UNE VOILE EN CHAIR DE REQUIN
Le soleil commençait à se coucher, lorsque les deux marins achevèrent leur besogne. Le radeau avait changé d’aspect. Entre les deux rames plusieurs cordes, étendues transversalement, supportaient les tranches minces et longues de la chair du squale, qui venaient d’v être suspendues ; à quelque distance on eût pu les prendre pour une voile, i et elles en tenaientlieu en réalité, car leur surface présentait une étendue assez large à la brise qui venait de s’élever, et l'embarcation filait avec rapidités
i Le marin ne fit d’abord aucun effort pour la gouverner ; atteindre la terre était tout à fait hors de question. Ils n’avaient qu’un espoir de délivrance.
c’est que quelque vaisseau les aperçût; or un navire pouvait aussi bien venir d’un côté que d’un autre ; peu importait donc- vers lequel des trentedeux points du compas; leurradeau se dirigeait: cependant Ben pensa différemment après avoir réfié- t chi. A l’ouest, il ne savait à quelle distance, le grand radeau et son équipage erraient comme éux à la merci des vents et des vagues. Peut-être quelques-uns de ceux qui le montaient avaient-ils subi le sort destiné à William, en servant de nourriture aux autres affamés.
11 ne fallait pas s’exposer à retomber entre leurs mains.
Le vieux marin, en sentant la brise s’élever, regarda d’un air soucieux le soleil couchant, afin de s’assurer dans quelle direction ils étaient emportés; et une expression de contentement se peignit bientôt sur ses traits halés.
— Le vent nous pousse à l’Est, dit-il, et c’est assez rare, dans ces latitudes. Cela ne durera pas longtemps. Enfin, peu importe, pourvu qu’il ne nous fasse pas filer de l’autre côté.
William comprit parfaitement la pensée de Ben ; plus d’une fois les regards du jeune mousse avaient erré à l’Ouest, non pour tâcher de découvrir le vaisseau sauveur, mais dans la crainte de voir apparaître le grand radeau.
Après avoir terminé leur travail, l’hommeetl’en-
fant se sentirent sérieusement fatigués ; Ben cependant resta debout, occupé à surveiller l'horizon : William se coucha sur les planches de l'embarcation.
— Garçon, dit le marin d’un ton paternel, étends la voile sous toi, et fais un somme ; il est inutile que nous veillions à deux ; je ferai sentinelle jusqu’à la nuit, et alors je suivrai ton exemple. Allons, dors, mon enfant.
William ne fit pas d’objection, et après s’être installé suivant le conseil de Ben, il s’endormit profondément.
Le marin continua de veiller jusqu’à la tombée du crépuscule , toujours court dans ces latitudes , et ne renonça à sa faction que lorsque l’obscurité fut complète.
La nuit menaçait d’être sans lune. Quelques rares étoiles brillaient faiblement et permettaient seulement de distinguer la voûte céleste de l’immense nappe d’eau. Un vaisseau, même toutes voiles étendues, n’aurait pu être aperçu à la longueur d’une encablure.
Convaincu de l’inutilité de sa veille, il s’étendit a côté de son jeune compagnon, et comme lui oublia bientôt son inquiétude dans un sommeil réparateur.