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CHAPITRE XXVI

Le colonel se montrait plus affeclueux envers Waverley, depuis qu'il avait obtenu de lui le récit détaillé de ses aventures ; et, comme ils étaient nécessairement presque toujours ensemble , le colonel gagna lui-même beaucoup dans l'estime d'Edouard. M. Talbot lui avait d'abord paru un peu sévère dans ses censures, mordant et amer dans l'expression de ses antipathies, quoique personne, dans les discussions générales, ne fût plus accommodfint et nmins attaché à ses idées. L'habitude du commandement avait au<;si donné à ses manières quelque chose de brusque et de roide. malgré la politesse qu'elles avaient prise dans la haute société. Du reste, c'était un militaire que Waverley ne pouvait comparer h aucun de ceux qu'il avait vus jusque-là; le baron de Bradwardiue était un militaire pédant; le major Melville, un militaire minutieux et technique, ce qui convient peut-être à cidui qui fait manœuvrer un bitaillôn, mais fort peu à un général d'armée ; quant à l'esprit militaire de Fergus il était tellement mêlé à ses plans d'ambition, à ses \ues politiques, qu'il était moins celui d'un soldat que d'un petit souverain. Mais le colonel Talbot était à tous égards le vrai modèle de l'officier anglais. Dévoué de toute son âme au service de sou prince et de son pays, il ne s'enorgueillissait pas de la connaissance théorique de sa profession, comme faisait le baron ; il n'était point asservi aux détails de la discipline, comme le major; il ne faisait pas servir ses connaissances militaires à dfs projets d'ambition per.sonnelle, comme le chieftain de Glennaqnoich. Ajoutez qu'il avait un esprit étendu et cultivé, quoique fort attaché, comme nous l'avons dit. aux préjugés |)articuliers à la nation anglaise. Le caractère du colonel Talhot se développa par degrés aux yeux d'Edouard. Le siège inutile du château d'Edimbourg occupa les Highlandais pendant plusieurs semaines; et durant ce temps, Edouard n'avait qu'à s'occuper des plaisirs de la société. H aurait voulu déterminer son hôte à faire connaissance avec ses anciens amis. Mais le colonel, après deux ou trois visites, sei;oua la tête en disant qu'il en avait assez. 11 ne .s'en tint pas là: il prononça que le baron était le pédant le plus assommant et le plus ennuyeux qu'il eût jamais rencontré pour son malheur; le chieftain de Glenna(|uoich , un Ecossais francisé, qui avait pris la légèreté et l'esprit d'Intrigue du continent, en conservant l'humeur orgueilleuse, vindicative et turbulente de ses compatriotes. — Si le diable, ajoutait-il , avait voulu choisir un agent tout exprès pour mettre sens dessus dessous ce malheureux pays, je crois qu'il eût pu difficilement en trouver un ])lus convenable que cet homme, d'un caractère tout à la fois actif, rusé et pervers, qui a pour soldats ou plutôt pour ministres dociles de ses volontés, une bande de coupe-jarrets, comme ceux que vous admirez tant.

Les dames du parti jacobite n'échappaient nullement à ses observations satiriques. Il reconnais.sait nue Flora Mac-lvor était une superbe femme, et Rose de Bradwart'ine, une jolie personne Mais il ajoutait que la première détruisait l'elTet de sa 'beauté par de grands airs dont elle avait sans doute pris l'habitude dans la petite C'iur de Saint-Germain. Pour Rose de Bradwardine, il était impossible, disait-il, d'admirer une petite campagnarde ignorante ou sachant uniquement des choses qui ne convenaient pas plus à son âge et à son sexe, qu'un vieil uniforme de son père n'aurait convenu à sa personne. La plupart de ces sentences de l'excellent colonel provenaient de sa mauvaise humeur et de ses préjugés. Pour lui, une cocarde blanche sur la poitrine, une rose blanche dans les cheveux, un Mac au commenceraenl d'un nom, auraient changé un

ange en diable. 11 disait en plaisantant, qu'il n'aurait pas supporté Vénus elle-même, si elle s'était fait annoncer à la.porle de son salon sous le nom de miss Mac-Jupiter. On pense bien que Waverley voyait les jeunes demoiselles avec d'antres yenx Pendant le siège, il ne passait pas un jour sans les visiter, mais il remarquait avec chagrin que, malgré son assiduilé, il ne faisait pas plus de prop^rès dans l'affection de Flora que le Prétendant n'en faisait dans le siège de la forteresse. Elle ne s'érarlait jamais de la règle qu'elle s'était tracée, le traitant avec indifférence, aussi éloignép de rechercher que d'éviter \in tète-à-tète avec lui. Pas un mot, pas un regard qui ne fût d'accord avec son système: ni l'abattement de Waverley, ni le mécontentement prononcé de Fergus ne pouvaient décider Flora à dépasser, en favetir de Waverley, les limites ordinaires de la politesse. D'un autre côté. Rose Bradwardine gagnait considérablement, dans l'opinion de Waverley. Dans plusieurs occasions, il s'aperçut qu'il ne fois sa timidité surmontée, ses manières prenaient de la dig ni té et de la noblesse; les agitations et les troubles de ces temps critiques lui inspiraient des seutinienis élevés, un langage énergique, qu'il n'avait pas encore remarqués en elle; enfin, elle ne laissait échapper aucune occasion d'étendre ses connaissances et de perfectionner son goût. Flora Mac-lvor appelait Rose son élève; elle prenait plaisir à la diriger dans ses études. Un observateur très attentif aurait remarqué qu'en présence de Waverley, elle prenait plus de peine pour faire briller les talents de son amie que les siens propres. Mais cette conduite généreuse et désintéressée était déïuisée avec la plus ingénieuse délicatesse, et nul n'aurait pu y démêler la moindre trace d'affectation Chacune de ces jeunes arnica était parfaite dans son rôle, etravissait d'admiration toute la société. Il était impossible de découvrir que l'aînée cédait à sa jeune amie la première place, nui aurait mieux convenu à la supériorité de ses talents. Pour Waverley, Rose Bradwardine av.iit un charme auquel peu d'hommes peuvent résister; elle laissait paraître son vif intérêt à tout ce qui le concernait. Elle était trop jeune et avait trop peu d'expérience pour sentir combien elle pouvait se compromettre. Son père était trop absorbé parses discussions scientifiques ou stratégiques, pour avoir les yeux ouverts sur toutes les démarches d'une jeune fille; Flora ne voulait point l'alarmer p:ir des remontrances, parce qu'elle regardait la conduite de son amie comme devant à la fin lui gagner le cœur dEdouard. Dans leur première conversation, depuis qu'elles étaient réunies. Rose, à son insu, avait laissé deviner l'étatrde son creur. Depuis ce moment Flora fut encore nlus déterminée à rejeter d'une manière irrévocable la tendresse de Waverley ; bien plus, elle s'occupa sans relâche des movens de faire pa.sser cette tendresse sur son amie. Elle tenait beaucoup au succès de ce plan, quoique son frère parlât quelTuefois, mais comme par plaisanterie, de faire la cour à miss Bradwardine. Elle savait que Fergus avait sur le mariage des principes un peu libres, et qu'il n'aurait pas accepté la main d'un ange, s'il n'eût trouvé dans cette alliance les moyens d'augmenter son crédit et sa fortune. Le bizarre projet du baron de laisser ses domaines à un héritier mâle éloigné, de préférence à sa propre fille, serait donc pour lui un obstacle insurmontable. A la vérité, Fergus, doué d'une activité d'esprit infatigable, forgeait inces-arament des plans d'intrigues de toute nature ; ouvrier plus fertile à concevoir que persévérant pour exécuter, souvent il abandonnait tout-à-coup, sans aucun motif. ipparent, un projet pour travailler à un autre ou nouvellement créé, ou ancien mais abandonné momentanément. 11 était souvent malaisé di; prévoir quelle serait, en dernière analyse, sa conduite dans une circonstance donnée. Quoique sincèrement attachée à son frère, dont le caractère énergique aurait commandé son admiration, quand bien même elle ne lui eût pas été unie par les liens du sang, Flora ne s'aveuglait pas sur ses défauts, elle ne les croyait pas compatibles avec le bonheur d'une femme qui chercherait la félicité du mariage dans une tendresse mutuelle et un intérieur paisible. Au contraire, les goûts naturels de Waverley, malgré les rêves qii! l'avaient jeté momentanément à la poursuite de la gloire militaire, semblaient l'entraîner exclusivement vers la vie domestique. 11 ne prenait et ne voulait prendre aucun rôle dans les scènes si agitées qui se passaient à chaque instant autour de lui ; il éprouvait plus de dégoût que d'intérêt, à la vue des prétentions et des passions qui se combattaient souvent en sa présence. Tout cela ne montrait-il pas l'homme lait pour rendre heureuse une personne du caractère doux et simple de Rose.

Miss Mac-lvor se livrait à quelques-unes de ces remarques sur le caractère de Waverley, un jour que miss Bradwardine était assise à côté d'elle. — 11 a le goût trop élégant et l'esprit trop élevé, répondit Rose, pour prendre intérêt à de si frivoles discussions. Que lui importe, par exemple, si le chef des Mac-lndallaghers, qui a conduit avec lui cinquante hommes, a droit au titre de colonel ou de capitaine? Comment voulez-vous que M. Waverley s'occupe sérieusement de la violente querelle entre votre frère et le jeune Corrinaschian, pour savoir si le poste d'honneur appartient au cadet d'un clan, ou à son frère plusjeune?— Ma chère Rose, si c'était un homme aussi distingué que vous le supposez, il se mêlerait de ces matières, non couuue importantes en elles-nièmes , mais afin de se poser

WAVER LEY.

médiateur entre des esprits trop violents. Vous en avez été témoin : quand Corrinaschiaii transporté de colère éleva la vnix el porta la main à son é(iée,\Vaveil(y ne leva-t-il pas lalèle comme s'il s'éveillait d'un rêve, .en demandant de quoi il s'agissait? — Oui ; mais au^si le rire qu'excita sa distraction ne servit-il pas mieux à terminer la dispute que n'auraient fait tous ses discours? — C'est vrai, ma chère amie; mais il eiit été plus glorieux pour M. Waverley de ramener les adversaires à la raison par la force de ses arguments. — Vonlez-vous qu'il se charge de refroidir tous les cerveaux brûlés d'HighIandaisqui sont dans l'armée? Pardonnez-moi, Flora, de parler ainsi ; vous comprenez bien que cela ne s'applique point à votre frère, il a plus de sens que la moitié de ces gens-là. Mais pouvez- "vous penser que ces montagnards arrogants, emportés, furieux, soient à comparer à M. Waverley? — Je n'établis point de comparaison entre lui et ces hommes grossiers, ma chère Rose; seulement je m'afflige qu'avec ses talents et son esprit, il ne prenne pas dans le monde la place éminente qu'il est en état de remplir, et qu'il ne développe pas toutes les ressources de son caractère et de ses talents pour le triomphe de la noble cause qu'il a adoptée. N'y a-t-il pas parmi les nôtres une foule de jeunes gens pleins d'instruction et de mérite? pourquoi n'imite-t-il pas leur dévouement et leur enlhousiasme?... Bien souvent je suis tenté de croireque son cœur est refroidi par cet Anglais hautain et Uegaiatique, dans la société duquel il passe une si grande partie de soirtemps. — Le colonel Talbot? Je n'ai jamais vu d'homme plus déplaisant, à coup sûr. 11 a l'air de penser qu'une femme écossaise n'est pas digne de lui oITnr une fasse de the; mais M. Waverley est si aimable, si bien elevt... — Oui, dit Flora en riant, il sait admirer la lune et citer une st:Lnce du Tasse. — Vous savez aussi comment il s'est battu. — Oui, pour le plaisir de se battre ; je crois que tous les hommes (c'est-à-dire tous ceux qui méritent ce nom) en feraient autant; il faudrait, à dire* vrai, plus décourage pour s'enfuir. D'ailleurs les hommes, mis en face de leurs semblables, sont poussés par une sorte d'instinct à s'élancer sur eux pour les combattre, comme nous le voyous dans les autres animaux, tels que les chiens, les taureaux, etc. Mais les entreprises grandes et périlleuses ne sont point le fait d'Edouard Waverley. Contemporain de son célèbre a'ieul sir Nigel, il n'aurait certes point marché sur ses traces, mais il aurait été son panégyriste, son ïaiseur de ballades. Où il sera à sa place, ce sera chez lui, au sein d'une vie paisible, douce et monotone, avec une oisiveté studieuse, au milieu de plaisirs élégants et tranquilles, dans son château de Waverley. Il rétablira la vieille bibliothèque dans le goût gothique le plus parfait; il en garnira les rayons des ouviages les plus rares et les plus précieux; il tracera des plans de jardin, dessinera des paysages, fera des vers, bâtira des kiosques, des temples, des grottes; par une belle soiree d'été, il demeurera sous la galerie, devant sa maisou, à épier les daims qui paraissent à la claite de la lune, ou s'enfoncent dans l'ombre épaisse des vieux chênes aux formes fantastiques. . il récitera des vers à sa belle épouse qui s'appuiera sur son liras; el ce sera un homme heureux.

• El elle sera, certes, une heureuse femme, • pensa la pauvre Rose. Mais elle se contenta de pousser un profond soupir, etlais-sa tomber l'entretien.

Plus Waverley étudiait la cour du Prétendant, moins il trouvait de motifs pour s'y plaire. Elle contenait (comme on dit qu'un gland renferme en germe tous les rameaux du chêne futur) des semences de divisions et de tracasseries, assez pour faire honneur à la cour d'un puissant souverain. Chaque personne considerable avait un but particulier qu'elle pour^ulvalt avec une ardeur injustilîable. Chacun avait ses rai.-uns personnelles de mécontentement, mais les plus légitimes étaient celle» du vieux baron , qui ne s'affligeait que des revers de la cause commune. — Nous aurons de la peine, dit-il un matin à Waverley, après avoir fait avec lui le tour du château, nous aurons de la peine à gagner la couronne obsidiunale. C'était, comme vous savez, une couruune faite avec des graminées ou des plantes rampantes cueillies dans la place assiégée; peut-être avcc I'lnrbe Dummee pariétaire, parittaria. Ce n'est point ce siege, on plutôt ce blocus, qui nous méritera pareille récoinpeii.->e... Il appuya cette opinion des arguments les [ilus solides et des plus doctes citalions. Le lecteur est sans doute peu curieux qu'on les lui répète.

Ayant enliii échappé au vieux baron, Waverley se rendit au logement de Fergus, qui l'avait invité à le venir voir. — Ueiiiain, avaitil dit la veide au soir à Waverley, je dois avoir une audience particulière ; venez me trouver ensuite pour partager la joie que tue procurera le succès de ma demande au prince ; succès dont je suis assuré d'avance.

Edouard ne pouvait manquer à cette invitation. Il trouva dans lapparteuient du chef l'enseigne Maeconibich iiui attendait Fergus pour lui rendre compte de l'état des travaux a une espèce de fu.ssé que les montagnard» creusaient autour du cliàleaj , et qu'ils appelaient une tranchée. Vu moment après, un entendit la voix du chef dans l'escalier : il .s'éc.iait du ton de la plus furieuse colère : • Calluni ! Calluui lieg, misérable coquin ! » Il entra dans la chambre a-ec toute l'agitation d'un homme transporte de la plus véhémente COiore ; et sa physionomie était de celles ou cette pa-sion se mani-

feste par des traces les plus profondes. Dans ses moments de fréné^ie, les veines de son front s'enflaient, ses narines se dilataient, ses joues et ses yeux étaient enllammés; sou regard était celui d'un homme possédé du démon. Ces signes extérieurs de la violence étaient d'autant pins effrayants qu'on voyait bien qu'ils provenaient en partie de ses efforts pour maîtriser un accès qui l'emportait malgré lui, et allait presque jusqu'à lui donner des convulsions. En entrant, il détacha le ceinturon de son é|iée, et la jeta par terre avec tant de force , que la lame jaillit du fourreau et roula jusqu'à l'autre bout de l'appartement. — Je ne sais, s'ecria-t-il , qui m'empêche de faire le serment de ne jamais reprendre cette arme pour son service ; charge mes pistolets, et donne les-moi à l'instant même, à l'instant, entends-tu?

Callum, que rien n'étonnait, n'effrayait ni ne déconcertait, obéit avec un sangfroid imperturbable; Evan Dhu, sur le front duquel la pensée que son maître avait été insulté amenait déjà les signes d'une colore presque aussi violente que la sienne, demeurait dans un sombre silence, attendant qu'on lui fit connaître le temps et le lieu où la vengeance devait frapper. — Ah ! vous ïoilà, Waverley, dit li; chef après .s'être un peu remis. Oui, je me rappelle que je vous avais engagé à venir partager mon triomphe, et vous êtes venu pour eue témoin de mon... désappointement, pour ne pas choisir un autre mot. (Evan lui présenta alors le rapport écrit qu'il tenait à la niai;i; Fergus l'arracha avec la plus grande violence ) Plût à Dieu que la vieille tour tombât sur la tète des imbéciles qui l'attaquent et dis lâches qui la défendent! Je vois, Waverley, que vous me prenez pour un fou : retirez-vous, Evan, mais ne vous éloignez pas du logis.

— Le colonel est dans une grande agitation, dit mistriss Flockliart à Evan , lorsqu'il fut descendu ; je voudrais qu'il se calmât. Les veines de son Irunt étaient grosses comme la corde d'un fouet : n'aurait-il pas besoin de prendre quelque chose? — Ordinairement on le saigne, quand il a de ces accès, répondit le vieux Highlandais avec un sangfroid parfait.

Uuand l'enseigne eut quitté l'appartement, le chef reprit par degrés un peu de calme. — Je sais, Waverley, dit-il, que le colonel Talbot vous fait maudire dix fois par jour le moment où vous êtes entré au service de cette cause : ne vous en défendez pas; car je suis tenté, à cette heure, de maudire celui où j'y suis entré moi-même. Le croiriez-vous? j'ai fait ce matin deux demandes au prince, et il les a rejelees toutes les deux! que pensez-vous décela? — Ûu'en puis-je penser, rép mdit Waverley, jusqu'à ce que vous m'ayez dit quelles étaient ces demandes. — Comment? que voulez-vous dire? Je vous répète que c'est moi qui les lui avais faites : moi, à qui il doit trois fois plus qu'à aucun des chefs qui sont réunis autour de sou étendard; car c'est moi qui ai préparé par mes négociations toute l'insurrection, c'est moi qui ai levé des hommes danslePerthshire, quand pas un d'entre eux n'osait remuer. Je ne suis pas homme, j'imagine, à demander des choses déraisonnables : et si j'en demandais, il faudrait encore y réfléchir à deux fois avant de me les refuser. Mais vous saurez tout, maintenant que je commence à respirer. Vous vous souvenez de ma patente de comte ; elle me fut délivrée il y a quelques années pour des services rendus à cette époque ; et si j'en étais digue alors, il est sûr que par ma conduite postérieure j'ai continué a la mériter, pour ne rien dire de plus. Je Vous assure que j'estime cette bagatelle, une couronne de comte, auïsi peu que vous pouvez le faire, vous et aucun philoso[ihe sur la terre, car je pense que le chef d'un clan comme celui de Mac- Ivor est au-dessus de tous les comtes d'Ecosse, pour le raiig et pour la puissance. Mais j'avais des raisons pour prendre ce titre, tilre maudit en ce moment. Voici l'atl'aire : j'ai a[ipris que le prince a pressé ce vieux fou de Bradwardiue de ne point léguer sa baronie a son cousin au dix-neuvième ou vingtième degré, qui vient d'accepter un commandement dans les troupes de l'électeur de Hanovre, mais d'en disposer au prolit Oe votre jnlu; petite amie, miss Rose : et telle étant la volonté de son souverain, qui a le pouvoir de changer à son gre la destination d'un lief , le vieux gentleman ne peut s'empêcher d'obéir. — Et que deviendra l'hommuge ? — Maudit Soit l'hommage! Je crois que miss Rose sera eoiplaïunée'à ôter les pantoufles de la reine, le jour de son couronnement, ou à quelque autre folie pareille. Mais revenons au l'ait. Rose Bradwardine m'avait toujours jiaru nu parti convenable (lour moi, n'eût été la ridicule predilection de son père pour Ihenlier mâle ; mais cet obstacle une lois écarte, je n'en a|iercevais point d'autre, à moms que le baron ne jirelendit que le mat i de sa lille prit le nom de Bradwardine; mais je parais à cela en reclamant le titre auquel j'avais si bien droit, titre qui , sans aucun doute, aurait imposé silence aux scrupules du père. Si elle voulait être de son chef vicomtesse de Bratlwardiiie après la mort de sou père; encore mieux, je n'y aurais fait aucune objection. — Mais, Fergus, je ne pensais pas que vous cu.>siez la moindre inclination pour miss Rose, et vous raillez sans cesse auxdépens de son (lere. — Mon cher ami, j'ai pour missBradwaidine autant d'alleclioii que j'en devrai à la future maîtresse de m.i maison et à la mere de mes enfants : c'est une jolie petite lille, pleine d'intelligence, et cerlaluemeiit sa famille est une des meil-

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leiires des basses terres; avec quelques leçons île Flora pour les manières (lu grand monde, elle représenter.! fort bien. Pour son père, c'est un original , j'en conviens, et souvent fort drôle; mais il a donné de si sévères leçons à sir Henri Halbert , au feu le laird do Balraawhapple et à d'autres , que personne n'est tenté de lui rire au nez; c'est donc comme s'il n'était pa> ridicule. Je vous ré[iète qu'il n'y avait aucun empêchement sérieux. . aucun. J'avais tout prévu, tout arrangé dans ma tète. — Mais, ditWaverley, aviez-vous demandé le consentement du baron ou celui de Uose? — A quoi bon? Parler an baron avant d'avoir pris mon titre, c'eût été, sans utilité, exciterdes discussions prématurées et irritantes au sujet du changement de nom : tandis qu'une fois comte de Glennaquoich , je n'avais qu'à lui proposer de recevoir son ours et son tire-bottes d'un côté de mon écusson, que j'aurais coupé par un pal, à moins qu'il n'eût porté la pretention jusqu'à vouloir accoler ses armes aux miennes en deux écnssons. Bref, mon seul soin aurait été de vriller à ce que mes armes ne fussent point déshonorées. Quant à Rose, je nevois pas quelle objection elle eût pu faire, son père n'en ayant point. — Peut-être les mêmes que votre sœur fait contre moi, vous-même n'en ayant aucune.

Fergus fut étonné au dernier point de la comparaison que cette réflexion impliquait; mais il eut la prudence de supprimer la réponse qu'il avait sur les lèvres. — Enfin, dit-il , nous aurions aisément arrangé tout cela. Je demandai donc une audience particulière; elle me fut accordée pour ce matin. Je vous engageai à venir me trouver, à num retour, pensant, en véritable fou, que j'aurais besoin de vou#comme garçon de noces. N'importe; j'exposai mes prétentions , mes droits, pour mieux dire : on ne les contesta pas ; je r.ippelai les promesses qu'on m'a faites tant de fois et les lettres patentes dont je suis porteur, on ne fit aucune objection contre tout cela. Je demandai , comme une conséquence naturelle , à prendre le litre et le rang que me confèrent ces lettres patentes. On m'a répondu par la vieille histoire de la jalousie de tel et de tel, mes ennemis juiés, a-t-on dit. J'ai détruit cet argument ridicule en offrant d'apporter le consentement écrit de l'un et de l'autre. Je vous assure quej'aurais obtenu ce consentement , eût-il fallu l'enlever à la pointe de l'epée. Alors on daigne me faire connaître les vrais motifs. On ose me dire en face qu'il faut pour le moment laisser de côté ma patente, de peur de blesser ce miserable lâche, ce fainéant qui n'a pas plus de droit à être chef que moi empereur de la Chine, et qui déguise sa répugnance à prendre les armes, comme il l'a promis vingt fois, sous le prétexte , agréable à sa poltronnerie , de la partialité du prince en ma faveur. Or, pour enlever toute excuse à ce misérable radoteur, le prince m'a demandé, comme une faveur personnelle, de ne pas insister pour le moment sur une demande aus>i juste. Après cela, fiez-vous aux princes ! — El l'audience s'eslelle terminée là? — Terminée là? oh ! non. J'étais résolu à ne pas laisser de prétexte à l'ingratitude. J'exposai donc , avec tout le sang-froid |iossible, les raisons particulières qui me faisaient souhaiter que Son Altesse Royale choisit un autre moyen d'éprouver mon dévouement et mon sincère désir de lui plaire, attendu que des projets d'où dépendaient le bonheur et la fortune de ma vie me faisaient considérer comme le plus pénible de tous les sacrifices ce qui en un autre cas n'eût été qu'une bien légère privation. Je lui découvris sans réserve tous mes plans. — Et que répondit le prince? — Ce qu'il répondit? Mais... heureusement il est écrit : Ne maudissez pas le roi, pas même dans votre pensée! 11 m'a répondu qu'il était charmé d'avoir reçu cette confidence; il pouvait, grâce à ma franchise, m'éviter un désappointement plus pénible, car il pouvait me garantir sur sa parole de prince que les affections de miss Bradwardine étaient engagées, et qu'il avait promis très formellement de favoriser son choix. « En conséquence, mon cher et bon Fergus , ajouia-t-il avec le sourire le pius gracieux , comme il ne peut plus être question de mariage , il est inutile de nous occuper de ce litre de comte. » Sur ce , il a fait la pirouette , et m'a planté là. — Que liles-vous alors? — Oaiis ce moment-là, il n'est rien que je n'eii.sse fait; je me serais vendu au diable ou à l'électeur, à celui enfin qui m'eût oflert la plus terrible vengeance. Maintenant je suis de s.ing-froid , je vois qu'il compte inaiier miss Bradwardine à quelqu'un de ses misérables Français ou de ses officiers irlandais; mai-s je les surveillerai de près : que celui qui prétend me sup[ilanter prenne bien garde à lui : Bisofjna eorprirsi, signor.

Apres ciuelques autres propos qu'il serait inutile de rapporter, NVaverley prit congé de Fergus, dont la colère aveugle s'était chang:f- en un profond et irrésistible besoin de vengeance. Edouard luiiiiiine retourna chez lui, incapable d'analyser les sentiments confus que le récit du chiefiaia avait éveillés dans son propre cœur.

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