LES POISSONS UC EU RS
Le poisson qui venait de tomber si singulièrement entre leurs mains, était, comme Ben l’avait affirmé, lé suceur echeneis rémora — une des plus curieuses des créatures qui peuplent l’Océan, non postant par son apparence extérieure que par ses habitudes.
Le corps chez ces individus est noir et uni, la tête de forme hideuse, les nageoires courtes et largement étendues; la bouche est très-grande, les mâchoires amplement garnies de dents, le gosier, le palais et la langue hérissés de courtes épines, les yeux noirs.
L’excroissance que forme le suçoir sur le sommet de la tête, consiste en plusieurs lames osseuse? juxtaposées de manière à former une surface
ovale et dont les bords sont armés de petites tentacules ou dents, ainsi que William l’avait observé.
Les sucets s’attachent aux requins, aux rochers, aux vaisseaux, aux baleines, aux tortues, et aux grandes espèces d’albaçores. Ils se noundssent de vermisseaux maritimes, mais jamais au détriment de leur remorqueur. Ils sont souvent la proie des autres poissons, mais les requins ne les attaquent point.
Lorsque le squale auquel ils adhérent est amené sur un vaisseau, les sucets suivent le bâtiment dans toutes ses évolutions. On peut alors facilement les prendre à la ligne. Lorsqu’ils ont mordu, il faut, pour les attraper, retirer vivement l’hameçon, sans cela ils gagneraient rapidement les flancs du navire et s’y fixeraient si fermement qu’il serait impossible de les en arracher.
Il existe plusieurs espèces de sucets , nous venons do décrire la plus commune; la plus grande se trouve dans l’océan Pacifique : c’est Vecheneis aus « tralis.
L ’echëncis était connu par les navigateurs espagnols sous le nom de rémora ; c’est le même que Colomb trouva chez les naturels de Cuba et de la Jamaïque, apprivoisé et dressé à pêcher la tortue.
Voici de quelle manière les Caraïbes s’en servaient : ils nouaient une corde à un anneau fixé ù la queue du poisson qu’on rejetait alors à la mer ;
DE TERRE ET DE MEft
l’autre bout de la corde était amarré à un arbre ou à un rocher du rivage ; le rémora, laissé libre, ne manquait jamais, selon son habitude, de se cramponner à quplque grande tortue — ces chéloniens étant aussi prisés des anciens caciques que des gourmets modernes.
De temps en temps, le pécheur regardait sa ligne, et lorsque une certaine tension l’avertissait que le rémora ôtait en contact avec la tortue, il tirait* à lui jusqu’à ce que l’animal fut amené à proximité de son bâton, et la capture’ était faite.
Les tortues les plus énormes peuvent se prendre ainsi, car le tirage se faisant sur la queue du rémora, c’est-à-dire en arrière, le poisson suceur ne peut être détaché à moins d’efforts extraordinaires.
La même pêche se pratique encore sur les côtes du Mozambique.
Une plus petite espèce de rémora se trouve dans la Méditerranée. On lui supposait autrefois le pouvoir de contiarier la marche des navires, en s’attachant à leur quille, et en les poussant dans une direction opposée. Une autre croyance ridicule était celle-ci : on assurait que lorsqu’un criminel sous la main de la justice, parvenait à faire accepter à son juge un morceau de la chair de ce poisson, il se passait un long temps avant que le verdict de sa condamnation pût être rendu.