‹ WaverleyChapitre 81 sur 231 · SUITE DU RECIT · texte numérisé non relu

SUITE DU RECIT

« lin jour se passe, et puis un jour, et puis encore un jour! Le terrible Saxon, le Danois idolâtre, portent impunément le ravage sur les côtes de la Bretagne. Arthur, la fleur de la chrétienté, traîne une vie indolente aux pieds de la beauté; son cor d'ivoire, terreur des ennemis, n'éveille plus que les chevreuils du Cumberland, etCabburne, l'honneur de la chevalerie anglaise, n'est que l'inutile ornement d'un esclave de l'Amour.

«Un jour se passe, et puis un jour, et puis encore un jour. Oubliant au seul des plaisirs ses rêves lieroïiiues, Arthur ne .songe plus aux exploits de la table ronde; livrants» vie euUire à d'illégi-

times amours, il ne songe plus à la belle Gcnèvre. Il aime mieux dérober une fleur au .sein de son amante que d'enlever à un Saxon idolâtre les honneurs de son cimier; il aime mieux enlacer sJans la noire chevelure de sa maîtresse la plume du héron immolé par son gerfaut que décorer 1 autel du Christ des bannières conquises sur les païens C est ainsi que, semaine à .semaine, jour à jour sa vie s écoule sans gloire. Quant à la beauté qui fait le rharme deses rêves, cUcvmt avec terreur approcher l'instant du réveil

« Trop souvent les attraits d'une mortelle sont assez puissants pour arrêter nos pas dans la pépiWe carrière delà vertu- mais les attraits (11- Guendolen surpassaient de bien loin tous ceux 'des simples filles de la terre. Sa mère appartenait a la rare humaine' «on père, un des gomes de l'élément terrestre, présidait jadis aux ruses de l'amour, aux triomphes de la beauté : les vierges et les amants de Bretagne l'avaient longtemps honoré par des danses et des hymnes sacres, lorsque la croix sainte apparut sur les rivages d'Albion et que les feux s'éteignirent sur les autels des faux dieux. Depuis lors il habitait les solitudes du Westdale, où maudissant la perte de ses droits, il avait fait de sa fille l'héritière de son ressentiment, et l'avait instruite à employer la ruse et le pouvoir do ses charmes pour entraîner dans le crime et l'infamie les glorieux champions du Christ. Habile dans l'art de nourrir de vaines pensées et de tout promettre sans jamais n'eu accorder, elle berçait d'espérances le jeune homme timide sans rendre plus heureux l'amant entreprenant et hardi. Comme parfois de téméraires enfants quittent la maison paternelle pour courir après l'arc-en-ciel, de même ses amants abandonnaient l'estime publique, et la loyauté, et la gloire, pourlcs déceptions d'un songe.

«C'est ainsi qu'elle avait pratiqué les funestes leçons de son père, jusqu'au moment où Arthur se présenta devant elle ; alors la frairile humanité commença de parler à son cœur, et le saricr de sa mère réclama tous ses droits. Oubliant les préceptes palernels, déchue du r.ing d'une princesse à celui d'une esclave, Guendolen se rappela trop lard avec regret combien il est difficile de retenir l'amant qui n'a plus rien à espérer. Elle voit Arthur s'efforcer j» chaque inslant de briser sa faible chaîne ; elle essaie do la resserrer et de remplacer les iinoeftnx qui s'usent rapidement. Elle invoque l'arl à l'aide de la natlire: une ceinture embrasse sa taille; ses cheveux se bouclent en anneaux. Sans cesse elle vai-io les plaisirs de son m;itrique séjour ; ce ne sont que tournois, que danses et que festins. Enfin elle met en usage toutes les ressources de la science et les trésors de sa mémoire: elle appelle son esprit au secours de ses yeux. Tour à tour plus sage qu'une mortelle et faible comme lout son sexe, obéissant aven transport aux caprices de celui qu'ellî aime, puis feignant tout à coup des refus pleins de coquetterie : elle employait sans cesse do nouveaux charmes pour retenir un rnur inconstant.... Elle les employait tous en vain.

« Ainsi dans l'étroite enceinte d'un beau jardin , horiié p.ir I s remparts d'un ehàleaii gothique, un artiste ingénieux, s'efforce de déguiser les Jiùiites du terrain. Il enlare .ses allées en de sinueux lahyrintlies, il entasse bo.<quet sur bosquet, les joint par îles p.irterr'cs où brillent mille (leurs, et di'-robe chaque is^iw derrière di's taillis ou des arbustes j:)récieux, espérant que le pas du jinuiieueur s'arrêtera pour contempler ces nierveilles et ne se lassera p"int d'errer dans ces aiiuahles détours... Art impuissant! fiivole esjii-rance! Ou finit par atteindre le mur fatal, et fatigué dé piaules rares et d'arbres façonnés par le ciseau, on soupire après les rustiques elarières et les vastes forêts.

« Trois mois s'étaient écoulés, lorsque .\rthur, d'un ton embarrassé, parla de ses vassaux et de son trône; il dit qu'il avail déjà trop prolongé son séjour, que des devoirs, dont les monarques ne peuvent s'affranchir, devoirs inconnus aux houinves d'une condition plus modeste, le contraignaient à s'arracher des bras de Guendolen... Elle l'écouta en silence : un sourire amer témoigna son seul dépit : Arthur, tremblant devant son regard scrutateur, dut reprendre plusieurs fois son discours, et chaque fois son air incertain et troublé le déclarait coup.ible du tort dont il tentait de se justifier... Il se tut. Guendolen le regarda un moment sans lui répondre ; puis elle leva ses regard.s vers le ciel ; d'une main elle couvrit son visage pour cacher une larme que son orgueil n'avait pu retenir; l'autre s'appuya un moment sur la ceinture qui retenait les plis de sa robe.

« La conscience du monarque comprit ce signe, et le reproche qu'exprimait sou regard. «Non, s'écria-t-il, non, miidame, ne « jugez pas si sévèrement le monarque des Bretons : né pensez pas « qu'il finisse abandonner ce gage touchant d'un amour si tendre « Comme chevalier et comme roi, je jure par mon sceptre et pa « mon épée que si vous me donnez un fils, vous donnerez un héri . « tier à ma couronne ; (pie si le ciel nous accorde seulement nu > « fille, pour qu'elle trouve un époux digne d'elle, mes chevaliers, « les plus vaillatils du monde entier, comballrout en cli.im)) clos « ilurant tout un long jiMir d'été, et celui qui se .sera montré le meil- « leur et le plus brave champion jiourra récluuerli fille d'Arthur « comme sa noble fiancee...» Il prononça ces paroles d'une voix ferme el élevée : mais la dame n'y daigna point répondre.

« Aux premières lueurs du jour, avant qu'un seul des habitants

LA FIANCÉE DE TRIERMAIN

ilu bocage eût commencé son hymne matinal, ou déployé ses ailes lie manière à secouer une seule des gouttes de rosée qui parent la ramée: avant qu'un seul rayon de soleil , perçant les vapeurs orientales, fût venu baiser les créneauxdu donjon' les portes tournèrent -iir leurs pfnnds, le pont s'abaissa, et Arlhur s'élança hors de l'en-

iiite du château. 11 avait dépouillé les vêlements de soie tissus par 1 1 Perse voluptueuse, et s'était couvert d'acier depuis ses éperons jusqu'au cimier de son casque; son coursier Je Libye hennissait avec oigueil et bondissait de joie sous son noble fardeau. Le monarque soupirait., était-ce remords ou regret de ses plaisirs?... quand soudain Guendolen vint se montrer à ses regards surpris-

«Elle l'attendait au-delà du dernier retranchement : elle était vêtue en chasseresse; ses pieds, à demi nus, n'étaient chaussés que d'une sandale, et une plume d'aigle ornait sa chevelure : son regard et sa contenance étaient assurés, et sa main portait une coupe d'or. « Tu pars, dit-elle, et nous ne devons plus nous revoir, dans K la joie ni dans la douleur... Je voudrais encore retarder cet in- « slant, bien que mes désirs soient sans puissance sur ta volonté... « je le le demanderai cependant : vtux-tu rester!... Mon! ton re- « gard impatient mesure déjà l'espace... Eh bien ! attendsdu moins « une seconde ; séparon.s-nous toujuurs amants et toujours amis.» Elle lui montra la coupe. « Ce n'est point là, ajoula-t-elle, le suc « grossier et sans vertu que produisent les vignes de la terre : en « nous disant adieu, savourons le nectar des Génies. » Elle dit, et vide la coupe à demi : aussitôt un feu inaccoutumé se répandit sur ses joues déjà si brillantes et ajouta encore à l'éclatde ses regards.

« Le monarque la remercie avec courtoisie : se penchant sur .--es arçons, il prend la coupe des mains de Guendolen et se prépare à la vider. Mais une goutte s'en échappe, et brûlante comme le feu liquide de l'enfer, elle tombe sur le cou du cheval d'Arthur. Le noble destrier pousse un cri d'épouvante et de douleur, et bondit à vingt pieds en l'air... Le villageois montre encore aujourd'hui l'empreinte que les quatre fers du coursier ont laissée sur le roc... La main d'Arthur laisse échapper la coupe ; et une liqueur dévorante tombe comme une pluie embrasée sur le sol qu'elle dessèche et consume. Le coursier furieux s'élance à travers la vallée, rapide comme la flèche qui part en sifflant. Ni le mors, ni les rèms ne peuvent 1 arrêter jusqu'à ce qu'il arrive au sommet de la colline ; là, le sonifl* et les forces lui manquent à la fuis : épuisé par .sa course, il tombe sans mouvement et sans vie. Siui maître, respirant à peine et frappé d'étonnement, reporte ses regards sur le fatal rhàteau : il ne v.iit plus les tours et le donjon dessiner leurs sûmbr( s niasses sur le ciel du matin ; mais le monticule de gazon qu'entoure en murmurant le ruisseau solitaire, lui montre encore de rudes fragments de rochers et des pierres bizarrement entassées. Rèvantà cette étrange aventure, le monarque rentra dans les murs de la belle Carlisle, et bientôt les soucis de la couronne eurent effacé en lui le souvenir du passé.

0 Quinze années et pluss'étaient écoulées, et chacune avait ajouté un nouveau fleuron au diadème d'Arthur. Douze glorieuses et sanglaiiti's batailles avaient réduit les Saxons. La Bretagne s'était vue délivrée du géant Rythnn, immolé par la redoutable Caliburne. Le Picteet le Romain avaientcédé devant la terreurde .son bras. Enlin la gloire de la Table-Ronde s'était répandue par tout l'univeis. Tnul chevalier épris de la renommée que peuvent donner de brillantes avonlnreS.se rendait à la cour de Bretagne; toute victime innocente d'un faroii^hc tyi.in venait implorer la protection d'Arthur : et jamais cet apfli^ii ne fut réclamé vainement.

« Durant les fetes de la Pentecôte, le monarque tenait une cour pléniere où s étalait toute sa magnificence : il y convoquait de toutes parts cf.t»;s princes et les pairs, et ceux qui devaient lui rendre hommage, pour leurs domaines, et les jeunes preux qui voulaient recevoir de sa main rorcjre de chevalerie, et tous les opiirimés enfin qui avaient besoin de son apjiui. A cette époque solennelle, on célébrait des jeux et des fêles, mais on y mêlait les tournois, images de 1^ guerre; car bien des champions accouraient des pays étrangers pour y bri.ser une lance ; et pas un seul des chevaliers d'Arthur, à moins qu'il ne fût en mission sur des rivages lointains, ne pouvait se dispenser d'y paraître devant .son roi. Et vous, ô ménestrels ! quand la Table-Ronde se montrait couronnée de tousseschampions. (jucl noble sujet pour vos chants de triomphe! Cinq siècles se .sont ccoulés depuis lors; mais le temps s'endormira sur les debris des inondes avant d'avoir vu le trône d'Angleterre entoure d'un pareil éclat.

u Les hérauts proclamaient le lieu du rendi /.-vous : c'était tantôt Carleon, Untôt la belle et libre cité de Carlisle. Pour celle fois, la fêle devait se. célébrer à l'eiirith, ou se réunissait la fleur de la chevalerie. On y voyait Galaor aux formes raàles et nobles, et dont les Iraits avaient la douceur de ceux d'une vierge; Morolt, portant ,sa terrible hache d'armes; Trislreiii, si maihi!ureux en amour; Dinadani,au regard plein de feu ; Lancival, possesseur d'une lance enchanlée; et Mordred, à l'op'l louche, cl Brunor et Belvidere. Faut-il nommer encore el Cay, el Banier et Bore, et Lancelot enfin, qui à i liaque instant adressait un coupd'œil furtifà la reine Genèvre.

« Au moment oit le vin et les joyeux propos circulaient parmi les

convives, au moment où les ménestrels faisaient entendre leurs airs les plus gais, le son éclatant de la trompette ébranla toul-à-coup la terre, et les maréchaux du tournoi firent place dans l'enceinte : une jeune fille, montée sur un blanc palefroi, et suivie d'une troupe de dames richement parées, traversa lentement la lice, et vint mettre pied à terre et s'agenouiller devant le roi. Arlhur ne put voir, .sans en être ému, sa gracieuse fierté tempérée par le respect, son costume de chasseresse, son arc et son baudrier doré, ses pieds à demi nus et chaussés d'une sandale, et la plume d'aigle qui parait sa chevelure. D'un geste gracieux, elle rejeta son voile en arriére, el le roi s'elançant de son trône fut sur le point de s'écrier : « Guendolen ' » Non : c'étaient des traits plus ingénus et moins réguliers, tenant le milieu entre la femme et l'enfant, el dans lesquels on remarquait le caractère de la race moi telle, plutôt que la beauté des fées. .Mais dans les lignes majestueuses de .son front élevé, on reconnaissait les traits de la race royale, de la noble race de Pendragon.

« D'une voix tremblante mais pleine de douceur, elle prononça ces mots ; « Grand prince! tu vois une orpheline, qui, au nom de « la mère qu'elle a perdue, vient réclamer la protection paternelle. « Elle demande l'accomplissement du vœu prononcé dans la vallée « solitaire de Saint-Jean...» Aussitôt, le roi releva la suppliante; il déposa un baiser sur son front, loua sa beauté, et iui dit que son vœu serait accompli avant que le soleil se fût caché dans'les nues... Puis il jeta sur sa royale épouse un regard qui semblait implorer ùri pardon : mais Genèvre, sans se troubler, se montra pleine d'indulgence pour l'humaine fragilité, et sourit en regardant Lancelot.

« Debout! debout, chevaliers à la noble bailnière! prenez le bou- « clior, et la lance et l'épée! Celui qui obtiendra la gloire de la « journée recevra la main de maGyneth. La fille d'Arthur apportera « une noble dot à son époux : elle lui donnera la belle cite deStrath- « Clyde, et la vaste Reged, et la ville et le châieau de Carlisle. » Alors vous ai.iiez entendu chacun des chevaliers crier à son écuyer et à son page : « .\pporlez-moi ma brillante armure; amenez mon « vigoureux destrier : il n'arrive pas Ions les jours que le courye « d'un chevalier puisse conquérir une royale fiancée. » Aussitôt les casques et les lances étincellent; les hauberts d'acier retentissentles toques et les vêtements d'apparat sont jetés de côté par les chevaliers, qui dédaignent ce pacifique costume : les ramasse qui voudra! les perles el le drap d'or brillent suspendus aux ronces et aux buissons.

« Au premier son de la trompette, cinquante chevaliers de la Table-Ronde sont rassemblés : tous se sont levés pour disputer un si beau prix, tous, sauf trois. Ni les sennenlsderamour, ni la sainteté du mariage n'ont pu retenir ces preux; car moyennant une pénitence ou de l'or, les prêtres pardonneront un vœu violé. En vain les dames soupirent el jettent aux combattants des regards douloureux pour leur rappeler les droits de l'amour, les gages qu'ils ont reçus, el l'honneur même oublié... Les chevaliers sont si occufiés de leurs éperons el de leur bouclier, qu'ils n'entendent ni n'aperçoivent les soupirs el les regards Chacun s'empresse d'échappef aux" prières et aux reproches en détournant la tète el en .se disant : « Si ma lance « me seconde, une reine deviendra mon épouse ; elle possède la « vaste Reged, et la ville et le château de Carlisle; et de plus, ja- « mais vierge plus belle n'a porté la couronne, n .Xniniés par ces pensées, ils se liaient de monter leurs coursiers et de bai.sser leurs visières.

« Les champions bien armes se pressent en foule dans la lice, et trois chevaliers de la cour d Arthur refusent seuls de prendre part au tournoi. En récompense d'une foi si constante, la renommée proclame encore les noms île ces trois amants : deux étaient épris de la femme de leur prochain, el un seul de la sienne. Les deux premiers étaient Lancelotdu Lac elle vaillant Tristrem; l'autre était ce brave Carodac qui gagna la coupe d'or, alors que dans une joyeuse et sin;.'ulière épreuve il se montra le seul de toute la cour d'Àrihur capable de vider cette coupe enchantée, le seul par conséquent qui pût se vanter de la fidélité de .«on épouse. Vainement l'envie disait tout basque s'il n'eût été retenu par la honte, sir Carodac aurait donné SI femme et sa coupe tout ensemble pour courir les chances du combat. Puisque, dans celle cour si nombreuse, un seul chevalier se montra fidèle au culte de l'hymen, le calomnie qui voudra, je n'en parlerai qu'avec le respect qui convient.

« Les coursiers caracolent fièrement, les panaches et les pennons s'agitent au souffle de la brise : les champions, couverts de leur lirillante armure, font le tour de la lice. Ce n'est pas sans de tristes pensées qu'Arthur contemple en ce moment la fleur de la chevalerie, le boulevart de la chrétienté, le bouclier du royaume à l'heure du danger. Il entrevoit, mais trop lanl, les malheurs qui peuvent surgir de. celle lutte i;onpable : car, il lésait, avant qu'on puisse séparer les champions, plus d'un noble cunir sera glacé pour jamais. Alors il commence à regri'tter un vceu téméraire. Il prend Gyiieth à part, lui remet .son sceptre, mais lui donne gravement cet avis dicte par .son amour pour les siens :

« Tu vois, mon enfant, que, fidèle à ma promesse, je fais donner « le signal du tournoi : reçois mon sceptre comme reine et arbitre « de ces jeux guerriers; mais écoute-moi bien. La Beauté est, sans

LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLDSTRÉES.

« contredit, l'étoile polaire de la chevalerie ; au premier mot de sa « liiHiche, le cliaiiipi.>n tire le friaive. trouvant dans son sourire la « seule récompense qu'il ambitionne : mais il faut que la Beauté, « toujiUirs compagne de la douceur, n'exige jamais de ses cheva- « liers d'inutiles et dangereuses entreprises. Ses yeux doivent tou- « jours être comme ces astres jumeaux qui calment l'océan agité, « et sa voix, par des paroles de paix, doit faire cesser l'orage des « combats. Je te parle ainsi, ma fille, de crainte que mes cheva- « tiers ne se laissent entraîner à changer le tournoi en véritable « guerre. Laisse-les s'élancer joveux au son de la trompette et se CI rendre vaillamment coup pourcoup : ce ne sont pas deces apprentis o qui se trouvent aux abois pour un casque brisé ou un coursier « abattu -sous eux. Mais, Gyneth, quand la mêlée s'échauffera, quand « ils seront au point de se porter des coups mortels, ton père t'en « supplie, ton roi te le commande, que le sceptre tombe alors de tes « mains. Confie à ton père le soin de ta destinée : ne doute pas qu'il B ne choisisse un digne époux; et ne permets pas que l'on dise que « l'orgueil de Gyneth a fait tomber un seul fleuron de la couronne « d'Arthur. »

« La rougeur du dépit et de l'orgueil blessé colora le front de neige de Gyneth, et sa main repoussa le sceptre paternel : « Sei- 0 gneur, ré'pliqua-t-elle, réservez vos présents limités de la sorte, « vos présents honteusement marchandés, réservez-les pour une « femme d'un rang moins élevé que le mien. 11 n'est point un obscur a gentilhomme qui ne fasse plus de cas de son hérilière que le roi « de la Bretagne n'en fait de la malheureuse Gyneth; bien que la « fille du hobereau, basanée par le soleil, n'ait pour dot que la tour » en ruine et la colline aride du domaine paternel. Le roi Arthur a « juré par sa couronne et son ipée comme cheralier et comme roi, a que ses champions, les pbis vaillants du motide entier, combat- « traient eu champ clos durant tout vn long jour d'été. Révoquez 0 votre serment, et la pauvre Gyneth retournera dans la vallée naît taie, et la tache qui souillera votre épée et votre couronne, cette « tache ne rejaillira pas .sur votre lille.Ne croyez pas qu'elle veuille « jamais accepter un époux, si vous ne lui donnez celui de vosche- « valiers qui aura prouvé sa bravoure comme vous-même l'aviez « prescrit. Croyez que la fille des Pendragon ne se laissera point « épouvanter par le cliquetis des épées et le bruit des lances qui « volent en éclats : soyez sûr qu'elle ne tombera pas en défaillance « à la vue du sang : la triste Guendolen a trop bien fait connaître o à sa fille quelle est la perfidie des hommes, pour que Gyneth les « plaigne quand ils reçoivent la récompense qu'ils méritent. »

« Le monarque fronça le sourcil et soujiira : « Je t'accorde, dit- <( il .. ce que je ne puis refuser; car ni le danger, ni la crainte, ni Il la mort même ne forceront Arthur à manquer de parole. Je vois, Il trop tard, hélas! que ta mère t'a formé à dessein cette àme im- II pitoyable. Je ne (luis la blâmer, car elle avait souffert ; mais la « faute n'en était pas à ceux qui vont verser leur sang. Use donc « de mon sceptre comme tu le voudras: mais songe-y bien, si une Il seule vie est sacrifiée, Gyneth perdra la place qu'elle devrait occu- « per dans le cœur de son père. » Ayant parlé ainsi, il détourna la tète, car il ne pouvait supporter l'orgueil qui se peignit sur sou visage, quand, le sceptre à la main, elle s'assit sur le trône, arbitre de la "vie de tant de braves. Il ne pouvait supporter davantage le spectacle de ces vaillants champions qui, rangés sur deux lignes opposées, étaient prêts à en venir aux mains, et le signal de la trompette retentit à son oreille ainsi qu'un glas funèbre : alors, pour la première fois, l'héroïque monarque détourna ses regards du spectacle des combats.

(I Mais Gyneth entendit cette brillante fanfare avec la joie du faucon qui reconnaît le cri de la perdrix,.. Hélas! ne la jugez pas trop sévèrement : elle portail dans ses veines un .sang que la musique guerrière fil toujours circuler plus vite!... Et d'ailleurs la femme la plus accessible à de tendres sentiments n'aurait pu s'empêcher de contempler d'un œil avide ces nobles faits de chevalerie : chacun des champions déployait tant d'adresse à parer les coups comme à les porter, que la lutte offrit un spectacle admirable, tant que l'acier etlescottesde mailles résistèrent. La lice était parsemée de plumes de toutes couleurs qui voltigeaient çà et là au gré du vent; mais les baumes elles corseltts n'étaient point encore ternis par le sang ;et Ton eût dit que cette terrible rencontre ne devait coûter que quelques panaches et quelques cimiers. A mesure que le combat s'échauffait, la voix des trompettes s'élevait plus perçante : tel, quand la brise d'avril agile la verte ramée, le chant aigu de l'alouette domine encore le murmure du bocage.

« Mais bientôt le jeu devient plus sérieux : les lances font couler le sang; les épées font jaillir la flamme; combattants et coursiers tiimbent sur l'arène... pour ne se relever jamais! La brillante parure du tournoi n'existe plus : les boucliers sont privés de leurs emblèmes; les cimiers ne sont plus reconuaissables; l'acier des cuirasses a volé en éclats; les baumes détaches laissent les tètes à nu, et les panonceaux ruissellent d'un sang noir. Ce n'est plus le moment des brillantes manœuvres et de l'escrime régulière : la fureur et le désespoir se fraient une route sanglante à travers celle scene de carjif»"«; et chaque bras porte les coups les plus terribles saas savoir

même où ces coups frapperont. La clameur des trompettes ressemble maintenant au cri lugubre de l'oiseau de mer lorsque, planant sur les tourbillons de l'abîme, il chante l'hymne de mort du marin naufragé.

(I 11 semble qu'en ce jour funeste, le destin veuille anticiper un désastre historique et épargner au sombre Mordred la trahison dont il doit ,se siniiller. Déjà vingt champions de la Table-Ronde , l'élite delà chevalerie, sont gisants sur l'arène. Arthur, au désespoir, arrache les mèches blanchies de sa barbe et de ses cheveux : la farouche Gyneth elle-même éprouve une horreur involontaire et frémit de crainte et de pitié; mais il lui semblait encore que l'ombre de sa mère, planant au-dessus de la mêlée, lui défendait de donner le signal qui eût arrêté le carnage, et lui reprochait les larmes qui roulaient dans ses yeux. Alors on voit tomber Bruiior, et Taulas, elMador. Heljas le Blanc et Lionel, et maint autre chevalier; Rochemont et Dinadam sont déjà étendus sur la poussière, et Ferrand de la Forêt-Noire git baigné dans son sang. Vanoc, poussé par le puissant Morolt jusqu'à l'extrémité de la lice, le jeune Vanoc dont les joues étaient à peine couvertes d'un léger duvet, 'Vanoc qui, si l'on en croit la renommée, devait le jour au terrible Merlin, vient tomber sans forces au pied du trône de Gyneth : son sang a rougi les sandales de la reine du tournoi. Mais en ce moment le ciel se couvre de nuages, un vent d'orage mugit, la terre ébranlée par de soudaines commotions s'enlr'ouvre au milieu de la lice, et du sein du goufre béant, ô prodige !... on voit sortir la figure imposante de Merlin, le redoutable enchanteur.

« Il jette un regard d'horreur sur l'arène ensanglantée, et levant la main d'un air sévère : « Insensés! s'écria-t-il, cessez une lutte « criminelle! Et toi dont la beauté causa tant de malheurs, écoute « l'arrêt du destin ! Un long et pesant sommeil fermera ces yeux « auxquels la pitié n'a pu arracher une larme : la main de fer de « la léthargie enchaînera les battements de ce creur que rien n'a (I pu émouvoir. Mais, comme les leçons de ta mère ont surpris ce « cœur sans expérience, le sang d'Arthur plaidant d'ailleurs pour « toi, la grâce sera mêlé au châtiment; tu subiras ton arrêt dans la « vallée de Saint-Jean, et le terme en sera soumis à cette condi- « tion : lu ne pourras être tirée du sommeil que par un chevalier « dont les exploits et le renom égaleront ceux de la Table-Ronde. « La longue durée de ton sommeil habituera la postérité à dater « tousses maux du jour où l'orgueil de Gyneth causa la mort des Il champions de la Croix-Rouge.

i( Pendant que Merlin parle, le sommeil commence à s'appesantir sur les yeux de Gyneth : la terreur et le dépit s'efforcent en vain de ranimer leur clarté défaillante. Deux fois, avec un effort pénible et lent, elle passe sa main sur son front; deux fois elle essaie en vain de se lever de son siège. Merlin a prononcé la magique sentence ; le trépas de Vamic doit être vengé. Les franges soyeuses de ses longs cils noirs s'abaissent lentement sur ses prunelles d'azur .. aussi lentement que par un soir d'été la violette replie son obscure corolle. Le sceptre pesant s'échappe de sa main aff'aiblie, et sa tète s'incline sur son épaule : le réseau de perles et d'or qui retient sa chevelure se brise et laisse flotter ses tresses onduleuses sur .son bras et sur snn sein de neige. Elle était si belle encore, enchaînée par l'art magique dans son fauteuil d'ivoire, que le père, oubliant son courroux, supplia le sévère Merlin d'adoucir son arrêt, tandis que tous les chevaliers auraient volontiers recommencé pour elle leur funeste combat. . Mais bientôt un nuage enchanté l'enveloppa de ses ténèbres, et Gyneth disparut à leurs yeux.

« La fille de Guendolen subit encore son destin , seule au fond de la vallée de Saint-Jean ; et souvent son image apparaissant dans les rêves d'un paladin, elle lui peint sa détresse et le conjure de bri-ser sa chaîne. Dans les premiers temps qui suivirent son étrange ayen lure mille ehampious accoururent à son aide du Levant et de l'Occident, du Midi comme du Nord, des rives de la Liffy, de la "Tamise et du Forth. La plupart ont parcouru en vain le vallon: ils n'y ont apiTÇu ni tours ni château; car l'édifice n'est point visiblea toute heure, en tous temps et pour tous les regards. Il tant qu il soulfre et les jeûnes et b's fatigues, il faut qu'il veille plusieui« nuits, le mortel qui prétend au privilège d'apercevoir le magique donjon. Parmi le petit nombre des chevaliers dont la persévérance alla aussi loin la plupart abandonnèrent l'entreprise après qu'ils eurent lu l'inscription menaçante gravée sur les portes antiques. Bien peu osèrent franchir l'entrée, et ceux-là ne reparurent jamais. Oubliée aujourd'hui, après tant d'années écoulées, Gyneth a presque perdu toute chance de voir finir sa captivité ; et son repos, profond comme celui de la tombe, ne sera interrompu sans doute qu au jour du jugement par la trompette de l'archange.

LA FIANCÉE DE tRIERMAlN.

CHANT m.

0 Bewcastle , garde maintenant ton château ! que les coursiers restent dans l'écurie, que les vaillants archers se contentent de lancer leurs flèches du haut des créneaux. Guerriers de Liddesdale, \ous pouvez chausser l'éperon : ceins-toi du glaive, ô Teviot ; poursuivez vos excursions nocturnes ; allez porter le ravage dans tout le Cunilierlauil. Les habitants des frontières n'ont plus de représailles à exercer pour leurs champs dévastés ou leurs troupeaux dérobés, car il leur manque lépée du brave De Vaux: Triermain ne leur prèle plus son appui. Le puissant lord, a^ant juré d'accomplir uue périlleuse aventure, est parti seul: et le jour comme la nuit, il visite sans cesse les détours solitaires de la vallée de Saint-Jean.

Quand il commença sa première veille, la lune avait déjà grandi pendant douze nuits de l'été ; elle brillait dans son plein. Du haut d'un Krmament sans nuages, elle versait sa clarté froide et paisible sur le ruisseau, le vallon et les rochers. Etendu sur la brujère qui revêt les somlires flancs de la colline, sir Roland contemplait la vallée: ses regards s'arrêtaient d'abord sur l'amas de rochers qui, selon le récit du vieux Lyulph, marquait le séjour de la belle dormeuse. Tandis que le chevalier restait ainsi couché, les rayons incertains de la lampe des nuits se brisaient sur son armure polie, ils semblaient tantôt s'y répéter et tantôt disparaître, puis éclairant les ciselures de son bouclier dépo-é [irés de lui sur la mousse, on eiit dit qu'ils y dansaient comme sur le cristal d'une fontaine.

11 continuait de veiller, et souvent, quand la lune éclairait le monticule enchanté, il croyait le voir changer de face à ses yeux. ■Il lui semblait que les rochers informes se régularisaient en une enceinte de murailles et que les tourelles sourcilleuses s'élevaient lout-à-coup dans les airs. Mais à peine son cœur pal]iitait-il d'espoir, que déjà fuyaient ces vaines illusions, produit d'une imagination exaltée et de sens violemment excités, qui ne demandaient qu'a se tromper eux-mêmes Déceptions pareilles à celles qui abusent parfois nos regards, lorsque, dans un appartement solitaire, coiilemplanl les tisons à demi consumés du foyer, nous découvrons dans la flamme rougeàtre des remparts, des créneaux et des tours ! Déceptions ! car a minuit sous les rayons de la lune, à raidi sous les léux du Jour, le matin à la lueur de l'aurore, le soir aux clartés rougeàiresdu couchant, parle brouillard, le soleil ou la |>luie, toujours et à toute heure, les rochers demeuraient les mêmes.

Souvent il avait parcouru le monticule enchanté, il en avait gravi le sommet, il avait fait le tour de la base et il n'avait rien découvert, sinon que les rocs amoncelés, quand on les regardait à quelque dislance, ollVaieiit par leurs contours l'apparence d'une lorleresse. Cependant le guerrier continuait ses observations, sa nourriture était frugale, son repos court et interrompu: sou unique boisson était l'eau oe la source. Durant tout le jour il errait sui la colliue, puis quaud la brise du soir comuiençail à refroidir l'atmosphère, il se relirait vers une cellule creusée dans le roc: la, tel qu'un pauvre ermite, il comptait les grains de son rosaire, répétait les prii'.res les plus Icrveutes et invoijuail tous les saints pour qu'ils laicJassent a rompre le charme fatal.

Mais la lune avait voile son di.sque et ne promenait dans les cieux qu'un arc d'argent a peine visible, devant lesquels les nuages chasses (lar le .soulUe de la tempête pa.ssaienl avec rapidité. Le ruisseau grondait plus impétueux, caries pluies des montagnes avaient grossi les sources qui Uescendaieiit en torrents ; le tonnerre roulait dans le loinldin, et de lre<|uenls eclairs enveloppaient la vallée connue d'un linceul de flamme. De Vaux s'était retiré dans la grotte ; car nul mortel n'aurait ose braver [lareille tempête, et son amc tout entière était ensevelie dans de sombres nuditations: uiilin, bel ce par le bruit eloigue des torrents et par le silUementde l'orage, un sommeil agite succéda peu a (jeu à sa rêverie.

Ce fut alors qu il eiaendit un son lugubre, un son étrange et terrible, surtout au milieu de ces landes désertes qui, à plusieurs uulles à la ronde, n'avaient d'autre liabitaiit que le daim et le coq de bruyère. De Vaux tressaille ; il se dresse sur sa couche rustique, et il eiuend de nouveau Celle voix grave cl soleiiiiclle. Deux lois elle retentit a des intervalles égaux, pareille à l'airain d'une orgueilleuse cathédrale ou au tocsin dune tile. Quelle lut la premiere impresfioii de holand au moment où cet appel sinistre vint frapper son ireille ; je serais désole de porter alleinle a Ihonneur d'un guer- 'ler; mais le devoir dun ménestrel est la vérité: celle imprissiun fut la terreur.

Mais bientôt ce frisson passager .se dissipa, et de plus douces pensées firent palpiter son cœur: les tendres impulsions de l'amour, l'ardent espoir, la bouillante valeur, l'enthousiasme de la chevilerie, tout lui dit qu'il faut braver le peril. H s'élance donc de la groltc avant même que les voix des niuntagiics aient cesse de repondre au liriiil qui les a réveillées ; car l'étrange harmonie, ondulant d'ecbos en eciios, se répercuta longtemps ii bien loin à la ronde ; Glaraniara s'en émut ; les pics de Cnsdale en relenlirenl, et le sommet du Legberl la renvoya jusqu'aux vallons de Derwent.

Le chevalier, assourdi et frappé de surprise, reste immobile, les regards fixés sur l'impénétrable obscurité, jusqu'à ce qu'il n'entende plus que le sourd mugissement du torrent et le sifflement des vents qui rasent la bruyère. Alors il voit le ciel s'éclairer vers le nord, et comme jiar enchantement, un large météore roule son orbe rougeàtre au-dessus du Lcgbert: on dirait le char enflammé sur lequel un génie malfaisant s'élance pour accomplir sa funeste mission. Une lumière lugubre se répand au loin sur les pentes de la vallée, sur les bois, les rochers et le torrent, sur les précipices et les cascades ; la perspective entière se découvre aux yeux, mais à peine peuton la reconnaître ; car les noirs rochers, le ruisseau d'argenl, les verts bocages, tout parait revêtu d'une teinte sanglante.

Le soir même De Vaux avait vu les rayons du couchant s'arrêter sur le .sommet du monticule enchanté, et il n'y avait aperçu que des fragments de roc dispersés au hasard, et mirantleurs flancs désolés dans les flots du torrent. Qu'aperçoit-il à la lueur sombre du météore?... Un chàleau couronné de bannières, un donjon et des tours, des remparts munis de créneaux et soutenus par des contreforts: devant les portes, des défenses extérieures, de vastes enceintes fortifiées, projettent leurs ombres sur le ruisseau... Ce n'est point une illusion: le météore s'arrête un instant au-dessus de l'édifice, et Roland aperçoit distinctement jusqu'aux meurtrières et aux parapets ; mais le magique flambeau continue sa marche solennelle; à mesure qu'il s'éloigne, les tours majestueuses disparaissent

peu a peu.

Roland s'était élancé de sa grotte et franchissait les rocs et les ruisseaux, les buissons et la bruyère : mais il avait à peine fait quelques pas que le lumineux prodige avait disparu derrière les collines, et que de profondes ténèbres couvraient de nouveau la vallée. Force de s'arrêter, il sonna du cor: une note isolée et perçante comme le son d'une trompette répondit à cet appel; peut-être n'était-ce que l'écho de la montagne ; mais il sembla flotter longtemps dans l'air au-dessus des remparts fantastiques, et Roland crut ouïr en même temps le bruit d'armes et de pas que fait la garde d'un château pendant ses rondes nocturnes. Le vaillant chevalier de Triermain répéta son appel ; mais plus de réponse: égaré dans les ténèbres, battu de la pluie et du veut, il chercha en vain sa route dans le vallon jusqu'au lever de l'aurore. Et alors cet édifice merveilleux, qu'il avait aperçu si distinctement à la clarté du météore, avait disparu sans laisser de trace : le monticule enchanté n'était couvert, comme le soir précédent, que de fragments de granit.

Néanmoins, obstiné à poursuivre l'aventure, Roland ne se fatigue point, et parcourt de nouveau la vallée. Mais, la nuit comi.ne le jour, il n'y voit plus que les rochers , n'entend plus que les mugissements du torrent. Enfin l'époque arrive où la lune en se levant sur les collines bleuâtres montre son croissant renouvelé. A l'heure où ce croissant disparaît eflacé parmi les rayons du jour naissant, un brouillard s'élève de la terre : ses vapeurs flottent le long de la vallée; leurs replis entourent la mystérieuse colline et se pressent contre sa base. Peu à peu, comme une marée écumeuse, la brume escalade les lianes sombres et décharnés des rochers, jusqu'à ce que SCS vagues aériennes enveloppent complètement cet îlot enchanté. Ou eût cru voir un fantastique rideau de gaze jeté par la main de quelque fée sur un joyau magique.

La brise suivit doucement le cours du ruisseau, et son souffle fit flotter le voile argenlj de la brume : alors le regard impatient du chevalier revit l'étonnant tableau qui l'avait déjà frappé. Quoique les lentes vapeurs résistassent encore à l'elfort de la brise, cependant elles entrouvrirent devant elle les replis de leur vaste manteau; et à travers chacun de ces vides, des tours, des bastions el des créneaux gothiques montraient confusément leurs formes allières. Hâtetoi , chevalier, hâte-toi, avant que la flottante vision disparaisse encore à tes yeux !.. L'im|iétueux De Vaux est léger et prompt à la course comme le destrier du chasseur aux premiers sons du cor, au premier cri de la meute. Il s'élance en effet du haut de la colli ne avec la rapidité de la flèche que chasse la corde de l'archer : mais avant" qu'il ait atteint le pied de l'éminence , les rochers ont repris leurs lo-mes irrégulières, et les esprits de la montagne se raillent de ses elforts inutiles : l'écho du vallon répète au loin un ricanement sauvage et qui a quelque chose d'infernal.

La fureur s'allume dans le ctBurdu guerrier... — Ah! suis-je donc

ici le jouet des ennemis de l'homme, comme le pauvre vassal qu'un

esprit a égare loin de sa chaumière? Triermain est-il devenu votre

proie? De Vaux, l'objet de vos mépris? Arrière, esprits de ruse et

de mensonge I... Roland portait une pesante hache d'armes dont la

lame quadi angulaire et le manche d'ébène s'étaient souvent [dongés

dans le sang écossais. Le vigoureux chevalier balance un moment

i son arme en arrière, puis il la lance sur une pointe de rochers qui

' dominait fièrement toutes les autres, et formait une saillie sur sa

I route. Le choc irrésistible, brisant peut-être aussi quelque charme ,

I delache un énorme fragment du roc , qui va rouler parmi des tour-

! billons de pcjussiere et de flammes. Il s'élance le long de la côte es-

j carpee par-dessus les arbres elles buissons, broyant le taillis et sil-

I lonnant la terre; puis s'arrôtant enfin, ses debris tout poudreu»

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

encombrent le lit du torrent : les eanx irnpélueuses sont forcées de revenir sur elles-nuMms |uiur se frayer plus loin im passage.

Quand le fracas cîit iv'ssé, Tricrmain regarda de nonve.m le monticule , et à son grand étonnenient , il vil que le rocher, en s'ocroulant, avait mis à dée.iuverl un escalier tournant creusé dans le granit, dont les marches irréguliéres et tapis>ées de mous>e conilui- .saient au sommet de réuiinence. Le bravti De Vaux escalade le roc enchanté else trouve surune plate-forme, cl de là ( le cliaruie était rompu! ) il aperçut entin devant lui le château de Saiut-Jcan. Ce n'était plus une image fantastique dessinée par le brouillard; ce n'était plus l'illusion des clartés d'un météore : la forteresse massive s'élevait en réalité sous ses yeux, éclairée par les rayons du soleil levant.

L'arche sombre et peu élevée du portail était flanquée de deux bastions massifs et commandée par des tours et des créneaux. Bien qu'exposé depuis plus de six siècles aux attaques de la tem|)ète, l'écusson revêtu d'emblèraesqui couronnait celte entrée n'avait souffert aucune dégradation : mais du côté de l'Orient une des tourelles qui la surmontaient s'était écroulée, et ses ruines toutes récentes encombraient le torrent. Du reste , les assauts du temps ou la violence des hommes semblaient s'être brisés impuissants contre l'imposante masse de l'édilice. Au-dessus du porche cette inscription menaçante était gravée en caractères antiques.

Page 1