‹ WaverleyChapitre 29 sur 231 · CHAPITRE XXI.X · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI.X

Notre héros chevauchait parfois à quelque dislance du gros de l'armée pour visiter les objets curieux qui s'olTraient dans les environs. En conséquence, comme les insurgés traversaient le Lancashire, Edouard, séduit par l'apparence pittoresque d'une vieille forteresse garnie de tours et de créneaux, quitta l'escadron pour la voir de plus preset en prendre un croquis. Il revenait après avoir accompli son projet, en suivant l'avenue, quand il rencontra l'enseigne Maccombich. Cet homme portait une sorte d'inlérèl à Waverley depuis le jour où l'ayant vu à Tully-Yeolan, il l'avait introduit dans les Highlands. 11 paraissait ralentir le pas comme pour p.irler à notre héros. Cependant, arrivé auprès de lui, il se contenta de s'approuherdeson étrier en prononçant ces deux mots: « Prenez garde! » Et il disparut aussitôt. Edouard, un peu surpris, suivit des yeux Evan qui s'enfuyait et au bout de quelques minutes, le perdit de vue parmi les arbres. Son domestique Aliik Polwarlh, qui l'accompagnait, regarda aussi la fuite du Highlaudais, et venant se placera côte de son maître, il lui dit : — Puissé-je mourir à l'instant, monsieur, si je pense que vous êtes en sûreté parmi ces montagnards. — Que voulez-vous dire, Alick? — Les Mar-lvor, monsieur, se sont mis dans la tête que vous avez fait un affront à leur jeune maîtresse miss Flora ; et j'en ai entendu plus d'un dire qu'il vous traiterait comme un coq de bruyère. Vous savez que la plupart ne se feraient pas scrupule déloger une balle dans le corps du prince lui-même, si le chef leur en donnait l'ordre, ou même sans qu'il le leur ordonnât, s'ils pensaient que cela lui fit plaisir.

Waverley, convaincu que Mac-lvor serait incapable d'une telle trahison , était beaucoup moins assuré de la fidélité des hommes de son clan. Il savait que l'honneur du chef ou celui de la famille étant une fois attaqué, le plus heureux était celui qui trouvait le premier l'occasion de le venger; il leur avait maintes fois entendu citer ce proverbe que « La meilleure vengeance est la plus prompte et la plus sûre. » Rapprochant de toutes ces données l'avis d'Evan, il jugea prudent de mettre son cheval au galop et de rejoindre l'escadron le plus promptement possible. Mais avant qu'il eût atteint le bout de l'avenue, une balle vint siffler à son oreille, et la détonnation d'un coup de pistolet se fit entendre. — C'est cet enragé démon de Callum Beg, dit Alick ; je l'ai vu se sauver en se tachant derrière les haies.

Edouard , justement indigné de cet infâme guet-apens, prit le grand galop jusqu'au bout de l'avenue. De là il aperçut la troupe de Mac-lvor qui marchait à quelque distance dans la plaine sur laquelle l'avenue débouchait. Il distingua aussi un homme qui courait à toutes jambes pour rejoindre leur bataillon; il conclut que cet homme était l'assassin qui, en franchissant une clôture, avait trouvé un chemin plus court que la route carrossable. Incapable de se contenir, il dit à son domestique d'aller trouver le baron de Bradwardine qui était avec sa cavalerie , à l' avant-garde , à un demirnille environ , et de lui apprendre ce qui venait de se passer : lui-même se dirigea immédiatement vers ce que Fergus appelait

son régiment. Le chef lui-même rejoignait en ce moment sa troupe; il était à cheval, revenant d',iccom|)agner le prince. Aussitôt qu'il aperçut Edouard venant vers lui, il tourna son cheval de son côté.

— Colonel Mac-lvor, dit Waverley sans le saluer, j'ai à vous avertir qu'un de vos hommes vient tout à l'heure de tirer sur moi d'une embuscade. — C'est, répondit Fergus, à l'exception de la place qu'il a choisie, un plaisir que je me proposais de prendre moi-même; je voudrais savoir lequel de mes gens a osé me prévenir — Je suis toujours à vos ordres ; celui qui s'est attribué votre office , c'est votre page Callum Beg. — Sortez des rangs, Callum! Avez-vous tiré sur M. Waverley? — Non, répondit Callum sans la moindre émotion. — Vous l'avez fait! s'écria vivement Alick qui était déjà de retour, ayant trouvé un dragon sur lequel il s'était déchargé de sa commission pour le baron de Bradwardine, pendant que luimême revenait vers son maître au grand galop. Vous l'avez fait. Je vous ai vu aussi distinctement que je vis jamais le vieux clocher de Coudinghani. — Vous mentez, répondit Callum avec la même obstination et la même impassibilité.

Le combat entre les nobles champions aurait été probablement, comme aux jours de la chevalerie, précédé d'une rencontre entre leurs éciiyers (car Alick, un brave paysan du comté de Mers, ne redoutait guère la dague ou la claymore d'un Highlaudais); maisFergus, d'un ton impérieux et décidé, enjoignit à Callum de lui montrer ses pistolets : le chien était baissé, le bassinet et le canon étaient noircis par la fumée : le pistolet venait d'être déchargé. — Tiens, dit Fergus en frappant Callum sur la tête de toute sa force, avec la crosse du pistolet; tiens, voilà pour l'apprendre à te compromettre sans ordre, et à mentir pour t'excuser. Callum reçut le coup sans faire le moindre mouvement pour l'éviter, et tomba ne donnant plus aucun signe de vie. — Ne bougez pas, sur vos têtes, dit Fergus au reste du clan ; je fais sauter la cervelle au premier qui s'interpose entre monsieur Waverley et moi.

Tous demeurèrent immobiles. Evan Dhu seul paraissait ému et inquiet. Callum était étendu par terre; le sang sortait en abondance de sa blessure, et personne n'osait remuer pour le secourir.

— Maintenant à nous deux, monsieur Waverley; voulez-vous m'accompagner à vingt pas dans la plaine?

Waverley fit ce que Fergus souhaitait. Quand ils furent à quelque distance de la route que suivait le régiment, Fergus se retourna vers lui, et lui dit en affectant un sang froid extraordinaire : — Je ne m'étonne plus, monsieur, de l'excessive délicatesse que vous m'avez montrée l'autre jour. Un ange, comme vous l'observiez très bien, n'aurait pas de charmes pour vous, à moins qu'il ne vous apportât un empire pour dot. — Je ne puis comprendre ce que vous voulez dire, colonel Mac-lvor, à moins que vous n'ayez l'intention arrêtée de me chercher querelle. — Votre ignorance affectée, monsieur, ne vous servira de rien. Le prince... le prince lui-même m'a dévoilé vos manœuvres. En apprenant que le baron avait changé la destination de son domaine, cette assurance vous a paru sans doute une raison suffisante pour délaisser la sœur de votre ami, et enlever à ce même ami sa maîtresse? — Le prince vousa-t-il dit que j'étais engagé avec miss Bradwardine? demanda Waverley; c'est impossible. — Il me l'a dit, répliqua Fergus; ainsi l'épée à la main, et défendez-vous, ou renoncez à vos prétentions à la main de cette jeune dame. — C'est de la folie, du délire, s'écria Waverley; ou il y a là quelque étrange méprise. — Allons! pas d'évasion! tirez l'épée! s'écria le chef transporté de fureur et lui-même ayant déjà dégainé. — Dois-je me battre quand un fou me cherche querelle?

— Alors abandonnez, maintenant et à tout jamais, vos prétentions à la main de miss Bradwardine — Quel droit avez-vous pour me dicter de telles lois?... Sur ces mots il tira son épée.

Au même instant le baron de Bradwardine, suivi de plusieurs officiers de sou régiment, arrivait à franc étrier; quelques-uns par curiosité, d'autres pour prendre part à la querelle, qui, avaient-ils entendu dire confusément, avait éclaté entre les .Mac-lvor et le regiment de Bradwardine. Les montagnards, voyant arriver la cavalerie, s'ébranlaient pour venir au secours de leur chef, et il s'ensuivait une scène de confusion, qui probablement ne se lerraineraft pas sans effusion de sang. Cent bouches criaient à la fois. Le baron dissertait, le chef tempêtait, les Highlaudais hurlaient eu gaélique, les cavaliers vomissaient des imprécations en écossais des bisses terres. Enfin, le désordre en vint au point que le baron menaça de charger les Mac-lvor s'ils ne reprenaient leurs rangs, à quoi la plupart d'entre eux répondirent en dirigeant le canon de leurs armes à feu contre lui et ses cavaliers. L'a tumulte était secrètement encouragé par Ballenkeiroch, qui ne doutait pas qu'enfin le jour ck la vengeance ne fût arrivé pour lui : mais toul-à-coup on entendit un cri: « Place! retirez-vous! place à M inseigneur! place à Monseigneur! » Ce cri annonçait l'arrivée du prince, accourant avec un escadron des dragons de FitzJuraes, régiraant étranger qui faisait auprès de lui le service de gardes du corps. Sa présence rétablit un peu l'ordre; les Highlandais reprirent leurs rangs; la cavalerie forma un escadron régulier; le baron et le chef demeurèrent en silence. Le prince les appela près lui ainsi q:ie Wiverley. Ayant été informé de la cause primitive de la querelle, c'est-^à-iire

à l&n? • ^' CallumBeg ,1 ordonna que .:ct homme fût livré a instant même au prevot de l'armée, pour être exécute sans débi s .1 survivait encore au châtiment que lui avait i,ifl 'e il h" Fer gus a un ton qu> tenait le milieu entre celui sur I que on réclame" ur, droite celui dont on sollicite une faveur, demaVlaqee coupable fu laisse a sa disposition, promettant que sa punition seraU exemplaire. Lu, re user cette demande, c'.ùt été porte a teinte à autorité patriarcale des chefs. C.llum fut donc abandonné aux lois pénales de sa tribu. Le prince voulut savoir quel élaU e su et

Wa'^erlTîl'ïerun""" ''''''''' """ '^ ^'''^"«' *'-'--' profond silence. Les deux rivaux regardaient la présence du baron de Bradwardine comme un obstacleinsurmunt.ibleà s'expliquer sur une matière à laquelle le nom de sa fille devait nécessairement se trouver mêlé. Ils tenaient leurs yeux fixés à terre; l'embarras et le raécoatentemeul se pei gnaient en même temps dans leurs regards. Elevé au milieu des esjirits mécontents et tracassiers de la cour de bjint-G'-rmain , où des querelles, des altercations de loute espèce mettaicntchaque jour à répreuve la patience du roi détrôné, le prince, pour nous servir de l'expression de Fiédéric de Prusse, avait fait son apprentissage du métier de roi. Réiablir et maintenir la concorde entre ses partisans était une chose indispensable; il prit ses mesures en conséquence — . MonsieurdeB^aujeu! ditil en français.— Monseigneur ! répondit dans la même langue uti bel officier de cavalerie française, qui lui servait daide-decamp.— Ayez la bonté d'aligner ces mnntagnards-là,ainsique la cavalerie, s'il vous plaît, et de les remettre en marche. V.ius parlezsi bien anglais, que cela ne vous donnera pas beaucoup de peine. — Ah! pas du ioul, monseigneur, répliqua M le comte de Beaujeu , en in-

qu-i?LnVn!Tait%!rec"beauen,.'n"H'''r'"'f ■'''"/* '"" f"^''' «cheval, Piaiïer. sauter, et s'avancrversTe t '.T «' d''mportance; il le fù de pie et d'a-iurancp q^uoinu'i „' -• fS^entde Fergus, plein 5» très peu d'anglail'l"E ;r,TeT^:; ""' "".""" '^'^ «^"''''''"^ àire grnlilman, savaoes avP7 ??„ . ^^'"^*^*'' ^'^''ssais, c'est-àd.ins un mélange ba?oque^de Lt '^}'J''"S''-' ><>"«, leur dit-il clan comprenant ces ordres ni f<7*" ?' ''' "'""'*'•' ^"«'«i^- Le q'i'^ parses parole, et ron,;. H. ! """ ^? S"''*='' «^^ *'• d-' Beanjeu • "de serrer l^sranJ V" ' ''» '5 '''^^«"'='^ '^" fnnce/se ■mte de Bea .je.. "danT s ,n Z^:^' r ' "'Z"^' »''«"• '^'""'""a

AI.. 0,.,! face...V t,u,s rem -r-ir '"'"^ ''"^"'"* "Pl-^'"'- ^'""gel de^oodJ»,.ie faiVe W/oXrT-A7'''"'r','^- ?«'"."^»'om,nes. have En av.nt.manh- Mail ,,L ? ' '^'''' "'•=•«= «'"à-dire oyZ-a./M... j ... Mais, très (;ien .. encore, messieurs il faut '

Vicb-.Tan-Vohr, prends gardn à toi demain.

ce gentilm^n, </e /.«rorl' ne ' tl/'}"!.'''/' ^ Tt^" "''"' 1"^ c'est le commissaire qui est' vëuu nous i! \ "*" ' '^''' '"°" f^'*" '

une cocarde blanche aussi large qu'une omelette , représentait un commissaire des guerres. Le malheureux ex - bailli avait été désarçonné dans la confusion occasionnée par les cavaliersqui se hâtaient de reprendre leurs rangs en présencb du prince. Avant qu'il eût pu rattraper son bidet.ilse trouva tout seul et bien en arrière, au milieu des rires immodérés des spectateurs. — Rh bien ! messieurs ; tournez à droite, continuait l'officier français. Ah I dut is ist.

Ah ! monsieur de Bradwardine, ayez la bouté de vous mettre à la tète de votre régiment,car,parDieu, je n'en puis plus.

Le baron de Bradwardine fut obligé d'aller au secours de M. de Beanjeu , qui avait dépensé le peu de phrases anglaises qu'il savait. Le second but que se propo.sait le Chevalier était ainsi alteiiit. Le premier avait été de mettre les soldats des deux corps rivaux dans la néce.ssited ecoulerde toutes leurs oreilles des ordres donnés par un interprète si peu intelligible, pour leur faire oublier des pensées de haine et do fureur.

Aussilôl que Charles- Edouard se trouva seul avec le chef et Waverley, ayant fait signe au reste de sa suite de se retirer à quelque distance, il leur dit; Si je devais moins à votre amitié dé.sinléressée,

amitié désintéressée je vous exprimerais a tous deux mon vif déplaisir, pour avoir excité sans molif ce tumulte extraordinaire, à un moment où le service de mon père exige si impérieusement le plus parfait accord. Le malheur de ma situation, cest que mes meilleurs amis .se croient mai- Ires de ruiner, pour le plus frivole caprice , eux et la cause qu'ils ont embrassée. ^

Les deux gentilshommes protestèrent qu'ils étaient disposes à soumettre leur d.fTcrend à l'arbitrage du prince. -En vérité dit L.looaid, je sais a peine ce dont on m'accuse. Je cherchais le colonel Ma.-lvor uniquement pour lui donner avis que j'avais failli .Mre aC sassine par un homme attaché à sa personne , qui, j'en étais 06?suadé ava.t conimis un acte de làchet-: et de vengeance sans l'autorisa ion du colonel. Quant au motif pour lequel lui-même m'a cherche querelle, je ne le connais point, à mo n' qu il ne ..i'"rc.?se très injusleracnl à coup sûr, d'avoir eagné le cicur d'un-; j.,unj

LES VEILT.ÉKS LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES.

dame à la main de laqiullo il |iréu>ndait. — M^in erreur, si je me suis tnmipi^, répliqua le chef, pnivieiit d'une conversation que j'ai eue Ce matin avec Son Altesse Rnj'ale elle-même. — Avec moi ! s'écria le Chevalier; couinient le colonel Mjc-lvor peut-il m'avoir si mal compris?

Alors il prit k part le colonel Fergus, et après cinq minutes d'une conversfition très animée, il fil faire à son cheval un mouvement

vers Edouard. — Esi-il pofsihle? mais approclir/, poli)nel,je

n'aime pas le mystère; est-il |ossil>le, monsieur Waverley, que

je me soisirumpé en supposant que vos hommages étaient acceptés par miss Briidwardine? Quoique vous ne m'eussiez jamais fait de confidence là-dessus, j'en étais tellement convaincu, d après diviTses circonstances, que j'alléguai ce fait à Vich-Jan-Volir ce matin, pour expliquer comment vous négligi z une alliance à laquelle uu homme tout à fait libre, même a|)rès un relus, ne renoncerait pas aisément. — Votre Altesse Royale se fondait sur des circonstances qui me sont absolument inconiiues, quand elle me faisait 1 honneur, très llatleursans doute, de me supposer bienvenu auprès de miss Bradwardine. Je suis reconnaissant de ce que cette supposition a de glorii-ux pour moi, mais je n'en suis nullement digne. D'ailleurs ma conliance dans mon propre mérite est et doit être trop faible pour que je me flatte d'être nulle part bien traité, après l'avoir été si mal dans mes premières sollicitations.

Le Chevalier resta un moment en silence, les regardant l'un et l'autre avec beaucoup d'attention ; il prit enfin laparole: — Sur mon honneiir, monsieur Waverley, vous êtes moins heureux que je ne m'étais cru en droit de le penser. Maintenant, inessieurs, permettezmoi d'être aibitre entre vous deux, non en maqualité de prince régent, mais comme votre compagnon d'armes et d'aventures. Oubliez entièrement que je pourrais commander ; faites attention à votre propre honneur; considérez s'il est juste, s'il est convenable de donner à nos ennemis la joie, à nos amis le scandale de voir que, si peu nombreux pourtant, k discoïde règne déjà entre nous; et pernietiez-moi d'ajouter que les dames qui figurent dans celle affaire méritent trop de respect pour devenir des sujets de querelles.

Il tira Fergus un pou à part, et lui parla d'un ton pressant et persuasif pendant deux ou trois minutes. Se rapprochant ensuite de de Waverley, il lui dit : — Je crois avoir démontré au colonel Mdc- Uorqueson ressentiment était fondé sur un malentendu auquel j'avais donné lieu ;monsii ur Waverley est trop généreux, j'en suis certain pour conserver aucun souvenir de ce qui vient de se passer, quand je lui cerlifie que telle est la vérilé. Vous le ferez connaiiie à votre clan, Vich-Jan-Vohr, pour empêcher de sa part de nouvelles violences. (Feigns s'inclina.) — Et uiainteuant, messieurs que j'aie le plaisir de vous voir vous donner la main... '

Ils s'ap(iroilierenl froidement, à pas mesurés, ne voulant ni l'un ni I autre avoir l'air de faire les premières avances; cependant ils se donnèrent la main, et partirent après avoir pris rcspectueusemem congé du prince. Charles Edouard se porta ensuite sur le front d«s Mac-lvor; In, il mit pitd à terre, deiuanda un verre d'eaude-vie de la cantine du vieux Ballei.keirocb, et marcha environ un demi-mille avec les montagnards, s'enquéranl de l'histoiie et des alliances de la tribu, pUnjant adroitement li; peu de mots tiaëliques qo'il savait, et témoignant uu grand désir d'apprendre cette lant;ue à t)ud. Il remonta ensuite à cheval , et galopa vers la cavaleri<fdii baron, qui était à l'avant- garde. Là, il fit faire halte, examina l'equipemeni des soldats, l'état oe la discipline ; il adressa la parole aux principaux olliciers, et même à plusieurs cadets; il leur demanda des nouvelles de leurs 11 mines et fit l'éloge de leurs chevaux • il marcha environ une heuiv côte à eôlc avec le baron Bradwardine et supporta patiemment trois longues histoires sur le leld- maréchal duc at Berwuk. — Ah! Beaujeu, mon cher ami, dit-il en français avant de reprendre la place qu'il occupait ordinairement quand l'armée était en marche, que mon metier de prince errant est parfois ennuyeux ! mais courage : c'est le grand jeu, après tout.

Le lecteur ne peut ignorer, qu'après un conseil de guerre tenu à Derby, le 3 décembre, les Highiandais renoncèrent à leur enlreprise désespérée de s avancer plus avant dans l'intérieur de l'Angleterreetqu au grand déplaisir de leur jeune et audacieux chef, ils résolurent posilivenienlile faire leur retraite vers le nord. Eu consequence ils commencèrent leur mouvement retrograde, et par l'extrême rapidité de leur marche, ils se dérobèrent au duc de Cumberland qui les poursuivait avec un corps m.mbreux de cavalerie. Battre ainsi en relraiie, c était renoncer pour jamais a leurs brillantes espérancespensoiiue se s était plus enivre de ces illusions que Fergus Mac-lvor' personne aussi ne fut |jIus cruellement niurtifie en les voyant dissi-^ peeï. Il avait fait dans le conseil de guerre les exhoi talions ou plutôt lesren.onlraucesles plus véhémentes; et, quand son opinion fui lejeiee, il versa des larmes de douleur et d'iudignalion. Depuis cet lusiant un ctiangement complet s'opéra en lui ; ce n'était plus ce JÉUue liumme fierei ardent, pour qui la terre entière semblait trop étroite uu mois auparavant. La reiiaite cuntinuail depuis plusieurs jours, quand, le 12 oectnibre au matin, Waverley, a. sa grande surprise, reçut la visite de Fergu.-,, au quart i..r qu'il occupait dans un

petit hameau, à peu près à moitié chemin entre Sharp et Penrith. N'ayant eu aucune relation avecle chef depuisleur rupture , Edouard attendait, l'Ame pleine d'inquiétude, l'explication de celte visile inopinée; il ne put s'empêcher d'être surpris et même afflige du changement qu'il remarquait dans la personne de Fergus; ses yeia avaient perdu leur éclat, ses joues étaient creuses, sa vnix languissante; sa démarche n'élait plus rapide et assurée comme autrefois ; son coïtume, qu'il arrangeait ordinairemeiit avec grand soin, était en désordre et drapé au hasard. 11 invita Edouiird a le Suivre sur le bord d'un petit ruisseau qui coulait dans le voisinage, ct.'ouril mélancoliqnementen le voyant prendre son épée et l'attachera son côté. Quand ils furent arrivés dans un sentier solitaire et sauvage, sur le bord du ruisseau, le chef prit la parole : — Notre glorieuse entreprise est maintenant ruinée, t'itilement ruinée; je voudrais savoir quels sont vos projets. Ne me ngardi z point de cetair étonné, Waverley. J'ai reçu hier des lettres de ma sœur ; si j'avais su plus tôt ce qu'elles m'ont appris, je n'aurais point engagé une querelle à laquelle je n'ai jamais pensé sans regret. Je lui avais écritaprès notre dispute, pour lui en expliquer la cause ; elle me répond qu'elle n'a jamais eu, n'a jamais pu avoir rinleiition de vousdonner le moindre

encouragement; ainsi il est évident que j'ai agi comme un fou

Pauvre Flora ! elle était pleine de joie et d'espoir : quel changement va produire dans son esjirit la nouvelle de cette malheureuse retraite.

Waverley, vivement touché du ton de irélancolie profonde avec lequel Fergus lui parlait, (irit un ton affectueux pour supplier son ancien ami de bannir de .sa mémoire le souvenir d'un égarement momentané; ils se serrèrent la nuiin, mais cette fois avec une sincère cordialité. Fergus demanda de nouveau iiW.iverley quelsétaient ses projets : — Ne feriez vous pas mieux, lui dit-il, il'abandonner cette armée condamnée à périr, de vous rendre avant nous en E('Osse, et de vous eml'arquer pour le conlinenl, dans quelques-uns des ports de l'est qui sont encore en notre pouvoir? Quand vous serez hors du royaume, vos amisobtiendrimt aisément votre grâce; et, pour ne vous rien cacher, je souhaiterais que vous emmenassiez miss Bradwardine, après lui avoir donné le litre de voire épouse, et que Flora vous accompagnât : elle serait sous votre protection à tous deux.

Edouard ne put dissimuler son étonoement. — Elle vous aime, continua Fergus, et je crois que vous l'aimez, quoique peut-être vous lie vous en soyez pas encore aperçu, car \<iiis semblez peu habile à démêler vos propres sentiments. (11 prononça ces derniers mots avec une espèce de sourire.) — Comment pouvez-vous me donner le conseil d'abandonner l'entreprise dans laquelle noussommes tous embarqués? — Embarqués? plus du tout : le navire fait ean de tons côies; il est temps, oui bien temps, pour ceux qui le peuvent, de se sauver sur la chaloupe. — Que comptent faire nos compagnons? et pourquoi les chefs montagnards ont-ils consenti à celle retraite, qui doit être si finieste à notre cause? — Ah ! ils se sont imaginé que, comme dans les précédentes insurrections, la hache, la corde, les confiscations tomberaient principalement '■ur la noblesse des basses terres, et qu'on les laisserait tranquilles dans leur panvreté, au sein de leur pays sauvage, comme du leur proverbe, « écoutant le veut siffler sur la montagne jusqu'au retour du calme.» Mais ils se trompent; ils ont trop souvent levé l'étendard de la révolte pour obtenir encore leur pardon ; cette fois Juhn Bull a eu grand' peur, et il ne reprendra point de sitôt sa biuitie humeur. Les ministres bauovriens ont toujours mérité d'être pendu^conimedes coquins; mais maintenant (s'ils sont les plus forts, coniuieils le seront tôt ou tard, puisque l'Angleterre n'ose remuer, la France ne nous envoie aucun secours).... ces mêmes ministres mériteraient 'a potence en qualité d'imbéciles, s'ils laissaient dans les Highlands un seul dan en état d'inquiéter jamais le gouvernement. Oui, ils couperont les branches et ils arracheront les racines; c'est moi qui vous en aveitis. — Vous m'engagez à faire ce que je ne ferais pas, quand je devrais mourir uiille lois.... Mais, vous-même, quels sont vos projets? — Oh moi ! répondit Fergus d'un air de tristesse profonde, mou sort est fixe: mort ou captif, demain. — Que voulez-vous dire, ami? renuerai est derrière n^u^, à plus d'un jour de marche; et s'il nous atteignait, nous sommes encore en force pour le tenir en éi bec. Rappeltz-voiis Gladsmuir. — N'importe! Le résultai est vrai, en ce qui me concerne au moins, — Bt sur quelle autorité se fendent de si tristes prédictions? — Sur une autorilé qui ne trompa jamais une personne de ma famille, répondit Fergus en baissant la voix: j'ai vu le Bodach Glas. — Le Bodach Glas? — Olii; avez-vous été à Glennaquoich sans entendre parler du Bodach Glas, c'est-àdire du Spectre Gris, quoique nous ayons toujours que'que répugnance a parler de ces choses? — Non, jamais. — Ab ; c'eût été une belle histoire à vous faire conter par la pauvre Flora. Oui'! si cette ; colline était celle de Benmore, et si ce grand lac bleu que vous voyez j' là-bas, qui s'étend du côté de nos montagnes, était le lac Tay ou ! mon Loch an Ri, un tel réctt serait plus en' harmonie avec la scène. Mais n'imporle : asseyons-nous sur cette colline; au moins ces pauvres ruisseaux s'accorderont mieux avec ce que j'ai à vous dire que les haies vives, les clôtures et les fermes anglaises. Vous saurez

\VAVERLEY

donc que quand mon aiViil lan Naii Cl,ai>!il tlfvasla leNorlliumlierlanH, il avait pour associé ilans cette ex|iédilion une espèce de chef des frontières, un capitaine de bande di' Ln-nlaiidais , nommé Halbert Hall. A leur retour, en traversant les monts Cheviots, ils se querellèrent pour le partage de l'immense butin qu'ils rapportaient avec eux ; des paroles ils passèrent aux coups. Tous les Lov^landais furent tués, pas un seul n'échappa ; leur cheftoraba le dernier, couvert de blessures que lui avait portées mon aïeul. Depuis lors, son esprit apparaît aux Vich-lan-Vohr, le jour où quelque grand malheur doit leur arriver, mais surtout aux approchi s de leur mort. Mon père l'a vu deux fois ; la première avant d'être fait prisonnier à SherilT- Muir; la seconde, le matin du jour où il mourut. — Coiniuent pouvez-vous, mon cher Fergus, dire de pareilles foliesd'un air sérieux? — Je ne vous demande pas de me croire ; mais je vous dis une vérité confirmée par l'expérience de plus de trois cents ans, confirmee hier au soir par le témoignage de mes yeux. — Expliquez-vous, au nom du ciel. — Oui, mais à condition que vous serez sérieux vousmême. Depuis que cette malheureuse retraite est commencée, à peine ai-je pu goûter un moment de sommeil, tant je pensais à ma tribu déshonorée, à la ruine de ma maison, àce pauvre prince qu'on ramène comme un chien en laisse, de gré ou de force. La nuit dernière, dévoré par la fièvre, je suis sorti de mon quartier, et j'ai couru à travers lacampagne, espérant que le grjmd air et la rigueur du froid me calmeraient. Je ne puis vous dire combien il m'en coûte de continut-r, car, je le sais, vous ne voudrez pas nie croire ; mais n'importe! Je franchis un petit pont, et je me promenais de long en large, quand, frappé d'étonnement, je vis tout en face, à la clarté de la lune, une grande figure enveloppée d'un plaid gris , comme celui que portent les bergers dans le midi de l'Ecosse : que je précipitasse ou que je ralentisse ma marche, elle se tenait toujours à quatre pas devant moi. — Vous avez vu un paysan du Cumberland, avec son vêlement ordinaire, très [irobablement. — ['oint du tout; je le crus d'abord, et j étais étonné de l'audace de cet homme qui s'attachait comme un chien à mes pas. Je lui adressai la parole; il ne me répondit pas. Une inquiétude, un trouble inexprimables faisaient battre mon c(Eur; pour reconnaître l'objet de mes craintes, je m'arrêtai ; sans changer de place je me tournai successivement vers lesquatre points du firmament. Edouard, je vous ledis à la face de ce nicme ciel, je me tournais, et la figure était devant moi, toujours à la même distance ! Alors je ne pus douter que ce ne fût le Bodach Glas. .Ma chevelure se hérissa, mes genoux se dérobèrent sous moi. Cependant je m'armai de courage, et je résolus de revenir au quartier. Mon affreux compagnon (je ne puis dire qu'il marchait ) glissa devant moi jusqu'à ce que nous fussions an ivés au petit pont; là il s'arrèla en me faisant face 11 fallait ou traverser la rivière à gué, ou passer près de lui comme je le suis de vous: un courage désespéré, car je croyais toucher à l'instant de ma mort, m'inspira la résolution de me frayer un passage en dépit du farilijme; je fis le signe de la croix, tirai mon epée, et m'écriai : « Au nom de Ilieu, esprit malin, fais-moi place. — Vich-Jan-Yohr, répondit une voix qui glaça mou sang dans mes veines, prends garde à demain ! » En ce moment il ne paraissait plus qu'à un demi-pied de la pointe de mon épée ; mais à peine ces mots furent-ils prononces qu'il disparut, et aucun fantôme ne s'opposa plus à mon passage. De retour à mon logement, je me jetai sur mou lit, et j'y pas>ai quelques heures dans une agitation quevous pouvezdeviner; le matin, comme on n'annonçait pas l'approche de l'ennemi, je suis venu à cheval pour avoir une explication avec vous ■ il me serait 1res pénible de mourir sans m'ètre réconcilié avec un ami que j'ai offensé.

Edouard ne dout.iit pas que le fantôme ne fût un produit de 1 imagination de Fergus, exaltée par le desespoir, par l'epuLsetnenl de sa santé, et par la crédulité naturelle aux habitants des montagnes : il n'en était pas moins disposé à plaindre Fergus; l'abattement où il le voyait faisait revivre toute son ancienne alfection. Espérant le disliiiire de ces funestes images, il lui dit : — Je vais deuian.Jer au banm une permission qu'il ne peut me refuser, celle de revenir, de rester avec vous. Le chef parut charmé de celle |iro- |iosition, cependant il hésitait à l'acce|)ter. — Nous sommes niainlenant à l'arrière-garde, le poste le plus dangereux dans une retraite. — Et le plus honorable, par conséquent. — Eh bien, dit Fergus, qu'Alick tienne votre cheval tout prêt pour le cas où nous viendrions à être attaqués, et j'aurai encore une fois le plaisir d'échanger quelques parcdes avec viius.

L'arriere-garde lard.nt à paraître ; elle avail été retenue par divers accidents et par le mauvais étal di-s routes; enfin elle rentra dans le village. Quand Waverlcy se joignit aux M.ic-ivor, donnant le bras à leur chef, la haine que les hommes du clan avaient conçue contre lui semblait eflacee de tous les cœurs. Evan Dhu l'accueillit avec un sourire de felicitation, cl Callum Beg, aussi leste et bien portant que jamais, quoique un peu pâle jiar suite sans doute delà oiessure qu'il avait reçue à la lèle, Callum Beg parut satisfall de le revoir.— Il faut que le crduede ce gibier de |)otencc, dit Fergus, snit aussi dur que le marbre, la plalinc de mim pislolel s'y est brisée. — Pourqioi avez-vous frnppé ainsi ce jeune homiiM? — Si on ne les frappa* i pas fort de temps à autre, ces coquins s'oublieraient.

Le corps était en marche, garanti contre toute surprise; le clan de Fergus et un autre fermaient la marche. Ils venaient de traverser une large plaine, et entraient dans les clos qui entourent le petit hameau de Cliflon. Le soleil, qui avait brillé pendant cette journée d'hiver, venait de se coucher, et Edouard commençait à railler Fergus sur les funestes prédictions du Spectre Gris. — Les ides de Mars ne sont pas encore passées, répondit le chieftain en souriant. En ce moment, tonrnanl les yeux vers la plaine, il aperçut ccpiifusément un corps nombreux "de cavaliers qui parcouraient la surface obscurcie par la brume. Se ranger en ordre de bataille derrière les murs et sur la roule par laquelle les cavaliers devaient riéboucher dans le village, ce fut pour les montagnards l'affaire d'un instant. Pendant que ces manœuvres s'opér.iient, la nuit tomba; elle éiait noire et profonde; quoique la lune fût à celte époque dans son plein, quelquefois seulement un de ses rayons, se faisant jour dans l'intervalle des nuages, éclairait faiblement la scène. Les Hi"-hiandais ne tardèrent pas à être attaqués dans les positions qu'ils avaient prises. A la faveur de la nuit, un corps nombreux de dragons qui avaient mis pied à terre voulut escalader les murs, pendant qu'un autre corps aussi n(mibreux tentaitdeforcerlepassage par la orande roule. Mais ces deux détachements furent reçus par un feu îerrible qui porta la confusion dans leurs rangs et lés obligea de se retirer. Peu satisfait de ce premier succès, Fergus, dont l'âme ardente semblait, à l'aspect du danger, avoir repris toute son impétuosité, Fergus mit l'cpée à la main, et poussant le cri de Claymore', encouragea ses hommes par son exemple à sortir de leurs retranchements et à se précipiter sur l'ennemi. S'élançant donc au milieu des dragons démontés, les montagnards les forcèrent, l'épée à la main, à fuir à toutes jambes vers la plaine, où un grand nombre furent taillés en pièces. Mais la lune, qui parut lout-à-coup, laissa voir aux Anglais le petit nombre des assaillants, mis en désordre par leur profire succès. Deux escadrons de cavalerie accourant au secoure de leurs compagnons, les Ecossais tentèrent de regagner leurs positions derrière les haies; mais beaucoup, et entre auires leur intrépide chef, furent enveloppés avant d'avoir pu opérer leur retraite. Quand Waverley chercha des yeux Fergus dont il avait été séparé au milieu de la confusion et de l'obscurité, il l'aperçut avec Evan Dhu et Callum Beg, se défendant tous trois, avec un courage désespéré, conlre une douzaine de cavaliers qui les charge.iient avec leurs longs et larges sabres. En cet instant la lune se cacha entièrement sons les nuages, et Edouard, dans ces ténèbres, ne put ni porter secours à ses amis, ni trouver son chemin pour rejoindre i'arrière-garde. Après avoir failli deux ou trois fois être tué ou pris par des partis de cavalerie contre lesquels il allait donner au milieu de l'obscurité, il arriva enfin à une clôture qu'il escalada; alors il se crut sauvé, et près de rejoindre les HighIanJais, dont il entendait les cornemuses à quelque distance. Quant à Fergus, Edouard n'avait plus qu'un espoir : peut-être avait-il été fait prisonnier. En pensant avec inquiétude et chagrin au sort de son ami, la prédiction du Bodach Glas se représenta à son souvenir, et il se dit à luimême avec une émotion involontaire : « Quoi donc, le diable dirait-il vrai? »

CIIAPITHE .\XX.

La situation d'Edouard était aussi embarrassante que dangereuse. Bientôt, il n'entendit plus le son des cornemuses; et, circonslanie plus fâcheuse encore, après avoir longtemps et inutilement cherché un chemin battu, après avoir escaladé plusieurs clôtures, quand il approcha de la grande roule, le bruit raisonnant à ses oreilles des timbales et des trompettes lui fit reconnaître qu'elle était occupée par la cavalerie anglaise, qui le séiiarait par conséquent des Higliîandais. N'osant point s'avancer droit devant lui, il résolut alors d'éviter les dragons et de faire un détour sur la gauche pour tâcher de rejoindre ses compagnons. Un sentier qui se détournait du grand chemin dans cette direction, sembhiil lui offrir les moyens d'aceomplir son projet. Ce sentier était fangeux; la nuit l'iait noire et froide ; mais il .sentait à peine ces inconvénients, tourmenté qu'il était par la crainte très fondée de tomber au pouvoirde l'ennemi. Apres une marche d'environ trois milles, il arriva enfin à un petit hameau. Sachant bien cpie la cause qu'il servait n'était pas bien vue de la plupart des habitants du plat pays, mais désirant, s'il était possible, se procurer un gui<le et un cheval pour Si- rendre à Penrilh, (ui il espérait trouver l'arrière-garde, peut-être même le gros de l'armie du prince, il s'approcha de l'auberge du village. On y faisait grand bruit; il s'arrêta pour écouter. Deux ou trois dragons anglais, qui chautaienl le refrain d'une chanson militaire, lui apprirent que ce village était aussi occupe par les troupes du duc de Cumberland. Faisant.son possible pour se retirer .sans le moindre bruit, et bénis sapl alors l'obscurité, Waverley se glissa le long d'une palissade qui lui p.irutêtrela clôture du jardin de quebiuc chaumière. Lorsqu'il fut arri\é a la porte de cet enclos, sa main, qu'il étendait devant lui comme un homme (pii ni.irehe ;i tâtons, fut saisie par celle d'une femme, laquelle lui dit en même temps : — Edouard, est-ce loi ?— i

LES VEILLÉES LITTÈRAIFŒS ILLDSTRÊES.

Voilà quelque fâcheuse méprise, pensa Waverley, s'ettorçint de dégager doucement sa main. — Pas de bniil ! les liabiis rouges pourraient l'entendre. Ils ont arrêté et ont mis en réquisition tous ceux qui passaient ce soir devant la porte de l'auberge, pour leur faire conduire leurs fourgons et leurs bagages. Viens chez mon père, ou ils te joueront quelque mauvais tour. — Excellente idée! se dit Wa- ■verley en suivant la jeune tille à travers un jardin.

Il entra sur ses pas dans une petite cuisine pavée en briques; sa jeune conductrice alluma dans un brasier presque éteint une allumette et puis une chandelle. Mais à peine eut-elle aperçu Edouard que la lumière lui échappa des mains, et quelle s'ecna : — Mon père! mon père! Le père arriva aussitôt. Celait un vieux fermier encore vigoureux, ayant des souliers en pantoufles, sans bas, et une culotte de peau qu'il avait passée à la hâte en s'elançant de son lit. Le reste de son nabillement était la robe de chambre d'un paysan du Westmoreland, c'est-à^lire sa chemise. Sa figure était éclairée par une chandelle qu'il tenait dans la main gauche ; la droite était armée d'un pocker ou tisonnier. — Qu'y a-t-il donc, drôlesse? — 0 mon Dieu! s'écria la pauvre fille revenant à peine de son premier saisissement, je croyais que c'était Ned Wdliams, et c'est un homme en plaid!— Et qu'avais-tu à faire avec Ned Williams à une telle heure de la nuit?

A cette question, plus facile à faire que ne l'était la réponse, la jeune fille rougit et ne répliqua rien; elle continua de pousser des sanglots et de se tordre les mains. — Et toi, l'ami, sais-tu que les dragons sont dans le village? le sais-tu? ils te hacheront comme un navet, mon garçon. — Je n'ignore pas, répondit Waverley, que ma vie est en grand danger; mais si vous voulez me secourir, vous en serez bien récompense : je ne suis pas Ecossais, mais un malheureux gentilhomme anglais. — Ecossais ou non, dit l'honnête fermier, j'aurais mieux aimé que tu te fusses adressé ailleurs; mais puisque te voilà, Jacob Repson ne trahira jamais son semblable; d'ailleurs les tartans étaient de bons enfants, et ils n'ont pas fait grand mal quand ils ont passé par ici hier.

En conséquence il s'occupa activement de procurer à notre héros des rafraîchissements et un lit. Le feu fut bientôt rallumé, mais avec

E récaution, pour qu'on n'en aperçiit pas la clarlé de dehors. Le rave fermier coupa une tranche de jambon que Cicely fit griller en un moment, et son père y ajouta une ample cruche de sa meilleure aie. Il fut convenu qu'Edouard resterait dans la maison jusqu'après le départ des troupes, qui devaient quitter le village le lendemain malin; qu'alors le fermier lui louerait ou lui vendrait un cheval, et qu'après s'être aussi bien renseigné que possible, il tâcherait de rejoindre ses amis. Un lit propre, mais un peu dur, reçut notre héros épuisé des fatigues de celte malheureuse journée. Le lendemain on apprit que les Highiandais ayant évacué Penriih, étaient en marche vers Carlisle; que le duc de Cumberland était entré dans Penriih, et que des détachements de son armée parcouraient les chemins dans toutes les directions. Tâcher de passer à travers les patrouilles eût été un acte de la plus insigne témérité. Ned Williams (le véritable Edouard) fut appelé par Cicely et son père pour donner son avis. Ned, qui peut-être ne se souciait pas que son bel homonyme restai plus longtemps dans la même maison que sa bien-aimée (crainte de nouvelles méprises), proposa de fairequillerà Waverley son uniforme et son plaid pour l'habitdupays, après quoi il le conduirait dans la ferme de son père à lui, près du lac d'Liswater. Le gentilhomme pourrait rester dans celle retraite paisible jusqu'à ce que les mouvements militaires eussent cessé dans le pays, et qu'il pût lui-même voyager sans péril. On fixa le prix de la pensimi qu'Edouard paierait au fermier dans le cas où il voudrait partager sa table; cette pension fut mise à un taux très modéré, les braves gens au milieu lesquels notre héros était tombé ne considérant pas sa position fâcheuse comme une raison d'exiger de lui une plus forte somme. On se procura les habits convenables ; et, en suivant des sentier.* connus du jeune fermier, ils espéraient échapper à toute mauvaise rencontre. Le vieux Repson et sa jolie fille refusèrent obstinément toute récompense pour l'hospilaliié qu'ils avaient donnée à notre héros. Le premier se crut bien payé par une poignée de main affectueuse, et la seconde reçut un baiser. Le père et la fille, tous deux également inquiets sur le sort de leur hôte, lui firent les plus tendres adieux et les souhaits les plus sincères pour l'heureux succès de son voyage. Edouard et son guide, pendant le cours de leur route, traversèrent la vaste piaineoù lesoir précédent avait été livré le combat. Les pâles rayons d'un soleil de décembre éclairaient tristement la vaste bruyère. A l'endroit où k grande route pénètre dans le parc le lord Huusdale. on voyait des cadavres d'hommes et de chevaux, et les convives ordinaires d'un pareil festin, les corbeaux et les vautours. — Ici donc est ta dernière demeure! se dit en lui-même Waveiley; et ses yeux s'emplissaient de laimes au souvenir des nobles qualités de Fergus, et de leur ancienne amitié; ses défauts, ses passions étaient oubliés. Ici tomba le dernier Vich-Jan-Vohr, sur un coin inc^^nnu de cette bruyère déserte ; dans une misérable escarmouche, au milieu des tén»bres, s'éteignit cet esprit intrépide, qui se flattait d'ouvrir, l'éyé« U& maia, le chemia du trône d'Angleterre au Prétendant qu'il

servait. Ici l'ambition, la bravoure ont subi le sort réservé à tout ce qui est mortel. Seul appui d'une sœur dont l'âme était aussi fière que la tienne, ici se sont terminées toutes tes espérances pour ton antique famille.

Ces idées se pressaient dans l'esprit de Waverley; il résolut d'aller sur le lieu même du combat, et de rechercher si, parmi les morts, il ne retrouverait pas le corps de son ami, dans la pieuse intention de procurer à ses restes les derniers honneurs de la sépulture. Le jeune homme qui l'accompagnail, poltron de son naturel, parlades dangers de l'entreprise ; mais Edouard avait pris sa ré.solulion. Les pillards à la suite de l'armée avaient déjà dépouillé les morts, mais les habitants du pays, peu familiers avec les scènes de sang, ne s'étaient pas encore approchés du champ de bataille ; plusieurs le considéraient à quelque dislance, avec une curiosité mêlée d'effioi. Environ soixante dragons étaient étendus dans le premier enclos. Parmi les Highiandais, à peine si une douzaine avaient péri; la plupart de ceux qui s'étaient trop avancés dans la plaine avaient pu regagner leurs retranchements. Waverley chercha inutilement parmi les morts le corps de Fergus. Sur une petite eminence étaient étendus trois dragons anglais, deux chevaux et Callum Beg, dont le crâne, si dur qu'il fiit, avait été fendu par le sabre d'un cavalier anglais. Peut-être le corps de Fergus avait-il été emporté parson clan; peut-être avait-il échappé au carnage ; car Evan Dhu, qui n'abandonnait jamais son chef, ne se trouvait pas an nombre des morts; peut-être, enfin, était-il prisonnier, et le moindre des malheurs annoncés par l'apparition du Bodach Glas pouvait s'être réalisé. L'arrivée d'une troupe de dragims qui forçaient les gens du pays et même les passants à ensevelir les morts, obligea Edouard de rejoindre son guide, qui l'attendait avec anxiété dans une allée du parc. Ils arrivèrent heureusement au but de leur voyage. Chez le fermier Williams, on fit passer Edouard pour un jeune parent, qui, destiné à l'Eglise, s'était retiré à la ferme jusqu'à ce qu'il pùl continuer paisiblement ses études. Cette explication suffit aux bons et simples paysans du Ctuberland; d'ailleurs l'état supposé d'Edouard était en parfaite narmonie avec la gravité de ses manières et sa vie retirée. Celte dernière précaution se trouva plus nécessaire qu'Edouard ne l'avait cru d'abord. La neige rendit pendant dix jours son départ impossible. Quand les chemins commencèrent à devenir praticables, on apprit successivement que le Chevalier s'était retiré en Ecosse, ensuite qu'il avait abandonné les frontières pour continuer son mouvement rétrograde sur Glasgow, et que le ducde Cumberland avail formé le siège de Carlisle : larrnée hanovrienne fermait donc à Edouard le chemin de I Ecosse. Sur les fr'-atières de lest, le maréchal Wade s'avançait vers Ediniboiirg; des corps de troupes réglées, des volontaires, des paysans armés, étaient en campagne pour étouffer la rébellion, et arrêter les traîneurs de l'armée jacobile. La reddition de Carlisle, et la sévérité avec laquelle fut traitée la garnison rebelle, démontra encore à Edouard qu'il serait imprudent de commencer un périlleux voyage, tout seul à travers un pays ennemi et une armée nombreuse, afin de porter le secours d'une faible épée à une cause qui semblait irrévocablement perdue. Dans cette existence retirée, les arguments du colonel Talbot se représentèrent plus d'une fois à la pensée de notre héros. Un souvenir plus pénible et plus triste troublait quelquefois ses rêves... C'était le regard et le ge^te du colonel Gardiner expirant. Chaque fois que la poste, peu exacte à la ferme de Fasthwaite, apportait la nouvelle de quelques petits combats et de succès divers, il souhaitait de tout son cœur de n'être pas réduit une seconde fois à tirer l'épée en face de ses concitoyens. Alors il réfléchissait à la mort supposée de Fergus, à la position désespérée de Flora, et avec plus d'intérêt encore à celle de Rose Bralwardioe, qui n'était pas soutenue, elle, par un dévouement exalté. H suivait le cours de ses rêveries sans être troublé ni distrait; c'est en se promeninî par les beaux jours d'hiver sur les bords de l'Ulswaler, qu'il comprit que le roman finissait et qu'il entrait dans l'histoire.

A Fasthwaite, tout le monde s'att::cha bientôt à Edouard. Il avait celle douceur de caractère et cette politesse qui ne manquent jamais de nous gagner la bienveillance de nos semblables. Aux yeux de ces braves gens, la bonne éducation d Edouard le rendait respectable, et sa tristesse le rendait intéressant. Il avait donné pour prétexte de cette tristesse, la mort d'un frère tué à l'affaire de Clifton; et, parmi ces bonnes gens chez lesquels les liens de famille n'ont rien perdu de leur force, la durée de son affliction excita la sympathie et non la surprise.

Vers la fin de janvier, Edouard eut occasion de déployer son esprit et sa gaieté, à propos de l'heureuse union d'Edouard Williams, le fils de son hôie, avec Cicely Repson ; notre héros ne voulait pas troubler par la mélancolie les noces de deux personnes auxquelles il avait tant d'obligations. Il se mit donc en frais, il chanta, dansa, prit part à tous (es divertissements, et se montra le plus gai de loule la compagnie. Mais le lendemain matin il eut à s'occuper d'affaires un peu plus sérieuses. L'ecclésiastique qui avait marié les jeunes gens fut si charmé de l'esprit du prétendu étudiant en théologie, qu il revint le lendemain de Penrith tout exprès pour lui faire une visite. Notre héros eiit été un peu emb«r-

rt

rassési le ministre eût mis la conversation sur des matières théologiques; mais p.ir bonheur il aimait mieux raconter les nouvelles du jour, et disserter à ce sujet II avait apporté avec lui deuï ou trois vieilles gazettes, dans l'une desquelles Edouard trouva un article qui le rendit absolument sourd à tout ce que le révérend M. Twiglylhe lui débita sur l'état des affaires dans le nord, et sur la probabilité de la défaite et de la dispersion prochaine des rebelles. Cet article était conçu en ces termes, ou à peu près; «Le

10 du courant, est décédé dans sa maison de Hill-Street, Berkeley square, RicharH-Waverley, écuyer, fils cadet de sir Giles Waverley de Waverley Honour 11 e-tmort des suites d'une maladie de langueur, aggravée par le chagrin de la position pénible où il se trouvait, ayant été obligé de donner une caution cunsidérable au sujet d'une accusation de haute trahison intentée contre lui. Une accusation pareille est dirigée contre son frère aîné, sir Everard Waverley, le représentant de cette ancienne famille. Nous avons entendu dire qu'il sera mis en jugement au commencement du mois prochain, à moins qu'Edouard Waverley, fils de feu Richard, neveu et héritier du baronnet, ne se constitue prisonnier Dans ce cas, nous sommes informés que la gracieuse volonté de Sa Majesté est de suspendre toutes poursuites ultérieures contre sir Everard. On prétend que cet infortuné jeune homme a pris les armes pour le Prétendant, et qu'il accompagnait les troupes des Highiandais dans leur invasion en Angleterre. Mais on n'en a pas entendu parler depuis l'affaire de Clifton, le 18 décembre dernier. »

Telle était la teneur de cet article, bien fait pour désoler notre héros... — Bon Dieu ! s'écria-t-il, suis-je donc un parricide ?... c'est impossible. Mon père, qui ne m'a jamais témoigné une affection bien vive, ne peut avoir été tellement affligé de la fausse nouvelle de ma mort, que cela ait causé la sienne ; non : je ne puis le croire.. Ce serait une folie de se livrer un seul moment à de ^i horribles idées. Mais ce qui serait, s'il se peut, plus coupable qu'un parricide, «e Serait de laisser en péril mon noble oncle, qui a toujours été pour moi plus qu'un père, s'il m'est pos^ble de le sauver par quelque sacrifice que ce soit.

Pendant que ces idées, douloureuses comme les piqûres du scorpion, traversaient le cerveau de Waverley, le ministre interrompit une longue dissertation sur la bataille de Falkirk, étonné de la pâleur qui s'était répandue sur le visage de son auditeur, et lui demanda s'il était indisposé. Par bonheur la jeune mariée, la figure rayonnante de joie, entra en riant dans la chambre. Mistriss Williams était une femme douée d'une grande pénétration et d'un bon cœur; et devinant à l'instant même qu'Edouard avait trouvé dans ces gazettes des nouvelles affligeantes, elle intervint si à propo."!, que, sans exciter les soupçons, elle détourna l'attention de M. Twigtythe, et trouva moyen de l'occuper jusqu'au moment de Bon départ qui eut lieu bientôt après. Alors Waverley put expliquer à ses amis qu'il se trouvait dans la nécessité de se rendre à Londres sous le plus court délai possible. Cependant il lut retenu par un obstacle nouveau pour lui. Sa bourse, très bien garnie quand il était parti pourTully-'Veolan, n'avait reçu depuis aucun renfort ; et, quoique la vie qu'il avait menée à partir de cette époque ne fût pas de nature à l'entraîner dans de grandes dépenses, il s'aperçut qu après avoir réglé ses comptes avec sou hôte, il ne lui restait plus de quoi prendre la poste. Le mieux lui parut donc d'aller joindre la grande route à Borough-Bridge, pour prendre une place dans la grande diligence du nord, qui faisait le voyage d'Edimbourg à Londres (avec l'aide de Dieu, comme le disait l'affiche) en trois semaines Notre héros se sépara donc, après de tendres adieux, de .ses amis du Cumberland, leur promettant de n'oublier jamais leur bonté, et espérant en lui-même qu'il pourrait un jour leur donner des preuves non équivoques de sa reconnaissance. Après quelques petites difficultés, quelques délais impatientants, s'étant procuré des habits plus convenables à son rang, quoique parfaitement simples et modestes, il termina son voyage pédestre, et se trouva dans la diligence vis-à-vis de mistris> Nosebag, ieinrae du lieutenant Nosebaj;, adjudant et maître d'équilation dans le.... de dragons, très aimable femme de cinquante ans environ, qui uortait une robe bleue bordée de rouge et tenait à la main un fouet a manche d'argent. Mistriss Nosebag était une de ces personnes em(ircs.sées qui prennent toujours sur elles de faire les frais de la conversation. Elle arrivait du nord, et elle raconta à Edouard que son régiment, à elle, aurait taiilé à Falkirk de belles croupières anx porte-jupons, si par malheur il ne s'était trouvé là un de ces sales mar:ecages comme il y en a partout en Eco.sse. — De sorte, aji)ula-l - elle , que ce cher petit régiment a un peu .souffert, comme dit mon mari, dans celte mallicureiisc affaire. Avez-vous servi dans les dragons, monsieur? Waverley fut si déconcerté par cette question inattendue m'il répondit : Oui. — Oh! je l'aurais deviné du premier coup! J'ai bien vu à votre tournure que vous *tie/, militaire, et j'étais sûn,' que vous n'étiez pas un de ces pieds poudreux comme mon mari les appelle. UucI régiment, «'il vous piaii?

Celait une question singulièrement désagréahic pour notre héros!

11 peuM, et avec raisua, que cette bonne dame savait par cœur la

liste de tous les régiments de l'armée ; et, pour éviter de se trahir en altérant la vérité, il répondit: — Les dragons de Gardiner, madame ; mais il y a quelque temps que je me suis retire du ser-^ vice. — Ah ! ceux qui ont rem orté le prix de la course à la bataille de Preston, comme dit mon mari. Y étiez-vous, monsieur?

— J'ai eu le malheur, madame, d'être témoin de celte affaire.

C'est un malheur auquel peu de dragons ont assisté jusqu'à la fin, à ce que je crois, monsieur. Ha ! ha ! ha ! je vous demande pardon' mais la femme d'un soldat aime à placer un bon mot. — Que le diable te confonde ! pensa Waverley; quel infernal malheur m'a donné pour compagne cette vieille sorcière, qui m'assomme de questions?

Heureusement la bonne dame ne restait pas longtemps sur le même sujet. — Nous voilà à Titersbridge, dit-elle. Il y a là un parti de nos dragons chargé de prêter main-forte aux sergents, constables, juges de paix, et à cette espèce de gens qui examinent les passe-porls et qui arrêtent les rebelles ; et voilà tout.

A peine étaient-ils arrivés à l'auberge qu'elle conduisit Waverley à la fenêtre, en s'écriant: — 'Voilà le brigadier Bridoon de notre compagnie ; il vient avec le constable ; Bridoon, un de nos agneaux, comme Nosebag les appelle. Vous, monsieur.... monsieur... ; comment vous nommez-vous, monsieur ? — Butler, madame, dit Waverley, croyant plus prudent de s'attribuer le nom d'un de ses camarades que de .s'exposer à être découvert sous un nom qui n'existait |ias au régiment. — Ah ! vous avez été fait capitaine il n'y a pas longtemps, quand ce traître de Waverley passa aux rebelles. Ciel ! combien je voudrais que ce vieil animal de capitaine Crump passât aussi aux rebelles pour que Nosebag devînt capitaine. Mais qu'a donc ce Bridoon à se tenir là en se dandinant sur la porte? Que je sois pendue s'il n'est pas dans les brouillards, comme dit Nosebag. Venez, monsieur, vous et moi nous appartenons à l'armée, et nous forcerons ce coquin à se souvenir de ses devoirs.

Waverley, avec des sentiments qu'il est plus facile de concevoir que de décrire, se vit obligé de suivre ce redoutable général femelle. Le brave soldat ressemblait à un mouton autant que cela est possible à un brigadier de dragons ivre, haut de six pieds environ, avec de larges épaules, des jambes grêles, sans parler d'une grande balafre sur le nez. Mistriss Nosebag l'interpella en proférant un jurement, et lui ordonna de faire son devoir. — Vous ii'elesKju'une damnée... commença-t-il à répondre, mais levant les yeux pour donner, par le regard, plus de force à ses paroles, et aussi pour faire suivre l'épithète d'un substantif approprié à la personne qui lui parlait, il reconnut mistriss Nosebag, la salua militairement et prit sur-le-champun autre ton. — Que Dieu bénisse votre charmante figure, madame Nosebag; c'est donc vous? Si un pauvre diable se trouve avoir bu un verre d'eau-de-vie dès le matin, ce n'est pas vous qui lui ferez de la peine à cause de cela. — Bien, méchant garnement; allons, remplissez votre devoir. Ce gentilhomme et moi appartenons à l'armée ; mais faites attention à ce vilaiu merle, à ce chapeau rabattu sur le nez, qui occupe un des coins de la diligence. Je crois que c'est un rebelle déguisé ! — Le diable enlève la vieille perruque, la vieille imbecile! dit le caporal quand elle se fut éloignée; cette coquine de Cherche-partout, la Mère l'adjudant, comme on l'appelle, est une plus grande peste pour le régiment que le prévôt, le brigadier en chef ei le vieux Hubble-de-Shutl', le colonel, tous ensemble. Allons, monsieur le constable, voyons si ce vilain merle, comme elle dit ( c'était un quaker de Leeds avec lequel mistriss Nosebag avait eu une discussion très aigre sur la légitimité de la guerre), voudra èlre le parrain d'un verre d'eau-de-vie, car votre aie d'Yorkshirc est trop froide pour mon estomac.

La vivacité de mistriss Nosebag, qui tira Edouard de cet embarras, faillit le jeter dmsdeux ou trois autres semblables. A chaque ville où l'on s'arrêtait, elle voulait qu'il visitât avec elle lecor[>s-degarde, s'il y en avait un ; et une fois il s'en fallut de peu qu'elle ne le conduisît à un brigadier qui faisait des recrues pour sou ancien régiment. C'était toujours monsieur le capitaine, M. Butler' si bien que notre héros en mourait d'impatience et d'inquiétude. Aussi, de sa vie, il ne fut plus heureux de la fin d'un voyage, qu au moment où l'arrivée de la diligence à Londres le débarrassa des attentions de mistriss Nosebag.

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