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CHAPITRE IV

Le lendemain matin, le major fit une visite à la belle veuve, pour prendre congé d'elle, et, s'il était possible, pour seconder habilement les vues de son fils. Il la trouva vêtue d'un élégant négligé, en compagnie d'une dame âgée dont les manières affables et polies le captivèrent tout d'abord. La grâce de la plus jeune, la dignité de l'autre, faisaient un aimable équilibre, et leur manière d'agir l'une envers l'autre indiquait qu'elles étaient étroitement unies.

La veuve venait de terminer le portefeuille que noua connaissons, et auquel elle paraissait avoir assidûment travaillé, car, après avoir remercié le major de sa visite, elle tendit l'objet à son amie, et lui dit, comme en reprenant une conversation interrompue : «Vous voyez que j'ai fini, malgré les longueurs et les obstacles qui semblaient devoir m'en empêcher.

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— Vous venez à propos, monsieur le major, dit la vieille dame, pour être notre arbitre, ou du moins pour vous ranger d'un côté ou de l'autre : je prétends qu'on ne commence pas un travail si considérable sans penser à une personne à qui on le destine, et qu'on ne le termine pas sans avoir celte même pensée. Considérez vousmêmecette œuvred'art, — car on peut lui donner co titre, — et dites-moi si elle a pu être entreprise autrement que dans un pareil but. »

. Le major fit de ce travail l'éloge qu'il méritait. En partie tressé, en partie brodé, il excitait en même temps l'admiration et le désir de savoir comment il avait été exécuté. L'or se mêlait à des soies de différentes couleurs ; enfin l'on ne savait ce qu'il fallait le plus louer, du bon goût ou de la magnificence.

«Ily a cependant encore quelque choseà yfaire, dit la veuve en dénouant le ruban qui enveloppait le portefeuille et en l'ouvrant. Je ne veux pas recommencer la discussion, mais je veux vous dire à quoi je pense quand je travaille à des objets de ce genre. Jeunes filles, nous sommes accoutumées à occuper nos doigts et à laisser courir notre pensée. Nous conservons ces deux babitudes tout en apprenant peu à peu à exécuter les travaux les plus délicats et les plus difficiles, et j'avoue que j'ai toujours rattacbé à ces sortes d'ouvrages des souvenirs de personnes, d'événements, de joies et de douleurs. Ainsi la chose commencée m'est précieuse et la chose finie précieuse, je puis le dire. A ce titre, l'objet le plus minime a pour moi de l'importance, le plus léger travail acquiert de la valeur; si le plus difficile en avait davantage, c'est uniquement parce que les souvenirs qui s'y rattachent sont plus nombreux et plus complets. Aussi les ai-je toujours trouvés dignes d'être offerts

à des amis, à des personnes que j'estime et que je vénère ; elles m'en étaient reconnaissantes, car elles savaient que je leur donnais une partie de moi-même, qiielque chose de multiple et d'inexprimable qui, se formulant en tin aimable cadeau, était toujours bien venu,, comme ie salut d'un ami. »

A cette charmante confidence il n'y avait rien à répliquer; cependant la vieille dame sut y répondre par quelques paroles affectueuses. Le major, habitué depuis longtemps à apprécier l'aimable sagesse des écrivains et des poètes latins età fixerdans sa mémoire leurs brillantes pensées, se souvint de quelques vers qui s'appliquaient parfaitement à la circonstance ; mais, de crainte de passer pour pédant, il ne voulut pas les citer ni môme y faire allusion ; cependant, pour ne pas rester muet et ne point avoir l'air d'un sot, il essaya d'en improviser une paraphrase prosaïque, qui réussit assez mal, et fit languir la conversation. La vieille dame reprit le livre qu'elle avait posé lorsque le major était entré : c'était un recueil de poésies, que les deux amies étaient en train de lire. On se mit naturellement à parler poésie : mais on ne s'en tint pas longtemps aux généralités, car les dames avouaient qu'elles avaient connaissance des talents poétiques du major. Le lieutenant, qui ne cachait pas ses prétentions au titre de poëte, leur avait parlé des ouvrages de son père et leur en avait récité quelques-uns : c'était, au fond, pour constater son origine poétique, et se poser modestement, selon l'usage de la jeunesse, en fils destiné à surpasser les mérites de son père. Mais le major, qui ne voulait accepter que le titre de lettré et d'amateur, sevoyant trop pressé, chercha une défaite et dit que legenre de poésie dans lequel il s'était exercé n'était qu'un genre tout à fait secondaire; il avoua qu'il avait tenté

quelques essais dans le genre descriptif et, dans un certain sens, didactique.

Les dames, la veuve surtout, prirent la défense de ce genre. «Si nous voulons mener une vie calme et raisonnable, ce qui, au fond, est le désir et la pensée de chacun, qu'avons-nous à faire de cette littérature exallée qui nous excite capricieusement sans rien nous donner, qui nous trouble et nous abandonne ensuite à nous-mêmes? Tenant à ne me point passer de poésie, je trouve infiniment plus agréable celle qui me transporte dans de riantes contrées où je crois me reconnaître; qui me fait sentir la primitive beauté et la simplicité rustique, qui me conduit à travers les bosquets et les bois sur une hauteur en vue d'un lac, au delà duquel s'étagent d'abord des collines cultivées, puis des sommets couronnés de forêts avec des montagnes bleuâtres pourfend de tableau. Si l'on me donne cela dans des vers bien rhythmés et agréablement rimes, de mon sofa je remercie le poëte d'avoir déroulé dans mon imagination une scène dont je jouis mieux que si je l'avais devant les yeux, après une excursion fatigante et peut-être au milieu de circonstances défavorables. »

Le major, qui ne cherchait dans cette conversation qu'un moyen d'arriver à son but, essaya de la ramener sur la poésie lyrique, dans laquelle son fils s'était exercé avec un vrai succès. Sans le contredire ouvertement, on chercha à le détourner par quelques plaisanteries, surtout lorsqu'il sembla vouloir faire allusion aux poésies passionnées où son fils avait essayé, avec assez de force et de talent, de peindre les ardents mouvements de son cœur à l'incomparable veuve.

« Je n'aime ni à entendre lire ni à entendre déclamer les cbaiits des amoureux, dit la belle dame : malgré soi on

envie les amants heureux, et on trouve ennuyeux les amants malheureux. .)

La vieille dame, se tournant vers son amie, prit alors la parole et dit : « Pourquoi tant de détours, pourquoi perdre notre temps en vaines cérémonies avec un homme que nous aimons et que nous estimons? Disons-lui tout de suite que nous avons déjà eu le plaisir d'entendre des fragments de son aimable poëme où il dépeint dans tous ses détails la noble passion de la chasse, et que nous le prions de nous en faire admirer l'ensemble. Votre fils nous en a récité de mémoire quelques passages et nous a rendues curieuses de connaître le reste. »

Le major essaya de revenir sur les talents supérieurs de son fils ; mais les dames l'arrêtèrent en lui disant que c'était une défaite manifeste pour éviter indirectement de satisfaire leur désir. Il n'en fut quitte qu'en promettant d'envoyer le poëme ; la conversation prit alors une direction qui ne lui permit de rien dire de plus en faveur de son fils, d'autant que celui-ci lui avait recommandé de ne pas insister.

L'instant de se séparer était venu; le major se préparait à saluer, lorsque la jeune veuve, avec une sorte d'embarras qui la rendait plus belle encore, lui dit en renouant soigneusement les rubans du portefeuille : « Les poètes et les amoureux ont depuis longtemps la mauvaise réputation de mal tenir leurs promesses ; excusez-moi donc de me défier de la parole d'un galant homme, et non pas de lui demander, mais de lui doniier un gage, un denier à Dieu. Prenez ce portefeuille ; il a quelque chose de commun avec votre poëme cynégétique ; beaucoup de souvenirs s'y rattachent, il m'a coûté beaucoup de temps, et il est enfin terminé; qu'il soit le messager qui nous apportera votre aimable travail. »

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Ce présent inattendu embarrassa fort le major. L'élégante richesse de ce cadeau était si peu en rapport avec les objets qui l'entouraient, dont il se servait habituellement, qu'il osait à peine l'accepter; cependant il se recueillit un instant, et, comme sa mémoire ne lui refusait jamais ce qu'il lui avait confié, il se rappela aussitôt un passage classique. Mais, comme il eût été pédantesque de le citer, il eut l'heureuse idée d'en improviser une aimable paraphrase qu'il tourna en forme de compliment et de remercîment. C'est ainsi que se termina cette entrevue, à la satisfaction commune.

Le major se trouvait donc mêlé à une agréable aventure, mais cela ne faisait qu'augmenter son embarras. Il s'était engagé à écrire, à envoyer son poëme; et, quoique cette obligation le gênât jusqu'à un certain point, il devait cependant s'estimer heureux de conserver d'aimables relations avec cette femme si richement douée qui était appelée à le toucher de si près. Il se retira donc avec une satisfaction secrète. Comment ne serait-il pas sensible à de pareils encouragements, le poëte dont les consciencieux travaux, après être longtemps restésinconnus, deviennent tout à coup l'objet d'une aimable attention?

De retour chez lui, le major écrivit à sa sœur pour l'informer de tout ce qui s'était passé ; il était bien naturel qu'il lui laissât percer dans ses lettres une certaine exaltation qu'il ressentait par lui-même, et que ravivait son fils, qui venait à tous moments l'interrompre.

Cette lettre produisit sur la baronne une impression très-mélangée ; car, si l'événement qui devait faciliter et hâter le mariage de son frère avec Hilarie était de nature à lui faire grand plaisir, sans qu'elle pût s'en rendre compte, cette jeune veuve ne lui revenait point. A cette occasion, nous nous permettrons les réflexions suivantes.

Il ne faut jamais confiera une femme l'enthousiasme qu'une autre femme nous inspire : elles se connaissent trop bien entre elles pour se croire dignes de cette adoration exclusive. Les hommes leur font l'effet de chalands qui arrivent dans une boutique où se tient le marchand, qui connaît bien sa marchandise et peut saisir l'occasion de la présenter dans le jour le plus favorable ; l'acheteur, au contraire, est dans une sorte d'ignorance ; il a besoin de la marchandise, il la désire, et est rarement en état de la juger avec l'œil d'un connaisseur. L'un sait parfaitement ce qu'il donne, l'autre ignore presque toujours ce qu'il reçoit. Mais on ne peut rien changer à la. vie ni à ses accidents ; c'est même une condition aussi bonne que nécessaire, car c'est là- dessus que se basent toute demande, tout achat, tout échange.

Ces réflexions ou plutôt ces sensations firent que la baronne ne put être complètement satisfaite ni de la passion du fils, ni de la peinture favorable du père. Elle était surprise de l'heureuse tournure qu'avait prise la chose, mais elle ne pouvait se défendre d'un fâcheux pressentiment en considérant cette double disproportion d'âge : Hilarie était trop jeune pour le major, la veuve ne l'était pas assez pour le lieutenant; mais la chose était avancée au point qu'il ne paraissait plus possible de l'arrêter. Un pieux désir de voir l'affaire réussir heureusement s'exhala avec un léger soupir. Pour soulager son cœur, elle prit la plume et écrivit à une amie pleine d'expérience ; après un préambule succinct, elle lui disait ;

« Je connais le manège de cette jeune et séduisante veuve ; elle me semble éviter la société des femmes, et n'en souffre auprès d'elle qu'une seule qui ne peut lui fuire de tort, qui la flatte, et fait valoir, par quelques mots et quelques observatiôtis adroites, les avantages de la belle, lorsqu'ils ne parlent pas suffisamment d'euxmêmes. Une pareille comédie ne peut avoir que des hommes pour spectateurs et pour acteurs; de là, la nécessité de les attirer, de les fixer. Je n'ai pas une mauvaise opinion de cette jeune femme ; elle a de la décence et de la réserve, mais sa vanité se laisse aller à sacrifier aux circonstances, et, ce qui est plus grave à mon avis, tout cela n'est ni réfléchi ni prémédité : une sorte d'heureux naturel la guide et la protège, et rien n'est plus dangereux chez une coquette née qu'une témérité inspirée par l'innocence. »

Le major, revenu dans ses domaines, consacra tout son temps à les visiter, à les étudier. Ces visites lui prouvèrent qu'un projet juste et bien combiné rencontre maint obstacle dans l'application, qu'il est traversé par tant d'incidents, que l'idée première disparaît presque entièrement etque par moment elle semble complètement abolie, puisqu'au milieu de ces perturbations la possibilité de réussir renaît dans notre esprit, lorsque le temps, ce fidèle allié de toute invincible constance, vient à notre aide.

C'est ainsi que l'affligeant spectacle de ces magnifiques domaines, entièrement abandonnés, aurait jeté le major dans un découragement complet, si d'intelligents intendants ne lui avaient fait prévoir qu'un certain nombre

d'années, sagement employées, suftiraient pour ressusciter ce qui était mort, rendre le mouvement à ce qui languissait, et, à force d'ordre et d'activité, atteindre le but qu'on se proposait.

L'insouciant grand-maréchal était arrivé, accompagné d'un avocat; mais celui-ci inquiétait moins le major que ne le faisait son frère, un de ces hommes qui n'ont point de but, ou qui, s'ils en ont, repoussent les moyens qu'on leur donne pour l'atteindre. Un bien-être parfait était pour lui un indispensable besoin. Après de longues hésitations, il était décidé à se délivrer de ses créanciers, à se débarrasser du fardeau de ses domaines, rétablir l'ordre dans l'administration de sa fortune, et à dépenser en paix un revenu fixe et convenable, sans cependant renoncer à aucun des avantages et des commodités dont il avait joui jusqu'à présent.

Il accordait tout ce qui devait mettre son frère et sa sœur en paisible possession des' biens, et surtout du domaine principal ; mais il ne voulut pas céder aussi entièrement ses droits sur un pavillon où il avait l'habitude d'inviter tous les ans ses anciens amis et ses nouvelles connaissances pour célébrer l'anniversaire de sa naissance, non plus que sur un jardin d'agrément qui reliait ce pavillon au château. Les meubles devaient être conservés dans l'état actuel, les gravures rester suspendues à leurs murs. Il se réserva également les fruits des espaliers. On devait lui remettre fidèlement les pêches, les fraises les plus délicates, les poires et les pommes, et surtout une certaine espèce de petites pommes grises que, depuis nombre d'années, il avait coutume d'offrir humblement à la princesse douairière. Il ajouta encore quelques autres conditions peuimportantes, mais fort gênantes pour le maître, les fermiers, les intendants et les jardiniers.

Le grand-maréchal était du reste de fort bonne humeur.

Persuadé que tout s'arrangerait au gré de ses désirs, comme son esprit léger le lui faisait supposer, il veillait à ce que la table fût bien servie, passait sans se fatiguer quelques heures à la chasse pour se donnerle mouvement nécessaire, racontait histoires sur histoires, et montrait le visage le plus gai du monde. Il partit dans les mêmes dispositions, fit remercier vivement le major de sa conduite, toute fraternelle ; lui demanda de l'argent, fit soigneusement emballer les petites pommes grises, dont la r'^colte avait été fort abondante cette année, et, muni de ce trésor, qu'il se proposait de déposer aux pieds de la princesse, il partit pour la résidence de la douairière, qui lui fit l'accueil le plus gracieux.

Par contre, le major se trouvait dans une situation d'esprit toute différente; les difficultés qui s'élevaient devant lui l'auraient réduit au désespoir, s'il n'avait été soutenu par ce sentiment qui fortifie un homme laborieux lorsqu'il entrevoit l'espoir de débrouiller ce qui est confus, et de jouir de ce qu'il aura débrouillé.

Heureusement l'avocat était un honnête homme, qui, surchargé d'affaires, eut bientôt terminé celle-là. Un valet de chambre du grand-maréchal offrit ses services, moyennant une rétribution modérée, ce qui permit d'espérer une solution avantageuse. Mais, quoique charmé de la bonne tournure que prenaient les choses, le major, en honnête homme qu'il était, sentit, au milieu des vicissitudes de cette affaire, qu'il fallait bien souvent employer des moyens impurs pour arriver à un but honorable.

De même que, pour les femmes, c'est un moment pénible que celui où leur beauté, jusqu'alors incontestée, commence à être mise en question, de même chez les hommes d'un certain ùge, bien qu'ils soient encore dans

toute leurvigueur, le plus léger sentiment de défaillance produit une impression d'extrême angoisse.

Toutefois une autre circonstance, qui aurait dû l'inquiéter, contribua au contraire à le mettre de bonne humeur. Son valet de chambre cosmétique, qui ne l'avait pas abandonné dans ses excursions, semblait, depuis quelque temps, entrer dans une autre voie ; il y était du reste obligé, carie major se levait de bonne heure, montait tous lesjours achevai, faisait de longues courses, et avait reçu, pendant le séjour du grand-maréchal, de nombreuses visites d'affaires et de cérémonies. Il avait depuis quelque temps faitgrâce au major de toutes les minuties auxquelles un histrion peut seul s'assujettir ; mais il ne s'en attacha que plus rigoureusement à quelques points essentiels, qu'un futile charlatanisme avait jusque-là déguisés. Il lui prescrivit tout ce qui est propre à conserver, non pas l'apparence de la santé, mais la santé même, la mesure en toutes choses, les modifications à observer selon les circonstances, le soin des cheveux, de la peau, des sourcils, des dents, des mains et des ongles, auquels l'habile valet de chambre avait déjà donné la forme la plus élégante, ainsi que la longueur convenable. Il lui recommandainstammentd'user modérément de toutce qui peut faire sortir l'homme de son assiette ordinaire ; puis ce professeur de bon entretien demanda son congé, le major D'ayant plus besoin de ses services. On pouvait supposer qu'il désirait rejoindre son ancien patron, et se livrer de nouveau aux plaisirs variés de la vie de théâtre.

Le major se trouva fort bien d'être rendu à lui-même. L'homme raisonnable n'a besoin que de se modérer pour être heureux. Il pouvait se livrer à son aise à ses exercices favoris, le cheval, la chasse. Dans ces moments de solitude, l'image aimable d'Hilarie flottait devant ses

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yeux, et il s'accommodait à sa position de fiancé, la plus douce peut-être qu'il nous soit donné de goûter dans la vie civilisée.

Dans un moment où ses affaires lui laissaient quelque liberté, il se rendit en hâte chea lui, où, songeant à la promesse qu'il avait faite à la belle veuve et qui ne lui était pas sortie de la mémoire, il passa en revue ses poésies, qui étaient serrées en bon ordre ; il retrouva en même temps plusieurs cahiers pleins de réflexions et de souvenirs, d'extraits anciens et modernes. La plupart étaient empruntés à Horace et aux poètes romains, ses auteurs favoris ; et il fut frappé de voir que presque tous ces passages faisaient allusion aux regrets du temps passé, de circonstances et de sensations évanouies. Choisissons-en quelques-uns dans le nombre :

Heul Quae mens est hodie, cur eadem non puero fuit 1 Vel cur his animis incolumes non redeunt gense I

De quelle humeur je suis aujourd'hui !

Combien joyeux et dispos !

Tandis qu'avec le sang frais de l;i jeunesse

J'étais si sombre, si sauvage.

Mais, quand les années me pressent,

Si joyeux que je sois,

Je pense à mes joues vermeilles,

Et je désirerais les ravoir.

Comme tous ses papiers étaient en ordre, notre am' n'eut pas de peine à retrouver son poëme sur la chasse Il prit plaisir à voir cette copie soignée, telle qu'il l'avait faite autrefois, écrite en caractères romains, sur grand in-octavo. Le précieux portefeuille était d'assez grande

dimension pour contenir le manuscrit, et, certes, un auteur g'est rarement vu aussi bien enveloppé. Quelques lignes d'envoi étaient indispensables ; mais la prose n'eût guère été de mise. Il se rappela son passage d'Ovide et ne trouva rien de mieux, pour se tirer d'affaire, que d'y faire une paraphrase envers, comme il en avait déjà fait une en prose. La voici :

Nec factas solum vestes spectare juvabat,

Tu m quoque dum fièrent; tantus decor adfuil artL

C'est-à-dire :

Je l'ai vu dans ses mains magistrales, — Avec quel plaisir je pense à ce beau moment'. — D'vibord se développer, puis s'achever Dans une magnificence inouïe.

Je le possède maintenant, il est vrai ; Mais je dois le confesser à moi-même : Je voudrais qu'il ne fût pas encore fini; Le travail était si beau!

Notre ami ne fut pas longtemps satisfait de cette traduction; il se reprochait d'avoir remplacé l'élégante flexion du dum fièrent, par un triste substantif abstrait, et il s'efforça en vain de corriger ce passage. Sa préférence pour les langues anciennes en fut tout à coup ranimée, et l'éclat du Parnasse allemand, vers lequel cependant il s'efforçait de s'élever, lui parut s'obscurcir.

Mais enfln, en ne le mettant pas à côté du texte original, cet aimable compliment lui sembla fortjoli, et digne de plaire à une femme. Malheureusement il lui survint un second scrupule : on ne peut être galant en vers sans faire mine d'être amoureux, et, en sa (|ualité de futur beau-pùre,il jouait làun rôle assez singulier. La rédexion

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suivante fut encore plus fâcheuse : ces vers d'Ovide s'appliquaient à Arachné, tisseuse habile autant que belle; mais, comme elle avait été changée en araignée par Minerve jalouse,' il était dangereux d'avoir l'air de comparer, même de loin, une belle femme avec une araignée suspendue aucentredesatoile.Ilsetrouveraitbien, dans la spirituelle société qui entourait la dame, quelque savant qui découvrirait la malheureuse comparaison. Comment notre ami se tira-t-il d'embarras? Nous l'ignorons absolument, et nous mettrons ce cas au nombre de ceux sur lesquels les Muses jettent adroitement un voile. Bref, le poëme sur la chasse fut expédié ; nous en dirons ici quelques mots.

Le lecteur y trouve avec plaisir l'expression d'un goût décidé pourlachasse et pour tout ce qui peut le favoriser; la succession dessaisonsqui éveillent etprovoquentcette passion est agréablement dépeinte; les particularités des animaux que l'on poursuit pour les abattre ; les variétés de caractère des chasseurs qui se livrent à cet exercice, à cette fatigue, les circonstances qui les favorisent ou les contrarient; tout, principalement ce qui a trait au gibier à plumes, était décrit avec autant de grâce que d'originalité.

Depuis lesamours des coqs de bruyère jusqu'au second passage de la bécasse, et de là jusqu'à la chasse à l'affût, rien n'était oublié, tout était bien observé, finement suivi, conduit avec vigueur, sur un ton léger et badin, souvent même ironique.

Cependant l'ensemble du poëme avait quelque chose d'élégiaque : c'était comme un adieu à ces plaisirs ; le poëme ygagnaitla description sentimentale d'une existence agréable; mais lorsqu'on l'avait lu, on se sentait un certain vide dans le cœur. La révision de ces feuilles ou

peut-être un malaise momentané avait jeté la tristesse dans l'esprit du major. Il semblait s'apercevoir tout à coup qu'il se trouvait à cet âge décisif où les années, qui autrefois nous apportaient tour à tour les plus beaux dons, viennent ensuite les reprendre successivement. Une saison passée sans aller aux eaux, un été coulé dans la monotonie, le manque d'exercice régulier, tout lui fit éprouver un certain m alaise corporel, qu'il prenait pour un mal véritable, et qu'il mettait peu de patience à endurer.

Depuis quelques mois déjà, les membres de la famille étaient restés sans nouvelles les uns des autres : le major était occupe dans la capitale à régulariser certains consentements et certaines ratifications pour son affaire ; la baronne et Hilarie employaient toute leur activité à préparer le plus élégant et le plus riche trousseau ; le lieutenant, esclave de sa passion, semblait avoir oublié tout le monde. L'hiver était venu, et enveloppait les habitations de la campagne de ses tristes orages et de ses longues nuits.

Le voyageur qui, pendant une sombre nuit de novembre, se serait égaré dans les environs du noble manoir, et, à la lueur voilée de la lune, aurait aperçu dans l'ombre les champs, les prairies, les bouquets d'arbres, les collines et les bois; puis, arrivé au brusque détour du chemin, aurait vu tout à coup la longue ligne des fenêtres illuminées, se serait attendu assurément à trouver dans le château une nombreuse société en habits de gala. Mais quel eût été son étonnement, après avoir monté un escalier brillamment éclairé et garni de quelques rares domestiques, de ne trouver que trois femmes, la baronne, sa fille et leur femme de chambre, commodément installées dans un appartement bien chauffé, entourées de lumières et de meubles confortables !

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Cependant, puisque nous croyons surprendre la baronne au milieu d'une fête, nous devons faire observer que cette splendide illumination n'a rien d'extraordinaire, mais que c'est une des originalités que la bonne dame avait conservées de son premier genre de vie. Fille d'une grande maîtresse du palais, élevée à la cour, elle était habituée à préférer l'hiver aux autres saisons, et à faire d'un somptueux éclairage l'élément de toutes ses jouissances. On ne manquait jamais de bougies, et, en outre, un de ses vieux domestiques avait un goût si prononcé pour les inventions industrielles, qu'il ne se fabriquait pas un nouveau système de lampe qu'il ne l'introduisit au château ; l'éclairage y gagnait en vivacité, mais quelquefois il en résultait une éclipse partielle.

Par affection et par raison, la baronne avait quitté sa position de dame d'honneur pour épouser un riche propriétaire, agriculteur passionné. Son prudent époux, voyant que dans les commencements la vie champêtre ne lui plaisait guère, avait, sur l'ordre du gouvernement et avec l'assentiment de ses voisins, si bien réparé les chemins à plusieurs milles à la ronde, que les communications vicinales n'étaient nulle part en aussi bon état. Toutefois ces louables travaux n'avaient d'autre but que de permettre à la baronne de rouler partout en voiture pendant la belle saison ; mais, en hiver, elle préférait rester au château, et son mari avait su l'éclairer de façon à transformer la nuit en jour. Après la mort du baron, l'éducation de sa fille chérie lui donnait assez d'occupation ; les fréquentes visites de son frère lui fournirent une tendre distraction, et ce biillant éclairage un agrément qui était pour elle une véritable satisfaction,

Cependantaujourd'hui l'illumination étaitde mise: car, au milieu de la chambre, nous voyons comme un étalage

â'étrennes, qui charme et éblouit les yeux. L'intelligente soubrette avait recommandé au valet de chambre de renforcer l'éclairage ; elle avait disposé et déployé tout ce qui était achevé du trousseau d'Hilarie,dans le but d'amener la conversation sur ce qui manquait, plutôt que pour faire admirer ce qui était déjà fait. Tout le nécessaire était là, et les plus fines étoffes du plus gracieux travail ; on n'avait pas non plus oublié les futilités, et cependant Annette savait trouver des lacunes où d'autres auraient pensé que tout était au complet. Tandis que le linge, ingénieusement étalé, frappait les yeux par sa blancheur, que la toile, la mousseline et autres étoffes de ce genre répandaient un doux. éclat, les soieries étaient encore absentes: on en avait sagement retardé l'achat, parce que, les modes étant fort changeantes, on voulait couronner le trousseau par un choix des dernières nouveautés.

Après cet intéressant examen, les dames reprirent leur conversation habituelle, mais toujours variée. La baronne, qui savait parfaitement quelles sont les qualités d'esprit qui, unies à un heureux extérieur, rendent agréable et font rechercher une jeune femme dans quelque condition que la place le sort, avait eu soin, dans sa retraite champêtre, de varier ses instructifs entretien?, au point qu'Hilarie semblait être partout chez elle, qu'aucun sujet ne lui était étranger,sans qu'elle sortit de la réserve que lui imposait son âge. Il serait trop long de dire comment la baronne étaitarrivéeàce résultat; bornons-nous à dire que cette soirée n'avait pas été moins remarquable que les autres. Une lecture intéressante, un morceau de piano, un ohant agréable, remplirent les heures doucement et régulièrement comme d'habitude ; mais il s'y rattachait une pensée significative : c'était celle d'un r.bsent, d'un homme aimé et vénéré ; tous ces préparatifs

étaient pour lui. C'était une émotion de fiancée qui répandait ces douces sensations dans l'âme d'Hilarie; sa mère s'y associait de tout son cœur, et Annetle elle-même, qui était d'ordinaire une fille sage et pratique, s'abandonnait à certaines espérances lointaines qui faisaieiif entrevoir le retour et la présence d'un ami absent. C'est ainsi que les sentiments de ces trois femmes, chacune aimable à sa manière, s'étaient mis en harmonie avec la clarté qui les environnait, avec une chaleur bienfaisante, avec la situation la plus agréable.

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