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Un chef de parti s'identifie vite à ua1e cause, plus particulièrement dans un pays comme le nôtre, où l’on met tant de passion, tant d’acrimonie dans les luttes. Il s'ensuit que si un chef est taré, il discrédite tout son parti dont il compromet la cause devant l’opinion publique. Au contraire, si sa réputation est intacte, élevée, son prestige alors profite à ceux qu’il commande et qui s’attachent à ses destinées.
Il importe donc, dans un club comme le nôtre, de faire connaître nos chefs, habituant ainsi le peuple à la figure, aux idées, aux principes de ceux qui, à un moment donné, pourront réclamer de lui ses suffrages.
Il y a de cela dix ans. L'on était à la veille des élections générales, de ces désastreuses élections de 1878 qui ont laissé de si fâcheux souvenirs dans le parti libéral. Notre Province était en pleine tourmente électorale et rarement avaiton vu une guerre aussi atroce se livrer entre les deux partis.
Il suffira de rappeler qu'à cette du l’honorable M. Mackenzie gouvernait à Ottawa et que l'honorable M. Joly venait de prendre le timon des affaires à Québec, après le renvoi du cabinet de Boucherville par le lieutenant-gouverneur Letellier de St-Just.
Les partis, je le répète, se livraient une guerre sans merci. Les libéraux voulaient conserver le terrain chèrement acquis au prix de vingt années
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de luttes stériles, et les tories, peu habitués aux régions glacées de l’opposition, menaiïent un bruit d'enfer afin de reprendre le pouvoir, qu’ils ont d’ailleurs toujours considéré comme leur propriété et leur chose.
Mon père habitait alors Trois-Rivières, pays foncièrement tory, et il avait été chargé d’une partie de l’organisation de ce district. J'étais moi-même bien jeune à cette époque. Je commençais mes études et la politique me passionnait déjà. Je me rappelle cette grande assemblée qui eut lieu dans une des salles de l’ancien collège, où nous résidions alors, à laquelle plusieurs personnes furent appelées à prendre la parole. Je serais bien embarrassé aujourd’hui de -vous donner les noms de ces orateurs. Vers le milieu de l'assemblée arriva un nouveau personnage, qui fut vivement acclamé, à qui on livra passage avec respect et qui fut immédiatement app ‘ à la tribune. Celui-là, je ne l'oublierai Jamais.
C'était un homme à la taille élevée, à la chevelure abondante et bouclée, aux traits délicats et à l'expression intelligente. Sa figure était noble, pensive, jeune, son geste gracieux, sa voix « forte, ample.
Il parla pendant une heure environ, tenant tout cet auditoire sous le charme de son éloquence. J’appris alors, pour la première fois, que cet orateur n’était autre que Wiltrid Laurier.
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Dix années se sont écoulées depuis cette époque. Qui m’eût dit alors que j'aurais un jour commis l’imprudence de vous promettre une conférence sur le grand orateur qui m'impressionna si vivement et dont je suis devenu avec vous le partisan dévoué et l’admirateur enthousiaste ?
Wilfrid Laurier est né le 20 novembre 1841, à cette époque où la lutte entre les patriotes et les bureaucrates, transportée sur une autre scène, menaçait de devenir plus violente, plus terrible que jamais.
C’est dans le comté de l’Assomption, à St-Lin, à quelques milles de Montréal, qu'est né le chef actuel du parti libéral.
St-Lin est maintenant l’un des postes avancés du nord, situé au pied des Laurentides et taillé à même l’ancienne seigneurie de Lachenaïe. C’est là que vinrent s'établir les ancêtres de M. Laurier, partis d'Anjou vers 1650. Quel beau pays que cette région des Laurentides qui semble avoir gardé l'empreinte d’une grandeur souve-
raine !
L'air pur qu'on y respire est bien fait pour les forts et les sages, pour les caractères mâles et sévères. Pendant que dans nos grandes villes, l’homme s’étiole au contact d’influences délétères, là il possède une physionomie particulière de hardiesse, de vigueur et d'indépendance.
Quoiqu'er disent messieurs les décadents, la
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nature est encore la source pure où viennent puiser tour à tour les poètes, les peintres, les sculpteurs, ou les orateurs, et souvent lorsque ma bonne fortune m’a fait entendre M. Laurier, alors que dans le style qu’on lui connait, et dans les accents qui vous sont familiers, il décrivait toute la grandeur et la majesté de notre beau pays, Je pensais involontairement que son esprit contemplateur subissait encore, à cette distance, la fascination du souvenir des forêts, des collines et des montagnes de son village.
Le père et le grand-père de M. Laurier étaient arpenteurs et on retrouve leurs noms dans tous les cadastres de cette partie de la province. Ils ont toujours joui parmi leurs concitoyens de l'estime et de la considération publiques. Ils appartenaient à cette vieille génération des Anciens Canadiens chez qui primait d'abord le sentiment de l’honneur, du patriotisme et du devoir.
Wilfrid Laurier fit ses études au collège de l'Assomption, qui a donné au pays tant d'hommes distingués dans toutes les carrières, et au sortir du collège, il vint à Montréal étudier le droit scus M. Rodolphe Laflamme, l'éminent juriscotculte que l'on connaît. Il suivit ses cours de droit à l’université McGill où il prit ses degrés de bachelier en 1864, et en 1865, il devint merbre de la n:ofession, qu'il exerça avec Médéric Lanctot, — Médéric Lanctot, ce brillant
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ent météore qui devait sitôt disparaître (lu firmament les politique !
que Arrivé jeune et pauvre à Montréal, à l’âge où ‘1er, l'illusion chasse une réalité pénible et où la vive ans jeunesse prend des ailes et saute gaiement le vait fossé de la misère pour gagner l’avenir et l’espéeau rance, M. Laurier s’est bientôt trouvé mêlé à ces prit hommes distingués qui aujourd’hui se rappellent, 1Ce, | en le regrettant peut-être, le temps où, suivant nes l'expression d’Henry Murger, ‘“ gravissant la verte colline de la jeunesse, ils n'avaient d'autre ent fortune, au soleil de leurs vingt ans, que le cou- DUS rage qui est la vertu des jeunes, et que l’espé- Ils rance qui est le million des pauvres.” de Vous me pérmettrez sans doute, messieurs, de Ils dire un mot de cette belle génération de 1864. n- J'ai cueilli au hasard quelques souvenirs que le nous ont transmis à ce sujet votre député, M. L. lu | O. David, et notre srand écrivain, Arthur Buies. | ‘ C'était en 1864, dit M. David, et la nouvelle de | s'était répandue que Sir John A. Macdonald, es 3 Sir George Etienne Cartier et George Brown ir F venaient de se coaliser pour réaliser un projet it de confédération. On conçoit la stupeur de la s- À population. La jeune génération s’'émut. Il y eut le des réunions à Montréal, on organisa un comité ES national, on discuta la situution avec calme. Il y it eut scission dans le parti des jeunes conserva-
teurs. Les sécessionnistes — M. Mercier et moimême étions du nombre — avaient à leur tête
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Ludger Labelle, avocat, membre du parti municipal. Médéric Lanctot publiait alors un journal quotidien, La Presse. Il l'offrit à la ligue des jeunes anti-fédéralistes pour en faire leur organe, et le transforma plus tard en l'Union Nationale. Nous étions onze collaborateurs : c'étaient M. Loranger, A. P. Letendre, H. F. Rainville, Chs. de Lorimier, L. À. Jetté, D. Girouard, A. Audet, Ludger Labelle, Médéric Lanctot, Chs. Marcil, P. Thompson et L,. O. David. ;
‘ Laurier était avec nous. Il n’était pas collaborateur bien qu'il écrivit quelquefois. Il était l'associé de Lanctôt comme avocat. Il passait parmi nous dans le bureau sans parler, sans paraître entendre le brouhaha de la collaboration. Il était malade et semblait nous dire : ‘ Frères, il faut mourir.” Souvent nous nous disions tout bas que ses jours étaient comptés.
‘ À cette époque, Lanctôt était certainement, après l'honorable M. Dorion, le chef le plus populaire et le plus influent dans le parti des anti-fédéralistes. Ce que l’on espérait, c’est que le projet constitutionnel serait.soumis au peuple. Vaine illusion ! on vota-la Confédération et on imposa au peuple la nouvelle constitution. Restait un espoir, les élections de 1867. IL était trop tard, disait-on, il fallait accepter le fait accompli: les mandements des évêques, les sermons dans les campagnes écrasèrent ceux qui voulaient au moins saisir la seule occasion qui leur restait pour protester.”
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Cette génération de 1863 à laquelle appartient
M. Laurier a vu la fin de ce fameux Institut
Canadien, qui avait été fondé en 1844, à peine au sortir de la rébellion de 1837-38 et qui a laissé derrière lui des souvenirs impérissables, La plupart des jeunes gens du temps appartenaient à l’Znstitut Canadien, alors encore fréquenté par Joseph Papin, Eric Dorion et Joseph
Doutre.
‘ Les radicaux, les intransigeants, les irréconciliables, les enragés de la phalange de 1863, dit Arthur Buies, ne comprenaient que sept ou huit furieux dont les noms ne soulèvent plus aujourd'hui le moindre effroi chez les plus vieilles femmes des dernières concessions. C’étaient
Laurier, Geoffrion, Lusignan, Gouzalve Doutre, :
Robidoux, Ovide Perrault, Joseph Turgeon, qui ‘n’a jamais fait guillotiner personne, Oscar Archambault qui, du fond de l'Assomption, son avant dernière demeure, s'étonne d’avoir voulu détruire l’ordre social, et enfin celui qui, étant devenu plus tard une bête noire, n’a plus su que faire des chroniques, ces joujous qui ont amusé les plus belles femmes du monde.
“ Nous étions une génération d’audacieux, des écrivains en germe, mais téméraires qui ne reculaient devant rien, qui osaient tout aborder, à ce point que nous avions fondé un cénacle, oh ! le glorieux cénacle dans lequel j'étais chargé de
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cours d'économie politique ! Hélas! qu'il y a longtemps que j'ai oublié les cours, et surtout l'économie ! En ce temps-là, Fréchette faisait des vers à Chicago, ne se doutant pas qu’on pouvait passer par Chicago pour aller à Paris.... mais C'était à l’Institut qu’il fallait nous voir. Gonzalve Doutre tenait ferme pour les choses historiques, démontrées par l'expérience. Geoffrion était la hache de Phocion qui tailladait, qui hachait tous mes discours ; en deux mots, il faisait de mes tirades des petits pâtés bons pour les lunchs d'avocats pressés.”
‘ Quand nous parûmes sur la scène, ajoute Buies, nous, c’est-à-dire, les hommes qui ont aujourd’hui de 40 à’ 45 ans, et qui suivaient immédiatèement les Papin, les Dorion, les Doutre, les Dessaulles, les Laflamme, ce fut dans les commencements de 1863. Comme ceux qui nous avaient précédés, nous arrivions, phalange fortement unie non-seulement par la solidarité des principes communs et nettement définis, mais encore par les liens d’une amitié étroite que le temps n’a fait que resserrer davantage.”
Combien de ces noms sont aujourd’hui plongés dans l'obscurité, qui ont eu leur heure de célébrité, et qui pendant quelque temps ont volé dans toutes les bouches ! Et qui de nous ne s’est parfois demandé, au hasard d’un souvenir, ce qu'était devenu tel ou tel de ces hommes, dont l'attention publique s’est détournée complètement après un engouement plus ou moins long.
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M. Laurier a vu disparaître, un à un, beaucoup de ses camarades d'autrefois qui auraient sans doute, comme lui, tracé dans notre sol politique un silon profond. Médéric Lanctôt, Ludger Labelle et tant d’autres qui devaient survivre à Laurier alors atteint de pulmonie, disait-on, dorment maintenant du dernier des sommeils. Ils ont tous succombé, ces cœurs généreux, enthousiastes qui révèrent de si grands projets pour l'avenir du pays et qui se jetèrent avec tant de vigueur et d'énergie dans la lutte. |
‘ À ce cœur joyeux de la route, ‘6 Qui commençait à tant de voix, ‘ Chaque fois que l'oreille écoute ‘ Une voix manque chaque fois.
‘ Chaque jour l’hymne recommence, ‘ Plus faible et plus triste à noter ; ‘* Hélas ! c'est qu’à chaque distance ‘* Un cœur cesse de palpiter.
‘ Adieu les voix de notre enfance,
‘ Adieu l’ombre de nos beaux jours, ‘“ La vie est un morne silence,
‘ Où le cœur appelle toujours.”
(Lamartine.) ‘LES AMIS DISPARUS,
Combien aussi, de ces jeunes gens d’alors, con servateurs enracinés, sont devenus plus tard défenseurs ardents du parti libéral ? La politique a quelquefois de ces surprises ! L’ami de cœur de M. Laurier, le député de Montréal-Est, M. L. O. David, n’était-il pas lui-même dans le temps
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une des plus belles espérances du parti conservateur ?--Ecoutez ce que disait M. Laurier dans un discours prononcé à Montréal, le 24 novembre 1887 : ‘“ Ce n'est rien pour vous, messieurs, de l'entendre, mais c'est pour moi un honneur ct uu orgueil de pouvoir dire que je puis me compter parmi les plus vieux amis de votre député, M. David. Notre amitié remonte déjà à une époque lointaine, àune époque où lui et moi nous étions, je puis dire, placé aux antipodes du monde politique ; lui était un conservateur enraciné et moi j'étais un libéral avancé. Depuis ce temps, nos idées respectives ont subi des modifications. Lui a fait un pas en avant, moi, J'ai fait un pas en arrière et nous nous retrouvons tous les deux sur cette estrade ce soir, les champions de la même cause.” Et M. Laurier ajoutait : ‘ Je n'aspire pas pour ma part à un autre idéal dans ma vie politique que de réaliser les vertus qui ont toujours caractérisé la carrière de M. David, c’est-à-dire la probité, l'honneur, le désintéressement, le dévouement au devoir et avant tout et par-dessus tout la défense instinctive des faibles et des opprimés.”
Comme je l'ai dit tantôt, M. Laurier fut admis au barreau en 1865. Déjà il s'était affirmé comme libéral et il ne tarda pas à se
joindre à la jeunesse politique du temps. Sa
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