CHAPITRE .\.\XI1I
M. Macwhetble, qui n'était plus ni commissaire des guerres ni bailli, quoiqu'il portât encore ce dernier titre, avait échappé à la proscription en se séparant promplement des insargés, et par sa propre nullité. Edouard le trouva au milieu de registres et de papiers ; devant lui était un vaste plat de gruau d'avoine, et à côté une cuiller en corne et une pinte de petite bière. Il parcourait rapidement de l'œil un immense contrat, et portait de temps en temps à sa large bouche une énorme cuillerée de l'aliinont nutritif. Une grosse bouteille d'eau-de-vie, placée aussi sur la table, indiquait que cet honorable juri-consulte avait'déjà bu son coup du matin, ou bien qu'il aiilait de cette liqueur la digestion de sa soupe; peut-être devait-on croire à la fois l'un cl l'autre. Son bonnet de nuit et sa robe de chambre avaient autrefois été de tartan à carreaux , mais le bailli, aussi prudent que Mjuome , les av.iit fait teindre en noir, afin que leur funeste couleur ne rappelât point ~a malheureuse excursion à Derby. Pour rom|ilcter le tableau , sa figure était barbouillée de tabac, et Ses doigts couverts d'incre. Il jeta un regard dini|uiétnde sur Waverley eh le voyant s'approcher de la barrière \crlo qui masquait son bureau : le bailli ne craignait rien tant que de voir son appii réclamé par quelque malheureux
gentilliomtne; mais cet Anglais qui .savait iinelle était sa
situation? il était ami du baron ; comment se conduire avec lui? Tandis que ces reflexions donnaient à la physionomie du pauvre bailli un air de stupidité, Waverley, songeant à la communication qu'il allait lui faire, et dont 'a nature contrastait si singulièrement aver la tournure de l'individu, ne put s'empêcher de riri'. Comme M Marwheeble ne croyait pas qu'on pfit rire de bon creur entoure (Jf langers ou sous le poids de la pauvreté, il fut entièrement tiré d'embarras par l'hilarité d'Edouard , et lui souhaitant la bienvenue
au pe.it Tully-Veoldn, il lui demanda ce qu'on pourrait lui offrir poui| déjeuner. Waverley avait dab jrd à causer avec l'ex-b.^illi en particulier, et le pria de fermer la porte au verrou. Cette précaution , qui sentait le danger d'une lieue, n'était nullement du goût de Duncan ; mais il n'y avait pas moven de reculer. Persuadé qu'il nouvait se fier à cei homme, en intéressant sa fidélité, Edouard lui exposa et sa situation présente et ses projets pour l'avenir. Le prudent bailli fut de nouveau saisi de crainte quand il sut que Waverley était sous le coup de la proscription II se rassura un peu cependant en apprenantqu ilavait un passeport; il se frotta les mains avec joie quand Waverley parla de sa fortune présente ; il ouvrit de grands yeux quand il lui fit connaître ce à quoi il pourrait prétendre un jonr; mais quand il manifesta son intention de tout partager avec Rose Bradwardine, le pauvre bailli fut sur le point de se pâmer de pUisir. Enfin, il s'élança de son siège, fit sauter sa meilleure perruque par la fenêtre, lança son chapeau an plafond et le rattrapa d'une main, se mit à siffler un air écossais, puis à danser une giiTue montagnarde avec une grà''eetune agilité inimitables: enfin , il tomba épuisé dans un fauteuil en s'écriant : — Lady Waverley ! Dix raille livres de revenu! Dieu me préserve de devenir f.iu! — Ami'n de tout mon cœur, dit Waveiley ; mais maintenant, monsieur Macxvheeble, occupons-nons d'affaires.
Gemot produisit en partie sur l'homme de loi l'effet d'un calmant; mais sa tète, comme i' le disait Ini-mcnie, était comme au milieu d'un essaim d'.ibeilles. Il tailla sa plume, prépara une demidouzaine de feuilles de papier, et y tr.iça une large m-irge, prit un énorme volume de formules qu'il ouvrit à l'article Contrat tie Mariage, en se divpnsant à fiiire ce qu'il appelait une minute pour empêcher les parties de se rétracter. Waverley eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il allait un peu trop vite. 11 lui expliqua qu'il aurait d'abord à écrire à l'officier des troupes qui occupaient Tiilly-Veolan, pour le prévenir que M. Stanley, gentilhomme anglais, proche parent du colonel Talbot, était venu visiter pour affaires M. Macwheeble. et que connaissant l'état du pavs. il envoyait son passeport au capitaine Forster pour le viser. L'officier répondit fort poliment et fit inviter à dîner M. Stanley, qui refusa (comme on le pense bien) sons prétexte que ses affaires ne lui permettaient pasd'accepter Waverley pria ensuite M Macwheeble d'imvoyer un homme à cheval à..., où le colonel Talb.it devait lui adresser sa correspondance, avec ordre d'attendre qu'il vînt une lettre [lour M. Stanley, et de l'apporter en toute hâte an petit Veolan. Le bailli appela aussitôt son clerc, et celui-ci fut bientôt sur le dos du bidet gris. — Ayez en bien soin, lui dit-il, car le pauvre animal est un peu court d'haleine depuis que... hem... Dieu me g-irde !... Mais il s'agit d'une affaire importante, et ceci répare tout. Lady Waverley !. .Dix mille livres de revenu-.. Dieu nous protège ! — Mais vous oubliez , monsieur Macwheeble, qu'il nous faut le consentement du baron, celui de miss Rose. — Ils le donneront, j'en réponds sous ma responsabilité personnelle... Dix mille livres de rente!... Et qu'est-ce que Balmawhapple en compar-iison ! Le revenu d'une année paierait ses terres... Le ciel soit béni !
Pour arrêter ce torrent d'actionsdegràces, Waverley lui demanda s'il avait depuis peu entendu parler de Fergus. — Nullement, répondit-il, sinon qu'il est encore dans le château de Carlisle, et qu'il va bientôt être mis en jugement. Je ne lui veux pas de mal, mais j'espère que ceux qui l'ont pris le garderont. Pour moi, je souhaite ne plus revoir jamais ici ni un jupon de montagnard, ni un habit ron^'e ni un fusil, à moins que ce dernier ne soit pour tirer une perilrix. Quand ces gens-là vous ont causé quelque préjudice, vous avez beau obtenir contre eux un jugement, que gagnez-vous? ils n'ont pas un liard pour vous payer; on n'eu peut rien tirer.
Le temps se passa ainsi jusqu'à l'heure du dîner, et Macwheeble pmmit de trouver quelque moyen d'introduire sans danger Edouard au (bateau de Duchran , où résidait alors miss Rose; ce qui ne paraissait p;is facile, parce que le laird était fort zélé pour la cause du gouvernement. Le poulailler avait été, mis à contril'otion, et la volaille bouillie et les ra;,'.'ùls à l'écossaise arrivèrent bientôt dans la petite salle à manger du bailli. Il allait déboucher une bouteille de Claret (provenant sans doute des caves de Tully-Veolan), quand le vue du bidet gris passant au grand trot devant la fcnèlre lui fit juger prudent de mettre le vin décote |iour le moment. Jock. Scriver entra, porteur d'un paquet pour M. Stanley; c'était le cachet du colonel Talhot, et la niiin d'Edouard tremlilait en l'ouvrant. 1! en tomba deux actes plies, signés et scellés en bonne forme. Le bailli, plein de respect pour tout ce qui avait l'apparence d'un acte, les releva promplement, et, jetant les yeux, vit que par l'un, « Protection était accordée par S m Altesse Royale à la personne de Cosmo C'imyne Bradwardine, écuyer, communémenlappelé baron de Bradwardine, et privé de sa baronie pour avoir pris part à la rebellion ; i I aiitre accordait la même faveur ù Waverley, écuyer. La lettre du colonel Tàlbot était conçue en ces termes :
« Mon cher Edouard, « Je ne fais que d'arriver, et j'ai déjà terminé nos affaires; cela m'acoAté quelques peine», comme vous allez voir. M'éîanl présenté
à Son Altesse Royale aussitôt mon arrivot.je la trouvai fort mal disposée pour ce que je venais lui denuuider. Trois ou quatre gentilshommes écossais assistaient à son lever. Après m'avoir accueilli avec une extrême bien veilla Pce:«Croiriez-vous, dit-il, colonel Talbot, que j'avais ici toutà l'heure unedenii-douzaine desplus respectables
Waverley chez le fermier.
gentilshi m mes et des plus fidèles amis du gouvernement dans ce pays, qui m'ont arraché, à force d'imporlunités, ma protection pour le présent, et la promesse d'un pardon pour l'avenir, en faveur de ce vieux rebelle qu'ils appellent le baron de Bradwardini-? Ils allèguent que la noblesse de son caractère personnel, la clémence avec laquel'e il a Irailé ceux de notre parti qui sont tombés dans les mains des rebelles, plaidi-nt pour lui ; ils ajoutt nt que la perte de ses domaines sera un châtiment assez sévère. Riibrick s'est chargé de le garder chez lui jusqu'à ce que les affaires soient arrangées dans le pays; mais il est un peu dur d'être furré de pardonner à un si mortel ennemi de la maison de Brunswick. Ce n'était pas un moment favorable pour expliquer le but de mon voyage : néanmoins je dis que j'étais heureux de trouver Son Altesse Royale en train d'accueillir de telles requêtes, attendu que cela m'encourageait à lui présenter une demande de la même nature en mon nom. I! fit éclater sa mauvaise humeur, mais je ne me laissai pas effrayer. Je lui rappelai la constante fidélité de mes trois voix dans la chambre di s communes, je parlai modestement de mes services sur le continent , services qui n'avaient de prix à mes yeux que parce que Son A"esse Ri'yale avait daigné les accepter avec bonté; je me prévalus fortement de ses protestations d'airtitio, de ses(ffr. sde service. 11 parut embarrassé, mais il iie se rendit pas. Je lui fis senlir alors combien il serait politique de détacher pour toujours de la cause des rebelles l'héritier d'une fortune aussi considérab'e :je ne fis aucune im[iression. Je lui txposai les services que j'avais reçus de votre oncle et de vous personnellement, et je lui demandai, comme seule récompense que je solliciterais jamais de l'Etat, qu'il me mit en même de témoigner ma reconnaissance; je m'aperçus qu'il se disposait à rue refuser encore. Tirant alors ma commission de ma poche, je dis (c'était ma dernière ressource) que. Son Altesse Royale ne méjugeant pas digne d'une faveur accurdée à d'autres genliUhommes, dout j'osais dire que les services n'étaient pas plus
importants que les miens, je déposais humblement ma commission dans les mains de Son Altesse Royale. Le duc ne s'attendait pas à cela ; il me dit de reprendre ma commission, ajouta quelques paroles flatteuses sur mes services , et m'octroya ma requête.
« Vous voilà donc libre encore une fois; j'ai promis pour vous que vous seriez à l'avenir un garçon paisible, et n'oublieriez Jamais ce que vous devez à la clémence du gouvernement. Ainsi, vous voyez que mon prince sait èire aossi généreux que le vôtre. Je ne prétends pas toutefois que le duc accorde une faveur avec autant de grâce et de courtoisie que votre chevalier errant; mais il a les manières franches d'un Anglais, et la lutte qu'il semble engager contre lui-même montre qu'il sacrifie ses idées personnelles au plaisir d'obliger. Mon ami l'adjudant-général m'a procuré une copie des lettres de sauf-conduit pour le baron ; l'original reste entre les mains du major Melville, et je vous envoie cette Copie, sachant que vous aurez grand plaisir, si vous pouvez le joindre, à lui apprendre le premier cette heureuse nouvelle. Il doit sans perdre de temps se rendre à Uuchran, où il fera sa quarantaine. Pour vous, je vous permets de l'y accompagner, d'y rester même une semaine ; car je sais que certaine jolie dame habite le château. Je suis charmé de pouvoir vous annoncer que vos progrès dans ses bonnes grâces combleront de joie sir Everard et raistriss Rachel, qui ne croiront jamais votre avenir certain, ni les
Mistriss Nosebag et le brigadier Bridoon.
trois hermines en sûreté, que vous ne leur présentiez une lady Edouard Waver'ey Certaine iiffaire de cœur qui m'intéressait, il y a bien longtemps, fit manquer de beaux projets proposés en faveur des trois hermines: je suis doue en honneur tenu de réparer ma faute ; ainsi, employez bien votre temps; et voire semaine finie, il fiiut absolument que vous voniez à Londres solliciter votre giàce définitive devant les tribunaux.
« A jamais, mon cher Waverley, votre tout dévoué,
« Philippe Talbot. »
A peine les premiers transports de joie causés par ces exelleules nouvelles se furent-ils un peu calmés, qu'Edouard proposa de descendre aussitôt dans la vallée pour en l'iire part au baron ; mais
le prudent bailli fit observer avec raison que, si le baron se montrait tout de suite en public, les vassaux et les paysans pourraient, en témoignant d'une manière trop vive leur satisfaction, offenser les autorités, espèce de gens pour qui le bailli avail toujours eu un respect sans bornes. 11 engagea donc Waveriey à se rendre seul chez la vieille Jeannette pour conduire le baron, à la faveur des ténèbres, au petit Veolan, où il pourrait jouir des douceurs d'un bon lit. — Ctpendant, dit-il, j'irai moi-même trouver le capitaine Forster, et li.i montrerai les lettres accordées au baron ; j'obtiendrai son agrément pour le loger cette nuit ; il trouvera tout prêts
Il vil le vieillard sortir la tête de son terrier.
à la pointe du jour des chevaux qui le conduiront à Duchran avec M Stanley ; car je pense, ajouta le bailli, que pour le moment Voire Honneur gardera ce nom. — Cerlainemenl, monsieur .Macwheelile ; mais vous-même reviendrez-vous le soir h la vallée, à la rencontre de voire patron? — Ce serait tout plaisir pour moi, et je vous suis bien obligé de ni'avoir rappelé mon devoir ; mais le soleil sera couche avant que je sois de retour de chez le capitaine, et à celle heure indue la vallée n'a pas bonne réputation ; il court de mauvais bruits sur la vieille Jeannelle G'Ilatley. Le laird n'en croit rien ; mais il est d'une audace , d'une lémérité !.. il ne craint ni homme ni diable, el depuis longtemps. Mais j'ai de mes oreilles enicndu dire à sir George Mackensie qu'un théologien ne pouvait mettre en duule l'existence des sorciers, puisque la Bible ordonne de leur arracher lu vie, et qu'aucun jurisconsulte n'en doit douter, puisqu'ils S'élit, d'après nos lois, punissables de mort. Ainsi j'ai de mon côté la loi et les Eirituns. Si le baron refuse d'en croire le Lévilique, il peut du moins .se fier au livre des statuts.. Au reste, il s'arraii;.'e à sa guise, peu importe à Diinran Macwheible. Toutefois j'enverrai dire à la vieille Jeannelle de venir ce soir; mieux vaut ne pas fài her les gens de son espèce, d'autant plus qu'il me faudra Uavie pour lournir la broche; car Eppie fera rôtir une oie gra'-se pour le souper de Vus Honneurs.
Vers le coucher du soleil, Waverley se rendit à la cabane, el ne
fiul s'cmpèther de reconnailre que la siiperstiiion avail bien choisi e lieu elles Dialériaux |iour construire un édifice de terreurs imaginaires.
La pauvre vieille Jeannette, courbée en deux par l'âge, aveuglée par la fumée de tourbe, s'occupait à balayer la maison, et parlait toute seule en nettoyant de son mieux le foyer elle plancher, pour recevoir les hôtes qu'elle attendait. Au bruit des pas de Waverley, elle tressaillit, leva la tète et se mit à trembler de tous ses membres, tant elle avait à cœur la sûreté de son maître. V/averley eut peine à lui faire comprendre que le baron n'avait plus rien à craindre pour sa personne ; mais dès qu'elle fut persuadée de cette heureuse nouvelle, il ne fut pas moins difficile de lui ôler sa conviction qu'il rentrait dans tous ses biens. — Ce serait pourtant justice, disaitelle, stricte justice ; personne n'aurait l'impudence de garder ses dépouilles, si seulement on voulait lui pardonner. Quant à cet Inch-Grabbit, je souhaiterais bien d'être sorcière pour le punir, si je ne craignais pas que le diable me prît au mot. Waverley lui remit alors quelque argent, et lui promit que sa fi lélité ne resterait pas sans récompense. Et quelle plus belle récompense, reprit-elle, peut-il m'arriver, que de voir mon vieux maître et miss Rose revenir et vivre encore tranquilles dans leur domaine? Waverley prit alors congé de Jeannette, et arriva bientôt au Patmos du baron. Après un léger coup de sifflet, il vit le vétéran s'avancer pour re-
Flora cousant le cercueil de sun lière.
connaître, comme un vieux blaireau qui «o. t la tète de son trou. — Vous venez de bonne heure, mon cher l'nf.iiit, dit-il en descendant; Il me semble que les babils rouges n'ont p;is encore battu la retraite; jusque-là point de sùielé pour nous. — lî 'lines nouvelles ne piuvent èlre dites trop tôt, n-pondit Waverley, el il lui communiqua avec des transports de joie la lettre de Talbat.
Le vieillard resta quelques minutes sileniieux et ravi, puis il s'écria: — Dieu soit loué ! je reverrai ma filli;. — El pour ne jamais la quitter, j'espère. — Oui, je le jure ! à moins que ce ne soil pour lâcher de subvenir à ses liesoins, c.ir ma forlunc esldans un pitoyable étal ; mais à quoi bon les richesses du monde? — El, dit modestement Waverley, s'il était un moyeu de mettre miss Bradwardine à l'abii des atteintes du malheur, et de la filacer au rang qu'elle a perdu, vous opposeriez-voos, mon cher baron, à un arrangement qui rendrait un de vos amis riiomiiie le plus heureux du monde? ( Le baron se retourna avec empressement et
LES VEILLÉES LITTÉKAIRES ILLUSTRÉES
regarda W.verlc}.) Oui, continua Edouard, je ne regarderai pas mon arrêt de Imhnisseiupnt roiiime révoqué, que vous ue m'ayez permis He vous accompagner à Duchran, et ..
Le. baron sembla recueillir toute sa dignité pour faire une réponse convenable à ce qu'en d'antres temps il eût appelé la proposition il'nn traité d'alliance entre les maisons de Bradwardine et de Waverlcy, mais ce fut vainement; le père l'emporta sur le baron : l'orgoed de la naissance et du rang disparut. Dans cette agréable surprise, une légère convulsion passa sur son visage, tandis qu'il s'abandonnait à l'elfusion de sa joie, qu'il entourait Waverley de ses bras, et s'écriait: — Mon fils! mon fils! si j'eusse pu I hoifir dans tout l'univers, c'est ainsi que j'aurais choisi.
Edouard lui rendit ses embrassenienis avec une émotion tout aus<;i vive, et ils gardèrent un moment l'un et l'autre le silence. Enfin Edouard le rompit: — M.iis miss Bradwardine... — N'a jamais eu d'autres volontés que celles de son pcrc ; d'ailleurs vous êtes jeune, vous avez de bons principes et une naissance illustre ; et dans les jours de ma prospérité, je n'aurais pas souhaité pour elle un plus digne époux que le neveu de mon excellent et vieil ami sir Everard. Mais, jeune homme, point de précipitation ! vous avez, je l'espère, l'approbation de vos parents et amis ; surtout celle de votre oncle, qui vous est in luco parentis. Ah ! c'est par là qu'il faut commencer...
E loirard l'assura que sir Everard s'estimerait fort honoré de l'accueil flatteur qu'il avait daigné faire à sa proposition, et pour preuve il donna au baron la lettre du colonel Talbol : le baron la lut attentivement. — Sir Everard, dit-il ensuite, méprisa toujours les richesses, en comparaison de l'honneur et delà naissance. Maintenant je voudrais avoir légué à Rose ce vieux manoir et toutes ses dépendances!... Mais pourtant, tout est [leut-ètre aussi bien ; car, comme baron de Bradwardine, j'aurais cru que mon devoir m'ordonnait d'insister scrupuleusement sur la détermination des litres et armoiries, au lieu qu'à présent, laird sans terre avec fille sans doi, personne ne peut me blâmer de négliger tous ces points. — Ah ! grâce au ciel, pensa Waverley, sir Everard n'est pas témoin de ces scrupn'es! car les trois hermines passant et l'ours rampant n'eussent pas manqué de se mordre les oreilles. Puis, avec toute la chaleur d'un jeune amoureux, il assura au baron qu'il lui suffisait pour èlre heureux du cœur et de la main de Rose, et que la >eule approbation du père de Rose le charmait autant que s'il donnait un comté pour dot à sa lille.
lisse rendirent alors au petit Veolan. L'oie fumait sur la table; le bailli brandissait déjà son couteau et sa fourchette ; la rencontre de l'homme de loi et de son patron fut la plus amicale possible. Il y avait au>si société à la cuisine; la vieille Jeannette s'était établie au coin du feu, Davie avait tourné la broche à son éternel honneur; Ban et Buscar eux-mêmes, dans la libéra'ité de la joie de Macwh»'eble, s'étaient gorgés de viandes, et ronflaient alors sur le plancher. Le jour suivant vit arriver le baron et son jeune ami à Duchran, où le premier était attendu. Nous n'essaierons pas de retracer l'entrevue du père et de la fille, qui s'aimaient l'un l'autre si tendrement, et qui avaient été séparés par suite de circonstances si périlleuses; moins encore tenterai je de décrire la vive rougeur de Rose en recevant les hommages de Waverley, et je n'examinerai pas si elle était curieuse de connaître les raoïils de son voyage en Ecosse. Nous n'ennuierons pas le lecteur de fastidieux détails sur la manière dont alors ou courtisait une jeune fille ; il suffit de dire qu'avec un aussi rigide observateur de l'étiquette que le baron, tout se passa dans les règles. Il se chargea, le lendemain de leur arrivée, de communiquer les propositions de Waverley à Rose, qui les reçut avec toute la timidité d'une jeune fille. Toutefois la renommée prétend qu'Edouard, le soir d'avant, lui avait appris en cinq minutes tout ce qu'il en était, pendant que le reste de la compagnie regardait trois serpents entrelacés qui formaient un jet d'eau dans le jardin. Mes jolies lectrices décideront le cas : pour moi, je ne puis concevoir comment se peut faire, en si peu de temps, une communication si importante. Ce qu'il y a de certain, c'est que le baron mit une tonne heure à remplir sa tâche. Waverley fut alors regardé comme prétendant eu titre. La maîtresse de la maison parvenait toujours à le placer près de raiss Bradwardine à table, près de miss Bradwardine au jeu. S'il renlrait dtns le salon, et qu'une des quatre miss Riibrick fût à côté de Rose, elle avait soin de .se rappeler que son dé ou ses ciseaux étaient à l'autre bout de la chambre pour laisser vide la place la plus rapprochée de miss Bradwardin., ; et parfois, lorsque le papa et la maman n'étaient point là pour surveiller, les jeunes miss riaient sons cape en contemplant les deux amants. Souvent le vieux laird lançait sa plaisanterie; la vieille dame de Duchran, sa remarque ; le baron ne restait point en arrière et plaçait une citation; mais Rose en ce dernier cas ne pouvait que conjecturer le sens, car les bons mots de son père étaient en latin. Les domestiques eux-mêmes riaient plus que de coutume, les femmes de chambre jasaient plus haut, enfin il semblait régner dans toute la maison un air d'intelligence. Alice Bean, la jolie fille de la caverne, qui, depuis « l'accident» de son père, comme elle disait, ser-
vait à Rose de fille de chambre, .s'en donnait plus que personne. Mais Rose et Edouard supportaient toutes ces petites vexatiotis, comme bien d'autres les ont supportées avant et depuis: sans doute qu'ils se dédommagèrent par la suite, quoiqu'on n'en dise rien, des six jours de persecution qu'ils eurent à passer à Duchran. Il fut enfin arrêté qu'Edouard irait à Waverley-Honour faire les préparatifs convenables pour son luari-age, puis à Londres prendre les mesures nécessaires pour faire confirmer sa grâce, et qu'il reviendrait au plus vite réclamer la main de son aimable fiancée. Il se proposait aussi, dans ce voyage, de vister le colonel Tjt'bot, et surtout, car c'était siui but principal, de s'iufnrmer du sort de l'infortuné Glennaquoich, de l'aller voir à Carlisle, et d'essayer s'il y avait moyen d'obtenir sinon sa grâce entière, du ni'dns une commutation de peine; il voulait enfin, au pis-aller, olTrir à la malheureuse Flora un asile près deRose, ou lui rendre tous les services dont elle pmivait avoir besain. 11 semblait difficile de sauver Fergus: Edouard avait déjà engagé son ami Talhot à s'intéresser en sa laveur ; mais le colonel avait répondu nettement que son crédit dans des affaires de ce genre était épuisé. M. Talbot était à Edimbourg, et se proposait d'y passer encore quelques mois p'ur d'importantes missions dont le duc de Cumberland l'avait chargé ; il ■ devait èlre rejoint par lady Emilie, qu'on avait mise au lait de ■ chèvre en lui recommandant de ne point se faiigoer, et qui allait 4| venir dans le nord , accompagnée de Francis Stanley. Edouard rencontra dans la capitale de l'Ecosse le colonel, qui lui .souhaita cordialement mille prospérités dans son ménage, else chargea bien volontiers de plusieurs commissions. Mais en ce qui concernait Fergus il fut inexorable : d'un côté il convainquit Edouard que sou intervention serait inutile, et de l'aulre il avoua qu'en conscience il ne pouvait employer son crédit en faveur du montagnard malheureux. — La justice, dit-il, qui exige quelque satisfaction de ceux qui ont plonge l(.ute une nation dans l'inquiétude et le deuil, ne peut choisir une victime plus convenable ; ce chieftain s'est mis en campagne après avoir mûrement examiné la nature de l'entreprise ; il a étudié et compris toute la portée du proiet. Le sort de son père ne l'a point intimidé; la douceur des lois qui lui restituaient ses droits et titres ne l'a point fléchi. Brave, généreux, rempli de bonnes qualités, il n'en est que plus dangereux; accompli et bien élevé, son crime est moins excusable; fanatique pour une mauvaise cause, il doit plus que personne en èlre le mai tyr. Enfin il a poussé à prendre les armes bien des centaines de montagnards qui, sans lui, n'auraient jamais troublé la paix du pays. Je vous répète, et le ciel m'est témoin que de tout mon cœur je plains en lui l'homme privé ; je vous répèle que ce chef a connu et bien apprécié les chances du jeu désespéré qu'il allait jouer. Son but était la vie ou la mort, une couronue de comte ou un cercueil, et l'on ne peut, sans injustice pour le pays, lui permettre de retirer son enjeu après que les chances oitt tourné contre lui.
C'est ainsi que, dans une époque de troubles, des hommes d'ail- î leurs généreux et humains raisonnaient contre un ennemi vaincu, Souhaitons sincèrement qu'à cet égard au moins nous ne revoyions jamais triompher les opinions qui étaient alors communes en Angleterre.
CHAl'ITRE XXXIV.
Quand Edouard, accompagné de son ancien domestique Alick Polwarth , qui était rentré à son service à E limhourg , arriva dans CarlisU', la commission d'Oyer et Terminer, reunie pour le jugement des insurgés, était encore en séance. Il avait hâté son voyage, non hélas! qu'il eût la moindre espérance de sauver Fergus, mais au moins pour le voir une dernière fois. J'aurais dû dire qu'il avait fourni des fonds pour procurer des défenseurs aux accuses, de la manière la plus généreuse, aussitôt qu'il avait appris que l'époque de leur mise en jugement était R\ée. Un solliciteur et l'avocat le plus renommé les assistaient ; mais c'était au même titre que l'on appelle les plus hiibiles médecins autour du lit d un homme riche ou puissant à l'agonie : les docteurs accourent pour s'attribuer quelque révolution miraculeuse opérée par la nature, les légistes pour se prévaloir de quelque nullité de proi'édure tout à fait improbable. La salle était remplie d'une foule immense. L'extrême empressement du voyageur, son agitation, outre qu'il arrivait du nord, le firent prendre pour un parent des prévenus, el la foule s'ecarla pour lui livrer passage. C'était la troisième séance de la cour; deux hommes étaient assis au banc des accusés. Le verdict de culpabilité veuiiit d'être prononcé. Edouard leva les yeux vers le banc funeste pendant le court moment de silence qui suivit la lecture du verdict. Il reconnut sur-le-champ la tournure imposante et la noble figure de Fergus, malgré le désordre de ses vêtements et la pâleur de son visage, causée par une longue et sévère détention. A- son côté était Evan Maccombich. Edouard , en les voyant , sentit son cœur défaillir el sei -yeux se troubler ; mais il fut rappelé à lui
par la voix du greffier criminel qui prononçait la formule solennelle : — Fergus Mac-Ivor de Glennaquoich , aulreraent dit Vichlan-Vohr, et Evan Mac-Ivor, autrement dit Evan Uhu Maccombich, vous fit chacun de vous , êtes atteints et convaincus de haute trahison. Qu'avez-vous à dire en votre faveur, pour que la cour ne prononce pas contre vous la peine capitale conformément à la loi?
Fergus, quand le président de la cour remit sur sa tète la toque fatale , se recoiffa également de son bonnet, regarda le président d'un œil tranquille et sévère, et répondit d'une voix assurée : — Je ne puis laisser croire à cette nombreuse assemblée que sur une telle invitation je n'aie rien à répondre ; mais ce que l'ai à dire vous ne voudriez pas l'entendre, car ma défense serait votre condamnation. Continuez donc, au nom de Dieu , à faire ce que vous avez le pouvoir de faire. Hier et avant-hier vous avez condamné le plus loyal , le plus noble sang, à être répandu comme de l'eau. N'épargnezpas le mien ; tout celui de mes ancêtres fùl-il dans mes veines, je l'aurais exposé pour celle cause.
Il se rassit, et refusa de continuer. Evan Maccombich le regarda d'un œil plein d'émotion et se leva ; il semblait vouloir parler; mais l'appareil de la cour , la difficulté de s'exprimer dans une langue qui ne lui était pas familière, le troublèrent an point qu'il ne put prononcer un mol. Un murmure de compassion se fit enlenilre parmi les spectateurs; on |iensait que ce malheureux voulait alléguer l'obéissance qu'il devait à sou chef comme une exiuse de son crime. Le juge réclama le silence et encouragea Maccombich à parler. — Je voulais seulement vous dire, mylord , dit Evan d'un ton qu'il tâchait de rendre le plus insinuant possible, que si Votre Honneur et I honorable cour voulaient remettre Vich-lan-Volir en liberté pour cette fois, et le laisser retourner en France, à condition de ne plus troubler à l'avenir le gouvernement du roi George , six hommes des principaux de son clan se remettraient aux mains de la justice à sa place ; si vous voulez me laisser aller à Glennaquoich, je vous les amènerai pour être décapités ou pendus, et vous commencerez par moi tout le premier.
Malgré la solennité du lieu , une espèce de rire se fit entendre dans l'auditoire, étonné par une proposition si extraordinaire. Le juge répiima cette inconvenance, et Evan , promenant autour de lui un regard farouche, reprit quand le silence fut rétabli : — Si messieurs les Saxons rient parce qu'un pauvre homme comme moi pense que sa vie et celle île six de ses semblables valent celle de Vichlan-Vohr, ils onl droit de rire; mais s'ils rient parce qu'ils croient que je ne tiendrais pas ma parole, je puis leur ilire qu'ils ne connaissent ni le cœur d'un Highlandais ni l'honneur d'un gentilhomme.
Personne n'eut plus envie de rire; un silence profond suivit ces paroles. Le président prononça contre ces deux ai'cusés la peine portée par la loi contre la haute trahison, avec tous les horribles accompHgnemeMisdu supplice. L'exécution fut fixée au lendemain. — Pour vous , Fergus M.ic-lvor, continua le juge , je ne puis vous donneraucuneespérance de pardon ; vous devez vous préparer pour demain à vos dernières souffrances dans ce monde et à votre jugement dans l'autre. — C'est la seule chose que je ilésire, mylord, repondit Fergus avec la même voix tranquille et ferme. Les yeux perçants d Evan Dhii, qui avaient été constamment fixés sur son chef, .se mouillèrent de larmes — Mais vous , pauvre ignorant , reprit le juge, qui, en obéissant aux principes dans lesquels vous avez été élevé, nous avez montré aujourd'hui, par un grand exemple, comment le dévouement et la fidélité dus au roi seul et à l'Etat sont, d'après vos malheureuses idées de clan, tiansportés à un chef ambitieux qui en profile pour faire devons des instruments de crimes; vous, dis-je , si vous voulez consentir à former une demande en grâce , je firai mon possible pour la faire réussir. Autrement.. — Point de grâce, point de grâce pour moi, répondit Evan. Puisque vous êtes décidé à répamln; le sang de Vich-lan-Volir , la seule faveurqucj'acce|ilerais de V!ius,ce seraitd'ordonner qu'on me délie les mains, de me remettre ma claymore, et de m'attendre où vous êtes. — Emmenez les prisonniers, dit le juge ; que le sang de celuici retombe sur sa tête.
Absorbé par ses sensations, Edouard s'aperçut que la foule , en sortant de la salle d'audience, l'avait entraîné dans la rue avant qu'il sut ce qu'il faisait. Son premier désir lut de voir Fergus, de lui palier encore une fois. Il se rendit au château où son infortuné ami était diiti-nu ; mais il ne put en obtenir l'enlrée. — Le grandshérif, lui dit un .sous-officier , a commandé au gouverneur de ne laiss'X entn T ch^z le (irisonnicr que son confesseur et sa sœur. — Où est miss .M.ic-lvor?
On lui donna son adresse : c'était chez une respectable famille catholique des environs de Carlisle. N'ayant pu obtenir son admission dans le château, et n'osant pas s'adresser au shérifou aux juges en son propre nom, qui ne les aurait pas bien disposés en sa faveur, il eut recours au solliciteur qui avait assisté Fergus pendant les dcb.its. Il apprit que le gouvernement redoutait l'iiiipression que pourraient produire .sur l'oiiritdii peu|ile des relations publieis par des [larlis.iiis des Sluarls sur les derniers moinnits di- ceux qui pétrissaient pour leur cause, et qu'en consequence on avail résolu de Be laisser communiquer avec eui aucun de leurs anciens amis, ex-
cepté leurs parents les plus proches. Cependant il promit d'obtenir pour 'Waverley une permission de voir le prisonnier avant que les fers lui fussent ôtés pour se rendre au lieu de l'exécution. — Est-ce bien de Fergus Mac-Ivor qu'on parle ainsi, pensa Waverley, ou tout ceci n'est-il qu'un rêve? le fier, le chevaleresque, l'audac'ieux Fergus? le puissant chef d'une tribu dévouée? lui que j'ai vu conduire la chasse dans les forêts, l'attaque sur le champ de bataille! Brave actif, généreux, l'amour des dames, le héros des bardes! c'est lui qui est chargé de fers comme un malfaiteur, qui sera conduit sur la claie à l'échafaud vulgaire pour y mourir de la plus cruelle des morts, et ses membres être ensuite déchirés par la main des plus ignobles scélérats. Ce fut en effet un spectre fatal, qui annonça un tel destin au vaillant chef de Glennaquoich.
D'une voix mal assurée, il pria le solliciteur de trouver moyen de prévenir Fergus de la visite qu'il comptait lui faire , dans le cas où la permission lui en serait accordée. 11 le quitta ensuite; et revenu à son auberge, il écrivit à miss Flora un billet à peine lisible, afin de lui annoncer qu'il se présenterait pour la voir dans la soirée. Le messager rapporta une lettre de miss Flora , écrite de sa belle écriture italienne : sa main semblait à peine avoir tremblé au milieu de si cruelles angoisses. ■ Miss Flora Mac-Ivor, portait la leltiv, ne peut se refuser à recevoir le plus cher ami de son frère, même en ce moment où elle est livrée à une douleur qui n'eut jamais d'égale. »
Quand Edouard se présenta dans la maison où résidait momentanément rai.ss Flora , il fut admis sur-le-champ. Dans un vaste et sombre appartement, tendu en tapisseries, Flora était assise auprès d'une fenêtre dont les jalousies étaient fermées, occupée à coudre une espèce de vêtement de flanelle blanche. A quelque distance était une femme âgée, étrangère, à en juger par Papparence , et appartenant à un ordre religieux; elle lisait tout haut des prières dans un livre de dévotion catholique; mais quand Waverley entra, elle posa le livre sur la table et se retira. Flora se leva pour le recevoir, en lui tendant la main ; mais elle n'essaya pas de parler. L'éclat de sa beauté n'existait plus; elle était extrêmement maigre; sa figure et ses mains, blanches comme le marbre le plus pur, ressorlaient d'une manière frappante à côté de ses habits de deuil et de ses cheveux noirs comme le jais; cependant , au milieu de cet appareil lugubre, rien sur sa personne n'était en désordre ou négligé. Sa chevelure même, quoique sans aucun ornement, était arrangée avec le soin et relevante ordinaires. Les premiers mots qu'elle prononça furent : — L'avez-vous vu? — Hélas! non, répondit Waverley : on m'a refusé de me laisser entrer. — Cela s'accorde avec le reste; mais il faut nous soumettre. Espéiez-vous obtenir la permission ? — Pour... pour demain , répondit Waverley; mais il murmura ces derniers mots d'une voix si faible qu'elle était à peine intelligible. — Oui, alors ou jamais, reprit Flora en levant les yeux au ciel, jusqu'au moment où j'espère que nous nous réunirons tous. Mais sans doute vous le verrez avant qu'il quitte ce monde. H vous a toujours aimé du fond de son cœur, quoique...; mais il est inutile de parler du passé. — Inutile en ell'et ! — El même de parler de l'avenir, mon bon ami , en ce qui concerne les événements terrestres. Combien de fois me suis-je représenté comme possible cette horrible fin , en m'exerçant à la souffrir en ce qui me concernait ! mais que tous mes pressentiments étaient au-dessous de l'anuTtume inexprimable de cette épreuve. — Chère Flora, si votre force d'âme... — Ah! oui , c'est là, monsieur Waverley, le démon qui me déchire le cœur; il me dit, mais ce sérail une folie de l'écouter, querelle force d'âme, dont Flora était lière, a conduit son frère à la mort. — B m Dieu! comment pouvez-vous vous arrêter à une pensée si cruelle! — Trop cruelle, sans doute. Cependant elle me poursuit comme un fantôme : elle est toujours là. Elle remplit mon esprit d'angoisses et d'horreur; elle me dit que mon frère , aussi inconsiant qu'impétueux, aurait partagé sou énergie entre inilli,' objets différents, (j'est moi qui lui appris à la concentrer , et à l'employer tout entière au service do celte cause désespérée. Oh! que ne puis-jeme rappeler lui avoir dit une si'ule fois : « Celui qui lire le glaive périra par le glaive! » Que ne lui ai -je dit iiiissi : o Demeurez à la maison; réservez et vous-même, et vos vassaux, et voire vie, pour des entreprises qui ne soient pas au-dessus des forces de l'homme! » Mais non! monsieur Waverley , j'exciui son âme ardente , cl sa ruine retombe pour la inoilié au moins sur la tète de sa sœur.
Edouard lâcha de combattre celle horrible idée par les raisons incohérentes qui s'olTraii'nt à son esprit trouble II lui rappel.i l.s principes dans lesquels tous deux avaient été élevés. — Ne crov z pas que je les aie oubliés , dit-elle en se retournant vers lui avec vivacité. Je ne m'afflige pas de son entrepris^! , comme coupable : oh non ! là-dessus je suis inébranlable ; mais pan.'e qu'elle no pouvait liiiir autrement qu'cllea fait. — Cependantelle ne paraissait p 's dos l'abord aussi hasardeuse, aussi désespérée ; et l'espril audacieux de Fergus s'y serait toujours attaché , que vous l'eussiez approuvée ou non ; vos conseils n'ont servi qu'à donner de l'unité cl de la consistance à ses diiinarches, à rendre sa résolution plus digne, mais non plus périlleuse. (Flora n'écoutait plus Edouard , elle avait
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
repris son ouvrage.) — Vous rappelez-vous , dit-elle avec un rofiard sombre, que vous nie Irouvàte* un jour travaillant aux cadeaux de noces pour l'épouse de Fercus? et luaiiitenanl je couds son liabit nuptial. Les amis chez qui je suis en ce moment, continua-t-elle en étouffant son émotion , donneront un peu de ferre sainte , dans une chapiUe, aux restes sanglants du dernier Vichlan-Vohr. Mais ils ne seront pas tous ici .. non... Sa tête... je n'aurai pas la dernière et cruelle consolation de baiser les lèvres glacées de mon cher... bien cher Fergus.
L'iuforlunee Flora , après denx ou trois gémissements convulsifs, s'évanouit. La dame , qui était restée dans raiitichambre, entra surle-champ, et pria Edouard de quitter I appartement, mais de ne pas sortir de la mai.son Après environ une demi-heure on l'ai^pela. Il vit que , que par un violent effort , miss Mac-Ivor avait repris son sang-froid. Ce fut alor,> qu'il osa la presser de regarder miss Bradwardine comme une sœur adoptive , et d'aceepter sa compagnie pour l'avenir. — J'ai reçu, répliqua-t-clle, une lettre de ma chiure Rose, qui me parle dans le même sens. Le chagrin ne s'occuj)€ que de luimême, il est égoïste : autrement j'aurais répondu que , même dans mon désespoir, j'avais ressenti unmouvement de joie en apprenant ses espérances de bonheur, en voyant que le vieux baron avait échappé au naufrage universel. Remettez ceci à ma chère Rose ; c'est le seul bijou de prix de la pauvre Flora , et il a été porté par une princesse. (Elle lui mit dans la niiiin un écrin qui renfermaitla chaîne de diamants dont elle avait coutume d'orner sa chevelure. ) 11 me serait inutile à l'avenir. La bienveillance de mes amis m'a trouvé une retraite dans le couvent des Bénédictines écossaises à Paris. SI je survis à la journée de demain , je me mettrai eu route avec celle vénérable sœur. Et maintenant , monsieur Waverley, adieu. Puissiez-vous être heureux avfC Rose autant que vos aimables qualités le méritent; et pensez quelquefois aux amis que vous avez perdus. N'essayez pas de me revoir : ce serait une preuve d'amitié, mais cette démarche m'affligerait.
Elle lui tendit la main , sur laquelle Edouard répandit un torrent de larmes, et d'un pas chancelant il sortit de rappartement , pour retourner à Carlisle. A l'auberge, il trouva une lettre de son avoué; elle lui annonçait que le lendemain matin il pourrait voir Fergus aussitôi que les portes du château s'ouvriraient, et qu'il aurait la liberté de rester avec lui jusqu'au moment où le shérif donnerait le signal du départ.
Après une nuit sans repos, Edouard, aux premiers rayons du matin , se promenait sur l'esplanade, devant la vieille porte gothique du château de Carlisle. Mais il marcha longtemps dans toutes les directions, avant l'heure où, conformément aux régleiuenls militaires de la garnison, les portes s ouvrirent et le pont levis s'abaissa. Il présenta son ordre d'admission au sergent de garde, et entra. La prison de Fergus était un appartement sombre et voùlé, au centre du chàleau, dans une vieille tour, qu'on suppose d'une grande antiquité, entourée d'autres bâtiments qui semblaient dater du temps d'Henri VUl , ou d'une époque encore plus reculée. Au bruit des barres de fer, et des verrous qu'on tirait pour ouvrir les partes à Edouard , succéda le retentissement des chaînes du malheureux chef, qui traînait sur les dalles de la prison les fers pesants dont il était chargé, pour s'avancer à la rencontre de son ami. — Mi'u cher Edouard, dit-il d'une voix assurée et même joyeuse, c'est bien aimable à vous. J'ai entendu parler avec le plus vif plaisir de votre bonheur prochain. Comment se porte Rose? et comment va votre ami, le baron de Bradwardine, ce vieil original? bien , je pense, puisque vous voilà eu liberté? Et comment reglerez-vous la préséance entre les trois hermines et l'ours avec le tire-botte? — Comment, mon cher Fergus, comment pouvez- vous parler de ces choses dans un pareil moment? — Oui, j'en conviens, nous sommes entres à Carlisle sous de meilleurs auspices; le 16 novembre dernier, par exemple , quand nous marchions , vous et moi , côte à côte, et que nous plantâmes l'étendard des Stuarts sur les vieilles tours. Mais je ne suis pas un enfant, pour m'attrister et pleurer paice que la chance a tourné contre moi. Je savais l'enjeu risqué. Nous a\oiiS joué la partie de notre mieux; nous l'avons perdue; nous paîtrons en bons joueurs. Et puisqu'il ne me reste pas beaucoup de temps, permettez-moi de vous faire tout de suiti- les questii>ns qui m'intéressent le plus. Le prince a-t-il échappé à ces chiens sanguinaires? — Il est en sûreté. — Dieu soit loué ! Racontez- moi les détails de sa fuite.
Waverley lui raconta celte aventure merveilleuse, autant qu'on la connaissait alors; Fergus l'écouta de l'air du plus vif intérêt. Il s'informa ensuite de plusieurs de ses amis, et lui fit les questions les plus minutieuses sur les hommes de son clan. Ils avaient moins soullertque les autres tribus qui avaient pris part à l'insurrection. Apres la disparition de leur chef, selon la coutume ordinaire des Highlandais , ils s'étaient pour ia plupart dispersés , et étaient rentres dans leur pays ; de sorte que n'étant plus en armes quand l'insurrection fut entièrement étoullée, ils lurent pour ci tie raisou , traités avec moins de rigueur. — Vous êtes riche, Waveiley, vous êtes généreux , dit Fergus. Quand vous entendrezdireque ces pauvres Hac-lvors sont tourmentés daus leurs montagnes par quelque
impitoyable agent du gouvernement, rappelez-vous que vous avez porté leur tartan, que vous êtes un enfant adoptif de la tribu. Le baron , ipii connaît nos mœurs et qui habite dans notre voisinage, vous apprendra quand ils auront besoin de votre protection , et comment vous pourrez les servir. Le promettez-vous au dernier Vichlan-Vohr?
Edouard , comme on le pense bien , donna sa parole ; et dans la .suite il la tiiitsi bien, que la mémoire de 'Waverley vit encore dans les chaumières des montagnards, sous le nom de l'Ami des enfants d'ivor. — Plut à Dieu , continua le chef, que je pusse vous léguer mes droits à l'amour et à l'obéissance de ces hommes simples et bi'gves. Je voudrais au moins persuader, comme j'ai essayé de le faire, au pauvre Evan , d'accepter la vie aux conditionsqu'iis lui ont offertes, et d'être pour vous ce qu'il fut pour moi , le plus tendre, le plus brave , le plus dévoué des hommes ! ( Ici les larmes que son propre sort n'avait pu lui arracher coulèrent en abondance pour son malheureux frère de lait.) — Mais, dit-il en les essuyant, cela est impossible; vous ne pouvei être pour eux Vlch-Ian-Vohr. Ces trois mots magiques, continua-t-il en souriant, sont le seul « Ouvretoi Sésame,» qui, comme à la porte magique des Mille et une Nuits, puisse commander à leur sympathie ; et le pauvre Evan suivra son frère de lait à la mort , comme il l'a suivi pendant toute sa vie. — Et certainement, dit Maccombich en se soulevant de terre, où, de peur d'interrompre la conversation, il était resté couché, si bien que, grâce à l'obscurité de l'appartement, Edouard ne s'était pas aperçu de sa présence; certainement Evau ne souhaita et ne mérita jamais une meilleure fin que de mourir avec son chef. — Et, reprit Fergus, puisque nous parlons des affaires du clan, que pensez-vous de la prédiction du Bodach Glas Avant qu'Edouard
pût lui répondre, il ajouta : Je l'ai revu cette nuit, à la clarté d'un rayon de la lune qui tombait sur mon lit par cette haute et éiroite fenêtre. Pourquoi en aurais-je peur? me suis-je dit : demain, longtemps avant l'heure qu'il est maintenant, je serai immortel comme lui « Esprit importun , lui ai-je crié, viens faire ta dernière visite sur la terre, et jouir de ton tiiomphe par la chute du dernier descendant de ton ennemi.» Le spectre parut sourire et me faire un signe, et il disparut. Que pensez-vous de cela? J'ai fait la même question à mon confesseur, homme excellent et plein de lumières. Il me répondit que l'Eglise admettait la possibilité de telles apparitions; mais il me pressa de ne pas donner trop d'attention à celle ci, parce que l'imagination évoque souvent de pareils fantômes. Qu'en pensez-vous? — Je pense comme votre confesseur, répliqua Waverley, qui ne voulait pas entamer une discussion sur un tel sujet, dans un pareil moment.
Un coup frappé à la porte annonça précisément alors l'arrivée de l'ecclésiastique, et Edouard se retira pendant qu'il administrait aux deux prisonniers les derniers secours de la religion conformément aux rites de l'église catholique. Environ une heure après, il rentra. Un détachement de soldats ne tarda pas à venir avec un serrurier, qui dériva les fers des jambes des prisonniers. — Vous voyez quel cas ils font de la force et du courage des montagnards : nous avons été enchaînés ici comme des bètes féroces, au point que nos jambes en sont presque paralysées; et quand ils nous délient, ils envoient six soldats avec le mousquet chargé, de peur sans doute que nous ne prenions ce château de force.
Edouard apprit plus tard que ces précautions avaient été ordonnées par suite d'une tentative d'évasion faite par les prisonniers, tentative qui avait failli réussir. Quelques instants après, les tambours de la garnison battirent aux armes. — C'est le dernier appel, dit Fergus, quej'entendraiet auquel j'obéirai. Maintenant, Edouard, mon cher Edouard, avant de nous séparer, parlons de Flora. C'est un sujet qui réveille les sentiments les plus pénibles dans mon cœur déchiré ! — Nous ne nous séparerons pas ici, dit Edouard. — !1 le faut; vous ne viendrez pas plus loin. Non que j'appréhende ce qui va se passer pour moi-même, ajouta-t-il avec (ierté. La nature a ses tortures comme l'art. Combien ne devons-nous pas estimer heureux celui qui écha|ipc ;i la douloureuse agonie d'une maladie mortelle, dans l'espace de moins d uiie demi-heure'. Et ce moment, qu'ils s'y prennent comme ils voudront, ne saurait être plus long. Mais ce qu'un homme mourant peut souffrir sans sourciller, ferait mourir un ami vivant (|ui en serait témoin. Celte loi de haute trahison, continua-t-il avec une fermeté et un sangfroid extraordinaires, est un des bienfaits dont votre pays libre a gi alifié la pauvre Ecosse. Nos lois nationales, à ce que l'on m'a dit, étaient beaucoup plus douces. Je suppose qu'un jour ou l'autre, quand il n'y aura plus de sauvages Highlandais pour profiter de cette clémence, les Anglais effaceront de leur code cette loi qui les rabaisse au niveau des cannibales. Mais en faisant cette parade barbare d'exposer une tête sanglante, ils n'auront sans doute pas l'esprit de placer sur la mienne une couronne de comte en papier; il y aurait là une intention satirique, Edouard; pourtant j'espère qu'ils l'attacheront à la porte d Ecosse, pour que je puisse regarder, même après ma moit, les montagnes bleues de mon |>ays, que j'aime si tendrement. Le baron ajouterait, lui : «Adspicil^ eldulces moriemreminiscilur Jiigos. Et Son dernier regard a vu sa chère Argos. » (Ici, uu grand bruit, le»
roues d'une voiture, des pas de chevaux retentirent dans la cour du château.) Comme je vous l'ai déjà dit, vous ne pouvez pas me suivre, continua Fergus; ce bruit ni'avertitquemon heure approche. Dites-moi comment vous avez trouvé la pauvre Flora.
Waverley, d'une voix entrecoupée par l'émotion qui lui permettait à peine de respirer, lui dit quelques mots de l'état de sa malheureuse sœur. — Pauvre Flora! répondit le chef; elle aurait supporté sa condamnation propre, elle ne supportera pas la mienne. Waverley, vous connaîtrez bientôt le bonheur d'une affection mutuelle dans le mariage ; mais vous ignorerez toujours la tendresse si pur- qui unit deux orphelins comme Flora et moi. qui étaient tout sur la terre l'un pour l'autre, depuis leur enfance. Mais le sentiment du devoir, son attachement exalté pour la famille de nos rois, donnent à son âme de nouvelles forces; et quand la douleur amère et pénétrante de cette séparation sera passée, alors elle se rappellera Fergus comme les héros de notre race, des exploits desquels elle aimail tant à s'entretenir avec lui. — Ne vous verra-t-elle donc pas? elle semblait y compter. — Il a fallu la tromper, lui épirgner le déchirement d'une dernière entrevue. Je n'aurais pu me séparer d'elle sans répandre des larmes, et je ne puis supporter U pensée que les hommes se croient le pouvoir de m'arracher de ses bras. Elle compte me voir au d'Tnier moment : cette lettre, que mou confesseur lui remettra, lui apprendra que tout est fini.
l'n oflicier entra, et annonça que le grand-shérif et ses officiers attendaient devant la porte du château, requérant qu'on leur livrât les personnesde Fergus .Mac-Ivor et d'Evan Macwmhich. «J'y vais,» réiiniidll Fergus ; et soutenant Edouard par le bras, suivi du prêtre et d Evan Dhu, il descendit l'escalier de la tour : une troupe de soldats marchait derrière, eux. La cour était occupée par un escadron de dragons et par une compagnie d'infanterie rangés en carré. Au centre était l'espèce de claie ou de traîneau qui devait transporter les condamnés au lieu de l'exécution, à un mille environ de Carlisle. Ce véhicule était peint en noir et traîné par un cheval blanc; aune exlfémité était assis le bourreau, homme à figure rébarbative, telle qu'il convenait à son état, une large hache à sa main; à l'autre bout, du lôié dn cheval, un banc vide pour deux personne». A travers la voùle sombre et gothique qui donnait >ur le ponl-levis, on apercevait le grand shérif à cheval, avec les gens de sa suite, à quila deiiiaicatioii entre le pouvnir civil et le pouvoir militaire ne permettait pits de pénétrer plus avant. — Voilà (|iii • st bien mis en scène pour un dénoùment, dit Fiigus avec un sourire dédaigneux éii regardant autour de lui imis ces préparatifs, qui annonçaient la teneur qu'il inspirait. .Evan Dhu s'écria vivement, après avoir considéré lesdragoiis : ~ Ce sont les mêmes qui se sauvèrent au galop à Glad^muir, avant que nous en eussions tué une demi-douzaine. Ils ont l'air assez braves aujourd'hui.. .. Le prêtre le supplia de garder le silence. La voiture approcha; Fergus se retourna, serra Waverley dans ses bras, le biiisa sur les deux joues, et monta légéreminl à sa place; Maccombich se plaça près de lui. Le prêtre devait les suivre dans un carrosse appartenant à son patron, le genlilhonime catholique chez qui demeurait miss Flora. Au moment où Fergus fil un derniet salut de la main à Edouard , les rangs se serrèrent autour du tombereau, et le cortège se mit en marche pour sortir de la cour. Il s'arrêta un moment à la porte, pendant que le gouverneur du chàtiati et le grand-shérif accomplissaient les formaiiiés d'usage quand I autorité militaire remet la personne des criminels entre les mainsde l'auturite civile. «Dieu sauve le roi George!» dit le grand-shérif, quand les formalités furent accomplies ; alors, Fergus se leva dans la voiture, et d'une voix ferme et sonore il répondit : « Dieu sauve le roi Jacques!» Ce furent tes deroicrs mots que Waverley lui entendit prononcer.
Le coitégi' se mit en marche. La voilure disparut de dessous le portail , au milieu duquel elle s'était arrêtée un mslant. On entendit alors le roulement funèbre îles tambours . dont le bruit mélancolique se mêlait au .las des cloches qu'on sonnait à la cathédrale voisine Le bruit de la musique militaire allait en s'affaiblissant à mesiin- que le cortège s'éloignait; et bientôt on n'enteiulit p'iisque le son (nslr et régulier des eloches. Le dernier des soldats venait de disparaître de de.ssous la voûte, à travers laquelle ils avaient défilé pend.int quelques minutes. L'allée était vide, mais Waverley demeurait liuijours immobile, comme un homme frappé de stupeur, les yeux fixés sur le sombre passage oii ii venait de vuir pour la dernière foi^ la figure de son ami. A la fin, un domesti(|ue dn gouverneur, louché de l'abattement profond que sa contenance exprimait, lui demanda s il ne voudrait pas entrer chez son maître, et s'y asseoir. On fut obligé de lui répéter deux fois cette question avant qu'il la comprit : enfin il revint à lui. Ri-merciant cel homme fie son offre (diligeante. par un geste brusque II enlonça son chapeau sur ses yeux , (Kirlil du cbÂleaii, traversa le plus vite qu'il jiut le» rues désertes pour regagner .son «•ibi-rge; là, il se l-elira dans sa ch.lnibre »-t en verrouilla la purte. A|nes une heure et deniii? qui lui semlila bn >iecle d'angiii.sses iuejpiiniables , les .sciis di'S limboiirs et des fifics, qui jouai'iit un air animé, le niiiriiinre confus de la multitude qui r< niplissait maiiitenaiil les rues, un iiioiiniil auparavant abanduuDées, lui apprirent que tuut était fiai, ut que les suidais et
M populace revenaient de la scène fatale. Je n'essaierai pas de décrire ce qu'il ressentit en ce moment. Le soir , le prêtre lui fit une visite. Il lui apprit qu'il venait d'après les ordres de son ami. pour l'assurer que Fergus Mac-Ivor était mort comme il avait vécu , et qu'il avait pensé à leur amitié jusqu'à son dernier moment 11 ajouta qu'il avait aussi vu Flora, et qu'elle paraissait plus tranquille depuis que tout était fini. Le prêtre se proposait de partir le lendemain avec elle et la .sœur Thérèse pour le port de mer le (dus volsin , oil ils pourraient s'embarquer puur la France. Waverley força ce brave homilie à recevoir une bague de quelque prix, "et une somme d'argent pour èlre employee (de la manière qui semblerait la plus agréable à Flora), au bien de, rKgUse catholique, en mémoire de son ami : « El fungar inani munere, repéta-l-il pendant que l'ecclésiastique se retirait. Mais |iourquoi ne rangerais-je pas cesiémoign.iges de souvenir parmi les honneurs funèbres dont l'affection , dans toutes les .sectes, entoure la mémoire des morts?
Le lendemain, avant le point du jour, il .surtit de la ville de Carlisle, se promettant bien de n'y rentrer jamais. Il osait à peine tourner la tête pour voir bs bàlimenls gothiques de la porte fortifiée sous laquelle II passa ; car la ville est entourée de vieilles fortifications — Ils ne sont pa.s ici , dit Alick Pulwarth , qui devinait la cause du rrgard incertain que Waverley jetait derrière lui, ei qui, avec cette siugtilièie curiosité du peuple pour 1 horrible , avait appris tous les details de l'exéculioii. Les tètes sont sur la porte d Ecosse , comme ils l'appellent. C'est grand pitié qu'Ev^m Dhu , ce brave et excellent homme, fût Higlilandais ; et le laird de Glennaqiioich était aussi un brave hoinuic , quand il ne se mettait pas trop en colère.