CHAPITRE XVII
Les trompettes et les cornemuses,, bruyants avant-coureurs du carnage, donnèrent ensemble le signal de l'attaque, signal auquel répondirent à l'instant les cris de plus de deux mille guerriers et les échos de toutes les montagnes voisines. Divisés en trois colonnes, les montagnards de Montrose s'élancèrent hors des défilés qui jusqu'alors les avaient cachés à leurs ennemis, et se précipitèrent a vep impétuosité sur les Campbell, qui les attendiient de pied ferme. Derrière ces colonnes chargées de l'attaque marchaient leslrlandais de Colkitto. Au milieu d'eux se Ironvaient l'étendard royal et Montrose en personne. Sur les fîmes, sous les ordres de Dalgetty, étaient environ cinquante hommes de cavalerie, qu'on était parvenu, non sans peine, à équiper d'une manière assez (lassable. L'aile droite des royalistes était conduite par filpngarry, l'aile gauche
par Lochiel, et le centre par le comte de Menteith , qui ava*' vo„iu combattre à pied sous le costume montagnard, plutôt que de rester avec la cavalerie. Les Highlanders, après s'être répandus dans la plaine avec cette ardeur qui les caractérise, firent feu et lancèrent leurs flèches à quelque distance sur les Campbell qui recurent vaillamment leurs premiers coups. Mieux pourvus d'armes à feu et rangés dans un état d'immobilité qui leur permettait de viser avec plus de justesse, le feu de ceux-ci lut bien plus meurtrier que celui de leurs ennemis. Les clans de Montrose, s'apercevant de leur désavantage, se précipitèrent sur leurs adversaires, et parvinrent sur deux points à semer la confusion et le désordre dans leurs ran^s Avec des troupes régulières, c'en eût été assez pour décider la vîctoire en leur faveur ; mais ici Highlanders combattaient contre Highlanders, et la nature des armes ainsi que l'agilité de ceux qui les maniaient étaient égales de part et d'autre.
On se battait en désespérés ; et au cliquetis des sabres et des haches qui se croisaient, s'entre-choquaient et tombaient sur les boucliers, se mêlaient les cris brefs, farouches et ai<'us dont les montagnards accompagnent ordinairement toute aclïon violente. Une foule de combattants, qui se connaissaient personnellement cherchaient à se rencontrer, soit par des motifs de haine particulière, soit par un sentiment plus noble d'émulation et de valeur. Aucun des deux partis n'était disposé à céder un pouce de terrain • la place de chaque soldat qui tombait (et ils tombaient avec une rapidité effrayante de part et d'autre) était aussitôt remplie par d'autres qui se précipitaient en foule pour vaincre ou mourir au premier rang; une vapeur semblable à celle qui s'élève d'une chaudière bouillante était suspendue sur la tête des combattants.
Telle était la situation à la droite et au centre de Montrose, sans qu'il en fût résulté jusque-là d'autre conséquence que la perte' d'un grand nombre d'hommes de chaque côté. Cependant, sur la droite des Cam[ibell,le chevalierd'Ardenvohr obtint quelque avantage par sa tactiiiueetlasupérioritédu nombre. 11 avaitétendu obliquement le flanc de sa ligne à l'instant mémo où les royalistes, fondant tout à coup sur eux, se préparaient à en venir aux mains, de manière que ceux-ci essuyèrent un feu de mousqueterie tout à la fois en avant et sur le côté; et, malgré les efforts incroyables de leur chef Lochiel, la confusion se mit dans leurs rangs. En ce moment sir Duncan d'Ardenvohr donna l'ordre de charger, de sorte que ce fut lui qui commença l'attaque au lieu de la recevoir. Un changement aussi subit est toujours décourageant et souvent funeste. Mais le désordre fut réparé par le corps de réserve irhndais, dont le feu constant et soutenu força le chevalier d'Ardenvohr à se contenter d'avoir repoussé l'ennemi. Pendant ce temps Montrose, profilant de quelques bouleaux épars çà et là, ainsi que delà fumée produite par le feu continuel de la mousqueterie irlandaise , qui cachait ses mouvements à l'ennemi, donna ordre à Dalgetty de le suivre avec sa cavalerie; et, faisant un circuit de manière à preidre en flanc l'aile droite et même l'arrière-garde de l'ennemi, il fit sonner la charge par les six trompettes. Leur son éclatant et le bruit du galop des chevaux produisirent sur l'aile droite d'Argyle un effet que nulle autre cause n'aurait pu amener. Les Highlanders d'alors avaient, comme les Péruviens, une crainte superstitieuse du cheval de guerre, et une foule d'idées étranges sur la manière dont cet animal était dressé au combat. Au moment où leurs rangs furent enfoncés de cette manière imprévue, quand ils aperçurent au milieu d'eux les objets de leur épouvante, une terreur panique s'empara d'eux, et, malgré tous les efforts de sir Dnncm pour en arrêter le progrès, elle devint générale. Il est certain que la figure seule du major Dalgetty , couvert d'une armure impéncirable et faisant bondir et caracoler son coursier de manière à donner plus de poids à chaque coup qu'il po'rtait, était une nouveauté suffisante pour terrifier ceux qui n'avait jamais vu d'autre cavalier qu'un gros Highlander se dandinant sur son petit cheval. Les royalistes de Lochiel, auparavant repoussés, retournèrent à la charge ; les Irlandais, conservant leurs rangs, entretinrent constamment un feu meurtrier; et bientôt on put conjecturer que le combat ne serait plus long. Les gens d'Argyle commencèrent à plier et à prendre la fuite, la plupart vers le lac, le reste dans différentes directions. La défaite de l'aile droite était décisive, et bientôt elle fut rendue irréparable par la mort d'Anchenbreck, qui tomba tandis qu'il s'efforçait de rétablir l'ordre. Le chevalier d'Ardenvohr, secondé par deux ou trois cents hommes, tous de noble naissance et d'une valeur éprouvée, s'efforça quelque temps, avec un héroïsme devenu inutile, de protéger la retraite du reste de l'armée. Cette intrépidité leur devint funeste : chargés sans cesse par de nouveaux adversaires, ils furent forcés de se séparer et enfin il ne leur resta d'autre ressource que d'acheter une mort honorable par une résistance désespérée — Je vous offre quartier, sir Duncan, s'écria le major Dalgetty en reconnaissant son ancien hôte et deux autres champions qui se défendaient contre plusieurs montagnards; et, pour appuyer ses paroles, il courut sur lui l'épée à la maio. Sir Duncan ne répondit qu'en déchargeant un pistolet qu'il gardait en réserve. Le coup porta, non sur le cavalier, mais sur son vaillant coursier qui, frappé au cœur, tomba raide mort. R^^nald Mac-
LE MAJOR DALGETTY
Eagh, qui était du nombre de ceux qui serraient sir Duncan de plus près, saisit cette occasion pour lui porter un coup de sa claymore , et il le frappa au moment oij il se préparait à saisir son second pistolet. Allan Mae-Aulay arriva en ce moment. Tous ceux qui étaient engagés de ce côté dû champ de bataille étaient du clan de son frère, à l'exception de Ranald. — Misérables, s'écria-til, qui de vous a osé porter la main sur le chevalier dWrdenvohr, lorsque je vous avais donné l'ordre positif de le prendre vivant?
Une demi-douzaine de montagnards se disputaient l'avantage de dépouiller le chevalier vaincu, dont les armes et le costume étaient d'une magnificence proportionnée à son rang: ils s'arrêtèrent, et cherchèrent à se disculper en rejetant ',e blâme sur l'homme de l'île de Skie, nom qu'ils donnaient à Ranald Mac-Eagh. — Chien d'insulaire! s'écria Allan, oubliant dans sa colère leur fraternité en prophétie, poursuis l'ennemi, et garde-loi de toucher davantage à ce guerrier, si tu ne veux mourir de ma main..
Ils étaient alors presque seuls, car les menaces d'Allan avaient forcé les hommes de sou clan à s'éloigner, et tous se précipitaient vers le lac, semant devant eux la terreur et la confusion, et ne laissant en arrière que des morts et des mourants. Le moment était trop favorable pour que Mac-Eagh ne cédât pas à l'esprit de vengeance qui le dévorait. — Moi, mourir de ta main encore teinte du sang des miens! s'écria-t-il en répondant à la menace d'Allan d'un ton non moins menaçant ; il est plus vraisemblable que ce sera toi qui mourras de la mienne. Et, à ces mots, il lui porta un coup avec tant de rapidité que Mac-Aulay eut à peine le temps de le parer avec son bouclier. — Traître! dit Allan, que signifie cela?— Je suis Ranald du Brouillard, répondit l'homme de l'île en lui portant un nouveau coup.
Alors s'engagea un combat furieux. Mais le ciel semblait avoir décidé qu'AUan Mac-Aulay vengerait sur le dernier membre de cette tribu sauvage les outrages faits à sa mère. Après qu'ils se furent porté réciproquement plusieurs coups, Ranal'.", blessé au crâne, fut terrassé, et Mac-Aulay, mettant le pied sur lui, allait lui passer sa claymore au travers du corps, lorsque la pointe en fut détournée par un tiers qui intervint tout à coup. Ce n'était rien moins que le major Dalgelty, qui, étourdi par la chute de son cheval, et embarrassé sous le poids du corps de l'animal, était enfin parvenu à dégager ses jambes et à reprendre ses sens. — Retenez votre épée, dit-il à Mac-Aulay, et ne faites point de mal à cet homme ; il est sous ma sauvegarde et au service de Son Excellence ; et sachez que nul soldat, s'il veut se conduire honorablement, n'a le droit, d'après la loi martiale, de venger ses injures personnelles, flagrante beUo,mullu magis flagrante prœlio. — Insensé, s'écria le farouche Allan, retirez-vous, et n'essayez point de vous placer entre le tigre et sa proie.
Mais, loin de faire cas de cette observation, Dalgetty couvrant de sa personne le corps de Mac-Eagh, en disant que si l'Ecossais se donnait le nom de tigre, il pourrait bien, chemin faisant, rencontrer un lion. Un geste et un regard de défi étaient plus que suffisants pour tourner la fureur du guerrier prophète contre celui qui osait s'opposer à sa vengeance, et, sans plus de cérémonie, le combat recommença entre l'aventurier et le Voyant. Ccn\ qui entouraient Allan et Mac-Eagh n'avaient fait nulle attention à la rixe survenue entre eux, car le dernier n'était connu que d'un très petit nombre de partisans de Montrose ; mais le combat d'Allan et de Dalgeily, tous deux chefs reconnus, attira heureusement l'attention de plusieurs Highlanders et celle de Montrose lui-même, qui arrivait en ce moment pour rassembler son petit corps de cavalerie et continuer la poursuite des fuyards en se dirigeant vers le lac. Convaincu des conséquences funestes qui pouvaient résulter de la moindre dissension dans son armée, il poussa son cheval vers le lieu du combat et voyant Mac-Eagh renversé par terre, et Dalgeily paraissant, d'après son attitude, le défendre de la fureur de Mac-Aulay, sa pénétration lui fit deviner à l'instant la cause de la querelle, et sur-le-champ il imagina le moyen de l'arrêter. — Fi, messieurs! s'écria-t-il, de noble cavaliers osent se prendre de querelle sur le champ poudreux de la victoire! Eies-vous fous? et la gloire que vous avez acquise tous deux aujourd'hui vous a-t-elle enivrés au l'oint de vous ôter la raison? — Que Votre Excellence me permette de lui dire qu'il n'y a pas de ma faulc dans cette alfaire, répondit Dalgelty ; j'ai toujours été reconnu dans les pays de lEurope où j'ai servi comme bonus socitis ; mais celui qui attaque nn homme placé sous ma sauvegarde... — Et celui, dit Allan en rinterrompant, qui ose arrêter le cours de ma juste vengeance.. — Fi, messieurs ! répéla .Montrose; lorsque vous m'êtes nixessains tous deux.lors'que j'ai a vous confier des alTaire-s de la plus haute importance, vous vous occupr? d'une querelle personnelle! Vous choisirez un moment |ilus convenable pour régler vos difTercnds. Quant à vous, major Dalgetty, nu liez un genou &ii ti'rre. — Un genou en tfire! voila un ordre auquel je n'ai pafi encore appris à obéir, excepté quand il m'est donné du haut de la chaire. Chez les Suédois, II! premier rang uu-l un geiiou eu I'Trc, il est vrdi. mais si ub'nii'nt lorsque les lile» oui six bouimes de ptufoodeur. — Quoi qu'il en
soit, pliez le genou, au nom du roi Charles dont je suis le représentant.
Dalgetty obéit, quoiqu'avec répugnance, et Montrose le frappa légèrement du plat de son épée. — En conséquence de tes vaillants services pendant ce jour, lui dit-il , et au nom et par l'autorité de notre souverain , le roi Charles , je te crée chevalier : sois brave , loyal et généreux.Et maintenant, sir Dugald Dalgetty, à votre poste: rassemblez tous les cavaliers que vous pourrez réunir, et poursuivez les ennemis qui fuient vers le lac; tenez toujours votre troupe en bon ordre , et ne vous hasardez pas trop loin ; bornez-vous à empêcher les covenantaires de se rallier: vous n'aurez pas besoin de grands efforts pour y parvenir. A cheval, sir Dugald, et en avant! — Et comment monterais-je à cheval? reprit le nouvel anobli. Mon pauvre Gustave dort au champ d'honneur comme le vaillant héros dont il porte le nom ; et me voilà fait chevalier, précisément au moment où je n'ai plus de cheval. — Il n'en sera pas ainsi, répondit Montrose ; je vous fais présent de mon propre coursier, qui passe pour bon : à présent, ne songez plus à autre chose qu'aux devoirs que vous avez à remplir et dont vous savez si bien vous acquitter.
Sir Dugald . après avoir témoigné sa reconnaissance , enfourcha la monture qui venait de lui être si généreusement donnée ; et après avoir supplié Son Excellence de se rappeler que Mac-Eagh était sous sa sauvegarde, il se mit en devoir d'exécuter les ordres qu'il avait reçus, avec tout le zèle et l'empressement dont il était capable. — ^ Et vous , Allan Mac-Aulay, dit Montrose en s'adressant au montagn^d qui, appuyant la pointe de son sabre contre terre, avait regardé en silence et avec le sourire du mécontentement et du mépris la cérémonie qui avait conféré l'ordre de chevalerie à son antagoniste; vous, si supérieur aux hommes ordinaires, qui ne se laissent guider que par de vils motifs d'intérêt, de pillage et de distinction personii lie; vous que des connaissances profondes rendent si précieux dans un conseil , est-ce bien vous que je trouve aux prises avec un homme tel que ce Dalgetty, pour le misérable privilège d'arracher un reste de vie à un ennemi aussi méprisable ! Venez, mon ami, venez, j'ai à vous charger de soins importants. Cette victoire, si nous savons en profiter, entraînera nécessairement Seaforth dans notre parti. Ce n'est point par déloyauté, mais parce qu'il désespérait de la bonne cause, qu'il s'est armé contre nous ; cette circonstance favorable le déterminera sans doute. Je lui dépêche à cet elTet de ce champ de bataille mon vaillant ami , le colonel Hay; mais il doit être accompagné d'un chef montagnard d'un rang égal à celui de Seaforth, et qui ait des talents et une influence assez remarquables pour faire impression sur lui. Non seulement vous êtes, sous tous les rapports, l'homme le plus en état de remplir cette mission importante, mais, en outre, n'ayant pas de commandement immédiat, votre présence est ici moins nécessaire. Tous les passages des montagnes, ainsi que les mœurs et les usages de chaque tribu, vous sont familiers: allez donc rejoindre le colonel Hay qui occupe l'aile droite ; il a ses instructions et il vous attend; soyez son guide, son interprète et son collègue.
Allan Mac-Aulay jeta sur le comte un regard sombre et pénétrant, comme pour chercher à découvrir si cette mission i".iprovisée ne lui était pas confiée dans quelque intention secrète. Mais Montrose, hiibile à découvrir les motifs des autres, ne l'était pas moins à cacher les siens. Il regardait comme très important, dans ce moment de fureur, d'éloigner Allan pour quelques jours, afin de mettre en sûreté, comme son honneur l'exigeait, ceux qui lui avaient servi de guides. Quant à la querelle d'Allan avec Dalgetty, il pensait qu'elle serait facile à apaiser. Mac-Aulay en partant recommanda son prisonnier sir Duncan Campbell aux soins de son général ; et celui-ci donna sur-le-champ des ordres pour qu'il fût mis en lieu de sûreté. Il prit la même précaution à l'égard de Mac-Eagh , qu'il remit entre les mains des Irlandais, avec ordre que l'on prit soin de lui , et qu'aucun montagnard ne l'approchât. Le Marquis monta ensuite un cheval de main que tenait un de ses geus, et parcourut le théâtre de sa victoire, victoire plus décisive qu'il n'avait osé s'en flalter au milieu même de ses ardentes espérances. Des trois mille hommes qui composaii'nt la vaillante armée d'Argyle, la moitié avaient péri sur le champ de bataille ou en fuyant. Ils avaient été repousses principalement sur cette partie de la plaine où la rivière forme un angle avec le lac , de manière qu'il ne leur rc-itait aucune porte de salut: un grand nombre, saisi de terreur, se précipita dans le lac et y perdit la vie ; qneiques-uns plus heureux traversèrent la rivière à la nage, et plusieurs autres parvinrent à s'échapper eu côtoyant la rive gauche: le reste se jeta dans le vieux château d'Inverlochy ; mais, dénués de provisions et sans aucun espoir de secours", ils furent forcés de se rendre à condition qu'on leur pern.ettrait de retourner Iranquillemcnl dans leurs foyers. Armes, munitions, étendards et bagages, tout tomba au pouvoir des vainqueurs. Jamais la race de Diarmid n'éprouva un plus grand désastre, car jusqu'alors les C:impbelt avaient été aussi heureux dans leurs entreprises qu'habiles à en concrrti-r le plan el courageux à l'cxi:culer. Parmi les morts ou trouva (irès de cinq cents nobles cl chefs. Selon l'opinion générale de l.> liil'U , celle perte, quelque t'îrrible qu'elle fut, éiait surpasbée encore |iar le déshonneur de leur che 1,
LES veillï:es littéraires illustrées.
dont la galère leva l'ancre dès que la bataille fut perdue , et descendit le lac à force de rames et ii pleines voiles.