CHAPITRE M
Wavtrley n'usait habituellement de vin qu'avec beaucoup de modération, c'est pourquoi il dormit profondément, ne s'éveillaque fort tard dans la matinée et se S' uvint alors avec un sentiment de peine des é\énements de la veille. 11 avait reçu un outrage personnel, lui gentilhomme , lui militaire, lu:N\averley !
mais la personne qui l'avait insulté ne jouissait [las dans ce moment de la légère dose de bon sens que la nature lui avait accordée ; en exigeant une réparation par les armes , il violait les lois divines et les lois de MU pays ; il pouvait oter la vie à un jeune homme qui s'acquitlait prut-ètre honorablement des de\oirs de la société, etporter la douleur dans le sein d'une famille; enfin il pouvaitlui-mèmeêtre tué, et,
Repentir et réconciliation
quelque brave qu'on soit, cette alternative pesée froidement ne peut être que très dé.sagréable. Toutes ces pensées se croisaient dans son esjirit; mais la [iremière revenait continuellement l'agiter avec la même puissance; il avait reçu une insulte personnelle, il
était de la ni:iison de Waverley, il était militaire : il n'y avait pas . — ■ d'alternative. Il descen-
dit dans la salle du déjeuner avec l'intention de prendre congé de la famille , et d'écrire à un de ses camarades qu'il vînt le joindre à une auberge à moitié chemin detully-Veolan et de leur ville de garnison : là il le chargerait pour le laird de Balmawhapple du message que les circonstances semblaient réclamer. Il trouva miss Brad wardine s'occupant de piéparer le thé et le café: sur la table servie , on voyait de petits pains chauds de froment, d'avoine et d'orgi! , auxquels on avait donné la forme de gâteaux . de biscuits et autres pâtisseries : on y voyait aussi des œufs , un jambon de renne,du mouton, du bœuf, du saumon fumé, des marmelades, et toutes les friandises qui forcèrent Johnson lui-même à mettre les dejeuners d'Ecosse au-dessus de ceux de tous les autres pays. Un plaide gruau bouilli, et un pot d'argent qui contenait un égal mélange de crème et de lait de beurre, étaient placés devant le siège du baron : ce mets national faisait ordinairement son repas du matin ; mais Rose
dit qu il était sorti de très bonne heure, après avoir donné ordre de ne point éveiller son hôte. W.,.,erley, presque sans rien dire, s'assit avec un air de préoccupation qui n'était pas fait pour donner à miss Bradwardine une opinion favorable de son talent pour la conversation. Il répondit au hasard à deux ou trois réflexions qu'elle fit dans le cercle des lieux communs ordinaires, de sorte que, toute honteuse des inutiles efforts qu'elle faisait pour animer l'entretien, et s'étonnantqu'il n'y eùtpas plus d'usage du monde sous nn habit rouge à epaulettes d'or, elle le laissa tout entier à ses rêveries et maudissant en lui-même la Grande- Ourse, constellation favorite du docteur Doubleit, comme la cause des malheurs qui déjà étaient arrivés et de ceux qui pouviiient survenir encore. Mais soudain Waverley tressaillit, et le rouge lui monta au visage lorsqu'il vit à travers la croii^ée le baron et le jeune Balmawhapple passer bras dessus bras dessous, et en grande conversation. — M. Falconer a-t-il passé la nuit ici ? demanda-t-il aussitôt à miss Rose, qui , un peu choquée de la brusquerie de la première question que lui adressait l'étran-
ger, lui répondit sèchement : — Non , et le silence recommença. Bientôt M. Saunder^on entra, et dit au ca[iitaiiie Waverley que son mailre désirait lui parler dans un autre appartement. Edouard s'y rendit aussiiôt, avec un violent battement de cœur, dû non pas à la crainte, mais à un sentiment d'incertitude sur ce qui allait se passer; il trouva les deux gentilhommes debout ; le baron avait un air de dignité et de satisfaction , tandis que les traits hardis de Balmawhapple étaient pâles de chagrin ou de honte et peut-être des deux sentiments réunis. Bradwardine lui prit le bras, de manière qu'ils paraissaient marcher ensemble, quand réellement il le conduisait: s'avançant à la rencontre de Waverley, et s'arrètant au milieu de l'appartement, il débita solennellemeiït ce discours: —Capitaine Waverley .. mon jeune et estimable ami , M. Falconer de Balmawhapple, voulant bien s'en remettre à mon âge et à mon expérience, voulant bien me regarder comme un bon juge en tout ce qui rcarde duels ou combats singuliers , me charge d'être ici son inter'prète et de vous exprimer le regret qu'il ressent en se rappelant certains mots qui lui sont échappés dans notre réunion d'hier soir, et qui ont i>u vous blesser, vous qui servez sous le nouveau gouvernement. Il vous prie, monsieur, de mettre en oubli cette atteinte aux lois de la politesse , qu'il désavoue de sangfroid, et d'accepter la main qu'il vous ofTre en signe d'amitié. Je dois ajouter qu'il n'y a rien moins que la conviction d'être dans son tort { comme me disait une fois, en pareille circonstance, un brave chevalier français,M. LeBretailleur), et l'appréciation de votre mérite personnel , qui aient pu le détern.iner à de telles concessions; carluiel ses parents sontetont toujours été mavorlia peclora, comme dit Buthanan , une tribu courageuse et guerrière.
Edouard , avec une politesse naturelle , s'empre5.<ade prendre la main que Balmawhapple, ou plutôt le baron, lui présentait.
— Il m'est impossible, dit-il,denepas oublier cequ'un gentilhomme voudrait ne pas avoir dit ; je ne veux attribuer ses paroles qu'à
la grande quantité des liquides incendiaires qui ont été pris dans la joyeuse soirée d'hier. — Vous parb z à merveille, répondit le baron ; car, sans aucun doute ,si un homme s'est trouvé f6rn/.s.pris de vin, ce qui peut arriver dans certains jours de fête, de solennité, à toute personne d'honneur ; et si ce même homme à jeun désavoue ce qu'il a dit dans cet état, on doit dire vinum locntum est, le vin seul a parlé. Je ne pense pas toutefois que cette apologie soit applicable à Vebriosus, ivrogne d'habitude; parce que, s'il passe la plus grande partie de son temps dans une espèce d'aliénation mentale, il ne doit pas être pour cela exempt des obligations imposées par le code de la politesse; il doit apprendre à se conduire paisiblement et honnêtement lor-qu'il se trouve sous le slinutliis du vin. Mais allons déjeuner, et qu'il ne .'oit plus question de cette affaire.
Je dois avouer ici qu'Edouard, après une explication aussi satisfaisante, fil beaucoup plus d'honneur aux mets friands préparés par miss Bradwardine, que son début ne l'avait promis. B.tlmawbapple, au contraire, semblait embarrassé cl honteux ; et Waverley s'aperçut alors (seulement qu'il av^t le bras en écharpe , ce qui l'xpliqiiait fort naturellement la manière gênée dunt il lui avait présenté la main. Le laird répondit à une question de miss Bradwardine à ce sujet, que son cheval était tombe ; i;t, impatient d'échapper à une situation pénible, il se leva dès que le déjeuner fui fini, prit congé de la société, refusa la pressante invitation du baron, qui voulait qu'il ne partit qu'après le dîner, reprit sa monture et retourna chez lui. Waverley annonça ensuite fon intention de quitter Tully-Veolan après le diiier et d'iis.iiz bonne heure pour pouvoir gagner l'aiibcrixe de la poste, où il voulait aller c iiubcr : mais il n'eut [las le courage d'insister en voyant le chagrin profond que ceUe résolu-
Capitaine Waverley, dit-il, voilà le portrait de mon grand-père.
tion causait au brave et vieux gentilhomme. Le baron n'eut pas plus tôt fait consentir Waverley à rester encore quelques jours, qu'il s'occupa d'éloigner tous les ra'otifs qui avaient pu le déterminer à partir comme il le voulait d'abord. — Je ne voudrais pas que vous pussiez penser, capitaine Waverley, que je prêche habituellement l'intempérance par mft paroles et'mon exemple, parce que, dans notre joyeuse soirée d'hier, quelques-uns de mes amis étaient, sinon complètement ivres, ebrii , du moins un peu gais, ebrioli, qualification que les anciens donnaient à ceux qui sont, comme on dit vulgairement, à demi pleins. Ne crovez pas, capitaine Waverley, qu'il soit question de vous, qui, en "jeune homme prudent, avez plusieurs fois évité de boire ; ni de moi, qui, m'etant trouvé à la table de plusieurs grands généraux et maréchaux, ai su toujours, dans ces banquets solennels, porter mon vin avec réserve, et qui, hier soir, comme vous l'avez .'ans doute remarqué, n'ai point dépassé les bornes d'une honnête hilarité.
11 n'y avait rien à répondre en face d'une décision aussi positivement établie par celui qui était indubitablement le juge le plus intéressé dans cette cause, quoique Edouard dût certainemen*, d'après ses propres observations, supposer que le baron était incomparablement le plus ivre de la compagnie, en exceptant peut-être son antagoniste le laird de Balmawhapple. Toutefois, ayant reçu sur sa sobriété le compliment attendu ou plutôt demandé, le baron continua : — Non. monsieur; quoique je si'is d'une lorte constitulion , j'ai en hoireur l'ivrognerie , et je désapprouveceux qui n'avaient le vin que pi//fp causa, pour la satisfaciion du palais. Néanmoins je ne suis nullement de l'avis de Pitlacus de Mitylène, qui infligeait un double châtiment au crime commis sous l'influence du père Bacchus , et je n'admets pas entièrement les reproches que Pline le jeune adresse aux buveurs dans le quatorzième livre de son llistoria naturalis. Non , monsieur, je sais faire des distinctions, et j'approuve le vin qui , sans déranger le cerveau , épanouit la physionomie en face d'un ami, recepto amico, comme dit Flaccus.
Ainsi se termina l'apologie que le baron de Bradwardine crut devoir faire. Il est facile de concevoir qu'Edouard se garda bien de l'interrompre pour exprimer un avis diflérent ou même le moindre dmite. Le baron invita son hôte à faire, dans la matinée, une promenade à cheval, et ordonna à Davie Gillalley d'aller les attendre à un certain sentier avec ses chiens Ban et Biiscar. — En attendant la saison de la chasse, je voudrais, dit-il, vous donner une idée de la manière dont nous chassons en Ecosse, et nous pourrons, si Dieu le permet, rencontrer un chevreuil. Le chevreuil, capitaine Waverley, peut se chasser à toutes les époques de l'année, parce qu'il n'a point d'époque pour être ce que nous appelons dans sa graisse; c'est pourquoi sa chair ne vaut pas celle du daim rouge ou du daim fauve pris dans leur lem|is. Mais cela pourra servir à vous montrer comment courent mes chiens, que j'envoie en avant.
Waverley parut étonné que l'on confiât une semblable fonction à l'ami Davie, et le baron lui fil eiitemlre que ce pauvre innocent n'était ni aliéné, ni nattiraliler i'Iiola, comme on dit en termes de procédure, mais que c'était simplement un cerveau fêlé , remplissant très bien les commis.--ioiis qui ne conlrariaient passes goûts et qui pouvaient le dispenser de tout le reste. — Il nous a rendus ses obliges, continua le baron, en sauvant les jours de Bosc au péril des siens. Et depuis ce moment, le coquin mange notre pain, vide notre coupe, et fait ce qii il peul ou ce qu il veut ; ce qui est pour lui absolument la même chose, si l'on s'en rapporte à Saunderson et au bailli.
Miss Bradwardine apprit alors à Waverley que le pauvre innocent
LFS VFILLÉES LITTÉRAIRFS ILLDSTRÉKS.
était i>as<i.iniié pour la imisiqiie, qu'un rliant niiMancnlique Taffectail profondément, et que (ifs airs vif^ et frais le jetaient dans âe^ accès d'nne sraieté Pïlravagante : sa mémoire sons ce rapport était prodisieiis>> et meiililée de Cragments de couplets et d'airs de tout ?enre, dont il se servait quelquefois avec beaucoup d'adresse pour faire une remontrance, donner une exnlication, ou raillerquelqu'un; B Davie, ajouta-t-elle, était très atiarhé au pen de personnes qui lui témoisnaient de la liienveillance. mais il sardait aussi rancune d'une injure ou d'un mauv.iis procédé, et saisissait habilement l'occasion d'en tirer vengeance. » Les gens du peuple, juges aussi ri-goureu\ les uns des autres qu'ils le s.>nt de leurs supérieurs, avaient montré beaucoup de compassion pour le pauvre innocent, tant qu'on le vit errer en haillons dans le village ; mais depuis qu'il était vêtu proprement, et qu'il avait même une espèce de charge de favori, ils avaient rappelé toutes les preuves de malice qu'il avait diuinres, et en avaient charitablement tire la ronséiiuciice que Davie Gellatley était to\it juste assez fou pour s'exempter du travail ; opinion fondée A peu près comme celle des nègres, qui, d'après les tours adroits des sinses. supposent que ces animaux ont le don de la paroi.", et qu'ils n'en font point usage dans la crainte seule qu'on ne les fasse travailler. Mais non, Davie (îellatley était véritablement ce qu'il paraissait, un cerveau dérangé, un être incapable d'uue occupation constante et réglée ; il avait assez de jugement pour n'être point accusé de folie, a^^sez d'esprit pour n'êire point taxé d'idiotisme ; il était doué de quelque adresse pour la chasse (oii d'aussi grands fous ont d'ailleurs excellé^ et avait beaucoup de soin des animaux qui lui étaient confiés: un bon cœur, une mémoire extraordinaire et l'oreille fort juste.
On entendit alors le pas des chevaux dans la cour, et la voix de Davie qui chantait en s'adressant aux deux grands lévriers :
Partons, allons sur la colline Où le taillis est toujours vert.
Où toujours un épais couvert Protège la source arg-entine :
Lieu solitaire, aimaible et fiais.
Séjour du calme et de la paix.
— Cesvers,raissBradwardine, appartiennent-ils àl'ancienne poésie d'Ecosse? demanda Waverlcy. — Je ne pense pas, répondit Rose : cette pauvre créature avait un frère, et le ciel, pour dédommager sans doute la famille de l'infirmité de Davie, avait départi à l'autre enfant un talent très extraordinaire, au dire des ^ns du village. Un oncle le fil élever pour l'église d'Ecosse, mais il ne put obtenir d'être ministre, parce qu'il appartenait au domaine d'un tory. Il revint du collège le cœur brisé, et tomba en langueur ; mon père en prit S'un jusqu'à sa murt, qui arriva lorsqu'il n'avait pis encore atteint .sa dix-neuvièine année; il jouait de la flûte d'une manière remarquable, et on trouvait en lui les plus heureuses dispositions pour la poésie ; ilainia;t et plaignait son frère, qui le suivait comme son ombre, et nous pensons que c'est du pauvre défunt que viennent ces chansons et ces airs que Davie a recueillis et qui ne ressemblent en rien aux chansons et aux airs de notre pays. Si on demande au pauvre innocent qui lui a appris ces fragments que vous venez d'entendre, ou d'autres semblables, il ne répond que par de longs et bruyants éclats de rire, ou par des sanglots et des larmes; il n'a jamais donné d'autre explication, et jamais on ne lui a entendu prononeer le nom de son frère depuis qu'il l'a perdu. — Probablement, répondit Edouard, intéressé vivement par cette histoire un peu romanesque; probablement on pourrait en savoir davantage en l'interrogeant avec un soin particulier. — Peut-être bien, dit Rose ; mais mon père n'a jamais voulu permettre qu'on questioi.iiàt Davie à cet égard.
Pendant qu'iU s'entretenaient ainsi, le baron , à l'aide de M. Saunderson, avait mis une paire de grosses bottes; il invita notre héros à le suivre, et descendit le large escalier du perron, en frappant du pied, en donnant sur la grossière balustrade des coups de manche de son fouet de cheval, et fredonnant avec l'air d'un chasseur de Louis XIV ces vers français :
Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout : Holà ! hola ! vit-; debout.
Le baron de Bradwardine. monté sur un cheval plein de feu et bien dresse, avecu'ie selle haute et une grande housse aux couleurs de sa livrée, ne représentait pas mal uo modèle de l'ancienne école; il (lortait un habit brodé de couleur claire, une veste richement galonnée, une perruque à la brigadière. et un petit chapeau retroussé par une ganse d'<jr; il él^iit suivi de deux domestiques montés sur de bons chevaux et armés de pistolets d'arçon. Dans cet appareil, il courut par monts et par vaux, faisant l'admiration des habitants de louies ii.-s fermes qui se trouvaient sur son passage. Le jeune ■ •f(i-ier et lui arrivemit enfin au fond d'une grasse vallée, où ils trouvèrent Davie (jellatley conduisant deux énormes lévriers, une demi-douzaine d'autres chiens, et accompagné d'une quantité de
petits garçons k jambes et tête nues, qui, pour obtenir l'honneur de sui\re la chasse , n'avaient pas manqué de caresser les oreilles de l'innocent en le saluant du nom de maister Gellatley. quoique probablement dans toute autre occasion aucun d'eux ne l'eût apostrophé que du nom de fou Davie Mais l'habitude de h flatterie envers les gens eu \\\.u;- ne fut jamais particulière aux villageois à pied* nus de Tiillv-'Veohin , c'était la mode il v a cent ans, c'est la mode aujourd'hui, et ce sera la mode dans six cents ans, si ce merveilleux mé'ange de folie et de fourberie, qu'on appelle 1e monde, peut subsister jusque-là. Ces petits va-nu-pieds étaient destinés à battre les broussailles, office qu'ils remplirent si bien, qu'au bout d'une demi-heure nn chevreuil fut lancé, poursuivi et tué. Le baron courut au galop de son cheval blanc, et tirant son couteau de chasse baronial, il éventra et vida îivee dijnité l'animil mort fee que les Français, remarqua-til. appellent fairp laciirép). Après cette cérémonie, il ramena son hôte au P'anoir par une routesiniieiiseet aeréable. d'où l'on découvrait différents villasres. différents châteaux auxquels le baron attachait quelque souvenir historique ou généalogique, qu'il rendait aver toute la bizarrerie de ses préjugés et de son pédanlisme, mais en déployant souvent aussi un grand sens et d'honorables sentiments; chacun de ses récits avait quelque chose de curieux, sinon d'une importance réelle. La promenade semblait véritablement agréable aux deux amis, quoi'iue leur caractère et leur manière de voir fussent en quelques points diamétralement opposés. Edouard, comme nous l'avons dit, était un esprit passionné, doué d'une imagination vive, romanesque et poétique dans ses idées et dans ses lectures. M. Bradwardine, le contraire de tout cela, se vantait de traverser la vie par une route aussi droite, avec une gravité aussi froide et aussi stoïque que dans sa longue promenade du soir sur la terrasse de Tully-Veolan. Quant à la littérature, il avait lu les poètes classiques, l'Epithalame de Georsres Buchanan, les Psaumes du dimanche d'Arthur Johnson , les DeU'ciœ poelaritm scntornm. les œuvres de sir David Liudsav, le Bruce de Birboiir, le Wallace de Ht^nry-l'Aveugle, le GenlleShep /icrrf (gentil berger), le Cerisier et le Prunier; mais malgré ces sacrifices faits aux muses, il eut préféré, à vrai dire, qu'on lui lût en humble prose les pieux et sages apophlhegmes, ainsi que la partie historique de ces différents ouvrages; et même quelquefiiis il ne pouvait s'empêcher de témoi gner son mépris pour l'art inutile de faire des vers, ?enre dans lequel, disait-il, Allan Ramsay, le perruquier, avait seul exi':ellé de son temps. Quoique Edouard différât de son compagnon, fofo ctelo, ci.mme aurait dit le baron, l'histoire était pour eux un terrain neutre, qui leur présentait de l'intérêt à tous deux. Le baron, il est vrai, avait seulement encombré sa mémoire de faits, d'événements en leur laissant leur teinte sèche et monotone. Edouard , au contraire, ajoutait à.l'eso.uisse le coloris d'une imagination vive et brûlante; il donnait l'âme et la vie aux personnages du drame des temps liasses. Toutefois, avec des goûts si différents, ils se plaisaient inutneUement. Les détails que M. Bradwardine puisait dans .sa riche mémoire offraient à Waverley des sujets frais sur lesquels son imagination se plaisait à s'exercer; il payait le plaisir qu'il recevait par une grande attention, chose bien précieuse pour tous les conteurs; quelquefois même M. Bradwardine écoutait avec intérêt les réflexions d'Edouard, qui confirmaient ou expliquaient ce qu'il venait d'avancer. Outre cela , le baron parlait volontiers des aventures de sa jeunesse, passée dans les camps, sur la terre étrangère ; il racontait neaucoup de particularités curieuses des généraux sous lesquels il avait servi, et des Combats dans lesquels il avait figuré.
Les deux promeneurs rentrèrent à Tully-Ve.:Jlan , très contents l'un de l'autre ; Waverley formant ledissein d'étuflier plus attentivement le caractère du baron, qu'il trouvait bizarre, mais intéressant, et qu'il regardait comme un recueil curieux d'anecdotes anciennes et modernes; et Bradwardine considérant Edouard <;omme un jeune homme bien éloigne de cette élourderie qui n'écoute qu'avec impatience les avis des vieillards, et se permet même de s'en moquer ; re qui lui faisait augurer \i plus favorablement [lossible de l'avenir d'Edouard. Ils n'eurent à dîner que M. Rubrick, dont la conversation, comme théologien et comme litterateur, était parfaitement en harmonie avec celle du baron et de son hôte. Peu de temps après le diner, le baron, pour montrer que sa tempérance n'était pas entièrement en thénrie, proposa d'aller faire une visite à Rose, ou, comme il le dit en français, à son Iroisième étage. Waverley le suivit à travers un ou deux de ces longs corridors inventés par les anciens architectes pour le plus grand embarras des habitants futurs de leurs constructions; et à Text rend té 'de ces detiles, .M. Bradwardine monta, deux à deux, les marches d'un escalier raide, étroit et tournant, laissant un peu derrière lui Waverley et M. Rabrick, pour annoncer leur visile à sa fille. Arrivés au sommet de cet escalier en spirale et très raide, bien propre à faire tourner la tète, ils entrèrent dans nue petite piece garnie de nattes, qui servait d'antichambre, d'où ils passèrent dans le salon. Cet appariement était petit mais agréable ; les fenêtres o\iviaieiiiau midi, et lesraurailles liaient garnies d'une tapisserie; il était en outre orné de deux tableaux, l'un représentant la mère de miss Bradwardiueen habit de bergère, avec une robe à paniers; l'autre, le baron, à l'âge de dix ans, avec un
habit bleu, une veste brodée, un chapeau à ganse, une perruque à bourse, et tenant un are à la main. Edouard ne put s'empêcher de sourire du costume, et de la ressemblance étrange et bien éloignée qu'on pouvait remarquer entre la figure ronde, blanche et vermeille du portrait, et le visage maigre, la barbe, les yeux creux et les rides que les voyages, les fatigues de la guerre et les années avaient donnés à l'original. Le baron se mit lui-même à rire, et dit à son hôte : — Ce tableau est une fantaisie de femme de ma bonne raère : capitaine Waverley, je vous ai montré l'emplacement de son manoir quand nous étions sur le haut de le colline; il fut brûlé en 171b par les Hollandais venus comme auxiliaires du gouvernement. Je ne me suis jamais fail peindre depuis qu'une seule fois, et ce fut à la demande particulière et réitérée du maréchal duc de Berwick.
Le brave gentilhomme ne dit point à Edouard, ce que M. Rubrick révéla ensuite au jeune capitaine, à savoir que le duc lui avait fait cet honneur, parce qu'il était monté le premier à l'assaut d'un fiirt en Savoie, dans la mémorable campagne de 1709, et qu'il s'y était maintenu avec sa demi-pique pendant près de dix minutes avant qu'on vînt l'appuyer.
MissRose sorlitalorsde sa chambre à coucher afin de recevoir son père et ses amis. Les petits travaux dont elh; s'occupait habituellement montraient des dispositions qui n'avaient besoin que de culture. Son père lui avait appris le français et l'italien, et sur les rayons de sa bibliothèque elle avait quelques ouvrages écrits dans ces deux langues; il avait essayé aussi de lui donner des leçons de musique; mais comme il avait commencé par les parties les plus abstraites de l'art, ou peut-être parce qu'il n'était pas assez avancé pour l'enseigner, elle n'était encore parvenue qu'à chanter en s'accompagnant sur le clavecin, ce qui n'était pas très commun en Ecosse à cette époque. Par compensation, elle chantait avec beaucoup de goût et d'expression ; et sous ce rapport elle aurait pu être proposée pour modèle à certains artistes. Son bon sens naturel lui avait afipris que si, comme le prétend une haute autorité la musique doit se marier à l'immortelle poésie, trop souvent le chanteur leur impose le divorce le plus honteux. Grâce peut-être à ce sentiment de !a poésie, et à ce talent d'expression, elle fai.=ait plus de plaisir par so'i chant, non seulement aux profanes mais même à un grand nombre de connaisseurs, que ne leur en avaient procuré de plus belles voix, une plus brillante eïécution, dépourvues toutefois de celte exquise sensibilité. Un balcon devant les fenêtres du petit salon montrait une autre occupation favorite de Rose; ilétait garni de fleurs de différentes espèces, qu'elle prenait soin de cultiver elle-même. Une tourelle en encorbellement donnait accès sur ce balcon gothinue d'où l'on découvrait une vue magnifique. Le jardin proprementdil, situé au dessous, ne paraissait de cette élévation qu'un simple parterre. Plus loin on apercevait un paysage agréable et varié, un taillis, une petite rivière, un rocher, une vieille tour et dans le lointain des montagnes bleuâtres, (tétait dans ce ravissant observatoire que miss Bradwardine avait fait apporter le café. La vue de la vieille tour suggéra au baron quelques anecdotes de famille, quelques histoires de chevalerie écossaise, qu'il raconta avec un véritable enthousiasme. Le sommet d'un roc menaçant qui l'avoisiuait avait reçu le nom de Chaise de Saint-Swithin : c'était le théâtre d'un conte superstitieux, sur lequel M. Rubrick donna quelques curieux détails. Rose fut inviter a chanter une courte légende composée par quelque poète villageois :
Qui de la nuit des temps efde l'oubli suprême Sauva maint noble nom sans se sauver lui-même.
La douceur de sa voix, une musique simple et vraie, donnèrent à ce chant tout le charme que le ménestrel eût pu demander, etdont sa poésie avait grand besoin; Je doute même qu'on puisse lire son œuvre dépouillée de ces avantages.