CHAPITRE XIV
Laissons le brave major Dalgetty, pour dire quelques mots des opérations militaires de Montrose, quoiqu'elles soient dignes d'un historien nlus grave. Avec le secours des Murray, des Stewart et des autres clans d'Athol, il se vit à la tèle d'une armée de deux ou trois mille Highlanders, sans compter les Irlandais de l'intrépide mais imprudent et présomptueux Colkitlo, connu également sous le nom d'Alexandre Mac Donnel. Le point sur lequel Montrose assembla sa petite armée fut le Strath-Earn, dans les montagnes du Perthshire, dont il voulait ainsi menacer la ville principale. Ses adversaires étaient préparc- à le bien recevoir. Argylc,à la tète de ses Highlanders, suivait à la piste, de l'ouest à l'est, les traces des Irlandais; et il avait rassemblée une armée presque suffisante pour livrer bataille à Montrose. Les basses terres étaient au.ssi préparées à prendre part à la lutte. Ln corps de six mille fantassins et de six à sept raille cavaliers qui avait pris le titre d'armée de Dieu, avait été levé à la hâte dans les comtés de Fife, d'Angus, de Perth ut de Stirling. Un demi-siècle auparavant, des forces beaucoup moins considérables auraient été i)lus que suffisantes pour protéger les basses terres contre une invasion formidable ; mais les temps étaient changés. Jadis, les Lowlanders, aussi guerriers que les montagnards, étaient, sans comparaison, mieux disciplinés et mieux armés : leur ordre de bataille favori ressemblait à la phalange macédonienne. Leur infanterie formait un corps compacte, armé de longues lances, impénétrable à la cavalerie et plus encore à une infanterie chargeant sans ordres, armée seulement d'épées, et n'ayant pas d'artillerie. Cette manière de combattre fut en grande partie changée lorsqu'on donna des mousquets à la milice des Lowlands. Ces armes, auxquelles on n'avait pas encore adapté la baïonnette , dangereuses de loin, n'étaient d'aucun secours contre des ennemis qui se précipitaient i>our combattre corps à corps. Ce changement avait commencé à s'opérer lors des guerres de Gustave Adolphe. La guerre avait pris le caractère d'une profession pour laquelle la pratique et une longue expérience étaient d'une indispensable nécessité. La science désarmées permanentes, particulièrement dans lea longue^ guerres de l'Allemagne , avait remplacé la disciplme naturelle de la milice féodale. La troupe écossaise des Lowlands avait donc un double désavantage lorsqu'elle cumbattait contre les Highlanders. Elle n'avait [dus l'an- ■ cieiiiie tai;ti.)ue et ne pusséJail pas la nouvelle. Taudis que les Hit'hlanders, munis des armes et du courage de leurs pères, se précipitaient avec confiance sur leurs adversaires, ceux-ci étaient comme David sous farmiirc de Siùl, embarrassés plutôt que défendus.
.Montrose rencontra l'armée de lord Elcbu dans les plaines de Tippermuir. Le clergé presbytérien avait employé toute son in-
fluence pour relever le courage des défenseurs du parlement Un ministre qui harangua les troupes le jour de la bataille, n'hésita pas à dire que Dieu lui-même parlait par sa bouche, et leur promettait une victoire complète. L'artillerie et la cavalerie étaient aussi regardées comme des garanties de succès, car la nouveauté de leur attaque avait, plusieurs fois, porté le découragement dstis les rangs des Highlanders. Le champ de bataille était une pl.i ■ ■ de bruyères, et le terrain n'offrait aucun avantage ni à l'iJH • à l'autre des deux partis, si ce n'est qu'il permettait à la cav-''" ■. ; des covenantaires d'agir avec efficacité. Jamais affaire pli.- i'^iportante ne fut si facilement décidée. La cavalerie des Lowlanders fit une charge, mais elle fut bientôt en désordre, et se retira sur l'infanterie, qui n'avait ni baïonnettes ni piques pour la protéger. Montrose saisit l'avantage. Il donna ordre à toute son armée de charger, ce que ses troupes exécutèrent avec cette valeur sauvage qui caractérise les Highlanders. Uu seul officier des covenantaires, formé dans les guerres d'Italie, sut opposer, à faile droite, une défense désespérée. Sur tous les autres points, la ligne fut enfoncée au premier choc; et, cet avantage une fois obtenu, les Lowlanders ne purent soutenir le combat corps à corps, leurs ennemis étant plus agiles et plus vigoureux. Beaucoup furent tués dans le combat, et les covenantaires, en fuyant, perdirent, dit-on, plus d'un tiers des leurs. Cependant il faut comprendre dans ce nombre une grande quantité de gros bourgeois qui s'essoufflèrent dans leur course, et moururent ainsi sans recevoir un seul coup d'épée.
Les vainqueurs s'emparèrent de Perth, où ils trouvèrent des sommes d'argent considérables, ainsi que des armes etdes munitions ; mais ces avantages étaient balancés par l'inconvénient toujours inséparable d'une armée de Highlanders. Les clans ne pouvaient se considérer comme des soldats réguliers et agir comme tels. En elfet, lorsque le chevalier, fils du prétendant, Charles Edouard, pour faire un exemple, fit fusiller un soldat déserteur, les Highlanders qui composaient son armée en ressentirent autant d'indignation que de surprise. Une fois la bataille terminée, la campagne, suivant eux, l'était aussi : vaincus, ils allaient chercher leur salut dans les montagnes ; vainqueurs, ils y retourmùenl pour mettre leur butin en sûreté. D'autres fois, et suivant les saisons, ils avaient leurs troupeaux à surveiller, leurs semailles à faire, leurs moissons à récolter, sans quoi leurs familles eussent péri de faim.
Ainsi Montrose, malgré ses brillants succès, ne parvint jamais à s'établir d'une manière permanente dans les basses terres, et ceux des nobles de ces contrées, qui penchaient pour la cause royale, montraient de la répugnance à se joindre à une armée si irrégulière et composée d'éléments si peu unis. De là vient que Montrose, même après sa victoire décisive de Tippermuir, se trouva dans l'impossibilité de tenir devant la seconde armée avec laquelle Argyle s'avançait contre lui, venant de l'ouest. Dans cette conjoncture, suppléant par la rapidité des mouvements à la faiblesse de ses troupes, il quitta tout à coup Perth et se dirigea sur Dundee : comme on lui en refusa les portes, il se rabattit vers le nord, et surprit Aberdeen, où il s'attendait à être joint par les Guidons et d'autres rovalistes. Mais le zèle de ces gentilshommes était en ce moment tenu en bride par un corps nombreux de covenantaires commandés par lord Burleigh, et qu'on supposait être de trois mille hommes. Quoique Montrose n'eût que moitié de ces forces, il attaqua hardiment. La bataille se livra sous les murs de la ville, et la valeur des Highlanders triompha du nombre. Mais il étaitdans la destinée de ce grand capitaine d'obtenir de la gloire, sans recueillir les fruits de .son succès. H avait à peine eu le temps de faire reposer sa petite armée dans Aberdeen, quand il apprit que plusieurs chefs des Lowlands s'avançaient vers lui à la tète d'une armée tro|) supérieure en nombre pour qu'il fût possible de lui résister. H ne restait à Montrose qu'une manière d'opérer sa retraite, et il l'adopta. Il se jeta dans les montagnes, où il pouvait défier toutes les poursuites, et où il était sûr, dans chaque vallon, de retrouver les hommes qui l'avaient quitté. Il traversa rapidement le comté d'Athol et répandit l'alarme parmi les covenantaires par des attaques inattendues sur divers points. La terreur fut si grande, que le parlement dépêcha courrier sur courrier au marquis d'Argyle, pour lui donner l'ordre d'attaquer et de disperser l'amée de Montrose à quelque prix que ce fût. Ces ordres ne convenaient ni à l'esprit altier ni à la politique lente et circonspecte du noble seigneur auquel ils éUient adressés. Il n'y fit donc aucune attention, et borna tous ses efforts à gagner par ses intrigues les partisans que Montrose comptait dans les Lowlands, parmi lesquels bon norabr'; reculaient devant les dangers et les fatigues d'une campagne dans les Highlands, tandis que leurs biens roteraient à la merci des covenantair..s. Eu clfet plusieurs d'entre eux quittèrent le camp de Montrose. Mais bientôt celui-ci fut rejoint par un corps nombreux de Highlanders que Colkitto avait levé dans l'Argy- Icshire. L'armée de Montrose se trouva dès lors si formidable, qu'Argyle ne voulut pa.s conserver plus longtemps le coiiiin iiideraentdes troupes parlementaires: il revint a Edimbourg, et donna • sadémission.sous prétexte qu'on ne fournissait pas àsonariuee les
LES VRILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
renforts et les (UMvisions qu'on aurait dû lui envoyer. D'Edimbourg le marquis regagna Invtrary et se remit à gouverner en pleine sécurité et avec l'autorité d'un patriarche, ses va.ssaux et ses feudataires. se reposant sur la foi de ce proverbe national que nous avons déjà cité : « 11 y a loin d'ici à Lochow. »
Dès ce moment, Montrose avait une carrière magnifique à parcourir, pourvu qu'il pût se faire obéir de ses troupes, braves, mais inconstantes, et de leurs chieftains indépendants. Les basses terres lui étaient ouvertes, sans qu'une armée pût s'opposer à sa marche ; car les amis d'Argyle avaient quitté l'armée des covenantaires lorsque leur maître avait rendu sa commission, et plusieurs autres corps, fatigués de la guerre, avaient profilé de l'occasion pour se dissoudre. Aussi, descendant le Strath-Tay, l'un des passages les plus commodes des Highlands, Montrose n'avait qu'à se présenter dans les basses terres pour réveiller l'esprit chevaleresque elle royalisme de la noblesse.
L'acquisition de ces pays le mettait en état d'entretenir son armée sur un bon pied en lui payant régulièrement la solde, de pénétrer jusqu'à la capitale et de là peut-être jusqu'aux frontières, où il pourrait opérer sa jonction avec l'armée du roi Charles. Un tel plan d'opération ne pouvait échapper à 1 esprit ambitieux et hardi de celui à qui ses services avaient déjà fait donner le surnom de Grand Marquis. .Mais d'autres motifs faisaient agir la majorité de ses partisans, et ne laissaient peut-être pas d'influencer sur sa propre conduite. Tous les chefs de l'ouest qui faisaient partie de l'armée de Montrose considéraient lu marquis d'Argyle comme le but principal de leurs hostilités. Presque tous avaient éprouvé l'eflét de son pouvoir; presque tous, en mettant sur pied leurs vassaux en état de porter les armes, laissaient leurs familles et leurs biens exposés à toute sa vengeance; ils étaient donc désireux de diminuer son autorité, et la plupart avaient leurs possessions si près de ses domaines, qu'ils pouvaient avec quelque raison espérer une part dans ses dépouilles. Pour ces chefs, l'acquisition d'inverary et de son château était un événement intininient plus important et plus désirable que la prise d'Edimbourg, qui ne i)ouvait guère offrir à leurs soldats qu'une gratification éventuelle ou quelques heures de pillage ; tandis que la première assurait aux chefs eux-mêmes indemnité pour le passé et sécurité pour l'avenir. Outre ces raisons personuelles, les chefs qui partageaient cette opinion appuyaient fortement dans le conseil sur la diminution évidente que subiraient les forces de Montrose, à mesure qu'il s'éloignerait des montagnes, tandis que l'armée presbytérienne se renforcerait de toutes les garnisons voisines et de tous les hommes de ce parti. Au contraire , en travaillant à écraser Argyle, nou-seulement il appellerait à lui lesecours des amis qui lui restaient dans l'ouest, mais encore il verrait se ranger sous ses étendards plusieurs clans déjà disposés à embrasser sa cause, et qui n'étaient retenus que par la crainte qu'inspirait le seul nom' de Mac Galium More. Montrose sentait au fond de son âme quelque chose qui militait en faveur de ces argunienls, sans s'accorder entièrement avec l'heroi^uie et la générosité de son caractère. Car les maisons d'Argyle et de Montrose avaieu tété autrefois en opposition fréquente, soit dans la guerre, soit dans la politique. Ln outre les deux chefs actoels de ces familles n'avaient cesse d'être en rivalité ouverte depuis le commencemeut de ces derniers troubles.
Montrose, par la supériorité reconnue de ses talents et les services qu'il avait rendus aux presbytériens au commencement de la guerre s'était attendu à obtenir la prééminence dans leurs conseils et leurs armées; mais ils jugèrent plus à propos de confier ce haut emploi au marquisd'Argyle, dont la puissance était plus étendue et les talents •moins élevés. Cependant, malgré tout le désir que Montrose éprouvait d'attaquer les terres d'Argyle, il ne pouvait renoncer au projet glorieux qu'il avait conçu d'abord. Il tint à ce sujet plusieurs conseils avtc ses principaux chefs , et combattit un projet auquel sa propre inclination l'entraînait, mais dont il pressentait les fâcheux résultats. 11 leur représenta la difficulté des ciiemins presque inconnus, celles de la saison qui commençait à devenir rigoureuse car décembre s'avançait à grands pas avec ses ouragans de neio-e.' Ces objections ne satisfirent point les chefs, qui insisterentsun'an'ciénne méthode de faire la guerre en ravageant les troupeaux. Le conseilse sépara fort avant dans la nuit, saua avoir pris aucune décision.
Montrose, retiré dans la chaumière qui lui servait de tente s'étendit sur un ht de fougère sèche. 11 y chercha vainement le sommeil; des visions brillantes et Irompeuses l'éloignèrent de ses veux fatigués : tantôt il se voyait arborant la bannière royale sur le château d'Edimbourg , replaçant le monarque sur son trône aflèrmi et recevant une recompense d-gne de ses ell'orts ; tantôt cette illusion
faisait place audesird'une vengeance éclatante.d'un triomphe personnel sur son ennemi. Surprendre Argyle dans sa forteresse d hiverary, écraser en lui tout a la fois le rival de sa propre maison et le principal appui des presbytériens, montrer aux covenantaires quel était l'homme auquel ils n'avaient pas craint de préférer Argylec'était là un tableau qui flattait trop son orgueil féodal, pour que son imagination l'abandunuàt aisément. Tandis qu'il flouait ainsi eutr« des pensées et des seuliments contradictoires, le soldat placé
en sentinelle à sa porte vint lui annoncer que deux hommes désiraient lui parler. — Leurs noms? demanda Montrose, elle motif de leur visite pressante à pareille heure?
Le soldat, qui était un des Irlandais deColkitto, ne put répondre positivement, et Montrose, qui, à cette époque, n'osait refu.ser audience à personne, de peur de n.gliger des avis importants, fit mettre la garde sous les armes. Son écuyer avait à peineeu le temps d'allumer deux torches, et Montrose venait de quitter son lit de fougère, quand deux hommes entrèrent : l'un portait le costume des habitants des basses terres, consistant en un habit de peau de buffle presque en lambeaux; l'autre était un vieux montagnard à la taille droite et élevée, à la figure maigre et au teint bruni, dont les vêtements portaient des traces non moins évidentes des injures du temps. — Que demandez- vous, mes amis? dit Montrose en portant involontairement la main sur l'un de ses pistolets; car dans ces temps de troubles, et à une pareille heure, la mine des deux étrangers n'était nullement propre à dissiper la méfiance. — La permission de vous féliciter, répondit l'habitant des basses terres; oui, mon brave général, mon légitime et noble seigneur, la permission de vous féliciter sur les grandes victoires que vous avez remportées depuis que je vous ai quitté. Ce fut une jolie affaire, ma foi, que cette bataille de Tippermuir , si lestement décidée ; cependant , s'il m'était permis de donner un conseil,.. — Avant de le faire , reprit le marquis, vous plairait-il de me nommer la personne qui veut bien m'honorer ainsi de son ap|irobation et de ses avis? — En vérité, raylord et noble général, j'aurais cru cette formalité tout à fait inutile, vu le peu de temps qui s'est écoulé depuis que j'ai pris du service dans les armées de Votre Honneur, sous la promesse d'un brevet de major, et d'une paie d'un demi-dollar par jour et d'un demidollar d'arriéré payable à la fin de la campagne. J'ose espérer que Votre Honneur n'a point oublié ma paie aussi bien que ma personne? — Mon bon ami! mon cher major Dalgetty ! s'écria Montrose, qui aussitôt se rappela parfaitement son homme, vous devez penser qu'au milieu des préoccupations inséparables d'événements d'une telle importance, les traits de mes amis peuvent quelquefois s'effacer de ma mémoire; d'ailleurs cette faible clarté ne me permet de vous voir qu'à demi. Mais toutes nos conditions seront remplies. Eh bien ! quelles nouvelles m'apportez-vous des terres d'Argyle , mon bon major? Longtemps nous vous avons considéré comme perdu , et je me préparais en ce moment à tirer la vengeance la plus éclatante du vieux renard qui a violé les lois de la guerre en votre personne. — D'honneur, mylord, je désire vivement que mon retour ici ne vous détourne aucunement de réaliser un projet qui me paraît convenable : certes , si je me présente devant vous, ce n'est pas avec l'intention d'intercéder en sa faveur; car je ne dois mon salut qu'au cielet à l'adresse que, vieux routier que je suis, j'ai déployée dans cette circonstance. Cependant, après l'aide de Dieu, et de uioa imaginative, j'ai aussi de grandes obligations à ce vieux montagnard, que je ne crains pas de recommander à la faveur particulière de Voire Honneur, comme l'instrument qui a contribué à vous conserver votre serviteur Dugald Dalgetty de Drumthwacket. — C'est un service important, répondit gravement Montrose, et qui sera récompensé comme il le mérite. — A genoux ! Ranald, s'écria le major, à genoux ! et baisez la main de Son Excellence!
Celte formule de remercîment n'étant pas conforme aux usages de son pays, Ranald se contenta de croiser ses bras sur sa poitrine et de faire une simple inclination de tète. — Ce pauvre homme, r::.ylord, continua Dalgetty en prenant un air de protection a l'égard de Ranald ; ce pauvre homme a mis en œuvre tous ses faibles moyens pour me proléger contre les ennemis qui étaient à ma poursuite, et, sans autres armes que des arcs et des flèches, il y a réussi, ce que Votre Honneur aura peine à croire. — Vous en verrez beaucoup dans mon camp, et vous en reconnaîtrez l'utilité. — L'utiliio, mylord ! excusez ma surprise... Quoi ! des arcs ! des flèches ! Ah ! permettez-moi, mylord, de vous engager à leur substituer à ia première occasion des mousquets et des carabines. Mais, pour en revenir à cet honnête montagnard, outre qu'il m'a défendu avec courage, il a pris la peine de me soigner et de me guérir d'une blessure que je reçus en opérant ma retraite, ce qui lui donne les plus grands droits à ma reconnaissance, et mérite que je le recommande à la protection de Votre Honneur. — Quel est voire nom, mou ami? — Je ne puis le dire. - Ce qui signifie qu'il désire garder l'anonyme, attendu que jadis il a pris un certain château, tue certains entants, et fait iiliisieurs autres exploits de ce genre, qui, comme le sait fort bien Votre Honneur, se pratiquent communément en temps de guerre, mais qui n'excitent point la bienveillance des victimes ou de leurs amis. J'ai connu jadis une foule de braves cavaliers mis à mort par des paysans, seulement pour s'être donné le plaisir de les traiter trop militairement. — Je comprends, cet nomme a des ennemis parmi nos partisans. Qu'il se retire au corps de garde, et nous aviserons ensemble au moyen de le protéger. —Vous entendez, Ranald, Son Excellence désire causer en particulier avec moi; il faut donc que vous vous retiriez. Le pauvre garçon ! il ne sait pas où est placé le corps de garde, taut, maigre sou âge, il est novice dans
LE MAJOR DALGETTY
l'art de la guerre ! Je vais le faire conduire par une sentinelle et je rejoins à l'instant Votre Seigneurie.
Au bout de quelques minutes Dalgetty fut de retour, et Montrose lui fit d'abord quelques questions relatives à son ambassade d'iaverary, écoutant ses réponses avec la plus grande attention, malgré la prolixité du narrateur. 11 eut besoin de toute sa perspicacité pour comprendre quelque chose à ce récit diffus et verbeux; mais il le savait mieux que personne, pour tirer un renseignement utile d'agents tels que Dalgetty, il faut les laisser suivre leur manière habituelle de narrer. Sa patience fut enfin récompensée. Parmi les dépouilles que le major s'était adjugées, se trouvait un paquet de papiers secrets; qu'il remit entre les mains de son général. Cependant il ne poussa pas plus loin ses explications; car personne n'a raconté qu'il eût fait aucune menlion de labourse d'or qu'il s'était appropriée en même temps que les papiers. Montrose, s'approchant d'une des torches attachées contre la muraille, parcourut ces documents, et il parut, par les paro'es entrecoupées qui lui échappèrent, qu'ils donnaient une nouvelle force à sa haine. — Ah! il ne me craint pas! Eh bien! il sentira la vigueur de mon bras!... incendier mon château de Murdoch ! Avant d'y parvenir, il verra les flammes dévorer sa forteresse d'Inverary ! Oh! si j'avais un guide pour me conduire dans le Strath-Fillan !
Dalgetty était assez fin pour deviner l'intention de Montrose. Il interrompit aussitôt la narration prolixe de l'escarmouche où il avait reçu sa blessure, et il revint assez adroitement sur le sujet qui intéressait évidemment son général. — Si Votre Excellence désire faireuneincursion dans le comtéd'Argyle, Ranald, ce pauvrehomme dont je vous ai parlé, connaît, ainsi que ses enfants et ses compagnons, tous les passages, soit de l'est, soit du nord. — Vraiment ? et qui peut vous porter à croire leurs connaissances aussi étendues? — Je ferai observer à Votre Excellence que pendant plusieurs semaines ma blessure m'obligea de rester parmi eux; or, dans cet intervalle ils furent contraints à plusieurs reprises de changer de demeure, à cause des tentatives réitérées que fit le duc d'Argyle pour s'emparer de la personne d'un officier qui était honoré de votre confiance; de sorte que j'ai été plusieurs fois à même d'admirer l'adresse avec laquelle ils profitaient de la connaissance qu'ils ont du iiMVs. Lorsque enfin je fus en état de rejoindre les drapeaux de Votre Excellence, cette honnête créature, Ranald Mac Eagh, me conduisit par des sentiers détournés que mon coursier Gustave, dont Votre Honneur peut se souvenir, parcourut avec beaucoup de facilité ; ce qui me fit penser que dans un pays montagneux comme celui de l'ouest, où des guides, des espions et des messagers pourraient être très utiles, il est impossible de trouver des gens plus capables que cet honnête montagnard et ses compagnons. — Et pouvez-vous répondre de sa fidélité? quel est son nom, sa profession? — C'est un outlaw, un pillard de profession; il s'appelle Ranald Mac Eagh, ce qui signifie Rinald l'Enfinl du Brouillard. — Je crois me rappeler ce nom. dit .Montrose, paraissant réfléchir. Ces Enfants du Brouillard n'ont-ils pas commis quelque acte de cruauté envers les Mac-Aulay? Le major raconta le meurtre du garde-foresiier. et toutes les circonstances de ce forfait s-; retracèrent à la mémoire de Montrose. — ("est une affaire très malheureuse, une source intarissable de haine et de ressentiment entre ces gens et les Mac- Aulay. Allan s'est conduit bravement dans cette guerre, et par l'étrange mystère de son langage et de sa conduite, il posède tant d'influence sur l'esprit de ses compatriotes, qu'il pourrait être dangereux de le désobliger. D'un autre côlé, ces gens sont capables de rendre d'importants services, et puisqu'ils sont, comme vous le dites, dignes de toute confiance... — Je répondrais de leur fidélité sur ma [laie et mes arrérages, mon cheval et mes armes, sur ma tète enfin, et Votre Excellence sait qu'un soldat n'en pourrait dire plus pour son propre père.— C'est vrai ; maissurcepointimporiant je voudrais savoir quellessont vos raisons pour me donner une assurance aussi positive. — Je serai concis, rayiord : Sachez-le donc : non-seulement ils dédaignèrent la récompense qu'Argyle me fit l'honneur de leur promettre pour ma pauvre lète ; non-seulement ils s'abstinrent de piller mon butin personnel, qui était assez considérable pour tenter même des soldats réguliers de toute puis.sance européenne ; non-seulement ils me rendirent mon cheval qui est d'un certain prix, comme le sait Votre Excellence, mais je ne pus même les déterminer à accepter un sol, un farthing ou un maravédis, pour leurs dépenses ou leurs soins. Us refusèrent le bon argent que je leur oflrais de bon c<eur, ce qui se voit bien rarement dans un pays chrétien. — Je conviens, dit .Montrose après un moment de réflexion, que leur conduite envers vous parle fortement en faveur de leur désintéressement et de leur fidélité. Mais comment m'assiirer qu'il ne surviendra pas quelque querelle? Il s'arrêta un moment, puis II ajouta tout-à-coup : Mais j oublie que j'ai soupe, majo--, tandis que vous avez marché toute la nuit.
Il donna ordre qu'on apportât du vin et quelques mets, et le major, qui avait l'appétit d'un convalescent et d'un habitant des montagnes, ne se fit pas prier pour faire iionneur à ce repas : il l'expédia SI promptemcnt, que le comie, tout en remplissant une cou[ie de vin et la vidant a sa «lanté, ne put s'empêcher dedireque nial^^ré
la grossièreté des vivres du camp, le major Dalgetty devait avoir fait plus mauvaise chère encore pendant son excursion dans r.\rgylesliire. — Votre Excellence peut en répondre, répondit le major en parlant la bouche pleine, caria nourriture que me donnèrent ces Enfants du Brouillard {pauvres créatures dénuées de tout) était si peu substantielle, que lorsque je revêtis de nouveau mon armure, après avoir été forcé de l'abandonner pour faciliter ma retraite, je dansais là dedans comme danse dans sa coque une noix de l'an passé. — Il faut réparer ces pertes, major Dalgetty. — En vérité, mylord, il me sera difficile d'y parvenir, à moins que mon arriéré ne soit converti en paie régulière ; car je proteste à Votre Excellence que tout l'embonpoint que j'avais gagné au service des États de Hollande, qui payaient leurs troupes avec une régularité exemplaire, je l'ai perdu au service de Votre Excellence. — En ce cas, mon cher major, vous n'en marcherez que plus lestement. Quant à votre paie, que nous obtenions une victoire, une seule victoire, major, et vos désirs, vos plus amples désirs seront comblés. En attendant, remplissez de nouveau votre coujie. — A la santé de Votre Excellenge! dit le major remplissant son verre jusqu'au bord pour montrer le zèle avec lequel il portait ce toa«t : à votre santé, et à vos succès contre tous vos ennemis, particulièrement contre Argyle ! Je lui ai déjà mis la main sur la barbe, j'espère bien recommencer. — A merveille! mais, pour en revenir à ces Enfants du Brouillard, vous comprenez, Dalgetty. que leur présence ici et le motif pour lequel nous les employons doivent être un secret entre vous et moi. Charmé, comme Montrose l'avait prévu, de cette marque de confiance de son général, le major posa le doist sur le bout de son nez et fit un signe d'intelligence. — Combien Ranald peut-il avoir de compagnons? demanda Montrose. —Ils ne sont plus guère, je crois, que huit ou dix hommes, sanr, compter les femmes et les enfants. — Où sont-ils maintenant ? — Dans une vallée à trois milles d'ici, où ils attendent les ordres de Votre Excellence. Je n'ai pas jugé à propos de les amener ici sans autorisation. — Vous avez très bien fait. Il faut qu'ils restent où ils sont, ou même qu'ils se retirent plus loin. Je leur enverrai de l'argent, quoique je n'en aie pas beaucoup en ce moment. —Cela est tout-à-fait inutile. Votre Excellence n'a qu'à leur faire entendre que les Mac-Aulay vont marcher dans cette direction, et mes amis du Brouillard feront aussitôt volte-face. — Ce serait agir un peu brutalement; il vaut mieux leur envoyer quelques dollars, afin qu'ils puissent acheter des bestiaux pour la subsistance de leurs femmes et de leurs enfants. — Ils savent s'en procurer à bien meilleur compte; mais que Votre Excellence fasse ce qui lui plaira. — Ranald Mag Eagh choisira un ou deux de ses compagnons parmi les plus fidèles et les plus discrets : ils nous serviront de guides. Qu'ils se rendent dans ma tente demain au point du jour, et tâchez, si cela est possible, qu'ils ne soupçonnent rien de mes projets et qu'ils n'aient entre eux aucun entretien particulier. Ce vieillard a-t-il des enfants? — Tous, au nombre de douze, je crois, répondit le major, ont été tu^^s ou pendus; mais il lui reste encore un enfant, in garçon alerte, éveillé, qui promet beaucoup, ma foi, et que je n'ai jamais vu marcher sans un caillou dans le coin de son plaid pour le lancer à la tète du premier qui voudrait lui barrer le chemin ; ceci ne semble-t-il pas annoncer que, pareil à David, il pourra devenir par la suite un guerrier redoutable? — Ce garçon restera près de moi. major Dalgetty; je pense qu'il aura assez de bon sens pour ne pas dire son nom. — Votre Excellence n'a aucun sujet de crainte à ce sujet ; ces inoniapards à peine sortis de la coquille... — Eh bien, ce garçon me repondra de la fidélité de son père ; et si Ranald remplit son devoir, la fortune de son fils sera sa récompense. Maintenant , major, je vous engage à prendre quelque repos ; demain vous me présenterez ce Mac Eagh sous tel nom ou qualité qu'il lui plaira. Je présume que sa vie aventureuse l'a rendu habile à prendre tousles dégu'setnenlsimaginables. Quant à vous, major, mon ccuyer sera votre maréchal-des-logis.
Le m ijor prit conu'é du comte, joyeux d^: la réception qui lui avait été faite, et fort content des procédés de son général, qui, comme il l'expliqua très longuement à Ranald, lui rappelait l'immortel (jUstave-Adolphe , le lion du Nord et le boulevart de la foi protestante.