ON DINER DE CARÊME
Le requin au museau fendu flottait à la surface de l'eau, ses nageoires agitées convulsivement.
Quelqu’un ne connaissant pas la persistance vitale de ces monstres de l’Océan, eût pu supposer qu’il vivait encore et essayait de s’enfuir, mais Ben ne s’y trompa point ; il en savait autant sur ces hideuses créatures que les plus vieux marins de l’Atlantique. Il avait vu entre autres exemples, à bord d’un vaisseau, un requin qui fut rejeté à la mer après qu’on lui eut ouvert le ventre et retiré les intestins, ce qui ne l’empêcha pas de remuer ses nageoires et de s’éloigner du navire à une certaine distance.
Un requin peut être coupé en deux, avoir la tête séparée du corps, et montrer encore dans chacun de
res tronçons des signes de vie, et cela, pendant plusieurs heures.
1 L’endroit vulnérable du monstre est , comme nous l’avons dit, le museau.
— Je l’ai attrapé juste où il fallait, s’écria Ben triomphant, il ne nous inquiétera plus maintenant ; où est l’autre ?
— Parti de ce côté, répondit William en étendant la main dans la direction prise par le second requin ; il m’a arraché l’anspect et l’a broyé en morceaux.
— C’est heureux, garçon, que tu aies laissé aller le bâton, autrement le monstre aurait bien pu t’entraîner avec lui. Je ne pense pas qu’il revienne après la réception que nous lui avons faite ; quant à l’autre, c’est fini ! Mais il enfonce, je crois ? ah ! empêchons cela ! vite. William, passe-moi cette corde, il ne faut pas le laisser aller au fond. Tu parles d’attraper du poisson avec des lignes et des hameçons?... ah! ah! voilà qui enfonce tout ton fretin 1 Si nous pouvons le mettre en sûreté, nous i aurons de quoi passer notre carême. Lcà, maintenant, tiens-toi sur l’autre bord du radeau de façon à me, faire contre-poids ; c’est cela !
Tandis que le marin donnait ces instructions, il faisait un nœud coulant à l’une des extrémités de la ' corde que William venait de lui tendre. Jeter le nœud dans l’eau et le passer autour de la mâchoire supérieure du requin ne fut que l’affaire d’un instant,
et la corde attachée à l’une des rames maintint la carcasse du monstre à la surface de l’eau.
Pour plus de sûreté, Ben reprit la hache, et se penchant sur le bord du radeau, frappa à plusieurs reprises la mâchoire supérieure de l’animal.
— Allons, William, dit-il ensuite, un peu de patience, et je vais te couper un filet dans la partie la plus tendre. Prends la corde et tire-la un peu afin que je puisse arriver jusqu’àlui.
Le jeûne homme obéit ; Ben saisit une des nageoires et avec son couteau enleva une large tranche au flanc du poisson. Inutile de dire que le filet du requin fut encore mangé cru ; mais c’était un petit inconvénient pour des hommes sur le point de mourir de faim ; auraient-ils eu d’ailleurs la possibilité de le faire cuire qu’ils n’en auraient pas pris lé temps.
Après avoir apaisé leur appétit et bd largement, Ben et William se sentirent non-seülement soulagés, mais encore pleins d’espoir en l’avenir.
Lé poisson volant, la pluie, le requin pouvaient il est vrai, être des dons du hasard, mais ces secours, arrivés en temps si opportun, n’étaient-ils pas plutôt accordés à leurs prières ? Ils y virent la main delà Providence et prirent courage.
La situation, malgré ces secours inattendus, était loin pourtant d’être rassurante. Il s’agissait de tenir conseil. Qu’un orage vînt à sMrver ou même un simple coup de vent, non-seulement leiîr outre cou-
rait risque d’être crevée, mais leur frêle embarcation pouvait être brisée et coulée.
Dans une latitude plus au Nord ou plus au Sud où les ouragans sont fréquents, ils n’auraient pu compter se tenir à flot plus d’une semaine ; heureusement, le radeau se trouvait dans cette partie de l’Océan Atlantique connue par les premiers navigateurs espagnols sous le nom de : Latitudes des chevaux, et Ben savait que les orages y sont extrêmement rares ; les calmes trop prolongés étant' plutôt le danger qui atteint ordinairement les navires.
Ben ne resta pas plus longtemps inactif; s’il croyait à l’intervention de la Providence, il croyait aussi qu’elle veut qu’on s’aide soi-même, et il était prêt <*t tous les efforts que les circonstances exigeraient