‹ Wilfred Laurier à la tribune [microforme]Chapitre 10 sur 571 · SON CARACTÈRE ET SA TACTIQUE · texte numérisé non relu

SON CARACTÈRE ET SA TACTIQUE

Il n’est pas agressif outre mesure; il n’engage pas de luttes irréfléchies ; mais il est très, très ferme ; un homme calme, fort, persévérant, qui n’abandonne jamais la lutte tant qu’il reste l’ombre d’une chance de remporter la victoire, qui mesure avec justesse les difficultés à vaincre, qui possède à un degré peu ordinaire ce courage qui consiste à préparer des victoires futures sur les ruines encore récentes de la défaite. Il ae s'occupe guère des querelles mesquines des factions rivales. Il ne pourrait jamais réussir par l'intrigue. Les influences qui dégradent, démoralisent et corro m pent n’ont pas de place dans sa tactique. Il ne combat bien que lorsque sun cœur est dans la lutte. Et sou cœur n’est pas dans les trivialités de la politique de clocher. Mais cet homme serait un géant dans une

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grande crise nationale, Il n'est pas de travail ou de sacrifice qu’il ne s’imposât pour une cause où son cœur et sa conscience seraient engagés. Il n’est pas radical. Il est libéral ; libéral dans toutes les convictions de son esprit ; c’est un penseur puissant, brave

indépendant, un homme qui sera poussé par le devoir plutôt que par l’ambition à jouer un grand rôle dans l'avenir de son pays ; jouissant de l’estime et de la cunfiance de ses amis, honoré par ses collègues parlementaires, il mérite la confiance de tout le peuple

canadien. .

J.S. WILLISON,

Dans le Toronto Globe du 30 août 1889,

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L'ŒUVERE

Ce qui précède fait connaitre l’homme. Le portrait tracé par M. L. O. David en 1874 est encore, après seize ans, frappant de ressemblance; loin d’en avoir effacé les lignes, le temps les a plutôt accentuées davantage.

En professnt une admiration poussée jusqu’à J'enthousiasme pour le talent de M. Laurier, M Rodolphe Lemieux n’a pas seulement obéi à une impulsion de jeune homme, il a donné expression à un sentiment partagé par notre génération tout entière,

Pour mieux connaitre le nouveau chef libéral et Fe pour mieux le faire connaitre de ses lecteurs des provinces anglaises, le manaäÿing editor du Globe, M. Wil lison, est venu le relancer jusque dans sa champêtre & retraite d’Arthabaska, ce qui nous a valu le plus char jé mant tableau d'intérieur, formant comme un cadre de feuillage à la belle et calme figure du penseur, de l’homme politique et de l’orateur.

Je me suis réservé de dire un mot de l’œuvre. Le travail que j'ai l'honneur de présenter au public me l’a fait étudier à fond. On ne passe pas des mois, comme je viens de le faire, en compagnie de la pensée td d’un homme, sans s’en imprégner profondément.

Et puis, les traducteurs du Hansard officiel font, en général, tellement courir le lecteur après la pensée des debaters, que ce serait un miracle si je n’avais pu saisir celle de M. Laurier. A propos, qu’on me per-

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mette d'ouvrir une parenthèse pour protester contre l'infériorité de l’article qu’on nous fournit sous l’étiquette de traduction officielle des débats. Ou quelquesuns de ceux qu’on désigne à cet emploi ne connaissent ni l’une ni l’autre langue, ou ils sont mal payés, ou on les oblige, en les surmenant, de se décharger d’une partie de leur travail sur des subalternes; dans tous les cas, c’est une véritable disgrâce pour le pays que la version française officielle des débats. Cachons bien vite ces énormes ?n-folios qui coûent pourtant si cher et qui ne valent pas le poids du papier sur lequel ils sont imprimés. Ayons soin surtout qu’ils ne sortent pas de nos bibliothèques, si nous ne voulons pas être la risée des étrangers. Gardons-nous bien nous-mêmes de les utiliser pour consultation, car, à quelques exceptions près, non seulement la traduction n’est pas française, mais elle est souvent inexacteet inintelligible. Autant vaudrait supprimer tout à fait ce service, qui ne nous donne pas ce qui nous revient de droit.

+ J’en parle avec d'autant plus de conviction qu’il m'a fallu refaire en entier la traduction de la plupart des discours parlementaires de M. Laurier, dès que j'eus découvert la fausse piste où j'étais engagé. Non que je regrette ce travail de bénédictin. Obligé de confronter les textes phrase par phrase, de compulser une masse de documents et de discours, j’ai dû néces® sairement pénétrer plus avant dans la pensée de l’orateur.

L’éluquence écrite, dépouillée des magies du geste et de la voix,est comme un oiseau privé de ses ailes ; elle a perdu cette mobilité incessante qui charmait et éblouissait en elle, mais quine permettait pas non

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plus à l’œil d’en saisir au vol les fines nuances, de même que les taches. C’est désormais un sujet d’anatomie déposé sur la table de dissection; le scalpel peut s’y promener à loisir. Dans ces conditions, l’éloquence fait appel à la raison seule, et non plus aux sens. Cependant, ces pages froides, inanimées, que j'ai dû lire et relire tant de fois, analyser; retourner en tous sens, apprendre pour ainsi dire par cœur, m'ont fait passer par les mêmes émotions qui avaient dû secouer avant moi les nombreux audituires de l’orateur.

Le lecteur attentif qui parcourra ce volume n’échappera pas à cette mystérieuse influence. Il n'aura pas devant lui la mise en scène des assemblées populaires ou parlementaires, toujours si prédisposante aux pensées solennelles. Il ne verra pas se dresser audessus des mille têtes curieuses de la foule, ou émerger de la ligne horizontale des banquettes des Communes, cette taille élevée, cette figure pâle et méditative, ce front vaste et développé dénotant la force de la pensée. Il manquera à ses sens la musique de cet organe singulièrement grave, de cette accentuation sonore, classique comme le geste, ne dépassant jamais une certaine hauteur, excepté dans les grands mouvements, savamment préparés, et dont M. Laurier ne fait pas,comme son rival aux Communes M. Chapleau,

.un usage immodéré. Tout ce décor fait défaut ici. Et cependant il se dégage encore de cette sténographie inerte, suuvent terne et incomplète, des chocs galvaniques d’un puissant effet, d'une force irrésistible. À quoi cela tient-il ? C’est que M. Laurier n’est pas un simple rhéteur; c’est que son éloquence n’est pas une statue de marbre, et que, dépouillée de la périssable beauté des formes extérieures, il lui reste

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, une âme en.ore plus belle : la pensée, la pensée vraie,

convaincue et forte.

L'esprit humain est si complexe que c’est toute une étude que de trouver la note juste du talent d’un homme supérieur. L’humble compilateur des discours de M. Laurier croit, ici, l’avoir trouvée, peutêtre sans le vouloir, par la furce des circonstances. Ces discours étaient épars dans cent recueils et journaux divers ; il y avait entre eux des lacunes de lieu et de temps, vingt ans entre le premier et le dernier: en les réunissant, je crois avoir rattaché le fil d'Ariane qui les traverse de part en part.

La discussion de M. Laurier est une synthèse, comme celle d’autres puissants orateurs est une analyse. Lui et M. Mercier prouvent, par leur extraordinaire ascendant sur leurs contemporains, que l’une et l’autre manière sont des instruments d’égale valeur entre des mains expertes. Lisez à tête reposée une dissertation de M. Laurier: ce qui vous frappe tout d’abord, c’est la limpidité de la pensée. Ecoutez M. Mercier attaquant à l’improviste le premier sujet qui se présente, développant une thèse, rendant compte d’un fait, d’un acte administratif quelconque: il y a dans ce qu'il dit quelque chose qui vous confond, c'est la lucidité, la prodigieuse aisance de la parole.—M. Mercier embrasse une question par tous 8es côtés à la fois, il épuise son sujet; M. Laurier en aspire à longs traits l’essence.—L’'un excelle à analyser une théorie ; l’autre à la généraliser.—Le premier coordonne, range avec symétrie ses arguments, dispose de chaque objection une à une; suivant la locution vulgaire, il ne

sse pas perdre une épingle ; un point traité, il passe

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à un autre, pour n’y revenir qu’à la conclusivn, où tout cela formera une ligne de bataille formidable et à tout coup victorieuse. Le second obtient des effeta aussi puissants en se contentant de développer un nombre restreint de propositions principales, dont la formule,qu’il ne prend même pas toujours la peine de donner, se dégagera, triomphante, lumineuse, de l’ensemble du discours.—M. Mercier descend au fond d’une question ; M. Laurier se tient à distance et assez haut pour pouvoir l’embrasser d’un seul jet du regard. —L’'un et l’autre cependant obtiennent différemment les mêmes effets ; ils imposent également le silence, commandent l'attention au même degré; tous deux inspirent l’admiration à tous.adversaires comme amis. Le pius méticuleux des deux ne fatigue jamais son auditoire; le plus superficiel fournit un tout complet, qui ne laisse pas dans l'esprit la moindre place pour l'incertitude ou le doute.

Je suppose qu'avant de préparer un discours, M. Laurier se dit: Voici deux ou trois considérations qui à mes yeux renferment tout le débat ; elles devront me suffire ; défense formelle de sortir de 1à !... Et c’est dans ce cercle magiqur qu’il s’enferme avec sa pensée... J'ai dit préparer ; en effet, M. Laurier n’écrit jamais ses discours ; il élabore, mûrit le fond, mais les brillantes images, les périodes sonvres, il les improvise. Peu d'hommes ont moins de vanité d’auteur que lui. J’en sais quelque chose, ayant eu à collectionner ses discours ça et là, au meilleur de ma connaissance. Lorsque je lui ai demandé la permission de les publier, son premier mouvement a été dé cher- . cher à m'en dissuader, craignant que personne ne les achetât et que je n’en fusse pour mes frais, lorsque j'avais d(jà la certitude d’une bonne vente et que tout le monde demandait à s'incrire. Il mit cependant avec

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bienveillance sa collection à ma disposition; mais cela se résumait à peu de chose. Non seulement il ne conserve pas un exemplaire de ses œuvres sur les rayons de la bibliothèque où mon confrère Willison a admiré une si belle collectiôn d’uuvrages français et anglais, la plus belle peut-être, dit-il, qu’il y ait au pays ; mais M. Laurier a été tout stupéfait de découvrir, après des années, comme il avait été sbominablement traduit et mal rapporté dans le Hansard. Je présume qu'il ne s’est jamais relu, et que, comme tous les modestes, il se juge trop sévèrement pour oser regarder en arrière,

Et cependant sa rhétorique, dont je ne puis donner qu’une imparfaite ébauche, est vraiment classique ; elle l’est assez pour me permettre d'espérer que ce livre aura sa place entre les mains de la jeunesse académique des collèges, pour son éducation patriotique, et qu’on y trouvera des pages dignes d’être récitées comme modèles du genre.

La poursuite d’une idée fixe absorbe cette existence. Tous les hommes d'Etat ont leur idée fixe. M. Mercier, dans la politique provinciale, a la sienne ; de même M. Laurier, dans’ la sphère fédérale. C’est l’impression qui m'est restée d’un tête-à-tête de trois mois avec sa pensée. Son éloquence est une variation à l’infini sur un thème unique. Ses premiers accents devant le pays étaient inspirés par le même sentiment qui l’agite encore aujourd’hui, quand il se dresse sur ses pieds pour adresser à ses concitoyens, soit de la tribune populaire, soit de son siège au Parlement, ces admirables harangues qui ont du reten-

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