CHAPITRE DERNIER
L'horreur que sentait Edouard en partant di! Carlisle se chani'ea insensiblement en mélancolie : la nécessité pénible, mais douce d'écrire à Rise accéléra ce chang^'inent II ne voulait pas dissimuler ses sentiments sur la catastrophe dont il venait d'êire le témoin; mais il dut s'appliquer à en adoucir la pnnlure, afin que Rose fùtattiistce sans doute, mais non épouvantée Ce talleau tracé pour elle se grava peu à peu aussi dans l'ima^'inalion de Waverley; Ses lettres suivantes furent moins sombres, elles se rap|iortaieiit aux espérances heureuses et paisibles qui s'ollraient à lui dans l'avenir. Mais quoique les premières impressions fussent bien adoucies, Edouard voyagea jusque dans son pays natal , sans pouvoir, comme autrefois, jouir du spectacle des beautés de la nature. Là seulement, jiour la pumière fois depuis qu'il avait quitté Edimbourg , il éprouva ce plaisir qu'on ressent toujours quand ou revient dans un pays bien peuplé, verdoyant, très cultivé, en quittant les scènes de la nature sauvage des deserts, imposantes par leur solitude et leur grandeur. Mjis combien ces sentiments devinrent plus vifs encore, quand il mit le pied sur le domaine si longtemps possédé par ses ancêtres; qu'il reconnut les vieux chênes du parc de Waverley, qu'il se peignit le bonheur de conduire Rose dans toutes ses retraites favoiites ; quand il aperçut enfin les tours du vieux cliàteaus'élevaiitau-dessus des boisqui les entouraient ; enfin quand il se trouva dans les bras de ses vénérnbles parents , auxquels il devait tant de respect et d'affeilion ! Le bonheur de celte réunion ne fut pas trouble par un mol de reproche. Quelque inquiétude qu'eussent éprouvée sir Eveiard et miss Rachel durant la périlleuse campagne d Edouard, sa conduite en cette occasion était trop bien d'accord avec les principes dans lesquels ils avaient été nonrris, pour emourir leur censure. Le colonel Talbot . d'un autre côté, avait fort habilement préparé l'espiii des vieux parents d'Edouard à bien l'accueillir, en lai.-ant un Jong éloge des qualités qu'il avait dé|iloy£es dans la profession des armes, notamment de sa bravoure et de sa générosité à Preston : si bien qu'à l'idée de leur neveu engageant un coiiihat singulier avec un officier aussi «distingué que le colon» 1 Talbot, le faisant prisonnier et lui sauvant la vie, rimagiiialion échauffée du baron et de sa sœur mettait les exploits d'Edouard au niveau de ceux de Wilibert Hildebrand et de Nigel, les héros par excellence de leur famille. Les fatigues de la guerre avaient bruni les traits deWavéïJey ; la discipline militaire avait donné de la gravité et de la dignité a sa contenaiicc ; toute sa personne respirait la vigueur et la hardiesse , ce qui, en confirmant le lécit du colonel, cliaiina tous les habitants deWaverley-Honour. Ils se pressaient autour de lui pour le voir, l'entendre et chanter .Sis louanges. M. Pembroke, qui en seciet admirait le coi.rage qu'il avait montré pour la bonne cause de l'Eglisc d'Angleterre , reprocha doucement à son élève d avoir eu si peu de soin de ses manuscrits; ce qui lui avait occasionné qiudques désagréments; car lor* de I'nrrestHtion du baronnet, lui , M. Pembroke , avait 'ju"é piudent de se lelirer dans une caehetle appelée le Tioii du Pielnà Cause de sou ancienne dotinalion analogiii' à la présente. .M.us le sommelier ne lui piirt,inl de la nourriture qu'une lois par jour il s'y trouvait réduit a diner avec des mets absolument froids ou'
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ce qui était pis encore, à moitié chaiiris, sans parler de son lit qui parfois n'avait pas éië fait pendant deux jours. Waverley pensa involontairement au Patmos du baron de Bradwardine , où le vieillard se trouvait content de la cuisine de Jeannette , et de quelques poignées de paille étendues par terre dans la caverne. Mais il supprima toute remarque sur ce contraste.
Tout fut bientôt en mouvement pour les préparatifs du mariage d'Edouard ; le vieux baron et miss Rachel ratteiidaieiit avec autant d'impatience que s'il eut dû les rajeunir. Ce parti, d'après ce que le colonel Talbol leur avait dit, était on ne pouvait plus convenable, réunissant toutes les conditions, excepté celle de la fortune, sur laquelle il leur était facile de passer. M. Clippurse fut donc mande à Waverley-Honour sous de meilleurs auspices qu'au commencement de noire" histoire. Mais M. Clippurse ne vint pas seul : car, se sentant vieux, il s'était associé un neveu, un jeune vautour. Ces respectables gentlemen reçurent l'ordre de dresser les actes nécessaires pour la plus généreuse donation à cause de mariage, comme si Edouard devait épouser une héritière qui lui apportât une pairie de son chef, avec une belle fortune cousue à la queue de son manteau d'hermine.
-Approchant de la fin de cette histoire, point où les événements doivent se précipiter, nous nous garderons bien de décrire les démarches des hommes d'affaires chargés d'obtenir l'expédition du pardon d'Edouard et de son futur beau-père ; nous effleurerons même à peine des matières beaucoup plus importantes. Par exemple, les lettres que s'écrivirent à cette occasion sir Everard et le baron, quoique de vrais modèles d'éloquence dans leur genre, seront condamnées par nous à un oubli impitoyable. Nous ne dirons pas comment la respectable tante Hachel , par une allusion délicate aux circonslances qui avaient fait passer dans les mains de Bean Lean les diamants dont Rose avait hérité de sa mère , lui offrit un écrin contenant une parure qu'aurait enviée une grande-duchesse. Je prie le lecteur d'avoir la bouté de supposer qu'on pourvut dignement au sort de Job Houghton et de son épouse. Quoique tous ces événements puissent être brièvement rapportés, comme un journal rend compte en quelques mots d'un long procès devant le chancelier, il arriva cependant que, malgré toute la diligence de Waverley, et grâce à la lenteur des procédures judiciaires et à la manière dont on voyageait à cette époque, plus de deux mois se passèrent avant qu'Edouard arrivât à la demeure du laird de Duchran, pour réclamer la main de sa fiancée. La célébration du mariage fut fixée à six jours de là. Le baron de Bradwardine, pour qui les mariages, les baplémes et les enterrements étaient des solennités de la jilus haute importance, fut un peu mortifié de ce que, compris la famille de Duchran et tous les voisins à qui leur rang donnait le droit d'être presents à celte cérémonie, on ne iiùt réunir plus de trente personnes. Quand il s'était marié, rappela-t il, trois cents gentilshommes de naissance à cheval, sans compter leurs domestiques, et cent ou deux cents lairds highlandais étaient présents à la cérémonie. Mais son orgueil se consola en songeant que lui et ton futur gendre ayant pris peu de temps auparavant les armes contre le gouvernement, ce serait un juste su etde crainte pour l'autorité établie, s'ils réunissaient les parents, alliés et amis de leurs maisons dans l'attirail militaire , comme c'était l'usage en Ecosse dans de telles occasions. — El d'ailleurs, ajouta-t-il en soupirant, beaucoup de ceux qui se seraient le plus sincèrement réjouis de cet heureux mariage, sont , ou dans un monde meilleur, ou exilés de leur pays natal.
Le mariage eut lieu au jour fixé. M. Rubrick , allié des Duchran, et chapelain du baron de Bradwardine, eut la satisfaction de bénir les jeunes époux; Frank Stanley remplissait les fonctions de garçon de noces. Lady Emilie et le colonel Talbot avaient promis d'être présents ; mais la santé de lady Emilie, quand il fallut se mettre en route, ne lui permit pas de. supporter le voyage. En dédommagement, il fut convenu que Waverley et sa nouvelle épouse, allant, avec le baron, faire une visite à Waverley-Honour, s'arrêteraient pendant quelques jours à une propriété que le colonel Talbot s'était décidé à acheter en Ecosse, à cause du bon marché, et où il se proposait de résider quelque temps.
Les nouveaux mariés voyageaient avec luxe. Leur équipage à six chevaux, dans le goùl le plus moderne, dont sir Everard avait fait cadeau à son neveu , éblouit, par sa splendeur, les yeux de la moitié des Ecossais; puis venait le carosse de M. Hulirick , et les deux voitures étaient remplies de dames; les gentlemen et leurs domestiques à cheval étaient au nombre d'une centaine environ. Cependant, sans redouter la famine que pouvait causer chez lui une si nombreuse compagnie, le bailli Macwlieehie se présenta sur le passage du cortege, et demanda qu'on lui fit l'honneur de passer par la maison du petit Veolan. Le baron fut confondu, et répondit que son gendre et lui passeraient assurément par le petit Veolan, mais qu'ils n'amèneraient pas avec eux tout le cortège matrimonial; il ajouta qu'ayant appiis que la baronie avait été vendue par son indigne parent, il se réjouissait de voir que son ancien ami Duncan avait conservé sa place sous le nouveau propriétaire. Le bailti salua, s'inclina, s'agita, et renouvela son invitation, tant que ie baron, quoique piqué de son obsliualiou , fut contraint à se rendre, de
peur de laisser deviner les motifs de sa répugnance. Dès l'extrémité de l'avenue, il tomba dans une profonde mélancolie, d'où il sortit bientôt pour faire observer que les bâtiments avaient été réparés, les décombres enlevés, et (ce qui était le plus merveilleux) que les deux grands ours en pierre, ces idoles mutilées , obiets de sa vénération , étaient remontés sur leur piédestal , de chaque côté de la porte d'entrée: — Ce nouveau propriétaire, dit-il à Edouard, a montré plus de bon goût depuis le peu de temps qu'il possède ce domaine, que ce chien de Malcolm , quoique je l'eusse moi-même élevé ici, n'en eût acqdis en toute sa vie; et à présent que je parle de I bien , n'est-ce pas Ban et Buscar qui s'avancent dans l'avenue avec Davie Gellatley? — Je propose que nous allions à leur rencontre, dit Edouard, car je crois que le propriétaire actuel du château est le colonel Talbot, à qui nous avons promis une visite. 11 a hésité d'abord à vous dire qu'il avait acheté votre ancienne propriété de famille; mais pourtant, si vous avez quelque répugnance à l'aller voir, nous pouvons nous rendre tout droit chez le bailli.
C'était le moment pour le baron de déployer toute sa magnanimité; il poussa un long soupir, s'adminislrà une longue prise de tabac, et répondit que puisqu'on était venu si avant, il ne pouvait passer devant la porte du colonel sans entrer, et qu'il désirait voir le nouveau seigneur de ses anciens vassaux. Il mit donc pied à terre et les autres gentilshommes et les dames en firent autant. Il donna le bras à sa fille , et en s'avançant dans l'avenue , il lui fit remarquer en combien peu de temps la diva peounia de l'homme du sud avait effacé toutes les traces de dévastation. En effet, non-seulement on avait enlevé les troncs des arnres abattus, mais on en avait arraché les racines; on avait tout à fait nivelé le terrain , on l'avait couvert de gazon , de sorte que pour ceux qui n'avaient pas une connaissance minutieuse des lieux, aucune trace de dévastation n'était apparente. Un changement pareil s'était opéré dans l'extérieur de Davie Gellatley, qui arrivait alors, s'arrêtant de moment en moment pour admirer ses nouveaux habillements de la même couleur que les anciens, mais si riches qu'ils auraient été dignes d'un fou du roi lui-même. Il fit ses gambades ordinaires, d'abord pour le baron , ensuite pour Rose, passant les mains sur ses habits, en criant : «Brave, brave Davie!» 11 pouvait à peine achever jusqu'au bout un couplet de ses mille et une chansons, la violence de sa joie lui coupant la respiration. Les chiens témoignèrent par mille caresses qu'ils reconnaissaient leur ancien maître. — Sur mon âme. Rose, dit le baron , l'attachement de ces deux animaux et de ce pauvre fou fait venir les larmes dans mes vieux yeux; tandis que ce misérable coquin de Malcolm .... Ah! je suis obligé au colonel Talbot d'avoir si bien traité mes chiens et ce pauvre Davie... Mais, Rose, ma chère amie, nous ne pouvons souffrir qu'ils soient, leur vie durant, à la charge du colonel.
En ce moment, lady Emilie, s'appuyant sur le bras de son mari, vint recevoir les voyageurs à la porte d'entrée, avec la plus aimable bienveillance. Quand les cérémonies de la réception furent achevées (et l'excellent ton et la politesse exquise de lady Emilie les abrégèrent beaucoup), elle s'excusa d'avoir employé une ruse pour les attirer dans un lieu qui pouvait éveiller quelques souvenirs pénibles.— Mais, ajoiita-t-elle , comme le château va changer de maître, nous avons désiré que le baron... — Monsieur Bradwardine, madame , s'il vous plait , reprit le vieux gentilhomme. — Monsieur Bradwardine donc et M. Waverley verront ce que nous avons fait pour remettre le château dans son ancien état.
Le baron salua profondément. En eff'et, quand ils entrèrent dans la cour, à l'exceptiou des vieilles écuries qui avaient été entièrement brûlées, et qu'on avait remplacées par des bâtiments plus élégants, tout sembla au baron, autant qu'il avait été possible de le faire, dans le même état que lors de son départ pour l'armée du Prétendant, quelques mois auparavant. Le pigeonnier était récrépi; la fontaine jetait de l'eau comme par le passé, et non-seulement l'ours qui s'élevait au-dessus du bassin, mais tous les autres ours, sans aucune exception , avaient été rétablis à leurs anciens postes, et remplacés ou restaures avec tant de soin, qu'ils ne portaient plus aucune trace de la violence dont ils avaient été si récemment les victimes. Les détails ayant été l'objet d'une attention si minutieuse, il est inutile d'ajouter que la maison avait été entièrement réparée, ainsi que les jardins-, toujours avec le soin de rétablir les choses comme elles étaient jadis, et de faire disparaître tous vestiges de dévastation Le baron regardait dans un étonnemeut silencieux; à la fin il s'adressa au colonel : — Je vous suis obligé , lui dit-il , d'avoir si bien restaure l'ancien manoir de ma famille; nrais je ne puis m'empècher d'être surpris que vous n'ayez point place ici votre propre support d'armoiries. C'est, je crois, un mâtin, qu'on appelait autrefois un tulbot. Un mâtin se voit aussi à I écusson des vaillants et renommés comtes de Shrewsbury, auxquels votre famille est sans doute alliée. — Je crois, répondit le colonel en souriant, que tous ces chiens-là ont été mis Ijas sur la incine litière. Pour ma part, si les armoiries devaient se disputer la préséance , je laisserais aux chiens et aux ours le' soin de décider eulre eux le différend.
Pendant qu'il parlait ainsi, et que le baron prenait encore une [ prise de tabac, ils étaient entrés dans la maison, c'est-à-dire le
colonel, le baron , lady Emilie avec le jeune Stanley, car Edouard et le reste de la compagnie étaient restés sur la terrasse pour examiner une nouvelle serre, construite avec un goût parfait. Le baron en revint à son dada favori. - Quoiqu'il vous ait pris fantaisie, colonel, de renoncer à l'honneur de votre éiussou de famille, caprice qui vous est commun avec beaucoup de gentilshommes distingués de votre pays , je vous répéterai encore une fois que vos armoiries sont fort anciennes et trop recommandables. Oui , colonel Talbot, votre race est ancienne ; et puisque vous avez équitablement et légalement acquis ce domaine pour vous et les vôtres, comme je l'ai perdu pour moi et les miens, je souhaite qu'il reste dans votre famille autant de siècles qu'il est resté dans celle des anciens propriétaires. — C'est un souhait fort généreux, monsieur Bradwardine, répondit le colonel. — Je ne puis ra'enipècher d'admirer que vous, colonel, en qui je remarquai à Edimbourg un amor patriœ si exalté qu'il vous rendait injuste envers les autres pavs, vous ayez pu vous décider à laisser vos dieux domestiques, prncid a palriœ finUms , de manière à vous expatrier en quelque Sorte. — En vérité , baron , je ne sais pourquoi , afin de garder le secret de ces jeunes fous , Stanley et Waverley, et de ma femme , qui n'est pas plus sage, un vieux soldat continuerait d'en tromper un autre. 'Vous saurez doni; que je suis resté tellement fidèle à mes prédilections pour mon pays, que la somme avancée par moi à l'acquéreur de cette vaste bafonie m'a procuré un petit domaine dans le comté de... appelé Brerewood Lodge, avec environ deux cent cinquante acres de terre, domaine dont le principal mérite est d'être situé à quelques milles seulement de Waverley-Honour. — El qui donc, au nom du ciel, a pu acheter cette propriété? — C'est l'aftairede ce gentleman de vous expliquer cela.
Le bailli, que ces paroles appelaienten scène et qui, pendant tout ce colloque , s'agitait tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, dans une impatience inexprimable, le bailli s'avança : — Oui, je le puis; oui, je le puis, s'écria-t-il tirant de sa poche un paquet de papiers, et détachant d'une main tremblante de joie le ruban rouge qui les attachait. Voici, dit-il, un acte de vente et transport , par Malcolm Bradwardine d'inrh-tirabbit, signé et passé en présence de témoins, avec toutes les formalités , conforméuient aux statuts , par lequel, moyennant une certaine somme d'argent, il a vendu , aliéné, et transporté tous les domaines et baronie de Tully-Veolan , circonstances et dépendances, avec les bâtiments et l'emplacement du manoir... — Pour l'amour de Dieu, monsieur, venez au fait : je sais tout cela par cœur, dit le colonel. — A Cosmo Comyne de Bradwardine, continua le bailli, ses héritiers ou représentants, siraplemunt et irrévocablement pour être tenus o me vel de me. — Je vous en prie, monsieur, lisez vite. — Sur l'honneur d'un honnête homme, colonel, je lis aussi vite qu'il est possible, d'après le style des actes... Sous la condition et la charge toutefois... — Monsieur Macwheeble, ceci durerait plusqu'uri hiver en Russie... Permettez-moi de vous le dire en deux mots, monsieur Bradwardine : votre domaine patrimonial vous appartient de nouveau, en pleine propriété, avec liberté à vous d'en disposer comme il vous plaira , mais seulement grevé de la somme qui a été avancée pour le racheter, laquelle, à ce qu'il parait, est de beaucoup inférieure à la valeur de la baronie. — On le sait! on le sait! s'il plait à 'Voire Honneur, cria le bailli en se frottant les mains; regardez le registre des rentes. — Laquelle somme, continua le colonel , ayant été avancée , pour la majeure partie, [lar Edouai il Waverley, sûr le prix de la propriété de son père que j'ai achetée de lui, est assurée à son épouse votre fille et à ses enfants par contrat de mariage. — Oui, bien assurée, murmura le bailli, à Rose Comyne de Bradwardine, autreineut lady Waverley, >7 sa vie durant, et aux enfants à fiaitre duilil mariage, en nue pro- ' priété; et j'ai eu la précaution de faire dresser la donation en vue de mariage, inluiln matrimonii, de façon qu'elle ne fût pas dans la suite contestable, comme une donation inter virum et uxorem.
11 m'est difficile de dire ce oui charma le plus le digne baron, ou de recouvrer sa propriété de famille, ou de voir la généreuse délicatesse qui lui laissait la liberté d'en disposer comme il lui plairait, - a|iiès sa mort, sans le placer sous le coup d'une obligation pécuniaire. Après que le premier nioiuentde stupcur,causc parla joie et la surprise, fut passé, ses pensée', se tournèrent sur l'indigne héritier qui, dit-il, semblable à E>aii, avait vendu .son droit de naissance pourun plat de lentilles. — .Mais quel est le cuisinier qui les a préfiarées, ces leiililles?s'écrialebailli... SiVotre Honneur le commande, je lui dirai que c'est Duncan Macwheeble. Son Honneur le jeune Waverley a mis cette affaire dans mes mains depuis le commencement... depuis le premier exploit de citation , comme je pourrais dire. Je les ai circonvenus... J'ai joué au lin autour du buisM>n avec eux; je les ai cajolés; et si j'ai joué à hich-Grabbii et à Zamic Howie un joli tour; c'est ce qu'ils peuvent dire eux-mêmes. Je ne leur ai pas prononcé le nom du jeune marie, de peur qu'ils ne tinssent la dragée haute. Non, non :jr'leurai fait peur de nos tenanciers sauvages, et des Mac-Ivors qir ne sont jamais en repos, si bien qu'ils n'osaient plus sortir de la porte de puTrc ayrès le crépuscule, de *peur que John Healherblutter, ou queli|iie autre vaurien déterminé, "Tlt leur envoyât une balle. D'un aulrc côté, je IcUrparldls du colonel
Talbot Oseraient-ils rejeter les propositions d'un ami du duc?
ne savaient-Ils pas qui était le maître ? N'en avaient-ils pas vu assez pour deviner à quel excès pourrait se porter un pauvre diable malheureux?
Le baron resta d'abord d:ins une rêverie profonde. Se réveillant comme en sursaut, il prit Macwheeble par le bouton de son habit, et l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre, d'où quelques mots seulement de leur conversation parvinrent au reste de la compagnie. 11 était certainement question de papier timbré et de parchemin, car aucun autre sujet, même dans la bouche de son patron, n'aurait fixé si fortement la profonde et respectueuse attention du bailli. —Je comprends parfaitement Votre Honneur; ce sera aussi aisé à faire qu'à prendre un jugement par défaut. — A elle et à lui, après ma mort, et à leurs héritiers mâles... mais de préférence au second fils, si Dieu lui fait la grâce d en avoir deux, sous la condition qu'il portera le nom et les armes de Bradwardine, sans y joindre aucun autre nom ni autres armoiries quelconques. — Que Votre Honneur soit tranquille, répliqua le b;iilli ; je vous dresserai un acte qui sera dans les règles : cela ne coiitera que des lettres de résignation in favorem. Je ferai partir les pièces sous peu pour la chancellerie.
Cette conversation particulière étant finie, on appela le baron pour faire les honneurs de Tully Veolan à de nouveaux hôtes. C'étaient le major Melville de Cairnvreckan et le révérend M. Morton, accompagnés de deux ou trois autres connaissances du baron, qui avaient appris qu'il avait racheté le domaine de ses pères. Les acclamations des villageois se firent bientôt entendre sous les fenêtres dans la cour; car Saunderson, qui avait gardé le secret pendant quelques jours avec une discrétion méritoire, avait donné carrière à sa langue, dès qu'il avait vu arriver les voitures. Pendant qu'Edouard recevait le major Melville avec politesse et M. Morton avec l'amitié la plus reconnaissante et la plus eni|iressée, le baron semblait un peu embarrassé, ne sachant trop comment il pourrait traiter convenablement tant d'hôtes, et pourvoir aux réjouissances de ses tenanciers hors du château. Lady Emilie le tira de peine, eu lui disant que, bien qu'elle ne fût pas en état de remplacer mistri.ss Edouard Waverley, elle espérait que le baron approuverait ses préparatifs pour la réception de tant d'étrangers; il trouverait à Tully- Veolan toutes les commodités possibles, et l'ancienne hospitalité du château ne perdrait rien de sa renommée. H est impossible de décrire le plaisir que cette assurance causa au baron : avec une galanterie qui tenait à moitié du laird écossais et de l'officier au service de France, il offrit son bras à la belle lady Emilie, et la conduisit ainsi jusque dans une vaste salle à manger, où la compagnie les suivit. Grâce aux conseils et aux travaux de Saunderson , tout dans cette pièce, comme dans les autres, avait été rétabli, autant que possible, dans l'ancien état; et quand de nouveaux meubles avaient été nécessaires, on les avait choisis dans un goût qui .s'accordait avec l'ancien ameublement. Cefiendant on avait ajouté à ce vieil et bel appartement une nouvelle décoration qui arracha des larmes des yeux du baron : c'était un tableau de grande dimension , exécuté avec beaucoup de talent, représentant Fergus et Waverley, tous deux en habit de Highlandais. La scene était un défilé sauvage, étroit et montagneux, par où le clan descendait dans la plaine. Ce tableau aval tété peint d'après un excellent croquis pris, pendant qu'ils étaient à Edimbourg, par un jeune et habile dessinateur; et c'était l'ouvrage duii des premiers peintres de Londres. Le caractère ardent, fier, impétueux du chef de Gleiinaquoich faisait un contraste pittores(]ue avec l'exfiresslon contemplative, réfléchie et enthousiaste des traits de son plus heureux ami. A côté du tableau étaient suspendues les armes que Waverley avait portées pendant la guerre civile. Ce spectacle excita l'admiration et la vive émotion de toute la compagnie.
La nature nous condamne à rép.irer nos forces, quels que soient les beaux senlimenls qui nous agitent. Pendant que le baron se plaçait à un bout de la table , il in^istait pour que lady Emilie -s'assît àlrtutrebout, et y fit les honneurs, afin, disait-il, de donner une leçon aux jeunes mariés. Aiirès un moment de reflexion, employé dans sa tète à décider la qucstinn de préséance entre l'Eglise presbytérienne et l'Eglise épiscopale d'Eco.sse, il pria M. Morion, en sa qualité d'étranger, de iicnir la lablc, ajoutant que M Riilirick, qui était de la maison , remercierait ensuite le ciel des bienf.iits signalés qu'il avait accordés à la famille Bradwardine Le dîner l'ut excellent : Saunderson servit en grand costume, avec tous les anciens domestiques, à l'exception d'un ou deux, dont on n'avait pas entendu parler depuis l'affaire de Cullodcn. Les caves étaient fournies d'un vin qui lut déclare délicieux, et l'ours de la fontaine de la cour du château, pour cette soirée seiilemerit , jeta un puni h fortement aiomatisé pimr les tenanciers elles dome.-liques
Quand la table fut di'.s.servie, le baron, au moment de proposer un toasl,jela un regard, où se jieignail quelque tristesse, sur le bulfel, qui pourtant était garni de la plus grande partie de son argenterie, que de> vmsins iivaient sauvée ou avaient racliBtéc à des .solilais, et qu ils s'étaient empressés de rendre il l'ancien propriétaire. — Dans le temps où nous vivons, ceux là doivent être contents à qui fou a conserve la vie vl leurs domaines ; cependant, au nio-<
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ment de porter ce toast, je ne puis m'empèeher de regretter un sou- Tenir de famille, lady Emilie... uu pocutum pot at ^l1■ ium , colonel Talbot.
En ce moraent le baron se sentit doucement loucher l'épaule par son majordome ; il se retourna et vit dans les mains d'Alexandèr ab Alexanâro la fameuse coupe de saint Dulhac, le précieux ours de Bradwardine. Jed'iute que la restitution de la baronie lui ait causé plus de plaisir. — Sur mou honneur, on peut croire aux fées et aux magiciennes, lady Emilie, quand on est honoré de votre présence. — Je suis heureux , reprit le colonel , d'avoir pu , par la restitution de celte coupe, vous donner une marque de mon tendre intérêt pour tout ce qui touche mon jeune ami Edouard ; mais, pour que vous ne soupçonniez pas lady Emilie d'être une magicienne et moi un sorcier, ce qui n'est pas un jeu en Ecosse, je vous dirai que Frank Stanley, notre ami, qui s'est pris d'un enthousiasme sans pareil pour les montagnes et les montagnards, depuis qu'il a entendu les récils d'Edouard sur les anciennes coutumes écossaises, nous fil par hasard la description de cette coupe remarquable. Mou domestique
Spontoon qui, comme un bon .soldat, observe beaucoup et parle peu, me rapporta qu'il avait vu la piicc d'argenterie en question au pouvoir d'une certaine mislriss Nosebag, qui, ayant été ongiiiairèment la femme d'un brocanteur, avait trouvé moyen, penciant les derniers malheurs de l'Eiosse, de recommencer son ancien commerce en se rendant dépositaire de plus de la moitié du butin de l'armée. Vous pensez que la coupe fut bientôt rachetée, et vous me ferez grand plaisir si vous me permettez de croire qu'elle n'a rien perdu à vos yeux de son prix, pour vous avoir été rendue par mes mains.
Une larme se mêla au vin que le baron versait, pour porter, comme il se le proposait, un toast de Reconnaissance au colonel Talbot, suivi d'un autre à la Prospérité des maisons alliées de Waverley Honour et de Bradwardine. Je terminerai parcnlte simple remarque: si jamais vœu n'avait été prononcé avec plus de sincé'ilé et de cordialité , aucun aussi, eu égard aux vicissitudes nécessaires des événements humains, ne fut, au total, plus heureusement exaucé.
FIN DE 'WAVERLET.
Biï.ï«I»iS m POÉSIES,
E.ie féroce chasseur.
Le Wildgrave sonne de son cor; achevai! achevai! halali! halali! son fier coursier aspire l'air du matin, et de nombreux vassaux' suivent leur seigneur.
Les couples sont détachés : la meute empressée s'élance à travers les bosquets, les ronces et les buissons ; tandis que, répondant aux chiens, au cor, au coursier, l'écho de la montagne s'éveille tressaillant.
Les rayons du jour consacré au Seigneur doraient l'aiguille du clocher voisin, et la cloche sonnait hautement, lentement, profondément, et appelait l'homme pécheur à la prière.
Cependant le Wildgrave continue sa course; écoutez encore! halali ! halali! Alors venant des deux côtés de la route, deux cavaliers inconnus rejoignent la chas.se.
Quel est cet étranger qui se place adroite, et quel est celui qui se place à gauche? Je peux le deviner, mais je n'ose le dire; le coursier de droite est blanc d'argent, celui de gauche a la couleur basanée de l'enfer.
Le cavalier de droite était jeune et beau, son sourire ressemblait à une matinée de mai ; le cavalier de gauche dardait de son œil fauve une horrible lumière semblable à l'éclair dans la nuit.
Ce dernier agite en l'air son bonnet de chasseur et s'écrie: «Salut, salut, noble lord! quel plaisir la terre, la mer et le ciel pourraientils opposer au royal plaisir de la chisse?
— Cesse de faire retentir ton cor de chasse, » dit de son côté le beau jeune homme d'une voix argentine; « abandonne pour les accords d'un chant religieux un bruit grossier et profane.
« Aiijourd hui, la cloche, qui .sonne là-bas sur le temple, éloigne les mauvais présages, aujourd'hui ton bon ange t'entend, mais demain tu pourras pleurer en vain.
- En avant, et balayons toute la clairière! reprend alors le noir chasseur; laisse aux moines le chant des matines, les cloches, les ^Vrres et les mystères. »
Le Wildgrave pique son ardent coursier: « Qui voudrait, s'écriet-il, abandonner le joyeux cor .et la meute joyeuse pour suivre tes conseils ennuyeux et dévots.
«Eloigne-toi, si nos jeux hardis t'offensent; va chanter et prier avec tes moines... Tu as bien parlé, toi, mon ami au teint basané; halali! halali! allons, en avant ! n
Le Wildgrave lance son léger coursier sur la prairie et le marais, au fond du vallon et sur la colline; cependant se tenant à sa droite et à sa gauche, les deux étrangers l'accompagnent toujours.
Un cerf plus bla .c que la neige des montagnes bondit au-dessus d'un buisson voisin; le cor du Wildgrave sonna bruyamment; « Hàtons-nous, s'écrie-t-il. En avant! holla, ho!»
Un pauvre vassal a traversé le chemin ; riiiiprndent tombe sans vie sous les pieds foudroyants des chevaux ; mais, vit ou meure qui peut. « En avant, en avant! » On passa outre.
Voyez auprèsdece champ couronnépar les bienfaits de l'automne, et entouré d'une clôture rustique, voyez ce laboureur au feint bruni par la fatigue, prosterné aux pieds du Wildgrave.
«0! pitié, pitié, noble loid ! dit-il : épargnez la part du pauvre, gagnée à la sueur de ce front pendant les heures brûlantes des longs jours de juillet. »
Le cavalier de droite intercède vivement pour le malheureux, mais celui de gauche excite à poursuivre la proie; l'impétueux Wildgrave n'écoute rien et se précipite avec fureur sur les traces du cerf.
« Arrière, chien maudit! car ta race est aussi vile que celle de mes limiers : arrière, ou crains le sifUement du fouet! » Alors il sonne bruyamment de son cor. ;< En avant, en avant' holla, ho ! »
Ainsi dit, ainsi fait : d'un seul bond le coursier du Wildgrave a renversé l'humble palissade du laboureur; derrière le féroce chasseur suivent les piqueurs, les chevaux et les chiens, semblables aux tourbillons de grêle du noir décembre.
Hommes, chevaux et chiens, balayent le champ enlier, tandis qu'assise en souriant sur-les sillon.s dévastés, la cruelle famine regarde passer cette foule en démence.
BALLADES ET POÉSIES
Traqué dans son refuge, le cerf craintif fuit sur la prairie et le marais, au fond du vallon et sur la colline ; efforts inutiles ! il sent l]ieiitôt sa force défaillir, et, pour sauver sa vie, il a recours à une iii<f innocente.
11 va chercher un abri dans la foule, car la solitude lui paraît trop il.iMgcreusi;; il espère cacher sa tète inoffensive au milieu d'un trou- |Mau d'animaux domestiuues.
Sur la prairie et le marais, l'avide limier suit sa trace; sur la |)rairic et le marais, le comte furieux poursuit la chasse, toujours iiil'atigahlc.
Le berger s'incline humblement: «Epargne, noble baron, épargne ces troupeaux, modeste bien d'une veuve ; ces agneaux, la joie d'un orphelin. »
L'étranger de droite intercède vivement jpour le malheureux; cependant l'étranger de gauche excite à poursuivre la proie; le comte n'écoute ni les prières ni la pitié, mais il se précipite avec fureur en avant.
« Chien grossier! tes plaintes hypocrites n'arrêteraient point ma course, quand même chacune de tes vaches aurait une âme comme le tienne. »
De nouveau il souffle dans son cor : «En avant, en avant, halali!» et bravant tout sentiment de pitié, il lance ses chiens furieux à travers le troupeau.
Les victimes étranglées s'amoncèlent ; auprès d'elles tombe le bergei' déchiré par les chiens; et le cerf qu'épouvantent les cris sjnguinairei des meurtriers, fuit ranimé par la crainte.
Couvert de sang et d'écume, et versant de grosses larmes d'angoisse, le noble animal gagne à travers l'obscurité du bois le saint asile d'un humble ermite.
Mais, hommes et chevaux, cors et chiens se pressent bruyamment sur sa trace ; autour de la chapelle sacrée on entend retentir : «En avant! halali! halali ! »
Paisible au milieu du trouble profane, le saint ermite faisait sa prière .. « Abstenez-vous de souiller de sang la maison du Seigneur, respectez son autel, éloignez-vous !
« Le moindre des animaux a des droits à la vie, et la violation de tes droits attire la vengeance sur la tète sans pitié : tu es averti niaintenant, retourne sur tes pas. »
Cependant le beau cavalier supplie avec anxiété; le cavalier noir désigne la proie avec un cri sauvage; hélas! le comte n'écoute pas les avis prudents; il persiste frénétiquement dans sa route.
«Saint ou non, juste ou injuste, je méprise ton autel et ton culte ; l'hymne sacré des martyrs. Dieu lui-même ! ne me ferait pas reculer! »
• Il pique des deux, il sonne du cor : a En avant, holla, ho! «Mais emportés sur les ailes d'un tourbillon, le cerf, l'ermite et la hutte ont disparu.
Les chevaux et les hommes, les cors et les chiens, et les clameurs de la chasse se sont évanouis; au lieu des pas, des hurlements et des fanfares, un silence de mort s'étend partout.
Le comte épouvanté regarde autour de lui avec égarement, il chercheen vain àé.eiller son cor, en vain il essaie d'appeler; aucun son ne peut sortir de ses lèvres.
Il prête l'oreille à ses chiens fidèles ; mais son oreille ne saisit aucun aboiement lointain; son coursier enraciné sur la place parait insensible aux piqûres de l'éperon.
Cependant les ombres s'étendent sur la terre, elles s'obscurcissent de plus en plus, elles sont profondes comme la nuit du tombeau; nul son ne vient troubler le silence, sauf le murmure d'un torrent éloigné.
Eiitin, au-dessus de la tète du pécheur, le silence solennel se rompit; etsorlantd'un nuagesombre, une voix terrible comme le tonnerre parla ainsi :
« Oppresseur de la nature créée, instrument endurci des esprits apostats. Contempteur de la Divinité ! Iléau du pauvre ! la mesure de tes fautes est comblée.
« Sois poursuivi sans cesse à travers les bois; erre à jamais dans d'affreuses solitudes; et puisse ton destin apprendre à l'orgueil que la moindre des créatures est l'enfant de Dieu. »
La voix se tut : un sombre éclair jeta son reflet sur la forêt obscure; les cheveux du WiUlgiavese hérissèrent, et l'horreur glaça et paralysa chacun de ses membres.
La sueur ruisselait sur son corps en larmes glacées; un vent s'éleva, ses sirileiiieiils relentiiiMil plus haut, plus haut, plus haut encore, car il portait la tnuinii-nte et la teiiipêtu sur sou aile.
La terre ciitemlit l'appel ses entrailles se décliirèrcnt, et du
sein des crevasses beanies, inonlcrcnt, avec des hurlemeiiLs lamentables, au milieu des Uainnies sulfureuses, les chiens hideux de Ten fer.
Quel est l'horrible chasseur qui s'élève auprès d'eux? je puis le deviner, mais je n'ose le dire ; son ucii est semblable à l'éclair livide de la nuit, son coursier a la couleur basanée de l'enfer.
iit Wildgrave fuit à travers les buissons et les broussailles, en
poussant des cris de désespoir; derrière lui courent chevaux et limiers, et cors, et l'on entend ce cri: « En avant! en avant! holla ho !»
11 jette en arrière un regard d'épouvante : tout près, tout près de lui, il voit la foule hideuse, avec ses dents sanglantes et son cri perçant ; et saisi d'une crainte horrible, il fuit de nouveau.
Toujours, toujours durera cette chasse effroyable, jusqu'à ce que le temps lui-même s'arrête. Pendant le jour, ils courent dans les cavernes souterraines ; mais à l'heure des enchantements ils remontent sur la terre.
Tels sont les cors, les chevaux et les chiens que le paysan attardé entend souvent dans la nuit. Paie de frayeur, il se signe à plusieurs reprises, quand ce bruit sauvage parvient à son oreille.
Le prêtre qui veille laisse tomber une larme sur l'orgueil humain et les douleurs humaines, quand , pendant sa prière de minuit, il entend le cri infernal : «Ualali ! »
Lia recbcrclic du Itonlicnr, on lo voyage du sultan Suliman.
Oh! que ne puis-je obtenir un regard de cette muse folàlrequi brille dans les contes joyeux de Bandt-llo, et qui pétille d'esp it et de malice lorsqu elle apparaît au sémillant Casti ! (epeniiaul, belles dames, ne craignez pas de mi>i les détails naïfs que chérit la vive Italie. L'habitant de cette terre harmonieuse proHte de la licence de son langage pour colorer un récit un peu pâle ; mais nous Bretons, nous sommes retenus par une certaine hunte, et si nous ne mettons pas de sagesse dans notre gaité, nous y mettons du dérorum.
Dans le loiniaiu climat de l'Orient, à une époque tort rapprochée de nous, vivait le sultan Soliman, puissant prince, qui ne pouvait jeter un regard autour de lui sans voir tous les yeux baisses \ers la te re,et qui recevait invariablement pour réponse : « Seigneur! Eutendre, c'est obéir! » Chacun a son goût particulier. La vie du sultan plaît peut-être à quelques graves personnages amis de la pompe et de la grandeur ; mais pour moi, j'aime mieux le monarque à l'âme honnête et généreuse , qui sait se promener autour de sa ferme, et qui, libre des soins de l'Etat, aime à chercher des joies domestiques au coin du foyer. J'aime un prince qui fait circuler la bouteille, qui échange un coup d'œil ou une coupe de vin avec ses sujets; qui sait être à propos le plus gai des convives, lancer une plaisanterie, chanter un refrain : de tels monarques conviennent à la libre et joyeuse Angleterre; mais il faut qu'un despote soit grave, sévère et muet.
Ce Soliman régnait à Sercndib... On est Serendib? dira quelque critique... Belle demande! Eh, mon honnête ami, consultez la carte et n'effarouchez pas mou pégase avant le départ ! si Uennell ne vous l'indique pas, il se pourrait bien que vous trouvassiez cette île sur la carte du capitaine Sindbad, fameux marin dont les récits impitoyables firent perdre patience à tous ses amis et parents , si bien que pour avoir un bote ([ui trouvât ses narrations as.sez courtes, il tut rorcc de prendre pmir auditeur un pnrtefaix. Voyez la dernière édition publiée par Longnian et compagnie, Rees, Hiirst et Orme, nos patrons dans l'atcr-iioster-Uow.
Serendib étant découvert, n'allez pas croire que mon histoire est une fiction. Ce bon sultan, soit "absence de contradiction (espèce de stimulant quia pour effet de relever les esprits et de rafraîchir le sang, souverain spécifique pour tontes sortes de cures selon les recettes de ma ferameet peut-être de la vôtrei, le sultan, dis-je, manquant peut-être de cette excitation salutaire, oudeiiuelqne remède plus doux et plus convenable au palais capricieiu d'un prince, ou bien encore quelque moUaliayaiit troublé ses rêves en invoquant I)egial, le Ginnistan, et en pratiquant les artilices subtils des disci|iles de Mahomet : par quelle raison enfin, je l'ignore; mais le sultan ne riait jilus; il mangeait et buvaii à peine, et sa tristesse bravait tous les remèdes profanes ou .sacrés. Uans la longue liste des aliénations mentales, furieuses, contemplatives, on taciturnes. Burton n'en a pas décrit de pareille.
Les médecins arrivèrent bientôt, sages, priidenls, et savants, tels qu'on n'en vit jamais marmotter leur jargon dans une chambre obscure; ils <'\auiinerent avec soin la langue du siillaii , demandèrent à voir son bain , et Dieu sait quoi encore; puis ils prononcèrent cet arrêt solennel : « Sa Hautes^e e>l loin ,1 être bien ! «Alors chacun se mil à l'icuvre avec son speeiliipie baib.ire : U: s.ivant Ibrahim apporta aussitôt son onguent vuikazzim ni zrrilnl<lùiut , tandis ipie Itoninpot, praticien plus consoiiiiiie, coinpiall -ur son mii-^nsikif (il ftllliiij. L'année ili's savants médecins devient sans cesse plus nonibreiise ; quelques-uns allaqiieiil le piiiiee de front, et quel(|ues-uns d'une autre manière, l'our appliquer iMie iiuillilude de remèdes différents, il vint des chirurgiens et même desapotlii-
LES VRILLÊRS LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
caires, jusqu'à ce que le sultan fatigué leur fit entendre , quoiqu'il fût avaie de paroles, que leurs services infructueux pourraient bien être recompenses avec le cordon ou le cimeterre. Il n'en fallut pas davantage, je vous assure, pour faire vider la place à tous ces vénérables docteurs.
Alors on convoqua le conseil : et par son avis (car les conseillers trouvant l'alfaire delicate et chatouilleuse, voulaient tous en décharger leurs épaules) , on dépêcha en toute hàtc tatars et courriers pour former une sorte de i)arloment oriental, composé des chefs fcudal.iircs et «les lianes tenanciers. Les Persans ont encore de telles assemblées, que mon brave Malcolm appelle courouttai. Je ne suis pas prepare à démontrer dans ce petit poème que tes mêmes formes de gouvernement existaient à Serendib; que les savants cherchent et me disent si je me trompe.
Les Oinrahs , la main sur leur sabre, opinèrent pour la guerre , comme Sempronius. « Le glaive du sultan a trop longtemps dormi dans le fourreau, et trop neglige sa tâche sanglante; que le Tambourgi fasse entendre le rappel, que le gong retentissant donne le signal des combats! Les sombres pensées qui oppressent notre souverain disparaîtront de son cœur ranimé. Chaque noble poitrine palpitera de joie à ces glorieuses sommations, gluant aux frais de campagne , voilà vos lidcles communes ! » Les riots , qui écoutaient de leuis places ^dans la langue de Serendib, les fermiers s'appe.lent nu/»), se regardèrent tristement : car ce discours leur annonçait beaucoup de tourments; double impôt, fourrage, et billets de logement : et comme ils cragnaient ces choses-là autant que les Chinois redoutaient les Tartares, ou qut- les souris redoutent les chats, chacun d'eux fouilla dans la poche de sa large culotte.
Ensuite s'approcha la fuule sacrée des prêtres; on y voyait tètes rasées, barbes blanches, et force rubans verts, Inians et Mollahs de tous rangs. Santons, lakirs et Calenders. Us opinèrent diversement. Les uns conseillèrent d'ériger une mosquée , de lui assigner des revenus considérables, de l'entourer de frais jardins et de charmants kiosques, pour les délassements de quelques prêtres choisis; d'autres furent d'avis qu'on distribuât dans tout l'empire des aumônes aux htimmes pieux, afin que leurs prières rendissent au sultan la santé de fame et du corps. Mais leur chef principal , le liheik Ll-Solit, aborda la question de plus près; il parla en ces tern.es : u 0 prince! des veilles trop pénibles ont épaissi ton sang et trouble ton cerveau ; prends donc quelque relâche et livre-toi au plaisir; rejouis-toi avec tes femmes; ou compte tes trésors; débarrasse-toi des soius de l'Etat, grand prince, prends du repos, et confie ce fardeau à ton fidèle clergé. »
Ces sages conseils ne menèrent à rien ; et le malade (comme cela arrive souvent après que de graves docteurs ont [lerdu en consultations leur temps et leur savoir), le malade résolut de prendre l'avis d'une vieille femme. C'ctait sa mère, princesse qui avait été belle , et qui était toujours belle aux yeux de ses sujets obéissants. Si l'atnne était réellement magicienne , ou si elle désirait seulement le faire croire , je ne pourrais le dire, mais elle prétendait guérir les maux les plus cruels par des amulettes ou des chants magiques; et quand toute autre science s'était vainement déployée , alors elle jugeait qu'il était temps de faire usage de la sienne.
a Lai Sympailiia inayica fait des merveilles (c'est en ces mots que ja vieille Falime parlaau sultan son fils); elle agit sur les fibres elles pores, et rétablit insensiblement la santé : c'est le moyeu qu'il nous faut employerici. 11 faut supporter le mal, mon fils, ou voyager pour le guérir; cherchez par terre et par mer, et procurez-vous, comme vous pourrez, le vêtement intérieur d'un homme heureux; je veux dire, sa chemise , mou fils, qui revêtue toute chaude au moment même on il la quittera, doit dissiper votre mélancolie, porter la joie dans vos veines, et faire battre votre cœur aussi légèrement que celui d'un jeune berger» Tel fut le conseil de la mere du sultan . je ne sais s'il renfermait quelque arriere-peiisée comme ceux des dipcteurs qui ordonnent à un malade de courir le monde, et d'aller vivre à l'étranger, lorsqu'ils sont sûrs que leur patient ne peut guérir. Peut-être pensait-elle aussi que, pour bien des raisons, le titre de reine-régente sonnait mieux que celui de reine-mére. La chronique dit seulement (la consulte qui voudra) que tel fut le conseil de Fatime, et que le sultau l'approuva.
Tout le monde est à bord ; le sultan et sa suite montent une galère dorée prèle à fendre la mer. Le vieux Rais prit le premier la parole cl demanda où on allait? Chacun écouta. « L'Awibic , pensa le prince mélancolique , l'Arabie est appelée heureuse depuis des siècles :à Mokha, Hais! » Et bientôt ils y débarquèrent sains et saufs. Mais ni l'Arabie avec tous ses parfums, ni la Judée en pleurs sous les palmiers, ni la riche Egypte, ni les déserts de la Nubie , ne purent montrer les traces du Bonheur. Un Cophteseul assura l'avoir vu sourire, quoud Bruce reni|ilit sa coupe aux sources du Nil : le Bonheur apparut au voyageur infatigable au moment oùd portait la coupe à ses lèvres; mais, avant la dernière goûte, l'apparition s'était évanouie.
« C'est assezde turbans, dit le monarque ennuyé, les dolimans ne font pas notre affaire, essuyons des liiaoïirs Je suis porté à croire qu'il y a des gens heureux parmi ces hommes eu justaucorps et ea
chapeaux; du moins ils ont d'excellentes raisons pour cela : ils boivent d'excellent vin etn'obscrvcntiiasleUamazan. Au nord donc!» \ Le vaisseau glisse sur les flots, et bientôt se trouve sur les bords de la belle Italie. Mais la belle Italie, qui autrefois déployait fe vol de ses aigles sur le inonde asservi , était tombée depuis longtemps de son trône , et ses anciens vassaux l'humiliaient cruellement; le saint père, pâle, maigre, mélancolique, n'était plus que l'ombre de lui-même. « Nous sommes écorchés tantôt par les prêtres et tantôt par les nobles , disaient les Italiens. Notre pauvre vieille botte est mise en pièces; la vindicative Autriche tient dans sa serre le haut de la tige, et le Grand-Diable déchire la pointe et le talon. Si vous cherchez le bonheur, pour dire la vérité, nous pensons qu'il habite avec un certain Giovanni BuUi, un tramontane, un hérétique, un libertin , Pofl'aredio! Tous les succès sont pour lui, son pavillon triomphe sur terre et sur mer, et c'est vraiment une espèce de bourse ambulante. » Notre jjrince se remit au large pour aller chez John Bull, mais d'abord il vint en France; ce pays se trouvait sur sa route.
Monsieur Baboon, sortant d'une grande commotion , était agile comme l'Océan a|)rès une tempête : tout-à-fait hors de son assiette ordinaire, il ne pouvait dire ce qui l'allligeait, si ce n'est que l honneur de sa maison avait été blessé ; il avait aussi quelques bosses à la tête qui trahissaient une lutte récente. Notre prince, quoique les sultans attachent peu d'importance à de semblables choses, notre prince pensaqu'il serait inutile et peu délicatdelui demander si, en ce moment, il se trouvait heureux ; et Monsieur, voyant un homme comme il faut, cria d'abord à tue-tête : • Vive le roi ! » Puis il ajouta à voix basse : « Avez-vous quelque nouvelle de iNap? » Le sultan lui adressa en retour une fâcheuse question : « Pourriez-vous me donner des nouvelles d'un certain John Bull, qui demeure quelque part au-delà de ce lac salé? » La demande parut difficile à digérer. Le Français haussa les épaules, lit une grimace, aspira une prise , et sa politesse naturelle put à peine lui faire garder son sangfroid.
Imprimant à son visage autant de plis qu'en avait la collerette d'une jeune fille, avant que la mode révolutionnaire proscrivit rubans et linons, et fit tomber le voile de la modestie, le Français repondit après un long silence : « Jean Boule! je ne le connais pas. Si fait pourtant, je le connais : je me souviens de l'avoir vu, il y a une ou deux années , à un endroit appelé Waterloo. Ma foi , il s'est très joliment battu , c'est-à-dire pour un Anglais... m'enlendezvous? Mais alsrs il avait avec lui un enfant de mille canons , un coquin qui ne me plait guère, et qu'on appelle Wellington. » Toute la politesse de Monsieur ne pouvait cacher son dépit ; Soliman prit congé de lui et traversa le détroit.
John Bull était de très mauvaise humeur, rêvant à ses fermes stériles et à ses produits sans debouches; il jetait autour de lui ses caisses de sucre et ses balles de coton, et battait sur son comptoir la retraite du Diable... Ses guerres étaient finies et la victoire lui restait; mais le jour des comptes était arrivé pour l'honnête John, (;( certains auteurs prétendent que c'est la coutume du brave garçon de ne pas grommeler jusqu'à ce qu'il faille payer; alors il pense toujours, c'est là son caractère, que le travail est trop petit et le salaire trop grand. Cependant, tout grondeur qu'il est, il a tant de boute d'âme, qu'une lois son ennemi mortel terrassé et hors d'état . de l'inquiéter davantage, le pauvre John fut bien près de pleurer Bonaparte! Tel était le personnage à qui Soliman fit son salamalec. « Que le diable vous emporte! qui ètes-vous donc? lui dit John.
— Je suis un étranger, seigneur, elje viens ici pour voir l'homme qui est, dit-on, le plus heureux du Frangistan. — Heureux! mes fermiers ne [laient pas leur rente, mes pâturages sont sans bétail , mes terres sans culture ; le sucre, le ihum ne sont plus que des drogues, et les souris et les mites sont à present les seuls consommateurs de mes bons draps. Heureux ! la maudite guerre et les taxes redoublées m'ont à peine laissé un habit sur le dos.— En ce cas, ». igneur, il faut que je vous quitte, je venais pour vous demander un service, mais je suis affligé de voir... — Uu service' » s'ccria John en regardant le sultan d un air dur. « Cependant voui. m'avez fuir de quelque pauvre vagabond étranger; prenez cela pour vous procurer une chemise et un dincr! » El il lui jeta une guiuée à la tele. Mais le sultan lui dit avec la dignité convenable : « Permettez-moi, seigneur, de refuser vos bontés ; je cherche à la vérité une chemise; mais ce n'est pas une des vôtres. Je vous baise les mains, seigneur, et adieu. — Baise-moi les mains , reprit John , el va-l'en à tous les diables!»
Porte à porte avec John demeurait sa sœur Peg. autrefois la plus vive des jeunes filles que faisait danser la joyeuse cornemuse; mais aujourd'hui plus sérieuse, elle filait tranquillement sa quenouille et soignait sa vache. Peg, qui etailautrefois une pauvre déguenillée, maintenant, sans être un modèle d'opulence et de pauvreté, balayait ce|)eiidant une fuis par mois une bonne partie de sa maison, cl une fois par semaine servait un bon repas à sa famille. La megerc, qui jadis montrait grill'es et dents à la moindre provocation, aujourd'hui elait aussi soumise aux lois que la personne la plus douce; le seul souvenir qu'elle gardât de ses plaisirs belliqueux, c'étaieut les
BALLADES ET POÉSIES
vieilles chansons qu'elle chantait pour amuser ses fils. Et John Bull, qui vivait naguère avec elle comme chien avec chat, disait aujourd'hui que sa voisine savait em[iloyer son temps, ne craignait pas le travail, aimait les longues prières, parlait son jargon du Nord, et se tenait diablement serrée dans ses marchés.
Le sultan entra, tira le pied en arriére, et sœur Peg lui fit une révérence cérémonieuse. Elle aimait à lire et savait un peu son monde; aussi vit-elle d'abord à qui elle avait a faire. Elle engagea son hôte à prendre un sirge près du feu; elle tira de l'armoire de l'eau-devie, des gâteaux et du fromage ; puis lui demanda des nouvelles de l'Orient tt de ses fils absents, pauvres chers llighlandais ! Elle demanda encore si la paix ne ferait pas baisser le prix du poivre et le the? si les muscades ne deviendraient pas moins chères? s'il n'avait pas de nouvelles de son cher Mungo Park? et enfin s'il n'était pas le gentilhomme qui cherchait une chemise? «Si vous voulez acheter la toile qu'une vieille femme a fiiée , en voilà que je vous garantis pour être d'un bon porter. «
A ces mots. Peg se lève et va chercher partoute la maison ce qu'elle a de meilleur à vendre; mais le sultan , ouvrant sa bouche impériale ; s'écrie : « Madame, ce n'esi pas là ce qu'il me faut. Diies-moi, je vous prie, si vous êtes heureuse dans cette étroite vallée. — Heureuse ! reprit Peg; qu'av<z-vous besoin de le savoir; pensez donc que l'année dernière le grain n'a pas payé le labour! — Mais que dites-vous de cette année? — La farine est si chèrequemes enfants peuvent à peine trouver de quoi faire leur brose. — l.e diable emporte la chemise , s'écria Soliman , je crois que ma recherche finira comme elle a commencé. Adieu, madame, ne vous dérangez pas, je vous prie. — Vous n'achetez donc pas la toile? » dit Peg.
Maintenant le navire royal du sultan fait voile pour la verte Erin, l'île d'Emeraude où demeure Paddy, le cousin de John, à ce que dit l'histoire. Pendant longt-emjis John avait accablé Paddy de menaces foudroyantes, de regards durs et de coups plus durs encore ; tant enfin que le pauvre garçon, comme un enfant injustement fouetté, était devenu quelque peu rebelle et rétif. Son destin et sa demeure étaient bien tristes, je vous assure; il habitait une chaumière digne à peine d'abriter un porc; son propriétaire et deux couples d'intendants lui demandaient chacun une rente pour un ter-i-ain stérile ; son vêtement était un unique surtout; encore il était vieux; son repas, une pomme de terre, encore elle était froide; et cependant pour les bons mots et la gaité, le inonde ne possédait pas l'égal de Paddy.
Le sultan le vit un dimanche; c'était toujours un jour de fêle pour faddy : la messe était dite, il avait confessé ses péchés, et sa mère l'Eglise lui avait vendu une portion de ses mérites. Alors Paddy se livrait à ses folles boutades, il dansait aussi légèrement que les feuilles sur l'arbre. « Par Mahomet! dit le sultan, ce drôle en guenilles est notre homme! qu'on le saisis.se, qu'on ne lui fasse pas de mal; mais de force ou de gré, qu'on lui prenne sa chemise ! »
Cette tentative fut bien près d'échouer : on s'irrite souvent pour de moindres provucatiims ! Mais Hercule fut vaincu par le nombre, et l'addy Whack le fut comiiie lui. On le saisit, on le brrasse , on
le déshabille, helas! i'.iddy n'avait pas de chemise! Le sultan
honteux, désappointé, revint à Serendib aussi triste qu'il en était parti.
lie IKraeonnler.
Sois le bienvenu , grave étranger, dans nos verles retraile"; , on l'on trouve à la fois, la sa ti té. l'eieri-ic et l'Indépendance ! Jr'' le salue trois fois, sage, dont la philosophie n'impo-.e aux droit-, de rhpiniDe d'autres limites que celles de la nature. Tu es «rénérfux comme le marchand qui laniôt crie! Vive la liberie ! tantôt trouve un mojfn de se procurer des cachemires sans les payer au delà de leur veritable valeur ; qui foule aux pieds tour à t>iir la cour et les douanes, trompe l'exci.se, et querelle les rois. Ainsi que lui sans doute, ta hdiile inltîlligence traite les lois comme des filets tendus sous les l'as rit; l'hunianilé ; et tu applaudis à l'adresse du rat, qui voit le piège et l'évite, aprc-i avoir dévoré le fromage ; tu as entendu avec dédain , et non p.is avec crainte, les ordonnances qui fixent la peine des chasseurs au filet, et des paysans qui pienneiii les perdrix au piège ; ton bras vengeur voudrait briser le faible et dernier lien féodal, et rendre à chaque libre eiif.int de la nature des droits illimités sur les bois et leurs habitants. Aussi vois-tu avi^c chagrin que les bons habitants de Londres ne possèdent, su lieu de ces droits, que la permissr ii dérisoire d'une chasse au priiilenips, et tu voudrais renouveler pour eux le jour où les Parisiens accuui lirait à (Chantilly, armés de fusils, de iiioiisquiis, de pistolets, et laissait à peine derrière eux les canons de campagne 1 La décharge d'tin bataillon portait la terreur dans le sein du ii vraiit , et chaque couvée de perdrix essuyait le feu d'une brigade : la douce HumaniU
approuvait la chasse ; car si l'alarme était grande , le mal était peu de chose ; des acclamations pacifiques solennisaient l'expédition, et les échos de la Seine reflétaient : Vive la liberté! Mais le farouche Ciloyen est redevenu un docile Monsieur : il a repris ses chaînes quelque peu appesanties ; et puisque lu ne peux plus voir en France de semblables scènes, viens contempler avec moi un de tes héros! un homme dont les actions indépendantes affranchissent la liberté champêtre du joug des lois féodales.
Entions dans la clairière ; là le chêne orgueilleux domine les vagues mouvantes des taillis de bouleaux et de coudriers, entre lesquelles apparaissent, comme des îles, des déserts de sable recouvert de bruyère; dans le lointain on voit s'élever çà et là un if solitaire et quelques bouquets de houx aii feuillage brillant. Ici, notre sentier presque efTacé, tournoyant, sombre et raide , descend jusqu'au profond ravin : suis-moi, mais avec prudence, et prends garde aux faux pas. Ta sublime philosophie pourrait glisser dans une mare terrestre. Marche avec lenteur et d'un pas défiant sur ce terrain humide , jusqu'à ce que , guidés par la fumée du charbon, nous atteignions la porte branlante, mais solidement barricadée, de la chaumière du plus pauvre des pauvres. Pas de foyer pour recevoir le feu ! pas d'ouverture pour laisser la fumée s'échapper ! les murailles sont d'argile, la toiture de leuil'age; car nos Codes forestiers disent que si une telle hutte peut s élever dans l'espace d'un jour et d'une nuit (dans le comté où l'éperon du fils de Guillaume est encore l'insigne de la loi), le constructeur acquiert le triste privilège de l'habiter; abri pareil au sauvage wigwam entouré de glaces éternelles, sur les côtes neigeuses du froid et stérile I abrador.
Approche et regarde à travers la fenêtre sans vitres. Ne tressaille pas; l'homme qui habite ce heu est maintenant endormi ; il est enveloppé dans ses misérables couvertures; jusqu'à l'heure où le soleil s'abaissera vers le couchant, ia tâche dupillarl est terminée Chargée et prête à secourir sa main désespérée, sa carabine est auprès de lui ; et sur le sol de la hutte sont jetés en désordre ses paquets de butin, et les instruments de son coupable métier, levier, scie, bâton, qu'il emploie tour à tour pour l'attaque ou la défense, pour dérober ou pour fuir. Sa poudre, fruit d'un larcin , est cachée dans cet endroit avec le plomb coupé sur le toit de l'église : et depuis ce vol, les fidèles se plaignent d'entendre des sermons trop secs entre des murs trop humides. Là sont des harpons et des filets, des peaux de daims et de lièvres, des plumes de faisans, des lacets, des fils de fer, pour dresser des pièges. Au fond d'une huche, le gibier tué récemment dans le bois et dans la gartnne attend l'arrivée du complice qui l'emporte chaque soir.
Reg irde sur ce grabat, et vois quel est le sommeil de cet honjme ! Quels rèvps all'reiix agitent sa poitrine? Son front brun est bjigné de sueur et sillonné de souffrances, et sa narine essaye vainement d'aspirer l'air ; car son haleine est courte, rare, pénible, et entre chaque effort la nature exige une panse. Sous sa cravate sale et nouée avec négligence, son cou nerveux est travaillé par des convulsions, taudis que sa langue bégaye , comme malgré lui, des paroles sinistres, des mois de passe, des menaces, de^ serments. Quoique la fatigue et le genièvre aient endormi le corps, l'àine veille au dedans, et poursuit maintenant dans le bois une chasse illicite, ou traîne le coupable devant ses juges.
Ces tressaillenienis de terreur' et de désespoir, ces paupières gonflées, et cette expression saitwger, ttmaignent-ils donc le remords d'avoir tué un lièvre? et le finiicemenl de ces noirs sourcils exprime-t-il le regret d'avoir massacré en mars dernier mainte perdrix et maint coq de bruyère?
Non, railleur, non; écoute-moi, et apprends qu'il n'est pas de guichet à la porte des lois ! Celui qui n'aurait voulu que Penfrebàillir un moment, est bientôt conduit à forcer tous les verrous de rentrée redoutalile : l'occasion, l'habitude, les paissions, l'orgueil, se réunissent pour agrandir la brèche, et enlever la barrière.
Ce brigand que tous les honnêtes g'-ns évitent et redoutent , que les voleurs, les braconiiieis et les contrebandiers appellent ISed le Noir, était aiiirefois EdouHrd Maiisell; le plus joyeux de ceux qui prenaient pirt aux piaiiis du dimanche! C'était lui qui dirigeait les jeux du jour de Noël; les fêles de la moisson élnienl rhis animées quand il y piraissait; et l'archet faisait résonner plus vivement les cordes'quand Edouard donnait le signal , et conduisait la danse. Smi cieur était bon, ses passions vives et profondes , sou rire était franc, et ses chants pleins de giile; et quoiqu'il aimât beauciuip à manier un fusil, son père afiirinait, «que ce n'était qu'une fantaisie de jeunesse «|ui se passerait liicniôt, et que lui-même avait été ainsi, quelque trente ans auparavant. »
Mais celui qui méprise le joug terrible des lois doit fréquenter les hommes qui ont toul-à-fait luise ce joug La crainte commune de la pislice réunit l'étourdi ipii visite la garenne et trompe les commis d(' l'excise, avec l'homme coupable de méfaits plus graves, et même avec le malheureux qui versa le sang d'un de ses semblables. Bientôt la triste contagion s'elend, et corromiil lamasseeniiere : le coupable se ligue avec le coupable; ils ont les mêmes motifs d'espérer riinpunité, el de redouter le châtiment; leurs enueiuit, leurs amis, leurs rendez-vous .sont les mêmes, ju.-iqu'à ce que les ressources man-
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES
quant, et le gibier devenant plus rare, le jeune braconnier se trouve conduit par lexemple ù des actions plus criminelles, à des meurtres V'-ritables.
Le vent gémissait dans le feuillage de la forêt, et souvent le hibou répétait son cri funeste! Le spectre de Guillaume le Roux errait à l'endroit où ce monarque rt(^"ut autrefois la mort : il avait promené son regard destructeur sur les eaux du marécage, et le butor s'était envolé soudain, en agitant les joncs et l'onde stagnante. La lune, dans sa décroissance, jetait sur la terre des r:iyons précurseurs de la tempête, et tour à tour voilait ou découvrait sa lumière douteuse; le vieux rhène abaissait ses branches, puis les relevait, et poussait vers les cieux agités de sourds mugissements.
A celte heure terrible, tapi dans les broussailles du parc de Malcolm, le jeune Mansell guettait un chevreuil. L'animal reçut bientôt le coup mortel... le garde vigilanl entendit le bruit, et voulut s'emparer du coupable. Ils étaient robustes tous deux, la lutte fut \ive, enfin le braconnier eut le dessous; il lira son poignard ! Le lendemain malin, on trouva un cadavre sur la terre... Cet ufTieux sommeil peut le dire le reste.
La Viersc de Toro.
Les rayons du soleil glissaient obliquement sur le beau lac de Toro, et la sombre forêt n'était agitée que par un faible murmure; tout semblait livré à la tristesse, comuie k belle jeune fille qui soupi rail amèrt ment avec la brise, et pleurait avec les Ilots. ■ SainU bienheureux, qui du séjnur des bénédictions daignez vous pencher vers la terre; mère du Seigneur, ô vous qui écoutez l'appel du malheureux, faites droit à la prière que, dans mon angoisse, j'élève vers vous : rtndtz-nioi mon Henry, ou qu'Eléanor puisse mourir! »
Les bruits de lalialaille sont faibles et loint;iins; avec la brise ils s'élèvent, ils retombent avec la brise, jusqu'à ce que les cris, les gémissements, 1 afTreux tumulte de la mêlée, et les cl. impurs sauvages de la ponrsiiile, arrivent de nouveau sur une b uifTte devout. Sans haleine, la Vierge de Toro rtg.ude attentivement vers l.i |ilîirie boisée où se passe cette horrible scène : elle voil un guerrier s'a|iprocher lentement; le sang qu'il perd avec la vie marque la trace de ses pas appesautis; son ca-que est biisé, et la souffrance est peinte sur son visage.
« 0! sauve-toi. Vierge de Toro, car nos armées sont en fuite ! Sauve- toi, Vie'ge de Toro, carton protecteur est tombé! Déjà glacé par la mort, ton brave H^;iiry est couché sur la bruyère, et l'ennemi s'avance avec vitesse à travers les bois.» A peine put-il balbutier ces douloureuses nouvelles; à peine put-elle les entendre, eagour.lie par le désespoir : et quand le soleil s'enfonça dans les douces ^ndes du lac de Toro, il s'éteignit à jamais pour le brave et pour la belle.
Heltvcllyn.
Je gravissais le sombre front du haut Hellvellyn ; au-dessous de moi, lacs et montagnes perçaient avec peine à travers le brouillard. Tout était silf ncieux ; seulement, à de longs intervalles, l'aigle faisait soudain entendre son cri, et les échos le répétaient, en tressaillant, autour de moi. Sur la droite, les flancs du Slriden entouraient le lac Rouge, et Caithedicam le défendait sur la gauche; un vaste rocher sans nom s'élevait en face de moi, quand je parvins au lieu fatal où le voyageur avait péri.
La place où le pèlerin de la nature reposait livré à la destruction, était d'un vert sombre, qui se dessinait au milieu des bruyères brunes de la montagne; il était là comme le corps d'un proscrit abandonné aux outrages des saisons, jusqu'à ce que les vents orageux eussent dissipé en poussière l'argile inhabitée. Mais il n'était pas
seul, néanmoins, quoique étendu dans la solitude; car fidèle à lu mort, sa muette favorite le veillait: el!e défendait un maître chéri, et chassait au loin le renard des collines elle corbeau.
Combien tu pensas longtemps que son silence était le sommeil ! Fidèle gardienne, quand le vent agitait son vêtement, combien de fois tu tressaillis? Que de longs jours et de longues nuits tu passas avant que l'ami de ton cœur s'anéantit sous tes yeux? Était-ce là une mort digne de lui... On ne pria point sur son corps, sa mère ne répandit point de larmes sur sa couche funéraire, et aucun ami ne le pleura; et toi seule, humble gardienne, toi seule pus veiller près de lui... Élait-ce donc ainsi que le pèlerin devait quitter la vie?
Quand un prince a subi le destin qui le rend l'égal du pauvre, les noires draperies ondoient dans les salles lugubrement éclairées; le cercueil est orné d'écussons d'argent, et des pages se tiennent en silence auprès du dais mortuaire ; dans les cours, les torches brillent, même à minuit ; sous les arceaux ailiers de la chapelle les bannières sont déployées; une .sainte harmonie, ruisselant du dôme sous les vastes etpr(jfondes nefs, pleure la chute du chef du peuple-
Il te convenaii mieux à loi, fiJèle amant de la nature, de courber la tète comme l'humble agneau des montagnes, lorsque, par mé- "arde, il tombe de quelque rocher escarpé, et qu'il se traîne auprès de sa mère pour exhaler son dernier sanglot. Combien ta couche mortuaire est plus belle, auprès de ce lac isolé, entre les flincs d'Hellvellyn et de Catchedicam ' Qu'elles sont majestueuses, ces obsèques chantées par le timide pluvier, et accompagnées d'un seul ami fidèle!
Jock il'IIsfzcIdean.
« Pourquoi pleurez-vous aujourd'hui, mylady? pourquoi pleurezvous aujourd'hui? Je veux vous marier à mon pi us jeu ne fils, et vous serez sa fiancée, mylady, et ce sera une fête brilùnte. » Mais elU continue toujours à verser des larmes pour Jock d Hizeldean.
« Laissez là cette douleur obstinée, et séchez cette joue pâle : k jeune Frank est chieftain d'Erringtou et lord de Langlev-dale : oc lui cède le pas en temps de paix, et à la guerre sa lame est la mieui affilée. » Mais elle continue toujours à verser des larmes pour Jock d H izeldein.
M Une chaîne d'or ne vous fera point faute, ni des rubans poui nouer vos cheveux ; on ne vous refusera ni chiens ardents, ni faucons bien dressés, ni beaux et légers coursiers, et vous monterez 1( plus beau de tous, et vous serez la reine de nos (basses. » Maiselb continue toujours à verser des larmes pour Jock d'Hazeldean.
Au matin l'église était parée, et les torches répanrlaient une belU lumière; le prêtre elle fiancé attendaient la jeune épouse; les chevaliers et les dames étaient là. Ils cherchèrent sous les bosquets e' dans les salles, ils ne virent point la mariée! Ede fuit, au loin, sut la frontière, avec Jcck d'Hazeldean .
Chant du Berceau.
Oh ! calme-loi, mon poupon : ton père était un chevalier, ta mère une lady, tous les deux aimables et brillants; les bois et les glens que nous voyons de ces tours, tout cela leur appartient, cher enfant, et à loi.
Oh ' que le son du cor ne l'effraie point, quoiqu'il vibre avec tant de bruit; il ne fait qu'appeler les gardiens qui veillent sur ton r^jpos; leurs arcs seraient tendus et leurs lames rouges de sang, avant que le pas d'un ennemi s'approchât de la couche.
Oh! calme -toi, mon poupon, le temps viendra bientôt, où la trompette et le tambour interrompront ton sommeil ; c'est pourquoi calme -loi, mon chéri, prends ton repos tandis que tu le peux, car l'agitation vient avec la viri'ilé, et les soucis avec le jour.