UN REQUIN FUMÉ
La chair du requin et la provision d’eau si omgulièrement obtenue devaient, bien ménagées, durer plusieurs jours ; il fallait seulement aviser au moyen de les conserver, et ce fut aussi la grande préoccupation de Ben et de son compagnon.
Quant au liquide, ils ne pouvaient que couvrir Je prélart qui le contenait, de plusieurs morceaux de la toile épargnée, afin de le préserver de l’action du soleil.
Mais le requin, abandonné à lui-même, se gâterait inévitablement et deviendrait sous peu une nourriture impossible, même pour des hommes manquant d’autres aliments. Ils tinrent conseil et se souvinrent que l’on faisait sécher au soleil la
chair de quelques poissons, de la merluche et du ^areng, par exemple. Pourquoi ne pas recourir au même moyen? Il n’y avait qu’à dépecer l’animal en tranches bien minces que l’on suspendrait au sommet des rames. Le soleil de la zone torride qui dardait avec tant d’intensité au-dessus de leurs têtes, se chargerait de la préparation. Cette chair pourrait alors se conserver des semaines et même des mois entiers.
Ce plan fut aussitôt exécuté que conçu. Ben taillait depuis quelques minutes dans le squale; quand il laissa échapper une exclamation de surprise.
Son jeune camarade remarqua le sourire de contentement qui entr’ouvrait ses lèvres.
— Qu’est-ce qu'il y a encore, Ben? demanda-t-il joyeusement.
— Regarde ici, garçon, répondit le marin en posant une main sur l’occiput de l’enfant et en lui fai* eant ainsi incliner la tête jusqu’au bord du radeau, afin qu’il pût voir dans la mer — dis-moi ce que tu aperçois.
— Où donc ? fit William.
— Là. Ne remarques-tu rien tout contre le ventre du requin?
— Comme je vis ! s’écria le mousse, c’est un petit poisson ! — Il a tout au plus un pied de long rimais que fait-il là?
— 1,1 est attaché au requin.
— Que voulez-vous dire, Ben ? ,
— Je dis qu’il s’est collé contre le monstre, comme une barnacle * à un vaisseau, et j’espère qu’il ÿ restera jusqu’à ce que je mette ma griffe sur lui, ce qui ne sera pas long ; passe-moi un bout de corde, vite !
L’enfant tendit à son compagnon un filin : Ben y fit un nœud coulant qu’il jeta adroitement autour du poisson adhérent au ventre du squale, et si bien qu’il fallut, pour l’en détacher, que le vieux marin usât de toute la force de ses mains.
Il y réussit cependant, et d’un vigoureux effort il amena le parasite tout frétillant sur le radeau, Il ne lui fut pas permis de continuer longtemps ses exercices ; Ben, qui tenait son couteau ouvert, le lui enfonça dans le corps.
• — A quelle espèce appartient celui-ci? demanda William en l’examinant de près.
— C’est un suceur.
— Je n’en avais jamais entendu parler. Pourquoi l’appelle-h-on ainsi?
— Ma foi, tout ce que je sais, c’est que ces poissons s’attachent aux squales, et seulement à cette espèce que l’on nomme : requins blancs; quant à ce qu’on dit qu’ils les sucent et vivent d’eux, je n’en crois pas un mot ; j’en ai vu s’attacher de la même
* Espèce d’huître qui s’attache aux charpentes de hêtre et do sapin et à la coque des vaisseaux.
façon au doublage des vaisseaux et aux roches sousmarines, et ils n’en pouvaient rien tirer pour leur nourriture, n’est-il pas vrai? , -
* — Certainement.
— En outre, j’ai vu ouvrir les estomacs de quelques-uns, et ils étaient pleins de water creepers; je parie que si nous fendons le ventre à celui-ci, nous y trouverons la même substance.
— Et pourquoi alors se collent-ils aux requins et aux vaisseaux; pouvez-vous me l’apprendre. Ben?
— J’en ai entendu dire la raison et elle me parait bonne — par un médecin que je servais et qui savait tout. 11 prétendait que ce poisson est un mauvais nageur, et c’est mon opinion aussi; la petitesse de ses nageoires le prouve. Le docteur affirmait donc qu’il s’attache ainsi aux requins et aux vaisseaux pour être transporté de place' en place ; aussitôt qu’il aperçoit quelque grimpereau dont il fait sa nourriture, il fond sur lui, puis revient aussitôt s’accrocher à son remorqueur.
— Est-ce cette singulière chose sur le derrière de ja tête qui lui permet de s’y retenir?
— Oui, et ce qui le paraîtra curieux, c’est que, si tu essayais de le tirer en haut ou en arrière, tu n’y réussirais pas en employant toute ta force, ni moi non plus ; il faut le pousser en avant comme tu viens de me le voir faire, ou tu le mettrais en pièces avant de le détacher.
— Je vois, dit William en examinant le poisson,
qu’il y a des rangées de petites dents sur cette singulière excroissance, toutes tournées vers la queue, c’est ce qui l’empêche, je suppose, de céder en arrière? . “ . . '■
— Sans aucun doute, garçon, mais peu importe pour l’instant ; finissons de sécher le requin, et lorsque nous nous sentirons de l’appétit, nous partagerons le suceur, car je puis t’assurer que c’est un excellent morceau. J’en ai souvent mangé dans les îles du Sud, mais ils étaient plus grands que celui-ci.