CHAPITRE V
Miss Bradwardiue n'avait que dix-sept ans; cependant aux dernières cour.ses du comté, .sa sanlé ayant été proposée, le laird de Buniperquaigh , un des iiiliers et directeur des toasts du club de Bautherwhiliery, ne se contenta pas de dire : Encore! en vidant un verre qui contenait une pinte de viu de Bordeaux ; il appela la divinité à qui le toast était adressé : la liose de TuUij-Veolan (c'est-àdire qu'il fallut boire autant de verres qu'il y a de lettres dans cette appellation), et trois acclamations furent poussées par ceux des membres de cette respectable société , à qui te vin avait laissé leurs facultés vocales. On m'a même assure que les convives endormis applaudirent en ronflant, et que ceux qui étaient tombés de leur siège murmurèrent quelques sons inarticulés, pour manifester leur assentiment. Un mérite reconnu pouvait seul obtenir des applaudissements aussi unanimes ; et Rose Bradwardine en était digne; elU eût conquis le suffrage de personnes plus raisonnables. C'était en effet une très jolie personne, dans le genre des beautés écossaises , c'est-à-dire qu'elle avait une épaisse chevelure d'or pâle, et unipeau blanche comme la neige des montagnes. Toutefois, son visage n'était ui blême , ni sérieux ; ses traits peignaient la vivacité de sou caractère; son teint, quoique loin d'êlre vermeil, était si pur qu'il semblait transparent, et la nioindreémotion faisait monter la rougeur sur sa figure et sur son cou. Sa taille , quoique au-dessous de la taill ■ ordinaire, était remarquable par son élégance , et ses mouvements étaient légers, faciles et gracieux. Miss liradwardine, venant d'une autre partie du jardin, reçut le capitaine Waverley avec un mélange de timidité et de politesse.
Après les premiers compliments, Edouard apprit d'elle que la Sorcière noire, que, d'après le sommelier, sir Bradwardine était allé visiter, n'avait ni chat noir, ni manche à balai, mais que c'était tout simplement une portion de bois que l'on faisait abattre. Elle offrait même i l'étranger, non sans un peu d'embarras, de le Conduire à cet endroit peu éloigné, lorsqu'ils furent prévenus par l'arrivée du baron de Bradwardine en personne, lequel, sur l'avis de Davie Cellatley, accourait tout rempli de pensées hospitalières, ("était un homme grand, maigre, à formes athlétiques, accusant un certain âge et ayant des cheveux gris, mais dont un exercice coulinuel avait conservé les muscles aussi souples qu'un fouet. Il était habillé négligemment et plutôt à la française que comme un Anglais de ce temps. Avec ses traits rudes et sa taille droite , on eût cru voir un officier des gardes qui avait passé quelque temps à Paris , et en avait rapporte le costume , sans l'aisance de ses habitants. Le fait est que son. langage cl ses manières élaientaussi étranges que son extérieur. D'après les dispositions qu'on lui avait trouvées pour l'étude, ou peut-être par suite du genre d'éducation adopté en Ecos.se pour les jeunes gens de qualité, on luiavaitdonné les connaissances nécessaires au barreau. Mai«i >«s orincipei politi-
LES VKILLKKS LITTÏ-IRAIRKS ILLUSTRÉES.
qiies de ses parents lui nyant ôté l'espoir de s'élever dans cette carrière, M. Bradwardine avait voyagé pendant quelques auiioes, et avait même fait avec éclat quelques campagnes au service étranger. Depuis son procès de 1715, sous le poids d'une accusation de hante trahison, il avait vécu d^ius la retraite, n'ayantd'aulresonétc que les gentilshommes de son voisinage qui pensaient comme lui. On trouvait chez M. Bradwardine un mclangede la pédanterie du légiste et de l'orgned du soldat. Joignons à cela les opinions politiques d'une ancienne famille jacohite, fortiHéespar la solitude et l'exercice, dans toute l'étendue de domaines à moitié cultivés, d'une autorité incontestable et incontestée. Car, comme il ne manquait pas de le répéter souvent, les terres de Bradwardine, de Tully-Veolan et autres, avaient été érigées en baronie franche par une cli:ulre de David 1«', écrite en latin barbare, qui voulait dire, en somme , que le baron de Bradwardine pouvait, selon son bon plaisir, emprisonner, juger et faire exécuterses vassaux délinquants. Comme Jacques 1", cependant, celui qui possédait ce droit aimait mieux en parler que de le mettre en eiercice. Toutefois, la conscience de posséder d'aussi grands pouvoirs donnait à son langage et à sa manière d'agir de la fierté et de l'importance.
Lorsque le baron de Bradwardine aborda Waverley, on s'aperçut que l'émotion de cœur qu'il éprouvait en voyant le neveu de son ami , avait un peu dérangé sa dignité roide ; car des larmes mouillèrent les yeux du vieux gentilhomme quand, après avoir serré cordialement la main d'Edouard à la manière anglaise, il l'embrassa sur les deux joues à la française, tandis que sa vigoureuse poignée de main, et l'odeur de tabac d'Ecosse qui s'échappa pendant l'accolade, suffisaient aussi pour arracher des larmes des yeux de son hôte. — Foi de gentilhomme, dit-il, cela me rajeunit de vous voir, monsieur Waverley, digne rejeton de la vieille souche de Wa- Terley-Honour! Spes altera , comme a dit Virgile. Vous avez un air de famille, capitaine Waverley; vous n'avez pas encore le port imposant de mon vieil ami sir Everard, mais cela viendra avec le temps, f.omme le disait un Hollandais de ma connaissance , le baron de Kikkitbroeck, en parlant de la sagesse de madame son épouse. Et vous avez pris la cocarde? bien ; bien ; quoique je l'eusse préférée d'une autre couleur, et que sir Everard m'eut paru devoir penser comme moi : mais n'en parlons plus ; je suis vieux , et les temps sont changés. Et comment se portent le digne chevalier baronnet et la belle mistriss Rachel? Vous riez , jeune homme : c'était vraiment la belle mistriss Rachel en l'an de grâce 1716, mais le temps passe. Encore une fois, vousêtes le bienvenu dans mon pauvre manoir de Tully-Veolan. Rose, cours à la maison, et vois à ce qu'Alexandre Saiinderson nous serve un certain vieux vin de Chàteau-Margaux.
Rose s'éloigna gravement jusqu'au détour de l'allée, puis elle se mit à courir avec la rapidité d'une fée , afin d'avoir le temps, après s'être acquittée de la commission de son père , de se coiffer, de se parer, occupation pour laquelle l'approche du dîner ne lui laissait que peu d'instants. — Nous ne pourrons rivaliser ici, capitaine Waverley, avec le luxe des tables anglaises, ni vous donner les e/iw/œ lautiores, les grands festins, de Waverley-Honour. Mais je crois que vous serez content de mon vin de Bordeaux; vinum primœ notœ , comme l'appelle le principal du collège de Saint-André. Encore une fois, capitaine Waverley, je suis heureux de vous recevoir chez moi, et de pouvoir vous offrir le meilleur vin de ma cave.
Ce discours , auquel Edouard répondait par les interjections que la politesse prescrit, les conduisit depuis l'allée basse où ils s'étaient rencontrés , jusqu'à la porte de la maison , oii les reçurent quatre ou cinq domestiques en vieille livrée , ayant à leur tète Alexandre Saunderson le sommelier, en grand costume et ne conservant point de traces du jardinage. Le baron, avec beaucoup de cérémonies, mais avec une cordialité affectueuse, sans s'arrêter dans plusieurs appartements intermédiaires, conduisit son hôte dans la grande salle à manger, à lambris de chêne noir, où étaient suspendus des portraits de famille. Le couvert était mis pour six personnes; l'ancienne et massive vaisselleplate de la maison de Bradwardine couvrait un buffet de forme antique. On entendit le bruit d'une cloche qui venait de l'entrée de l'avenue ; car un vieillard, qui faisait l'oflicc de portier les jours de gala, s'était rendu à son poste dès qu'il eut appris l'arrivée de Waverley, et il annonçait alors celle d'autres hôtes. C'étaient, comme le baron le dit à son jeune ami, de très estimables personnes. — Nous aurons, dit-il, le jeune laird de Balraawhapple , grand amateur de lâchasse, gaudct equi^ canibusque; du reste, jeune homme très réservé. Puis le laird de Killancureit, «jui a voue tous ses loisirs au labourage, à l'agriculture-, et qui se vante de posséderun taureau incomparable, 'enudu comté deDevon; rin peut supposer, d'après ses habitudes, quo le laird est sorti d'une souche de paysans , et je crois , entre nous , que son grand-père est venu dans le pays , du mauvais côté de la frontière; mais son origine du côté des femmes e^t plus recommandable. Dieu nous garde, capitaine Waverley, nous dont le lignage est irréprochable, de vouloir l'humilier, quand dans huit, neuf ou dix générations, sa race pourra niarcher de pair avec la vieille noblesse du pays. Nous qui sommes d'un sang pur, nous ne devons pas avoir sans" cesse ù la bouche les (•-•'« 'Je r*ng i^ 4fl lioWcwej vi9 f<? mHr(i vooo, Cûmws dit Ovide.
Nous aurons, en outre, un ecclésiastique de la véritable église épiscopale d'Ecosse. Il fut confesseur dans notre religion en 1715, quand une troupe de whigs détruisit sa chapelle, déchira son surplis, et vola dans .sa maison quatre cuillers d'argent , son garde-manger, plus deux barils, l'un d'ale simple, l'autre d'ale double, et trois bouteilles de brandy. Notre quatrième convive sera mon bailli et agent, M. Duncan Macwheeblc, un légiste distingué.
Le repas fut abondant et bien servi d'après les coutumes écossaises de l'époque, et les convives y firent honneur. Le baron mangea comme uii soldat affamé; le laird de Balmawhapple, comme un chasseur; Killancureit, comme un fermier; Waverley, comme un voyageur, et le bailli Macwheeble, comme tou&les quatre ensemble, quoique par respect, ou pour mieux s'incliner devant son maître, il fût assis sur le bord de sa chaise, à trois pieds de distance de la table, de sorte que, pour arriver à son assiette, il formait une courbe avec son épine dorsale, et que la personne qui était vis-àvis de lui ne pouvait voir que le haut de sa perruque. Cette posture, qui sans doute eût beaucoup gèué tout autre, n'était nullement pénible au digne bailli, lequel depuis longtemps en avait pris l'habitude, soit assis, soit en marche. Nul dmile que, dans ce dernier cas, cette position de son corps ne parût indécente aux yeux des personnes qui allaient derrière lui ; mais toutes ces personnes étant nécessairement ses inférieurs , il ne s'inquiétait pas du mépris ou de la considération qu'il pouvait s'attirer de leur part. Quand il traversait la cour en se tortillant, pour aller trouver son vieux poney gris, ou après en être descendu , il avait un peu l'air d'un chien de tournebroche sautant sur les deux jambes de derrière. L'ecclésiastique non conformiste était un vieillard grave et d'une physionomie qui inspirait de l'intérêt : il paraissait être du nombre de ceux qui souffraient par conscience. C'était un de ces prêtres qui abandonnèrent leur bénéfice sans en avoir été privés: aussi, quand le baron n'était pas à portée de l'entendre, le bailli se permettait quelquefois de plaisanter M. Rubrick sur l'exagération de ses .scrupules. Nous sommes forcé d'avouer que quoique le bailli fût au fond du cœur partisan de la famille déchue, il avait toujours su s'accommoder aux circonstances : aussi Davie Gellalley disait-il un jour de lui , que c'était un excellent homme , ayant une conscience tout-à-fait tranquille , qui ne lui avait jamais fait aucun mal.
Quand la table fut desservie, le baron proposa la san'é du roi, laissant poliment à la conscience politique de ses holes de boire au roi de fuclo ou de jure. La conversation devint générale ; et bientôt après, miss Bradwardine, qui avait fait les honneurs du repas avec beaucoup de grâce et de simplicité, quitta la salle à manger, ainsi que l'ecclésiastique; le reste de la société resta occujiee à fêter le vin, qui méritait les éloges du propriétaire, et que l'on versait largement à la ronde; et Waverley obtint, non sans quelque difficulté, de laisser de temps en temps reposer son verre. Enfin , lorsqu'il commença à se faire tard, le baron fît un signe particulier à M. Saunders-Saunderson (ou, comme il s'appelait plaisamment luimême , Alexander ab Alexandra) , qui lui répondit par un mouvement de tète, sortit, revint bientôt avec une contenance grave et un sourire mystérieux et solennel, et plaça devant son maître une petite cassette de bois de chêne, garnie d'ornements de cuivre curieusement incrustés. Le baron, prenant une petite clef, ouvrit la cassette et en tira un gobelet d'or antique et singulier qui représentait un ours rampant : le maître de la maison considéra ce joyau avec un mélange de respect, d'orgueil et de plaisir. Puis se tournant vers Edouard d'un air de sali>faction personnelle, il le pria d'examiner ce curieux morceau d'antiquité. — 11 représente, ditil, le cimier de notre maison, un ours, comme vous voyez, et rampant; parce qu'un connaisseur en blason place toujours l'airmal dans la position la plus noble: le cheval sautant, le limier courant, et une bète féroce in aclu ferociori, déchirant et dévorant sa proie. Vous saurez, monsieur, que ce chef-d'œuvre nous est venu glorieusement d'une concession d'armes accordée par Frédéric Barberousse , empereur d'Allemagne, à un 'le mes auteurs, Godmund Bradwardine; c'était le cimier d'un géant danois , qu'en Terre- Sainte il tua en champ clos. Quant à la coupe, capitaine Waverley, elle fut ciselée d'après l'ordre de saint Duthac, abbé d'Aberbrothock, pour reconnaître le service que lui avait rendu un autre baron de la maison de Bradwardine en défendant vaillamment les droits du monastère contre quelques seigneurs qui les voulaient usurper. On l'appelle avec raison l'ours béiii de Bradwardine (quoique certains l'aient plaisamment nommée la grande-ourse), et cette coupe passait, dans les bons temps de notre sainte religion, pour avoir certaines vertus mystérieuses et surnaturelles. Je ne doune pas dans de semblables anilia (vieilleries), mais il est certain que ce vase fut toujours regardé dans la famille comme le morceau le plus précieux de l'héritage paternel. On ne s'est jamais servi de cette coupe que dans les jours de grande fête, et c'en est une grande pour moi que de recevoir dans ma maison l'héritier de sir Everard. Je porte donc ce toast: A la prospérité de l'ancienne, puissante et très honorée famille de Waverley!
Pendant cette longue harangue, le baron avait soigneusement débouché f't déc4nté dans U coupe , qui tenait presqua une piotrt
d'Angleterre, une bouteille de vin de Rnrd'^aux. Alors il avala respectueusement tout le contenu de l'ours beui de Bradwardine. Edouard fut épouvante de voir l'ours friire le tour de la table, et ne put s'empêcher de penser avec inquiétude à la devise : Gare l'ours! Mais voyant qu'aucun des convives ne se faisait scrupule, et qu'un refus de sa part pouvait être très mal reçu , il se résigna promptement à subir ce dernier acte de tyrannie , pour quitter ensuite la table, s'il était possible ; et, se fiant à la force de sa constitution, il vida comme tout le monde l'ours béni, et supporta mieux cette libation qu'il ne s'y était attendu. Les autres convives, qui avaient em|iloye leur temps beaucoup plus activement , coranitncèrent à donner des sisriies du changement qui s'opérait en eux. La froide étiquette et l'orsrueil de la naissance s'évanouirent, et les titres cérémonieux que les trois di£;nitaires s'étaient adressés jusque-là se chaiifjerent en ces abréviations familières : Tully. Rally et Killie. Quand l'ours eut fait plusieurs fois le tour de la table , ces deux derniers, après s'être parlé bas, proposèrent (à la grande satisfaction d'Edouard) le coup de grâce. La chose eut lieu enfin , et "Waverley en conclut que l'orgie était terminée pour ce soir. Jamais il ne s'était plus cimpléli'ment trompé. Comme les convives avaient laissé leurs chevaux à la petite auberge voisine du château, le baron devait, d'après les lois de la politesse, les reconduire jusqu'au bout de l'avenue; et, soit par le même motif, soit pour respirer l'air frais d'une soirée d'été , dont il croyait avoir besoin a(ires un repas aussi échauffant, Waverley les accompagna. jUais quand ils arrivèrent chez la mère Macleary, les lairds de Ralmawhapple et de Killancureit déclarèrent qu'ils désiraient témoigner au seigneur de Tully-Veolan leur gratitude pour la manière Sont il les avait reçus . et qu'ils espéraient que le noble baron et son hôte, le capitaine Waverley, voudraient bien boire avec eux le coup de rétrier. 11 faut remarquer que le bailli , sachant par expérience que la fête du jour, dont jusque-là sou maître avait supporté les frais, pourrait se terminer eu partie à son compte, était monté sur son vieux poney gris; et, animé à la fois par la gaité du Yin et par '^ crainte de payer son écot, il avait dépassé le village sur sa monture qu'un coup d'éperon avait mise au demi-galop , le trot lui étant interdit par ses infirmités. Les autres entrèrent dans l'auberse, suivis d F. louard qui se soumettait, son bote lui ayant dit tout bas que s'il n'acceptait iias , il se mettait en contravention à la rè^le des joyeux festins, leges conviviales. La veuve Macleary semblait s'attendre à cette visite, suite ordinaire non seulement des festins de Tully-Veolan, mais même de ceux de presque tous les manoirs d'Ecosse. Les convives témoignaient ainsi leur gratitude à leur hôte, faisaient aller la taverne du Tourne-bride, se rendaient agréables aux gens i)ui avaient soigné leurs chevaux, et se dédommageaient de la contrainte imposée par une hospitalité seigneuriale, en passant à la joyeuse licence d'une taverne. La mere .Macleary qui, comme nous l'avons dit, attendait ces hôtes de distinction, avait baiayr sa chaumière pour la première fois de la quinziine; elle entretenait le feu de fourbe que demandait l'huinidiié de sa eahule , même au fort de l'été ; elle avait nettoyé sa table de bois de sapin, et l'avait mised'à-plomb au moyen d'un morceau de tourbe placé sous un îles pieds; elle avait accommodé le mieux possible cinq ou six tabourets grossiers aux inégalités du sol de terre battue; enfin, elle avait mis son bonnet blanc, son mantelet et son plaid écarlalc, et attendait gravement l'arrivée de la société, cause d'honneur el de profit. Q i ind les hôtes de Li mère .Macleary furent assis sous les soliveaux eu fumés de son unique appartement, tapissé d'épaisses toiles d'araignées , d'aprcs les onlres du laird de Balmawha|i|)le , elle parut avec un énorme pot d'étain , plein d'un excellent viii de B >rdeaux que l'on venait de tirer à la barique. L\ confusion qui s'éiablil aussitôt permit à E louard de suivre la résolution qu'il avait prise de laisser passer devant lui la coupe joyeuse qui circulait autour de la table. Les autres, ayant déjà la langue épaisse, commençaient à parler tous ensemble , chacun d'eux ne songeant qu'à ce qu'il disait et ne prenant nullement garde aux propos de son voiiiii.
Le baron de Bradwardine chantait des chansons à boire françaises, et citait du latin ; Killancureit, avec: un imperturbable sangfroid , parlait d'engrais, de terres, de moiitoii.s d'un ou deux ans, déjeunes bœufs et d'actes du parlement pour autoriser des chemins , tandis que Balir.awliapple, d'une voix plus haute, vantait son cheval, ses faucons et son lévrier Whistler. Au milieu de ce bruit, le baron demanda plusieurs fois le silence ; quand enfin la politesse tut assez d'cnifiire pour qu'il l'obtint, il .se hâta de réclamer l'attention pour une ari'-lte militaire, clianson favoritedu maréchal duc de Berwick. Puis imitant, autant qu'il le pouvait, les manières et l'accent d'un mousquetaire du graml roi, il commença aussitôt en français, peutêtre accommodé à sa façon :
« Mon cœur volage, dit-elle,
N'est pas i>oiir vous, (^rçon ; Mais poiir un boniinede guerre
(J\i'\ a hnrhe an menton.
lx>n, lojD, laridun.
Qui porte chapeau à plume.
Soulier à rouge talon : <■
Qui Joue de la flûte.
Aussi (lu violon.
Lon, Ion, laridon. »
Ralmawhapple, qui ne pouvait y tenir plus longtemps, proposa d'une voix forte une chanson diablement bonne, selon son expression, composée par Gibby, le joueur de cornemuse de Cupar, et, sans perdre un instant, il lança le couplet suivant :
J'ai gravi la colline altière.
En cherchant le coq de bruyère. Tayau!
Le baron , dont la voix se perdait dans les bruyants accents de Bîlmawhatiple , renonça bientôt à la lutte; maisil fredonnait toujours lon, lon, lariilon, et regardait avec dédain l'heureux rival qui lui enlevait l'attention de la compagnie , tandis que celui-ei continuait :
Mais l'ajuste et frappe sans peine.
Ma gibecière est loujotirs pleine. Tayau !
Après avoir vainement tenté de se rappeler le troisièni : couplet, il recommença le premier; et, dans la chaleur de son trioinihe, il déclara qu'il y avait plus de sensdans l'air deGibby que dans tous les lon la de France et même du comté de Fife. Le baron, pour toute réponse, prit longuement une [irise de tabac, et regarda son antagoniste avec l'expression d'un mépris souverain; mais le vin avait affranchi le jeun" laird du respect qu'il avait ordinairement pour Bradwardine! Il déc! ira que le bordeaux était froid et sans saveur, et demanda en vociférant le brandy. On l'apporta aus>itôt, et le démon de la politique devint sans doute jaloux de cette harmonie flamande, oîi il ne se mêlait pas une seule note de colère; car, animé par l'eau-de-vie, le laird de Ralmawhapple, s'iniuiétant peu des regards et des gestes parl"siuels le baron de Bradwardine. par égard pour Edouard, cherchait à prévenir une discussion politique, avec des poumons de Stentor, porta ce toast : «. .\a petit gentilhomme habillé de velours noir, qui a rendu un si grand service en 1702. et puisse le cheval blanc se casser encore le cou sur une butte de sa façon ! »
En ce moment Edouard n'avait pas asseî sa tète à lui pour se rappeler que le roi Guillaume était mort d'une chute occasionnée, dic-on, par une taupinière sur laquelle son cheval avait bronché; il se sentait toutefois disposé à se formaliser d'un toast qui. d'après le reo-ard dont l'accompagna Ralmawhapple, lui semblait une attaque infurieuse au gouvernement qu'il servait. Mais le baron de Bradwardine le prévint en s'emparant de la querelle. — Monsieur, ditil, au laird. quels qiie soient mes principes à cet égard, tanquam p'rivatus,\e ne puis souffrir que vous blessiez eu rien les seniiments de l'honorable gentilhomme que j'ai reçu che« moi Respectez du moins le serment militaire, le sacramenlwn militare , qui attache tout officier à son drapeau, lisez Tite-Live... Mais vous ne connaissez pas plus l'histoire ancienne que la politesse moderne. — Je ne suis pas aussi ignorant que vous le dites, répondit Baimawhapple. Je sais fort bien que v»us voulez parler du Covenant; mais si tous les whigs de l'enfer avaient pris le...
Le baron et Edouard l'interrompirent; le premier s'écria : — Taisez-vous, monsieur ! non-seulement vous prouvez votre ignorance, mais encore vous injuriez votre pays natal devant un étranger et un Anglais I
Cependant Waverley suppliait M. Bradwardine de lui permettre de demanlei raison d'un outrage qui lui était personnel; mais le baro^i, écluiiilïi; par levin, la colère et le dédain, ne voulut rien accorder. — Non, capitaine Waverley, lui dit-il; vous êtes partout ailleurs un homme sui juris, c'est-à-dire émancipé, ayant droit de vous défendre vous-même; mais dans mon domaine, dans cette, pauvre barmiie de Bradwardine et sous ce toit qui est quudammodo mien, étant loué à un tenancier qui ne l'habite qu'autant qu'il nie plaira, je suis pour vous in loco parentis, ei tenu de vous conserver sain et sauf. Quant à vous. Falconer de Baimawhapple, je pense que vous ne vous écarterez plus du sentier de la politesse. — El je vous dis, moi, monsieur Cosrae Coinyue Bradwardine de Bradwardine el de Tully-Veolan, répondit effrontément l indomptable iliasseur, que je traiterai comme un coq df bruyère quiconque refusera de porter mon toast, que ce soit un Anglais, un whig tondu avec sa cocarde Uiiire, ou un homme qui abandonne ses amis pour ramper devant les rats de Hanovre.
Au même instant les rapières furent tirées de part et d'autre et plusieurs bottes rapidement échangées. Bilmawhapple était jeune , vigoureux et leste; mais le baron, qui maniait son epée avec beaucoup plus d'adresse , eût sans doute largement .saigné son aiitagoni'-le, s'il n'eût pas été sous rinflueiice de la Grande-Ourse. Edouard voulut se jeter entre les couibatlants ; mais il fut arrêté au passage par le corps du laird de Killancureit otciidu sur le p anclier. On ne sait pas bien [lar quel hasard il .se trouvait dans culte posture en un moment aussi critique . quelques personnes peusèreat qu'il
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avait tenté dese cachersousla table; lui, iirttendit qu'il avait slissé ■ en voulant s't-mparer d'un tabouret,daiis l'intention, dit-il, d'aluUlre Balmawhapple, pour éviter un malheur. Qm» qu'il en soit, le sang eût certainement coulé , si personne n'eût été plus prompt que lui ou Waverlev à mettre le holà ; mais le cliquetis des armes, bruit qu'elle connaissait fort bien, frappa l'oreille de la mère Macleary tandis qu'elle était tranquillementsur sa porte, ayant l'air de lire un livre de piété du temps intitulé /(> lloulelle du saltét , mais en réalité comptant de tète le montant de la dépense des convives. Elle accourut aussitôt, en s'écriant vivement -.—Quoi ! Vos Honneurs veulent-ils s'égorger ici, pour mettre en discrédit l'honnête maison d'une pauvre veuve, quand vous avez toute la plaine devant vous pour vous y battre ?
En parlant ainsi, elle jeta fort adroitement son plaid sur les épées des combattants. Les domestiques, qui heureusement , n'avaient point trop bu, accoururent aussi, et, avec l'aide d'Edouard et de Klllancureit , séparèrent ces adversaires enragés. Le dernier emmena Balmawliapple , injuriant, maudissant, menaçant tous les whigs, presbytériens et fanatiques d'Ecosse et d'Angleterre , depuis Plymouth jusqu'au cap de Lan'd's-End . et le plaça non sans peine sur son cheval. Notre héros et Saunder Saunderson ramcnèrentdans sa demeure le baron de Bradwardine , qui ne lâcha point Waverley sans lui avoir fait une longue et savante apologie des événements de la soirée, dissertation dans laquelle Edouard comprit seulement qu'il était question des Centaures et des Lapithes.
Les rapières furent aussitùt tirées