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CHAPITRE VI

Comme le pèlerin, éclairé par un domestique portant une torche, traversait le sombre labyrinthe de ce vaste et irrégiilier manoir, l'échanson vint derrière lui. et lui dit à l'oreilleque, s'il ne craignait pas une coupe de bon hydromel, il voulût bien le suivre dans son appartement, tout près delà, où étaient rassemblés bon nombre des gensde la maison, lesquels seraient bien aises d'entendre d^'s nouvelles de la Terre-Sainte, et surtout du chevalier d'ivanhoe. Wamba parut en ce moment pour appuyer cette proposition, ajoutant qu'un verre d'hydromel après minuit en valait trois avant le couvre-feu. Sans disenter une maxime soutenue par une si grave autorité, le pèlerin les remercia tous de leur courtoisie, ajoutant qu'il avait compris dan.s son vœu religieux- l'obligation de ne jamais parler, dans la cuisine, des matières interdites au salon. — Ce vœu, répondit Wamba, ne conviendrait guère à tout domestique.

L'échanson leva les épaules d'un air mécontent. — ^ Je comptais le loger dans la chambre près du grenier, dit-il à demi-voix au bouffon ; mais puisqu'il est si peu sociable avec des chrétiens, je vais le reléguer au chenil voisin de celui d'Uaac. Anwold, ajouta-t-t-il en s'adressant au porteur du flambeau, conduisez le pèlerin dans le cabinet du sud... Je vous souhaite une bonne nuit, pèlerin, et vous fais de courts remerciments pour votre étroite condescendance. — Bonne nuit, et que le ciel vous accorde sa bénédiction, répondit le pèlerin d'un ton calme; etil suivit'son guide.

Dansune petite antichambre sur laquelle s'ouvraient plusieurs portes, etqu' éclairait une lampade fer, unedessuivantesde lady Rowena vint interrompre leur marche en disant d'un ton d'autorité que sa maltresse désirait parler au pèlerin. Elle prit la torche des mains d'Anwold, el, invitant ce dernier à l'attendre, fit signe à l'inconnu de la suivre. Apparemment celui-ci ne jugea pas convenable de refuser cette seconde invitation comme celle d'Oswald ; car, bien que son premier mouvement eût été une extrême surprise, il obéit sans aucune objertion. La suivante fit passer le pèlerin par un petit corridor au bout duquel il y avait sept marches formées par dos poutres de ch^ne solides et massives, et ils entrèrent enfin dans rap|)artement de lady R'iwena. La sauvage magnificence de ce séjour s'accordait parfaitement avec le respect que le noble seigneur du manoir portait à la jeune descendante des rois saxons : les murs étaient couvertes de tapisseries de soie, brodées en or et en argent, et représentant avec tout l'art de cestemps reculés, des chasses au lévrier et au faucon; le lit était orné d'une riche tapisserie du même genre, et entouré de rideaux teints en pourpre; les sièges étaient aussi recouverts d'une étoffe varice de diverses couleurs, et l'un d'eux, plus élevé que les autres, avait un marchepied d'ivoire artistement ciselé. Quatre candélabres d'argent, supportant des bougies de cire, servaient à éclairer ce salon. Mais que nulle de nos moilernes beautés ne porte envie à la magnificence de la princesse saxonne : les murs de l'appartement avaient été si mal crépis et se trouvaient alors tellement lézardés, que la riche tapisserie remuait au moindre souffle eitériftur : en dépit d'une sorte de garde-vent destiné à les protéger, la fl imme des torches vacillait comme on voit Hotter sur le champ de bataille la liannière d'un chieftain. Tout dans ce séjour était magnifique, el l'on y découvrait une grossière prelenlion à l'élégance ; mais nulle trace de confortable; et à cette époque, personne n'eût été en état de remarquer l'absence d'uric chose complètement inconnue. I.ady Rowena, ayant trois de ses suivantcs(]ui, debout derrière elle, arrangeaient sa chevelure pour la nuit, otait assise comme sur un trône el semblait une reine qui s'apprête à recevoir les hommages de s; cour. Le pèlerin, comine .s'il reconnaissait une pareille souveraineté, fit une profonde génuflexion. — Levei-vou», pèlerin, dit-elle avec grâce, le défenseur de l'absent a droit au bon accueil de tout ami du vrai, de tout admirateur du courage. Kloignez-vous, ilit-ellcà s(rs siiivanles; éloignez-vous toutes, e«rcpt« Elgilha; je veux m'enlretenir avec ce saint voyageur.

Sam quitter l'appartement, les jeunes filles se retirèrent à l'écart,

et s'assirent sur un petit banc de chêne placé contre la muraille, oil elles se tinrent muettes, bien qu'à une telle distance leurs chnchottements n'eussent pu interrompre l'entretien. — Pèlerin, dit Rowena après un moment de silence, incertaine sur la manière d'entamer la conversation. Pèlerin, vous avez, ce soir, mentionné un nom, le nom d'ivanhoe, je crois, ajouta-t-elle avec une sorte d'effort, dans un château où, d'après les lois de la nature et les affections de famille, il aurait dû résonner agréablement; et cependant telle est la perversité du sort, que, de tous ceux dont les cœurs auraient dû tressaillir à ce nom, seule j'ose à peine vous demander en quel lieu et dans quelle situation vous avez laissé le jeune chevalier. Nous avons su qu'étant resté en Palestine à cause de sa mauvaise santé, après le départ de l'armée anglaise, il avait été persécuté par la faction de France, à laquelle les templiers passent pour être attachés. — Je connais peu le chevalier d'ivanhoe, répondit le pèlerin d'une voix émue; je voudrais le connaître davantage, madame, puisque vous vous intéressez à sa fortune. Je crois pourtant savoir qu'il a surmonté la persécution de ses ennemis en Palestine, et qu'il était au moment de retourner en Angleterre, où il a laissé des espérances que vous pouvez apprécier.

Lady Rowena poussa un profond soupir, et s'informa encore de l'époque où le chevalier d'ivanhoe pourrait rentrer dans sa patrie, et des dangers qu'il pourrait courir sur sa route. Sur la première question le pèlerin avoua son entière ignorance; sur la seconde il répondit que le voyage pouvait se faire en sûreté par 'Venise et Gènes, et de là par la France. — Ivauhoe, ajouta-t-il, est familiarisé avec la langue et les coutumes françaises, et il ne peut redouter aucun fâcheux hasard en traversant ce dernier pays. — Plût à Dieu, reprit lady Rowena, qu'il fût déjà ici et en état de porter les armes au prochain tournoi, dans lequel les chevaliers anglais auront à déployer leur habileté et leur courage! Si Alhelstane de Goningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait de fâcheuses nouvelles en abordant en Angleterre. Etranger, dites-moi comment il se trouvait la dernière fois que vous l'avez vu? La maladie l'avait-clle bien affaibli? l'avait-elle beaucoup changé? — Il était plus pâle et plus débile qu'à l'époque où il revint de Chypre à la suite de Richard Cœur-de- Lion, elles soucis semblaient gravés sur son visage; mais je ne l'abordai point, n'étant pas au rang de ses amis. — Il ne trouvera, je le crains, dans son pays natal que bien peu de motifs de chasser les soucis qui l'obsèdent. Je vous remercie, bon pèlerin, des renseignements que vous venez de me donner sur le compagnon de mon enfance. Approchez, dit-elle à ses suivantes; venez offrir la coupe du reposa ce saint homme; je ne veux pas le retenir plus longtemps.

L'une des femmes apporta une coupe d'argent pleine d'un via mêle de miel et d'épices; la jeune dame l'effleura de ses lèvres, puis la passa au pèlerin qui, après avoir salué, en but quelques gouttes. — Mon ami, conlinua-t-elle en lui offrant une pièce d'or, acceptez celte aumône comme une marque du vif intérêt que j'ai pris à votre pénible voyage, et de mon respect pour les lieux saints que fous avez visités.

Le pèlerin reçut ce don en faisant un humble salut, et suivit Elgitha qui le reconduisit jusque dans l'antichambre. Il y retrouva Anwold; et ce valet, prenant la torche des mains de la suivante, le conduisit avec plus de hâte que de cérémonie dans la partie extérieure du chjlleau, où un certain nombre de petites chambres ou plutôt de cellules recevaient les domestiques du dernier ordre et les étrangers d'une classe inférieure. — Dans lequel de ces cabinets couche le juif? demanda le pèlerin. — Lcchicn, répondit Anwold, est étendu dans la chambre voisine de la vôtre. Par saint Dunslau, comme il faudra la gratter et la nettoyer avant de la rendre propre à loger un chrétien ! — Et où dort le porcher Gurth? — Dans le cabinet à votre droite, comme le juif à votre gauche; vous séparez l'enlant de la circoncision de tout ce qui est abominé parmi les tribus d'Israël. Un endroit plus convenable vcus était réservé, si vous aviez accepté l'invitation d'Osw.ild. — Je me contenterai de ceci, reprit le pèlerin ; le voisinage d'un juif ne saurait m'imprimer de souillure à travers une cloison de chêne.

A ces mois il entra dans le cabinet, et, prenant la torche des mains du domestique, il le remercia en lui souhaitant une bonne nuit. Après avoir fermé sa porte, il plaça la torche dans un candélabre de bois, puis il promena un regard scrutateur dans ce taudis, dont tout l'ameublemiMit Consistait en une grossière cscabelle de bois avec une sorte de lit lait en planches plus grossières encore el rempli di! paille fraîche sur laquelle on avait étendu deux ou trois peaux de mouton eu guise de couvertures. Enfin, ayant éteint sa torche, le (leli-rin se jelàl tout habille sur ce grabat, et dormit, ou du moins resta couché jusqu'à ce que les premieres lueurs de l'aube vinssent jiaraiire à travers la pelile fenêtre grillée qui introduisait à la fois l'air el la lumière dans ce misérable chenil. Alors il se leva, fil sa prière du malin, et ayant rajusté son habillemenl, il entra dans le cabinet occupé par Isaac après en avoir levé le loquet avec la plus grande précaution. Etendu sur une couche pareille à celle du pèlerin, l'Israélite était livré à un sommeil agité. Les vêtements qu'il avait quittés, la veille étaient disposés soigneusement autour de sa per-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

sonne, comme pour empêcher qu'ils ne lui fussent dérobés penilanl qu'il dormait. Un trouble manifeste était peint sur son front, et il paraissait presque à l'agonie ; ses bras s'agitaient d'une manière convulsive, comme s'il luttait contre le cauchemar, et des exclamations tantôt hébraïques, tantôt anglo-normandes, s'élevaient par intervalles. Le pèlerin distingua celles-ci : — Pour l'amour du Dieu d'Abraham, épargnez un malheureux vieillard ! Je suis pauvre, je n'ai pas un penny ; dussiez-vous me'déchirer les membres avec le fer, je ne pourrais vous rien donner... Sans attendre la fiu de la vision du juif, le pèlerin le poussa du

Mais je me vengerai.

bout de son bâton. Ce contact soudain parut sans doute au vieillard une continuation de son rêve, et vint augmenter ses craintes : il tressaillit, ses cheveux gris se hérissèrent sur sa tète : il sauta sur ses vêtements, et, les serrant dans ses mains comme un faucon presse sa proie entre ses serres, il attacha sur le pèlerin ses yeux noirs et perçants, avec une expression de surprise et de crainte que l'on ne saurait peindre. — Ne craignez rien, Isaac, dit l'étranger, je viens vers vous en ami. — Que le Dieu d'Israël vous bénisse ! répliqua le juif grandement soulagé ; je rêvais ; mais béni soit notre père Abraham, ce n'était qu'un rêve ! Et, ajouta-il en reprenant son ton habituel, quelle affaire vous amène si matin auprès d'un pauvre juif? — Je viens vous (lire que si vous ne partez sur-le-champ, et si vous ne faites diii^'cnce, votre voyage ne .sera pas sans péril. — Dieu de Moïse! qui di.nc pourrait en vouloir à un malheureux tel que moi ? — Vous devez savoir si quelqu'un pourrait trouver profit à vous nuire. Quoi qu'il en soit, ajiprenez qu'hier soir, en traversant la salle, j'ai entendu le templier parler à ses esclaves musulmans en langue arabe, leur donnant ordre d'épier ce matin le dé|iart du juif, de le saisir à quelque distanse du château, et de le conduire chez l'hilippe de Malvoisin ou chez Reginald l"ront-de-Bœuf.

Il serait impossible d'exprimer la terreur qui, à cette nouvelle, s'empara du juif: toutes ses facultés semblèrent anéanties. Ses bras tombèrent à ses côtés, sa tète se pencha sur sa poitrine. Méprenant enfin un peu de force, il sortit de son lit ; mais ses genoux pliaient sous lui, ses nerfs et ses muscles semblaient dépouillés de toute élasticité ; et il tomba aux pieds du pèlerin, non comme un homme qui s'agenouille et se prosterne pour exciter la compassion, mais en

être subjugué par une force irrésistible. — Dieu d'Abraham ! lelie fut sa première exclamation en levant vers le ciel ses mains décharnées, tandis que sa lête grise balayait la terre. 0 Moïse! ôbien-, heureux Aaron ! mou rêve n'était donc pis chimérique ! la vibion ne m'est donc pas venue en vain ! Je sens déjà leurs ongles de fer qui me déchirent les nerfs ! je sens la torture passer sur mon corps, comme les faulx et les haches sur les hommes de Rabbah et d'Ammon ! — Levez-vous, Isaac, et m'écoutez, dit le pèlerin qui voyait cette détresse avec un mélange de compassion et de mépris. Vous avez de justes motifs de terreur, vu les tourments que les princes et les nobles ont infligés à vos frères pour leur arracher leurs trésors. Mais, encore une fois, levez-vous, et je vous indiquerai un moyen de vous sauver. Quittez à l'instant ce château, pendant que les étrangers y sont encore plongés dans le sommeil : je vous guiderai dans la forêt, que je connais aussi bien qu'aucun des gardeschasse eux-mêmes, et je ne vous quitterai qu'après vous avoir placé sous la protection de quelque chef ou baron se rendant au tournoi, protection que vous avez probablement les moyens d'acheter.

Recueillant avec avidité les espérances que les paroles du pèlerin faisaient naître dans son cœur, Isaac se levait de terre graduelle-

l.p juif couvl)é devant le feu, étendait ses mains ridées et tremblantes.

ment et comme pouce à pouce; et enfin il se trouva sur ses genoux. Il rejeta en arrièie ses longs cheveux gris et sa longue barbe, en f;xant sur le pèlerin ses yeux noirs avec une expression de joie mêlée de quelque soupçon f mais lorsqu'il entendit la fin de ce discours, sa première terreur lui revint dans toute sa force, et il retomba la face contre terre en s'écriant : — Moi posséder les moyens de m'assurer la protection d'un homme puissant ! Hélas ! si c'est en cela que consiste la .seule voie de salut qui m'est réservée, comment puis-je la prendre, moi pauvre juif que des extorsions de toute espèce ont déjà réduit à la misère du Lazare ?

Alors, coiïime si la méfiance l'eût emporté sur tout autre sentiment, il s'écria tout-à-coup ; — Pour l'amour de Dien, jeune homme, ne me trahissez pas! Au nom du grand Etre qui nous a tous créés, Juifs aussi bien que Gentils, Israélites comme Ismaélites, ne me trahissez pas ! Hélas! ne fallût-il qu'un penny pour acheter la protection du plus pauvre d'entre les chrétiens, je ne pourrais le donner.

A ces mois il se leva, et saisit le manteau du pèlerin, en jetant sur

IVAN HOE

lui des regards suppliants ; mais celui-ci s'arracha de ses mains , comme pour éviter une souillure. — Quand tu posséderais toutes les richesses de ta tribu , s'écria-t-il , quel intérêt pourrait me porter à te nuire? L'habit que je porte me voue à la pauvreté, et je le changerais à peine contre un cheval de combat et une cotte de mailles. Du reste, ne pense pas que je me soucie de ta société, ou que je me propose d'en tirer le moindre avantage : reste ici, si tu le veux ; Cédric le Saxon pourra te protéger. — Helaslil ne souffrira pas que je voyage à sa suite : Saxon comme Nirmand rougirait de la compagnie d'un pauvre Israélite. Et cependant, voyager seul sur les domaines de Malvoisiu ou de Front-de-Bœuf !... Bon jeune homme, je vous suivrai ! Hàtons-nous, ceignons nos reins, fuyons. Voilà votre bourdon; pourquoi hésiter? — Mais il faut s'assurer les moyens de sortir de ce château. Suivezmoi.

Il le conduisit vers le cabinet voisin occupé par Gurth : — Debout, Gurth !

viens m'ouvrir la poterne, afin que nous partions, le juif et moi.

Gurth, qui parson emploi, si méprisé de nos jours, possédait dans l'Angleterre saxonne autant d'importance qu'Eumée en avait à Ithaque, fut offensé du ton familier et impératif que prenait le pèlerin. — Lejuif ■ uitteRotherwood, dit-il en s appuyant sur le coude d'un cir dédaigneux sans bouger -.e son grabat; et il part en compagnie d'un pèlerin !

^Ei moi qui ai rêvé, s'écria Wamba qui entrait en ce moment, que cet inconnu dérobait uu jambon. — .Ma foi ! reprit Gurth en appuyant de nouveau la tèle sur la pièce de bois qui lui servait d'oreiller, le juif et le chrétien voudront bien attendre l'ouverture .1 ' 'jra n de porte : nous m nett.jns pas à nus h"l( - 5orlir du château furtivement et à une heure aussi indue. —Cependant, ré()liqua le pèlerin d'un Ion ferme, je ne pense pas que vous me refusiez celte faveur.

En parlant ainsi, lise [lencha sur le lit du porcher, et lui dit à l'oreille et à voix basse quelques mots en saxon. Gurth (icssuiliit comme electrise; el le pèlerin, élevant le doigl pour recommander un sileuce absolu, ajouta : — l'rends garde, Gurth 1 tu es discret, je le sai.*. Viens ouvrir la poterne, et bientôt tu en sauras davantage. Gurth obéit avec joie, tandis que Wamba elle juif suivaient

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