfin, [larlant tout basa Ranald qui épiait tous ses mouvements, il lui dit de le suivre avec precaution : prenant lui-même un air dégage, il descendit quelques marches qui conduisaient de la galerie dans le corps de la chapelle. Uu homme moins expérimente aurait essayé de passer raiiidemeut, dans l'espoir do n être point aperçu; mais le vieux routierdcmajor s'avança gravement vers le ministre, qui se promenait au milieu du chœur, et, ôtaut son chapeau, ii allait passer outre. Mais quelle l'ut sa surprise de reconnaître dans le prédicateur le même homme avec lequel il avait dîné au château d'Ardenvohr ! Cependant il retrouva promptement sa presence d'esprit; et lui adressa le premier la parole. — Je ne puis quitter ce chateau sans vous ollrir, reverend ministre, mes très

LE MAJOR DALGETTY

humbles reraercîments pour rhoraélie dont vous nous avez favorisés II' soir. — Je n'ai point remarqué, monsieur, que vous fussiez dans la chapelle. — Il a plu à l'honorable marquis de m'accorder une place dans sa propre galerie.

A ces mots, le ministre s'inclina profondément, car un tel honneur n'était jamais accordé qu'aux personnes d'un rang très élevé. — Dans le cours de ma vie errante , ajouta le major, j'ai entendu des prédicateurs de difTérentes religions, des luthériens , desévango!istes , des réformés, des calvinistes et d'autres ; mais je n'ai jannis entendu une homélie telle que la vôtre. — Dites une lecture, u:i)n digne monsieur, c'est le terme dont se sert noire Eglise. — Lecture ou homélie, c'est tout un; et je ne puis quitter ce château sans vous faire connaître l'impression que votre édifiant sermon a produite sur mon esprit , et sans vous assurer combien je regrette d'avoir paru, hier pendant le repas, manquer au respect dû à une personne aussi vénérable. — Hélas ! mon digne monsieur , nous nous rencontrons dans ce monde comme dans la Vallée de l'Ombre de la mort , sans savoir contre qui nous nous heurtons. Il n'y a donc point lieu de s'éionnersi parfois nous manquons à des personnes pour lesquelles nous aurions un grand respect en les connaissant mieux. Et certainement , je vous aurais pris plutôt pour un homme sans religion que pour un homme pieux qui respecte le grand Maître jusque dans les plus humbles de ses ministres. — J'ai toujours agi ainsi , docte ministre, répondit Dalgetty; car au service de l'immortel Gustave... Mais je vous distrais de vos méditations , dit-il en s'interrompant, son désir de [larler du roi de Suède cédant pour cette foisà la nécessité des circonstances. — Nullement, mon digne monsieur, répliqua le ministre. Quel était, je vous prie, l'usage de ce grand prince, dont la mémoire est si chère à tout cœur protestant? — Monsieur, les tambours battaient pour la prière du matin et du soir aussi régulièrement que pour la parade, et SI un soldat passait devant le chapelain sans le saluer, il était mis pour une heure sur le cheval de bois. Mais je vous souhaite le bonsoir. Je suis obligé de partir sans délai, muni d'un passeport que Mac Galium More vient de me délivrer. — Arrêtez un moment; ne puis-je rien faire pour témoigner mon respect à l'élève du grand Gustave, à un appréciateur aussi juste des bons enseignements? — Rien , monsieur, si ce n'est de me montrer le plus court chemin pour arriver à la porte ; et si vous vouliez avoir la bonté de dire à un domestique d'y amener mon cheval , car le ne sais pas où les écuries du château sont situées, et mon guide ne parle point anglais, vous m'obligerez beaucoup... C'est un cheval gris foncé : au nom de Gustave, on lui voit dresser les oreilles. — Je vais m'en acquitter à l'instant; prenez ce passage.

Que le ciel bénisse sa vanité ! se dit le major. Je craignais d'être obligé de partir sans mon Gustave. En effet, le chapelain se donna tant de peine en faveur de celui qui avait si bien jugé son sermon,

3ue, comme Dalgetty parlementait avec les sentinelles qui garaient le pont-levis , leur montrant son passeport et donnant le mot d'ordre, un domestique lui amena son cheval tout équipé pour le voyage. Dans toute autre circonstance , le major, paraissant lout à coup en liberté après avoi; été publiquement envoyé en prison, aurait excité des soupçons qui eussent été vérifiés sur-le-champ; mais les ofliciers et les domestiques du mai qui» étaient accoutumés il la politique mystérieuse de leur maître, et ils supposèrent seulement que Dalgetty avait élé mis en liberté, et qu'il était chargé par leur maître dune mission particulière. Dans celte idée , après avoir reçu le mot de passe, ils le laissèrent sortir librement. Da'lgetty traversa lentement la ville, accompagné du proscrit qui marchait comme un valet de pied à côlé de son cheval. Lorsqu'ils pas- .serent devant le gibet, le vieux Ranald jeta un regard sur les cadavres et se tordit les mains. Ce regard , ce geste , ne durèrent qu'un instant, mais ils exprimaient une angoisse qu'on ne saurait dépeindre. Toutefois, reprenant .ses esprits au même instant, Ranald dit, en passant , quelques mots à voix basse a l'une des femmes qui .simblaient occupées à garder et à pleurer les victimes de la justice et de la cruauté féodales. La l'einiue tressaillit à sa voix , mais elle Pi devint calme aussitôt, et pour toute réponse, ne lit qu'une légère inclination de tète. Dalgetty sortit enfin de la ville. Devait-il prendre un bateau pour passer le lac? devait-il s'enfoncer dans les bois, afin de se dérober à toutes les poursuites. Dans le premier cas , il pouvait être poursuivi immédiatement par les galères du maniuis, toutes prêtes à partir, leurs longues vergues tournées au vent; et quel espoir de leur échapper avec un bateau pêcheur? Dans le second tas, il s'exposait à s'égarer et à mourir de faim dans des forêts inconnues , alternative aussi redoutable que le danger d'être pris , avec les conséquences infaillibles. La ville était alors derrière lui , et il ne savait de quel côté tourner ses pas pour se mettre en Mireté ; alors il comprit qu'en s'écliappant de la prison d'Invcrary, il n'avait accompli que la partie la plu.s ai.sée d'une entreprise diflicile. S il était repris, son sort n'était pas douteux; car l'alfront personnel <|u'il avait fait à un homme aussi puissant et au.ssi vindicatif que le marquis ne pouvait être effacé que par sa mort. Tandis qu'il pesait ses réflexions accablantes et qu'il regardait autour de lui comme uu homme iadécu, Eauald Mac Eagh lui de-

manda tout à coup quelle route il voulait suivre. — Voilà précisément . honnête camarade , une question à laquelle je ne puis vous repondre. En vérité, Ranald , je commence à croire que nous auriuns mieux fait de nous en tenir au pain noir et à la cruche d'eau jusqu'à l'arrivée de sir Duncan , qui , pour son honneur , n'aurait pu faire autrement que de me tirer d'affaire. — Saxon , ne regrette pas d'avoir échangé l'air mortel de notre prison contre l'air libre du ciel. Et , par-dessus tout, ne te repens pas d'avoir rendu service à un Enfant du Rrouillard. Laisse-toi conduire, et je réponds de ta sûreté sur ma tête. — Pouvez-vous me conduire à travers ces montagnes jusqu'à l'armée de Montrose? — Si je le puis ! il n'y a point d'homme auquel les passages des montagnes , les cavernes, les vallées , les buissons, les gués , soient aussi connus qu'aux Enfants du Brouillard. Pendant que d'autres rampent dans la plaine, sur les bords des lacs et des ruisseaux, à nous les précipices escarpés des montagnes inaccessibles ; à nous les sources ignorées des torrents. Tous les limiers d'Argyle ne pourront découvrir les passages à travers lesquels je te guiderai. — En ètes-vous siir, honnête Ranald? Alors, marchez en avant, et je vous suis ; car si je prenais le gouvernail, jamais je ne conduirais notre barque à bon port.

Le proscrit s'enfonça aussitôt dans les bois qui entouraient le chcàteau à plusieurs milles à la ronde , marchant avec tant de vitesse que Gustave, pour le suivre , fut obligé de prendre le grand trot; tt il lit tant de détours, changea si souvent de sentiers, que le major ne sut bientôt plus oii il se trouvait. Enfin , après avoir suivi pendant quelque temps une route qui , par degré, devenait de plus en plus diftitile, ils se virent au milieu de buissons et de taillis. Le mugissement d'un torrent se faisait entendre , et le chemin était devenu tout à fait impraticable pour un cheval. — Comment sortir d'ici? demanda Dalgetiy ; j'ai bien peur d'être obligé d'abandonner Gustave. — N'ayez aucune inquiétude pour votre cheval , il vous sera bientôt rendu.

Sur ces mots, il sifUa doucememt, et un jeune montagnard à moitié nu , aux longs cheveux , attachés avec une courroie de cuir, comme pour mettre sa tête à l'abri du soleil et de la pluie , sortit ainsi qu'une bête lauve d'un buisson de ronces et d'épines. U était maigre, décharné ; et ses yeux , gris, farouches, paraissaient dix fois plus grands que la dimension commune. — Donnez voire cheval à cet enfant, dit Ranald Mac Eagh, votre vie en dépend. — Diable ' diable ! s'écria le vétéran au désespoir. Eheu! comme nous disions au collège Mareschal , faut-il laisser Gustave entre les mains d'un tel palefrenier? — Éles-vous fou de perdre un temps si précieux? sommes-nous donc sur les teries d'un ami, pour que vous vous sépariez de votre cheval avec autant de regrets que s'il était votre frère? Je vous dis que vous le reverrez; mais, vous lallùl-il renoncer à celte espérance , la vie ne vaut-elle pas mieux que le meilleur poulain que cavale ait jamais mis bas? — Cela est vrai, mon honnête ami, reprit Dalgetty en poussant uu soupir; mais si vous connaissiez la valeur de Gustave, et les choses que nous avons faites et souffertes ensemble! Voyez, il tourne la tète pour me regarder '■ Ayez soin de lui , mon ami sans culottes, et je vous récompenserai bien.

Eu parlant ainsi, il détourna sesyeux d'un spectacle qui lui fendait le cœur ; et , maîtrisant sa sensibilité , il se mit eu devoir de suivre son guide. Ce n'élait pas chose facile, et il fallut bientôt plus d'agilité que le major n'en pouvait déployer. A peine elait-il descendu de cheval , qu'en marchant sur le bord d un torrent, il fit un faux pas: il commençait à rouler dans l'abîme; mais, grâce à quelques branches d'arbres et aux racines saillantes des vieux troncs , il parvint à s'arrêter dans sa chute. Il fallait à tout instant escalader d'énormes débris de rocs, se traîner parmi des buissons d'épines et de ronces, gravir et redescendre péniblement des rochers ; enfin , franchir mille obstacles dont le montagnard se tirait avec une adresse et une agilité qui excitèrent l'envie et la surprise de Dalgetty. Embarrassé par son casque et par son armure , sans parler de ses bottes fortes , il se trouva bientôt tellement excède de fatigue, qu'il s'assit sur une pierre pour reprendre haleine : Il profita de ce moment de répit pour expliquer à Ranald Mac Eagh la (inference qu'il y a entre voyager expediliiiiel impeditus, et ce quon entendait par ces deux expressiiuis au collège Maresclial d'Aberdeeii. Pour toute réponse, le montagnard frappa sur l'épaule du major, et étendit la main derrière eux dans la direction du vent. Ilalgetly ne put iieii voir, car la nuit était tout à l'ail close , et Ils tlaieiit au fond d'un obscur ravin ; mais il entendit distinctement dans le loiniain le son (irolongé d une grosse cloche. — Ce doit être le signal d'alarme, die slurm-ylocke, coiuiue diseiitles Allemands. — Celle cloche sonne l'heun: de votre mort, répondit Ranald , si vous ne m'accompagnez plus loin. Chaque tintement a coûte la vie à un brave. — En vente , Hanald, mon lidele ami, je dois m'y résigner ; car je suis, comme je vous le disais, impeditus. Ah ! si j'étais expeditus , n: n'aurais pas besoin d'un air ue lifie pour continuer ma route. Mais, rompu connue je suis , je ferai bien de m'enfoncer dans un de ces buissons, et d'y r.slereii repos en altendairt le sort que Dieu me réserve. Uuant a vous, Raiiaid, ne songez qii à votre sûreté, je vous en prie, et abaudonuez-moi à mou sort,

LES MÎILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES.

comme le lion du nord, l'immortel Gustave-Adolphe, mon maître que je n'oublierai jamais, et dont sûrement vous avez entendu parler, le disait à François-Albert, duc de Saxe-Lauenbourg , lorsqu'il fut mortellement blessé dans les plaines de Lutzen. Cependant ne désespérez pas de mon salut, Ranald, car je me suis trouvé dans des circonstances plus diflieiles en Allema/^ne , particulièrement en 1631, à la fatale bataille de Nerlingen, après laquelle je changeai de service... — Si, au lieu de vous épuiser à me raconter des histoires de vieilles femmes, vous essayiez de tirer l'enfant de votre père de ce mauvais pas, dit Ranald impatienté du bavardage de son compagnon, ou si vos pieds marchaient aussi vite que votre langue, vous pourriez reposer celte nuit votre tète sur un oreiller plus doux que le billot sanglant de Mac Galium More. — Il y a dans ces paroles quelque éloquence militaire, quoiqu'elles soient un peu légères et déplacées à l'égard d'un officier de distinction. Mais de telles libertés sont pardonnables pendant la marche, une des circonstances dans lesquelles, chez toutes les nations , on accorde aux troupes certaines licences. Poursuivons notre route, l'ami Ranald, maintenant que j'ai repris haleine : ou, pour parler plus clairement, Iprœ , scquar, marche en avant, je te suivrai, comme nous avions coutume de dire au collège Mareschal... Comprenant plutôt ses gestes que ses paroles , l'Enfant du Brouillard reprit sa route, à travers les sentiers les plus difficiles et les plus tortueux , avec une précision et une assurance qui ressemblaient à l'instinct d'un animal. Traînant avec peine ses lourdes bottes, embarrassé par ses cuissards, ses gantelets et sa cuirasse, sans parler du justaucorps de buffle qu'il portait sous son armure, et racontant sans discontinuer ses anciens exploits, quoique Ranald n'y fit pas la moindre attention , Dalgetty s'efforçait de suivre son guide , lorsque les aboiements répétés d'un limier se firent entendre dans le lointain, comme s'il eût découvert une piste. — Infernale bête, dit Ranald , dont les cris n'ont jamais présagé rien de bon aux Enfants du Brouillard, périsse la chienne qui t'a mis bas ! As-tu déjà découvert nos traces? Mais tu viens trop tard, limier de malheur, le daim a rejoint son abri. A ces mots, il fit entendre un léger coup de sifflet, et on lui répondit avec la même précaution du haut d'un sentier que les deux voyageurs gravissaient depuis quelque temps. Doublant le pas, ils atteignirent le sommet, où la lune, qui jetait une clarté pure et brillante, fit voir à Dalgetty un parti de dix ou douze montagnards et environ autant de femmes et d'enfants. Ils reçurent Ranald Mac Eagh avec de tels transports de joie que le major reconnut facilement en eux des Enfants du Brouillard. Le lieu qu'ils habitaient convenait bien à leur nom et à leurs habitudes : c'était un rocher escarpé autour duquel serpentait un sentier étroit et plein de fondrières , commandé presque partout par le rocher lui-même. Ranald dit quelques mots à la hâte aux enfants de sa tribu; et les hommes vinrent successivement serrer la main de Dalgetty, tandis que les femmes, plus expressives dans leur reconnaissance, se pressaient autour de lui, paraissant même vouloir baiser le bord de ses vêtements. — Ils vous engagent leur foi, en reconnaissance du service que vous avez rendu aujourd'hui à la tribu. — C'est assez , Ranald , c'est assez ; dites-leur que je n'aime point ces serrements de main : cela confond les rangs et les grades militaires; et quant à ces femmes qui tentent de baiser mes gantelets et les autres pièces de mon armure, je me rappelle que l'immortel Gustave , se promenant à cheval dans les rues de Nuremberg, dont la population voulait lui rendre cet honneur (et il en était plus digne qu'un pauvre mais honorable cavalier tel que moi) , leur dit en manière de réprimande : « Si vous me rendez des honneurs comme à un dieu , qui vous assure que la vengeancedu ciel ne vous prouvera pas bientôt que je suis un mortel? » Mais, dites-moi, Ranald , je suppose que vous avez l'intention de résister à ceux qui nous poursuivent; i-o(o a Dios, comme dit l'Espagnol, nous occupons en ce moment la meilleure position que j'aie jamais vue pour une petite troupe, depuis que je suis au service : l'ennemi ne pourrait l'attaquer sans être exposé au feu du canon et de la mousqueterie Mais , mon brave camarade , vous n'avez pas de canon , je puis le dire , et je ne vois pas qu'aucun des vôtres ait un mousquet. Par quels moyens vous proposez-vous de défendre le passage, avant d'en venir à l'arme blanche? En vérité, Ranald, cela passe mon intelligence. — Avec le courage et les armes de nos pères , répondit Mac Eagh en faisant remarquer au major que les hommes de sa tribu étaient armés d'arcs et de flèches. — Des arcs et des flèches! ha , ha , ha ! avons-nous aussi ce fameux Robin Huod et sou lieutenant Little-John? Des arcs et des flèches! depuis cent ans on n'en a pas vu dans une armée civilisée. Des arcs et des flèches ! et pourquoi pas des frondes, comme au temps de Goliath? Quoi ! Dugald Dalgetty de Drumthwacket aura vécu pour voir des hommes combattre avec des arcs et des flèches! L'immorlel Gustave ne l'aurait jainais cru , ni 'Wallenstein , ni Butler, ni le vieux Tilly. Mais enfin , Ranald , un cliat ne peut avoir que ses griffes. Puisque vous n'avez que des arcs et des flèches, faites-en le meilleur usage possible. Seulement , comme je n'ai point l'habitude de pointer cette antique artillerie, vous prendrez les meilleures dispositions que voire génie vous inspirera. J'aurais commandé volontiers si vous

vous étiez battus avec des armes chrétiennes ; mais il n'y faut pas penser, puisque vous allez combattre comme des Numides , armés de flèches. Cependant, à défaut de ma carabine, qui malheureusement est restée accrochée à la selle de Gustave , mes pistolets feront leur office aussitôt qu'on se verra de près. Mille remercîments , continua-t-il en s'adressant à un montagnard qui lui oflVait un arc. Dugald Dalgetty peut dire de lui-même ce qu'il apprit au collège Mareschal : « Il n'est pas besoin, Fuscus, des javelots du .Maure, ni de son arc, ni de son carquois chargé de flèches empoisonnées. »

lianald Mac Eagh imposa une seconde fois silence au loquace major en le tirant de nouveau par la manche et en lui montrant du doigt le sentier. Les aboiements du limier approchaient de plus en plus, l'on put même entendre la voix de plusieurs hommes qui accompagnaient l'animal et qui s'appelaient l'un l'autre lorsqu'ils s'étaient écartés, soit dans la précipitation de leur marche, soit pour fouiller plus soigneusement les buissons qui se trouvaient sur leur passage. Evidemment ils approchaient assez vite. Mac Eagh, en cet instant, proposa au major de se débarrasser de son armure, et lui

fit entendre que les femmes la transporteraient en lieu de sûreté.

Je vous demande pardon, mon ami, mais les règlements militaires s'y opposent. Je me rappelle que l'immortel Gustave réprimanda les cuirassiers du régiment de Finlande, et leur fit enlever leurs timbales^ pour s'être permis de se mettre en route sans leurs cuirasses et de les laisser avec les bagages : jamais timbales ne battirent plus à la tête de ce fameux régiment, si ce n'est après la bataille de Leipsick, où il se conduisit d'une manière brillante. C'est une leçon qu'on ne doit pas oublier, non plus que ces paroles de l'immortel Gustave : « Si mes officiers veulent me prouver qu'ils rn'aiment, ils reprendront aujourd'hui leur armure ; car, s'ils sont tués, qui conduira mes soldats à la victoire ? » Cependant, mon ami Ranald, rien ne m'empêche de quitter ces bottes un peu pesantes, pourvu que vous me procuriez quelque autre chaussure pour les remplacer, car je doute que mes pieds nus soient assez endurcis pour marcher comme vos camarades sur les cailloux et les épines.

Enlever au major ses grosses bottes, le chausser d'une paire de brogues de peau de daim, dont un Highlander se dépouilla pour les lui donner, fut l'afTaire d'une minute ; et Dalgetty se trouva bien plus à l'aise après cet échange. Il était en train de recommander à Mac Eagh d'envoyer deux ou trois de ses camarades un peu plus bas pour reconnaître le défilé, et d'étendre davantage son front, en plaçant deux arcliers détachés sur chaque flanc, comme postes d'observation , quand le hurlement rapproché du limier leur apprit que l'ennemi était au pied du rocher. Tous gardèrent un silence de mort, car, malgré sa loquacité ordinaire, le major Dalgetty n'ignorait pas la nécessilé de se taire dans une embuscade. La lune brillait sur le sentier inégal et sur les pointes des rocs escarpés. Sa lumière était interceptée çà et là par les branches des buissons et des petits arbres qui, ayant enfoncé leurs racines dans les crevasses des rochers, ombrageaient en quelques endroits les bords et le sommet du précipice. Au-dessous, un épais taillis formait une ombre noire, pareille aux vagues de l'Océan lointain. Du milieu de ces ténèbres et au fond du précipice, le limier faisait entendre .ses hurlements répétés par les échos des bois et des rochers. Un profond silence y succédait par intervalles : alors on entendait seulement le bruit et le murmure d'un petit ruisseau qui, sortant du rocher, se frayait un passage le long de ses flancs sinueux. On entendait aussi les ennemis parler à voix basse ; il semblait qu'ils n'avaient pas < ncore découvert l'étroit sentier qui conduisait au sommet du rocher, ou que, s'ils l'avaient découvert, ils jugeaient dangereux de le gravir. A la fin, on vit sortir de cet abîme l'ombre d'un homme qui se mit à monter le sentier avec précaution et lenteur. A la lueur de la lune, on le distinguait si bien, que le major put reconnaître, non-seulement un Highlander, mais encore le long fusil qu'il tenait à sa mam et les plumes qui décoraient son bonnet. Tausend teuffen! (Dieu me pardonne de jurer dans un pareil moment!) murmura-t-il à voix basse ; que deviendrons-nous s'ils ont avec eux de la mousqueteriepour répondre à nos archers?

Mais à l'instant où cet homme, ayant atteint une saillie du rocher à mi-chemin, s'arrêtait pour appeler ceux qui étaient encore au bas, une flèche, décochée par un des Enfants du Brouillard, lui fit une blessure si grave qqe, sans tenter le moindre elfort pour sauver sa vie, il (lerdit l'équilibre, et roula, la tète la première, du haut du rocher jusqu'au fond du précipice. Le craquement des branchages, le bruit sourd qui suivit sa chute, excitèrent un cri d'horreur et de surprise parmi ses camarades. Les Enfants du Brouillard, encouragés par ce premier succès, envoyèrent en échange de bruyantes et sauvages acclamations de triomphe, et montrèrent à leurs ennemis qu'ils étaient en nombre et disposés à se défendre. La prudence militaire du major lui-même ne put l'empêcher de se lever et de dire à Ranald, plus hautque la circonstance ne l'exigeait : — Caracco, camarade, comme dit l'Espagnol, vive une flèche bien acérée! Je crois qu'il serait bon de faire avancer une partie de votre troupe, pour qu'elle prenne position... — Le Sassenach ! cria une voix au bas du sentier; vise/ le Sassenach! je vois briller sa cuirasse. Trois coups de mousquet partirent au même instant ; et, tandis

LE MAJOR DALGETTY

qu'une balle frappait sa cuirasse, à laquelle notre vaillant major avait dû plusieurs fois la vie, une autre pénétra son cuissart gauche, et le renversa. Ranald le prit aussitôt dans ses bras , et l'eloigna des bords du précipice, tandis que Dalgetty murmurait avec douleur: — J'ai toujours dit à l'immortel Gustave, à Wallenstein, à Tilly et à d'autres braves, que les cuissarts devraient être à l'épreuve du mousquet.

Mac Eagh recommanda le blessé aux soins des femmes qui formaient l'arrière-garde de sa petite troupe ; et il se disposait à re- , tourner au combat, lorsque Dalgetty le retint par son plaid : — Je ne sais comment ceci finira, lui dit-il ; mais je vous conjure d'apprendre à Montrose que je suis mort en digne compagnon de l'immortel Gustave. Prenez garde, je vous en conjure, de quitter votre position, même dans le dessein de poursuivre l'ennemi , si vous obtenez quelque avantage, et, et...

ici la respiration et la vue de Dalgetty commencèrent à s'allaiblir parla perte de son sang, et MacEagh, profitant de cette circonstance, dégagea son plaid de ses mains, et y substitua celui d'une femme que le major serra fortement, croyant s'assurer parla que le proscrit entendrait ses instructions militaires, qu'il continua de débiter tant que ses forces le lui permirent, quoique ses propos devinssent de plus en plus incohérents. — Hé! camarade, n'oubliez pas de placer vos mousquetaires en avant de vos piquiers, de vos haches de Lochaber et de vos épées à deux mains... Ferme, dragons, sur le flanc gauche!... Où en étais-je?... Ah! Ranald^ si vous songez à la retraite, laissez quelques mèches allumées parmi les arbres ; cela fera croire à l'ennemi qu'il y a encore là des fusiliers. Mais j'oubliais : vous n'avez ni mousquets à mèches, ni cuirasses, rien que des arcs et des flèches ! ha, ha, ha !

Alors le major tomba dans un état d'épuisement, tout en cédant à l'envie de rire qu'excitait en lui l'idée de ces anciennes armes. Il fut longtemps à reprendre ses sens : et, en attendant qu'il les recouvre, nous le laisserons aux soins des Filles du Brouillard, gardesmalades aussi bonnes et aussi attentives en réalité que sauvages et grossières en apparence.

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