‹ Wilhelm MeisterChapitre 34 sur 66 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des coups violents et des cris au portail du château» des voix confuses échangeant des menaces, des torches dans la cour, vinrent interrompre le chant d'Hilarie. Mais le tumulte s'était apaisé avant que les dames en eussent appris la cause ; cependant le calme n'était pas rétabli : on entendait encore des bruits dans l'escalier, où des hommes allaient et venaient au milieu d'une vive altercation. La porte s'ouvrit avec fracas et sans annonce préa-r lable; les femmes tremblèrent. Flavio apparut dans un état épouvantable, les cheveux en désordre, hérissés d'horreur ou trempés par la pluie ; les habits déchirés comme s'il se fût jeté à travers les ronces et les épines, couverts de boue comme s'il eût traversé la vase et les marais.

«Mon père! s'écria-t-il, où est mon père?» Les femmes se levèrent terrifiées. Le vieux garde, son ancien et son dévoué domestique, qui était entré en même temps que lui, répondit : « Votre père n'est pas ici, calmez-vous j voilà votre tante, voilà votre cousine !

— H n'est pas ici ! eh bien, laissez-moi courir auprès

de lui; lui seul doit m'entendra, et puis que je meure! Laissez-moi fuir ces lumières, ce jour... il m'éblouit, m'anéantit...»

Le médecin de la maison entra, lui prit la main et lui tûtale pouls ; les domestiques se pressaient ipquiets autour d'eux.

a Que fais-je sur ces lapis ? je les gâte, je les détruis; mon malheur dégoutte sur eux, mon sort maudit les souille ! n

Il s'élança vers la porte ; on profita de ce mouvement pourl'emmener etleconduiredansune chambre éloignée qu'habitait ordinairement son père. La mère et la fille étaient restées immobiles d'effroi ; elles venaient de voir Oreste poursuivi par les Furies, non pas ennobli par le prestige de l'art, mais dans l'affreuse et repoussante réalité, rendue plus horrible encore par le contraste avec ces lumières, avec ce confortable intérieur. Les dames se regardaient avec stupeur. Chacune croyait voir dans les yeux de l'autre l'affreux tableau qui s'était si profondément gravé dans leur imagination.

La baronne se remit un peu, et envoya domestique sur domestique savoir des nouvelles. Elles se calmèrent un peu lorsqu'on leur apprit qu'on le déshabillait, qu'on le lavait, qu'on le soignait; il avait à peine conscience de ce qui se passait, et il se laissait faire. A leurs questions répétées, on les pria de prendre patience.

On leur annonça enfin qu'on l'avait saigné, qu'à force de calmants on l'avait apaisé, et qu'on espérait qu'il allait dormir.

Vers minuit, la baronne demanda à le voir ; le médecin s'y opposa d'abord, puis finit par y consentir. Hilarie se glissa derrière sa mère. Il faisait très-sombre dans la chambre ; une seule bougie l'éclairait faiblement sous un

abat-jour vert ; on y voyait peu, on n'entendait rien. La baronne s'approcba du lit, Hilarie prit la bougie et éclaira le jeune homme endormi. Il avait le visage tourné vers la muraille; mais une oreille délicate, une joue pleine, pâle en ce moment, apparaissaient entre les boucles, qui avaient repris leur pli naturel; une main étendue, aux doigts effllés, attira les regards incertains do la jeune fille. Hilarie respirait doucement, et elle croyaitentendre une douce respiration lui répondre ; elle approcha la bougie, comme Psyché, au risque de troubler ce sommeil salutaire. Le médecin prit la bougie et reconduisit les deux dames à leur appartement.

Comment ces excellentes femmes, si dignes de sympathie, passèrent cette nuit, nous l'ignorons ; mais, le lendemain matin de fort bonne heure, elles étaient en proie à une vive impatience. Elles ne cessaient de demander des nouvelles, de supplier qu'on les laissât voir le malade ; vers midi le médecin leur permit de lui faire une courte visite. La baronne entra la première ; Flavio lui tendit la main : « Pardon, chère tante, un peu de patience, cela ne sera pas long... »

Hilarie parut à son tour. H lui tendit aussi la main: (i Bonjour, chère sœur. » Ce mot perça le cœur de la jeune fille. H n'abandonna point cette main ; tous deux se regardèrent ; c'était un couple magnifique formant le plus beau contraste. Les yeux noirs, étincelants du jeune homme, s'harmonisaient avec ses boucles brunes tombant en désordre ; tandis que la jeune fille se tenait debout devant lui, divine dans son talme apparent; et cependantà l'émotion de la veille se mêlaient de sinistres pressentiments évoqués par la scène de ce moment. Et ce nom de sœur ! Elle était troublée jusqu'au fond de l'âme.

a Comment cela va-l-il, cher neveu ? dit la baronne.

— Aussi bien que possible ; mais on me traite fort mal.

— Et comment?

— Ils m'ont tiré du sang, c'est cruel ; ils l'ont jeté, c'est téméraire; il ne m'appartient pas, c'est à elle qu'il appartient ! » A ces mots, ses traits se bouleversèrent, il se mit à pleurer à chaudes larmes et cacha sa figure dans l'oreiller.

La baronne lut une effrayante expression sur le visage d'Hilarie ; on eût dit que la jeune fille voyait s'ouvrir devant elle les portes de l'enfer, qu'elle venait de voir un objet horrible pour la première fois et pour l'éternité. Éperdue, elle traversa le salon, courut jusqu'au fond du dernier cabinet et tomba sur un sofa ; sa mère, qui l'/ivait suivie, lui demanda ce que, hélas ! elle avait déjà deviné. Hilarie, levant vers elle un regard étrange, s'écria : « Son sang ! Tout son sang lui appartient à elle, qui n'en est pas digne! l'infortuné, le malheureux !» A ces mots, un torrent de larmes soulagea son cœur oppressé.

Qui essayerait de décrire les situations amenées parla scène que nous venons de rapporter, de dévoiler les souffrances intimes que causa à la mère et à la fille cette première entrevue? Elle ne fut pas moins funeste pour le malade; c'est du moins ce que prétendit le médecin, qui, tout en leur apportant, d'instanten instant, des nouvelles et des consolations, crut nécessaire de leur interdire toute nouvelle visite. Les dames, du reste, s'y soumirent sans faire d'objections ; la fille n'osait pas demander ce que la mère n'amait pas accordé, et l'on obéit aux ordres du sage docteur. Bientôt il leur annonça que le malade avait demandé une écritoire, et avait écrit quelque chose qu'il

3£)G WILIIKLM MEISTER.

avait aussitôt caché sous son oreiller, La curiosité, en se mêlantà leur inquiétude et à leur impatience, rendit leur situation encore plus pénible. Quelque temps après, fe médecin leur apporta une feuille sur laquelle une main habile avait tracé à la hâte les vers suivants :

Un prodige a fait naître l'homme misérable, Dans dos prodiges s'est perdu l'homme égaré l Vers quel seuil obscur, introuvable, Tâtonnent au hasard ses pas incertains?

Puis j'atteins la vivante clarté du ciel, Et je sens la nuit, la mort et l'enfer !

La^ noble poésie pouvait encore manifester ici son pouvoir salutaire. Intimement unie à la musique, elle calme les blessures de l'âme, en les surexcitant, pour les dissoudre ensuite en douleurs guérissables. Le médecin Otait persuadé que le jeune homme serait bientôt rétabli ; étant sain de corps, il recouvrerait bientôt sa gaieté, si l'on pouvait faire disparaître ou calmer la passion qui pesait sur son esprit. Hilarie pensa à répondre à Flavio. Elle se mitau piano, et chercha une mélodie à mettre sur les vers du malade. Elle n'y réussit pas, il n'y avait pas dans son âme d'écho pour une si profonde douleur ; mais, tandis qu'elle cherchait, le rhythme et la rime s'associèrent si bien à ses sentiments, qu'elle répondit à ces vers par la strophe suivante, qu'elle prit le temps de composer et de polir, en y mettant une consolante sérénité :

Si profondément perdu que tu sois dans la douleur et la souffrance.

Tu restes toujours né pour ics joies de la jeunesse;

Prends courage et marche d'un pas assuré et fort,

Viens dans la sérénité et l'éclat céleste de l'amitié,

Tu te trouveras dans un milieu de bonté et de fidélité;

Alorj jaillira pour toi la source pure de la vie!

Le docteur se chargea du message, qui fit bon effet. Déjà Flavio se modérait. Hilarie continua à le calmer; peu à peu l'horizon s'éclaircit, le sol se raffermit, et peutêtre nous sera-t-il permis plus tard de communiquer à nos lecteurs toutes les phases de cette cure charmante. Pour l'instant, disons que quelques jours s'écoulèrent fort agréablement au milieu de ces occupations ; on attendait avec impatience le moment de se revoir, que le médecin ne voulait pas différer plus qu'il n'était nécessaire.

Pendant ce temps, la baronne s'était occupée à arranger et à mettre en ordre d'anciens papiers de famille ; cette distraction, si bien en harmonie avec la situation présente, agit d'une façon étrange sur son esprit surexcité. Elle passa en revue mainte année de sa vie, mainte souffrance endurée, dont le souvenir fortifiait aujourd'hui son courage ; elle se rappela surtout avec émotion ses relations avec Macarie, qui se rattachaient à des circonstances difficiles. La noblesse des sentiments de cette femme unique lui revint à la pensée, et elle résolut de s'adresser encore cette fois à elle ; car à qui pouvait-elle mieux faire part de ses craintes et de ses espérances ?

Tout en fouillant, elle découvrit entre autres un portrait en miniature de son fiére, et ne put s'empêcher de soupirer et de sourire h la fois, en voyant la ressemblance de ce portrait avec Flavio. Hilarie la surprit dans ce moment, s'empara du portrait, et fut, comme la baronne, extrêmement surprise de celte ressemblance.

Au bout de quelque temps, avec l'approbation et sous la conduite du médecin, Flavio parut au déjeuner. Les dames avaient redouté cette première entrevue. Il arrive souvent qu'un incident joyeux ou môme risible survient dans les mumcnls difficiles; c'est ce qui eut lieu celte

fois. Flavio arriva revêtu des pieds à la tôle des lialiits de son père : tous les siens étant hors de service, on avait eu recours à la garde-robe de chasse du major, qu'il laissait pour sa plus grande commodité en dépôt chez sa sœur. La baronne sourit, mais ne perdit pas contenance. Hilarie fut saisie d'une surprise qu'elle ne pouvait s'expliquer; elle détourna le visage, et le jeune homme ne trouva pas en ce moment un mot d'amitié à lui adresser. Pour tirer la société d'embarras, le docteur se mit à faire le parallèle de la stature des deux personnages. Le père était plus grand, et l'habit par conséquent trop long ; le fils, un peu plus large d'épaules, l'habit par conséquent gênant aux entournures. Ces deux différences firent ressortir le côté comique de ce déguisement.

Glace à cetincident, on échappa aux difficultés du moment. Mais pour Hilarie cette ressemblance entre le portrait du père et le jeune fils, qui était devant ses yeux, conserva quelque chose de désagrable et même de pénible.

Nous aimerions à voiries événements qui suivirent retracés en détail par la main délicate d'une femme ; car notre manière de procéder nous force à ne nous arrêter qu'aux circonstances d'ensemble. Il faut donc revenir Sur l'influence exercée par la poésie.

On ne pouvait refuser un certain talent à notre Flavio ; mais il avait trop besoin d'être stimulé par une passion réelle pour produire quelque chose de remarquable ; aussi presque toutes les poésies dédiées à cette femme irrésistible paraissaient-elles pleines de force et de mérite, et, lues avec enthousiasme en présence d'une jeune fille adorable, elles devaient produire un très-grand effet.

Une femme qui en voit une autre passionnément aimée se prôte volontiers au rôle de confidente; elle nourrit le

sentiment secret, presque inscient, qu'il ne serait pas désagréable de se voir peu à peu substituée à l'objet adoré. Les entreliens devinrent de plus en plus significatifs. Les amoureux se plaisent à composer des poëmcs dialogues, parce qu'ils se font répondre peu à peu par leurs belles ce qu'ils désirent et ce qu'ils oseraient à peine espérer recueillir d'une jolie bouche. Il lut avec Hilarie des poëmes de ce genre; et, comme les questions et les réponses se trouvaient sur un même manuscrit, sur lequel il fallait suivre la lecture pour prendre le cahier à propos, il arriva qu'étant assis côte à côte, le lecteur se rapprochait de la lectrice, la main de la main, et qu'on finissait, chose toute naturelle, par se loucher furtivement. Mais, au milieu de ces charmantes préoccupations et des douces familiarités qu'elles faisaient naître, Flavio était pressé par un souci pénible qu'il avait peineàdissimuler: il demandait sans cesse si son père n'allait pas revenir, ce qui donnait à supposer qu'il avait à lui faire la plus importante communication. Avec un peu de réflexion, il neût pas été difficile de deviner quel était ce secret. Sans doute la séduisante veuve, dans un mouvement décolère provoquéparl'insistancedujeune homme, avait donné un congé en forme au malheureux, et détruit les espérances qu'il avait obstinément nourries jusqu'alors. Nous ne nous sommes pas risqué à décrire la scène qui amena cette rupture, craignant de ne plus trouver en nous la chaleur juvénile nécessaire. Bref il fut pris d'un tel transport, qu'il quitta la garnison sans permission, et, dans l'idée de trouver son père, était accouru à travers la pluie, la tempête et la nuit au château de sa tante, dans l'étal cil nous l'avons vu arriver. Les conséquences d'une pareille démarchele préoccupaient vivement depuis qu'il était revenu à des pensées calmes, et, ne voyant pas

mutuelle avait fait de sensibles progrès ; l'habitude de se voir et de se trouver ensemble dans toutes les circonstances était devenue un besoin, et chaque jour augmen* tait le danger d'une situation où la parenté et rinclination se croient autorisées à un rapprochement et à une intimité réciproque.

Mais un aimable incident devait les engager encore plus avant dans les sentiers de l'amour. Le ciel s'éclaircit ; il survint uneforte gelée, à laquelle on devait s'attendre à cette époque de l'année ; les eaux furent prise» avant d'avoir pu se retirer. La mise en scène changea tout d'un coup. Les lieux tout à l'heure séparés par les flots étaient maintenant reliés par une plaine solide, et l'on vit alors se produire un bel art inventé par les peuples du Nord pour célébrer les beautés de l'hiver et rendre la vie à la nature engourdie. Chacun (ira du fond de son armoire les patins marqués à son chiffre, désireux, sans se préoccuper du danger, de rayer le premier la surface vierge polie. Parmi les habitants du château il y en avait plusieursd'extrêmementhabiles; carils selivraientpresque tous les ans à ce plaisir sur les lacs voisins et les canaux de jonction ; mais cette année ils avaient un cham p plus vaste à parcourir.

Flavio se sentait complètement guéri; Hilarie, qui s'était exercée dès sa jeunesse, sous la conduite de son oncle, se montra aussi agile que gracieuse sur ce sol nouvellement créé ; on glissait joyeusement, tantôt ensemble, tantôt séparément. Partir et se dire adieu, chose si pénible au cœur, n'était ici qu'un badinage: on se fuyait pour se retrouver un instant après.

Mais au milieu de ces amusements, on n'oubliait pas les malheureux ; jusque-là certains lieux n'avaient été Becourus qu'imparfaitement : maintenant de solides et

rapides traîneaux faisaient parvenir à tout le monde ies objets de première nécessité, et, ce qui fut encore plus Iieuteux pour la contrée, de maint endroit trop éloigné de la grande route on put facilement transporteries produits de l'agriculture dans les magasins de la ville et des villages, et en rapporter toutes sortes de marchandises. Ainsi une contrée tout à l'heure menacée de la disette se trouvait tout d'un coup approvisionnée, grâce à cette plaine unie ouverte à l'adresse et à l'audace.

Tout en se livrante ces plaisirs, le jeune couple ne négligea point les devoirs qu'impose la charité. On se rendit auprès de l'accouchée, on eut soin qu'elle ne manquât de rien : on visita des veillards dont la santé donnaitdes inquiétudes ; des ecclésiastiques avec lesquels on avait eu souvent des conversations édifiantes, et que cette épreuve rendait encore plus intéressants ; de petits propriétaires qui, ayant eu l'imprudence de s'établir dans les bas-fonds, n'avaient dû leur salut qu'à la soliditédes digues, et, après des angoisses extrêmes, s'estimaient doublement heureux d'avoir échappé au danger. Chaque ferme, chaque maison, chaque famille, chaque individu, avait son histoire; chacun était devenu pour lui-même et pour les autres un personnage important; aussi à chaque instant le narrateur était- il interrompu par un autre plus impatient. On se hâtait de parler et d'agir, d'aller et de venir, car le danger subsistait toujours ; un déf,'el subit pouvait détruire tout ce bel ensemble de mutuelle activité, et séparer les habitants de leurs demeures.

Si désintérêts pressants et un mouvement rapide occupaient la journée, les heures de la soirée s'écoulaient au milieu des plusaiinables passe-temps; caries courses sur la glace ont cet avantage sur les autres exercices du corps que les efforts n'échauiïent pas, et qu'on peut le»

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prolonger sans se fatiguer. Les membres s'assouplissent, l'emploi de la force donne de nouvelles forces, si bien que nous finissons par goûter un calme agité, dans lequel nous sommes tentés de nous bercer sans cesse.

Un soir, notre jeune couple ne pouvait se décider à abandonner la surface glacée; ils arrivaient] usqu'au pied du château brillamment éclairé, où se pressait déjà une nombreuse société, puis ils s'élançaient de nouveau vers la plaine unie ; ils ne pouvaient se séparer de crainte de se perdre, ils se tenaient par la main pour être bien sûrs de la présence l'un de l'autre. Quel délicieux mouvement, lorsque les bras entrelacés se reposaient sur les. épaules, et que les doigts délicats se jouaient involontairement dans les boucles de cheveux 1

La pleine lune monta dans le ciel étincelaut, et vint compléter le magique tableau. Ils pouvaient se voir maintenant; ils cherchèrent dans leurs yeux voilés la réponse habituelle, mais elle semblait ne plus être la, même. Une étincelle parut briller au fond de leur être,! et exprimer ce que leur bouche ne voulait pas dire ; ils] se sentaient dans une solennelle béatitude.

On distinguait netlement les aunes etles saules le long ^ des fossés, les étoiles flamboyaient, le froid était devenu] plus vif; ils ne le sentaient pas et continuaient à glisser j sur le reflet de la lune, comme s'ils allaient au-devant de j l'astre lui-même. Puis ils levèrent les yeux, et virent dans! le scintillement du reflet s'agiter une forme humaine qui; semblait poursuivre son ombre, et qui, sombre par ellemême, environnée de lumière, s'avançait vers eux; ils] se détournèrent involontairement; une rencontre en cej moment leur eût été désagréable. Ils évitaient la figure,, qui continuait à se mouvoir en tous sens et paraissait nej pas les avoir aperçu>s. Ils se dirigèrent ep droite ligne vers <

le château; mais, au bout de quelques instants, l'apparition s'approcha et tourna plusieurs fois autour du couple effrayé. Ils étaient passés du côlé de l'ombre ; le personnage, éclairé en plein par la lune, marcha droit sur eux ; il s'arrêta devant eux ; il était impossible de ne pas reconnaître le major.

Hihirie, arrêtant sa course, perdit l'équilibre par l'effet de la surprise, et tomba. Flavio mit un genou sur la glace et souleva la tête d'Hilarie, qui se cacha le visage ; elle ne savait ce qui lui était arrivé. «Je vais chercher un traîneau, en voilà un qui passe là-bas. J'espère qu'elle ne s'est point fait de mal ; je vous retrouverai auprès de ces trois grands aunes 1 »

Ainsi parla le père, et il était déjà loin. Hilarie se releva vivement, en s'appuyant sur le jeune bomme : «Fuyons, dit-elle, je ne puis supporter cela. »

Elle se dirigea d'une course si rapide du côté opposé au château, que Flavio eut bien de la peine à la rejoindre ; il lui prodigua les plus douces paroles.

Il serait impossible de dépeindre ce qui se passait dans l'âme de ces trois êtres, errants, égarés la nuit, sur la plaine glacée, à la clarté de la lune. Bref, ils revinrent tard au château, l'un après l'autre; les jeunes gens n'osant pas se toucher, s'approcher; le père avec le traîneau vide, qu'il avait promené vainement en tous sens pour porter secours à Hilarie. La musique et les danses avaient déjà commencé ;Hilarie prétextades suites fâcheuses de sa chute pour se retirer danssa chambre ; Flavio abandonna volontiers la direction du bal à quelques jeunes gens qui s'en étaient emparés en son absence. Le major ne parut point, et fut assez étonné de trouver sa chambre comme habitée, quoiqu'il ne fût pas attendu, et de voir ses propres habits, 80D liage, ses effets étalés, mais avec moins

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d'ordre que de coutume. La baronne remplit avec une

contrainte polie ses devoirs de maîtresse de maison. Combien elle fut heureuse lorsque tous les hôtes, retirés dans les appartements qu'on leur avait réservés, lui laissé lent enfin la liberté de s'expliquer avec son frère ! Ce fut bientôt fait; mais il leur fallut du temps pour ge remettre de leur surprise, pour comprendre ces événements imprévus, pour lever les doutes, pour calmer l'inquiétude ; quant à dénouer la difficulté et à rétablir le calme dans les esprits, on ne pouvait y songer de sitôt.

Nos lecteurs comprendront sans doute qu'arrivé à ce point de notr-s narration, nous devons renoncera décrire et nous attacher aux récits et aux réflexions, si nous voulons nous rendre bien compte delà situation d'esprit de nos personnages, qui est maintenant l'objet essentiel de cette histoire.

Nous dirons d'abordquele major, depuis que nous l'avons perdu de vue, avait consacré tout son temps à ses affaires de famille, qui. si simples qu'elles parussent, rencontrèrent encore çà et là maint obstacle inattendu ; car il n'est pas aisé de démêler une situation embrouillée depuis longtemps, et d'enrouler en un seul peloton des fils nombreux et emmêlés. Comme il était forcé de changer souvent de séjour, les lettres de sa sœur ne lui parvenaient que rarement et sans suite. Il apprit d'abord l'égaiement de son fils et sa maladie, puis il reçut la nouvelle de son congé, qu'il ne comprenait pas. Il ignorait que l'amour d'Hilarie ftit sur le point de changer d'objet ; comment sa sœur eût-elle pu l'en instruire?

A la nouvelle de l'inondation, il hâta son voyage, mais il n'arriva qu'après la gelée ; il se procura des patins, envoya par la grande route ses domestiques et ses voitures au château, et d'une course rapide, se guidant anr

les fenêtres illuminées, il arriva par une nuit claire comme le jour pour être témoin d'un fâcheux spectacle, qui ie plongea dans une extrême perplexité.

Le passage de lavérité intérieure à la réalité extérieure est toujours douloureux par le contraste. Aimer et rester n'ont-ils pas les mêmes droits que se séparer et se fuir? Et cependant, quand un être se détache de l'autre, il se fait dans l'âme un vide affreux où plus d'un cœur s'est abîmé. L'illusion, tant qu'elle dure, possède une force invincible de vérité, et il n'y a que les esprits mâles et courageux qui gagnent h reconnaître une erreur. Cette découverte les élève au-dessus d'eux-mêmes, ils regardent alors autour d'eux, et, l'ancienne route venant de leur être fermée, ils en cherchent une nouvelle, où ils marchent avec ardeur et courage.

Innombrables sont les embarras au milieu desquels l'homme se trouve plongé dans de pareils momen ts;innombrableslesmoyeusqu'unenatureingénieuse sait découvrir dans l'arsenal de ses propres forces, et, lorsque ceux-ci ne sulQsent point, sait indiquer en dehors de son domaine.

Heureusement, le major, sans le savoir et sans le vouloir, était, par un demi pressentiment, préparé dans le fond du cœur à un pareil événement. Depuis qu'il avait congédié son cosmétique valet de chambre, qu'il avait repris son ancien genre de vie, qu'il avait renoncé à paraître, il éprouvait comme une diminution dans son bienêtrephysique. Il sentait la désagréable transition du jeune premier au père noble; et cependant ce dernier rôle s'imposait de plus en plus à sa personne. Le désir d'assurer le sort d'Hilarie et de sa famille était toujours le premier objet qui occupât sa pensée; les sentiments d'amour, d'attachement, ne venaient qu'en second lieu ; et, lorsqu'il se figu"ait Hilarie dans se? brus, c'était le bon-

heur de la jeune femme qu'il avait à cœur, c'était ce bonheur qu'il rêvait de lui procurer, plutôt qu'il ne souhaitait de la posséder; et, s'il voulait jouir purement de son souvenir, il lui fallait se rappeler cet amour célestement avoué, le moment où elle s'était donnée à lui contre toute espérance.

Mais maintenant qu'il avait vu, dans la nuit brillante, un jeune couple enlacé, l'aimable Hilarie tomber dans les bras du jeune homme, et tous deux, quittant précipitamment le lieu où il devait leur ramener flu secours, disparaître dans la nuit et l'abandonner dans la plus triste situation, n'y avait-il pas là de quoi désespérer un homme?

Les membres de cette famille, habitués à vivre dans une intime union, et qui espéraient voir ces liens se resserrer encore, s'évitaient et se fuyaient. Hilarie se tenait obstinément enfermée dans sa chambre ; le major s'arma de courage, et demanda à son fils l'explication de sa conduite antérieure. Une coquetterie de la belle veuve avait causé le mal. Pour ne pas se laisser prendre son adorateur, jusqu'alors passionné, par une autre femme qui désirait lui plaire, la veuve se livre envers lui aux démonstrations les plus marquées. Enflammé et encouragé, Flavio poursuit son dessein avec une ardeur qui dépasse es bornes de la bienséance ; il s'ensuit d'abord des scènes •et des querelles, puis une rupture formelle vient mettre irréraissiblement fin à toute la liaison.

Lorsque les fautes des enfants ont de si tristes conséquences, il ne reste plus à la tendresse paternelle qu'à en gémir et à chercher à les réparer, et, si ces conséquences sont moins graves qu'on ne le croyait, à pardonner ot à oublier. Après quelques discussions et quelques pourparlers, Flavio se rendit à la place de son père terminer plusieurs affaires dans les domaines dont celui-ci s'était

chargé; il devait y rester jusqu'à l'expiration de bod congé, puis rejoindre son régiment, qui, dans l'intervalle, avait cliangé de garnison.

Le major en eut pour quelques jours à ouvrirles lettres et les paquets qui s'étaient accumulés chez sa sœur pendant son absence. Il trouva entre autres une lettre de son cosmétique ami, de l'acteur bien conservé. Il avait appris par le valet de chambre congédié la situation du major et ses projets de mariage, et lui représentait d'une façon plaisante les inconvénients auxquels on s'expose en pareil cas; il traitait la chose à son point de vue, et faisait entendre à son ami que pour un homme d'un certain âge le plus sûr cosmétique était de renoncer au beau sexe et de vivre dans une louable et commode liberté. Le major montra, en souriant, la lettre à sa sœur, tout en faisant une allusion badine, quoique sérieuse, à l'importance du contenu. Il se souvint à cette occasion d'une poésie, dont la forme rbytbmique ne nous revient pas en ce moment, mais dont l'idée se distinguait par de délicates comparaisons et par un ensemble agréable :

« La lune tardive qui brille encore dans la nuit pâlit devant le soleil qui se lève; l'illusion amoureuse de la vieillesse disparaît en présence de la jeunesse passionnée; le sapin qui, en hiver, semble frais et vigoureux, parait, lorsque vient le printemps, triste et noir à côté des bouleaux verdoyants. »

Nous ne voulons cependant pas attribuer à la philosophie et à la poésie la résolution définitive que prit le major : car, de même qu'un événement insignifiant peut avoir les conséquences les plus graves, de môme, quand les sentiments sont indécis, il fait pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Le major venait de perdre une dent incisive, et il était menacé d'en perdre une seconde.

Réparer cefto perte par rjes pièces artificjeUes était contre SP8 principes, et avec de pareilles brèches prétendre à la main d'une jeuDe Hlle commençait à lui sembler bumiliant, surtupt depuis qu'il habitait sous le pième toit qu'elle. Quelques mois plus tôt ou plus tard un pareil événement ne l'aurait que faiblement influencé; mais il se produisait précisément à une époque où il doit être infiniment désagréable à un homme accoutumé à se voir entier ; il lui semble alors que la clef de voûte de son organisation est enlevée, et que la voûte menace de s'écrouler peu à peu.

Quoi qu'il en soit, le major s'entretint longuement et à fond avec sa sœur de l'affaire qui semblait si embrouillée. Ils finirent par reconnaître tous deux qu'ilsn'avaient fait qu'arriver par un détour au but dont le hasard, des . circonstances extéiieures, l'erreur d'une enfant inexpérimentée, les avait éloignés inconsidérément. Rien ne leur sembla plus naturel que de persévérer dans cette voie, de ménager l'union des deux jeunes gens, et de leur consacrer avec fidélité et constance les soins paternels que leur prévoyance les avait mis en état de leur donner. S'étant mise d'accord avec son frère, la baronne se rendit chez Hilarie. Elle était à son piano, et chantait en s'accompagnant ; elle répondit par un doux regard et un mouvement de tête au salut de sa mère, et lui fit signe d'écouter. C'était un lied plein de calme et de grâce, qui annonçait chez la chanteuse des dispositions aussi favorables qu'on pouvait les désirer.

Lorsqu'elle eut terminé, elle se leva, et, avant que sa mère eût ouvert la bouche, elle prit la parole et dit : «Bonne mère! c'est bien d'avoir gardé jusqu'à présent le silence sur une afTaire si importante ; je vous remercie de n'avoir pas encore touché cette corde, m^s mainte-

LES ANNÉES DE VOYAGE. â71

nant il est temps de s'expliquer, si toutefois vous le per- Qiettez. Que pensez-vous de la chose ? »

La baroriqe, ravie de voir sa fille si calme et si paisible, comiuenga aussitôt uq sage exposé des événements aiitôrit'urs, des qualités personnelles et des mérites de son frère ; elle trouva fort naturelle l'impression qu'avait dû produire sur un cœur de jeune fille le seul homme de mérite qu'elle eût connu de près ; et qu'au lieu de la vénération et de la confiance filiale, il en eût résulté une inclination qui eût pris l'apparence de l'amour, de la passion . Hilarie écoutait attentivement, et par sa physionomie et ses gestes affirmatifs donnait à entendre qu'elle approuvait pleinenieiitsa mère. La baronne passa ensuite au fils; et, si elle ne trouva pas en sa faveur d'aussi bons arguments qu'en faveur du major, elle insista principalement sur la ressemblance des deux hommes, sur les avantages que le lieutenant tenait de sa jeunesse : ce serait un excellent épuux, et il promettait de devenir avec le temps la parfaite image de son père. Ici encore Hilarie parut partager les sentiments de sa mère, quoiqu'un regard plus sérieux, un pudique mouvement de paupières, trahissent une émotion bien naturelle. Puis la baronne invoqua les circonstances matérielles et en quelque sorte impérieuses. L'arrangement qu'on avait conclu, les avantages qu'il assurait pour le présent, et ceux qu'il promettait pour l'avenir, tout fut mis sous les yeux d'Hilarie avec une parfaite véiité; sa mère finit en lui rappelant qu'elle avait été autrefois, ne fût-ce que par forme de badiuage, fiancée avec son cousin, son compagnon d'enfance.-Par suite de toutes ces considérations, la baronne en arriva à cette conclusion toute naturelle que l'union des deux jeunesgens devait être célébrée le plus tôt possible, avec son consentement et celui de l'oncle.

Hilarie regarda sa mère d'un œil calme et lui répondit qu'elle ne pouvait admettre si vite cette conclusion; elle fit avec beaucoup de grâce et de pureté des objections qu'une âme délicate ne manquera certainement pas de partager, et que nous n'entreprendrons pas de rendre par des paroles.

Lorsque des personnes raisonnables ont médité quelque sage projet qui permet de faire face à tel ou tel embarras, d'atteindre tel ou tel but; lorsqu'elles ont exposé à l'appui de ce projet tous les arguments imaginables, elles se trouvent désagréablement surprises lorsque ceux dont elles veulent faire le bonheur se trouvent être d'un avis tout opposé, et, par des motifs puisés au fond de leur cœur, résistent à ce qui est aussi louable que nécessaire. On discuta sans se persuader ; la raison ne pouvait vaincre le sentiment, le sentiment ne voulait point se plier à l'utile, à l'inévitable. L'entretien s'échauffa ; le tranchantde la raison blessa le cœur déjà malade, qui dévoila alors son état, non plus modérément, mais avec passion, au point que la mère elle-même finit par reculer d'étonnement devant la hauteur et la dignité de sa fille, lorsqu'elle lui représenta avec autant d'énergie que de vérité, l'inconvenance, l'immoralité d'une pareille union.

On peut juger dans quel état de trouble la baronne revint auprès de son frère; on peut s'imaginer ce qu'éprouva le major, qui, dans le fond du cœur, flatté de ce refus si net, écoutant sans espoir, mais consolé du moins, le récit de sa sœur, se sentait relevé de son humiliation et s'accommodait intérieurement de cet événement, qui était devenu pour lui une affaire d'amour-propre des plus délicates. Pour le moment il cacha ses sentiments à sa sœur, et dissimula sa douloureuse satisfaction sous l'allégation fort naturelle qu'il ne fallait rien précipiter, mais laisser à

Taimable enfant le temps d'entrer volontairement dans la voie qu'on venait de lui ouvrir.

Nous osons à peine demander à nos lecteurs de passer de ces événements intimes aux circonstances extérieures, devenues cependant si importantes. Tandis que la baronne laissait sa fille, en toute liberté, passer agréablement ses journées à faire de la musique, à danser, à dessiner, à broder, à lire seule ou avec sa mère, le major, voyant approcher le printemps, s'occupait à mettre en ordre les affaires de la famille. Le fils, assuré d'un riche héritage, et n'ayant plus à douter de devenir l'heureuxépoux d'Hilarie, se sentait pris d'un enthousiasme guerrier pour la gloire et l'avancement, en présence de la guerre qui menaçait d'éclater. Grâce à ce calme momentané, il se croyait pouvoir prédire en toute sûreté que cette énigme, qui ne semblaitplustenirqu'à un scrupule, seraitbientôt éclaircie et résolue.

Par malheur, ce calme n'était qu'apparent. La baronne attendait de jour en jour, mais en vain, un changement de sentiments chez sa fille, qui donnait à entendre, avec modestie il est vrai, mais avec fermeté, qu'elle persistait dans sa résolution, avec la tén^cité d'une personne pleinement convaincue et qui ne se préoccupe pas de savoir si le monde qui l'entoure partage ses sentiments. L'âme du major était en proie â la contradiction; il eût été blessé (le voir Hilarie se décider pour son fils; et, si elle se déridait pour lui, il était persuadé qu'il devait refuser sa main.

Plaignons celexcellent homme, queces soucis, ces tourments, entouraient incessamment comme un brouillard flottant, tantôt formant un fond sur lequel se détachaient les réalités et les occupations pressantes de chaque jour, tantôt s'avançant au premier plan, et enveloppant la si-

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tuation présente. Ces fluctuations se promenaient sans relâche devant ses yeux, et, si la journée lui imposait une activité incessante, c'était pendant ses nuits sans sommeil que toutes ces contrariétés se formaient dans son esprit en ronde douloureuse pour s'évanouir et se reformer encore. Ces visions aans fin, dont il ne pouvait se déljur^ rasser, le mirentdans un état voisindudésespoir; l'action et les affaires, qui sont habituellement les plus sûrs remèdes dans les situations de ce genre, loin de le calmer, lui procuraient à peine quelque soulagement.

Au milieu de ces angoisses, notre ami reçut une lettre d'une main inconnue, qui l'invitait à se rendre à la maison de poste d'un bourg voisin, où un voyageur pressé avait absolument besoin de lui parler. Accoutumé par ses nombreuses relations d'affaires et de société à de pareils rendez-vous, il hésita d'autant moins que cette écriture légère et courante ne lui semblait pas étrangère. Calme et tranquille, suivant son habitude, il se rendit au lieu désigné ; arrivé dans la chambre rustique, qu'il connaissait bien, il. vil venir au-devant rie lui la belle veuve, plus ravissante encore que lorsqu'il l'avait quittée. Est-ce que notre imagination est incapable de conserver et de nous représenter la perfection ? ou bien est-ce que l'émotion du moment avait prêté de nouveaux charmes à cette femme? Quoi qu'il en soit, le major eut besoin de toute sa présence d'esprit pour dissimuler, sous l'apparence rie la politesse ordinaire, son trouble et sa surprise; il salua la veuve avec une froideur embarrassée.

« Pas ainsi, cher ami L s*écria-t-elle, ce n'est pas pour cela que je vous al fait appeler entre ces murailles blanchies à la chaux, dans cette misérable demeure; si ce grossier mobilier n'invite pas aux conversations cérémonieuses, je délivre mon cœur d'un peaaut fardeau, ea

VOUS disant, en vous avouant que j'ai fait beaucoup de mal à votre famille, » Le major recula surpris. «Je sais tout, reprit-elle, nous n'avons pas besoin de nous expliquer. Vous et Hilarie, Hilarie et Flavio, votre bonne sœur, je vous plains tous. »

La voix lui manqua, ses beaux cils ne purent contenir les larmes qui s'échappaient de ses yeux, ses joues se colorèrent; elle était plus belle que jamais. Le major se tenait devant elle dans un trouble extrême ; une émotion inconnue le pénétrait,

(' Asseyons-nous, dit l'adorable personne en essuyant ses pleurs. J?ardonnez^raoi, plaignez-moi, vous voyez comme je suis putiie. » Elle porta de nouveau son moucboir brodé à ses yeux pour cacher ses larmes amères.

« Daignez m'expliquer, Madame... dit le major avec vivacité.

— Ne dites pas madame, répondit-elle avec un sourire céleste, appelez-moi votre amie, vous n'en avez pas de plus fidèle. Oui, mon ami, je sais tout :je connais parfaitement la position de votre famille, je suis initiée à tous vos sentiments, à toutes vos douleurs.

— Qui a pu vous instruire ainsi ?

— Des confessions ; cette écriture ne vous est pas étrangère?» Elle lui présenta quelques lettres ouvertes.

« La main de ma sœur ! des lettres intimes, à voir l'écriture négligée I Avez-vouB jamais été en relation avec elle?

— Non pas directement, mais d'une façon indirecte et depuis quelque temps seulement. Voyez l'ailressc

— Quelle nouvelle énij^me 1 A Macarie ! à Macarie, la plus discrète des femmos !

— Et par cette raison ménie la confidente, le confes- :-rur de toutes les âmes ultliyées, de toutes celles <iui se

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sont égarées, qui veulent se retrouver et ne savent comment s'y prendre.

— Je remercie Dieu, s'écria le major, de cette intervention ; je n'aurais pas été capable de la solliciter, et je bénis ma sœur de l'avoir fait. Moi aussi, je sais par des exemples que cette excellente femme, en se présentant à bien des malheureux comme un miroir moral, leur a fait voir, à travers leur extérieur troublé, leur âme pure et sereine, les a tout à coup réconciliés avec eux-mêmes et leur a, inspiré la force de recommencer la vie.

— C'est là le service qu'elle m'a rendu, » répondit la veuve. Et dans ce moment notre ami sentit nettement, quoique sans pouvoir se rendre compte de cette sensation, qu'il y avait dans cette personne, si remarquable déjà par son individualité, un caractère d'une grande beauté morale, fait pour éprouver et pour inspirer la sympathie.

a Je n'étais pas malheureuse, reprit-elle, mais j'étais inquiète; je ne m'appartenais plus, et cela ne s'appelle pas être heureux. Je ne me plaisais plus à moi-même ; et j'avais beau m'ajuster devant ma glace, il me semblait toujours que je me déguisais pour une mascarade ; mais, depuis que Macarie m'a présenté son miroir magique, depuis que j'ai reconnu qu'on peut tirer sa parure de son âme, je me suis retrouvée belle. » Elle disait cela, moitié souriant, moitié pleurant, et, il faut l'avouer, elle était plus qu'aimable. Elle était digne de respect, digne d'un attachement vrai et durable.

« Et maintenant, mon ami, décidons-nous promptement. Voici les lettres; pour les lire, les relire, réfléchir, vous préparer, prenez une heure, davantage, si vous le voulez; quelques mots ensuite suffiront pour nous résoudre. B

Elle le quitta et descendit se promeoer dans le jardio.

Le majorlut cette correspondance entre Macarie et la baronne; nous en indiquerons sommairement le contenu* La baronne se plaint de la belle veuve : on voit comment une femme juge sévèrement les autres femmes ; il n'est question que de choses extérieureset d'apparences ; on ne s'inquiète pas de ce qui est dans le cœur. Du côté de Macarie, c'est une appréciation indulgente ; la peinture des qualités intimes de cette aimable femme ; les actes extérieurs sont présentés comme résultant de circonstances accidentelles qu'il ne faut point blâmer, qu'on doit plutôt excuser. Puis la baronne fait part à son amie de la folie et de l'égarement de son fils, de l'attachement toujours croissant des jeunes gens, de l'arrivée du père, du refus positif d'Hilarie. Les réponses de Macarie sont toujours empreintes d'une équité parfaite, qui part de la ferme persuasion que tout cela doit amener une amélioration morale. Elle finit par envoyer toute la correspondance à la veuve, dont le caractère intime se dévoile dans Ba céleste beauté, et commence à ennoblir sa personne extérieure. Le tout est clos par une lettre de remercimeatâ k Macarie.

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