‹ William le MousseChapitre 15 sur 78 · COMMENT BOULE-DE-NEIGE S’ÉCHAPPA DU NÉGIUEH · texte numérisé non relu

COMMENT BOULE-DE-NEIGE S’ÉCHAPPA DU NÉGIUEH

L’homme et la petite fille étaient seuls sur le nouveau radeau : inutile de dire qu’ils faisaient partie des naufragés du négrier. Mais le noir n’avait pas été embarqué comme bois d’cbène ; il comptait dans l’équipage, c’était leseigneuret maître de la caboose , le cuisinier du bâtiment, connu sous le sobriquet de « Boule-de-Neige. »

Bien que né esclave, et d’origine africaine, il jouissait depuis longtemps de la liberté ; il avait servi en qualité de cuisinier surplus de vingt vaisseaux, et parcouru le globe en tous les sens.

A la condition d’avoir de bons gages et une sout« bien remplie, le noir, malgré son honnête nature,

s’inquiétait peu de la moralité de l’équipage du navire qu’il montait, et ce n’était pas la première fois qu’il servait sur un négrier. Cependant il n’avait jamais rencontré si mauvaise compfegnie qu’à bord de la Pandora; aussi, fendons-lui la justice de dire que longtemps avant la catastrophe qui interrompit le voyage, il avait résolu de se séparer de ses compagnons; il désirait cette séparation non moins vivement que Ben et William.

Cependant Boule-de-Neige avait retardé l'exécution de son projet, tant qu’on s’était trouvé sur les côtes d’Afrique, sachant bien quel sort l’attendait s’il s’échappait alors : il pouvait être repris par ses compatriotes, ou du moins par des hommes de sa couleur et rejeté en esclavage.

Quoique la moralité de Boule-de-Neige ne fût pas précisément immaculée, il possédait une rare qualité : la reconnaissance, c’était pour cette raison qu’il ne se trouvait pas seul sur le radeau, et qu’il paraissait plongé dans desombres réflexions; le salut de sa petite compagne lui était plus cher que le sien.

On se demandera la raison de cette sollicitude, car l’enfant ne pouvait lui appartenir ; sa carnation, ses traits, tout repoussait la supposition qu’aucun lien de parenté existât entre eux.

11 n’y en avait point en effet ; la jeune protégée de Boule-de-Neige était fille de son ancien maître, au-

quel il avait voué une profonde reconnaissance, après avoir été affranchi par lui. Ce patron établi d’abord en Afrique, venait de transporter sa résidence à Rio, au Brésil, et son enfant allait le rejoindre sous la protection du nègre, à bord de la Pandora.

Boule-de-Neige remplit sa mission en conscience ; au moment où le feu envahissait le pont, il réveilla la jeune fille endormie, l’emporta dans ses bras au travers des flammes et, ouvrant la fenêtre de la cabine, se jeta avec elle à la mer, sous la poupe du navire incendié.

Le nègre, excellentnageur, putse soutenirquelques minutes malgré son fardeau ; enfin il parvint à saisir le palan au moyen duquel le gig avait été mis à l’eau, et passant un pied dans l’un des trous, il se trouva ainsi à demi suspendu ; puis il réussit à saisir, parmi les épaves de l’incendie, quelques planches qui flottaient près de lui, et les ayant réunies, il forma une espèce de radeau, sur lequel il passa la nuit avec sa petite protégée.

Lorsque le jour se leva ils semblaient être les seuls qui survécussent à la catastrophe.

Boule-de-Neige savait cependant que l’équipage de la Pandora s’était sauvé aussi sur un radeau. Il avait été témoin également du départ clandestin de la chaloupe montée par le capitaine et ses cinq hommes.

Quant aux esclaves amenés de l’intérieur du continent afriouin, et d’un district où il n’y avait ni grands lacs ni rivières, ils ne savaient point nager, à quelques rares exceptions près : ces derniers avaient essayé de suivre le grand radeau, espérant y être recueillis ; mais repoussés par les marins qui le montaient, à bout de forces, trop loin des débris du navire incendié pour pouvoir les rejoindre, une moitié se^iova et l’autre fut dévorée par les requins. .Plus d’un cri d’agonisant, plus d’un appel désespéré déchira l’air cette nuit-là ; mais quand le matin arriva, la mer était redevenue calme et tout avait disparu.

On se demandera pourquoi Boule-de-Neige n’était ni avec le gros des marins de la Pandora, ni dans la chaloupe. La raison s’en comprendra aisément : l’incendie avait éclaté par sa faute et était le résultat de sa négligence. Ni le capitaine ni l’équipage ne l’ignoraient. Le premier avait fait administrer au malheureux cuisinier une correction qu’il ne devait oublier de sa vie, et les marins furent sur le point de le jeter à l’eau; projet qu’ils eussent sans nul doute exécuté, sans la nécessité de s’occuper avant tout de leur sûreté personnelle : le nègre savait donc qu’en s’adressant à eux, c 'était courir au devant d’une mort certaine.

Boule-de-Neige préféra se fier au hasard plutôt qu’à la pitié de ses camarades, avec lesquels il était

loin , depuis longtemps, d’entretenir des rapports amicaux. *

Du reste, il avait trop souvent lutté avec le péril, pour ne pas conserver sa présence d’esprit dans cette situation désespérée, et il ne songea plus qu’à profiter des moindres circonstances qui pourraient l’aider à en sortir.

Au moment où le jour commençait à poindre, un objet attira son attention; c’était une petite caque qui flottait près de lui, et qu’il reconnut à certaines marques pour l’avoir remplie d’eau fraîche, prévoyant le cas où la provision viendrait à manquer, et l’équipage à être rationné.

En une minute le barillet fut recueilli et amarré solidement aux poutres sur lesquelles l’ex-cuisinier se tenait. Cette trouvaille était des plus heureuses, une vraie question de vie et de mort pour lui et sa protégée.

Peu à peu d’autres épaves vinrent flotter autour d’eux, mais celle qui lui parut la plus utile îut une autre tonne qu’il reconnut pour une vieille connaissance : elle renfermait les meilleurs biscuits misàpart pour le capitaine ; le baril n’ayant point été hermétiquement fermé, l’eau salée devait avoir envahi l’intérieur, mais il était facile de faire sécher ces biscuits au soleil, et de les rendre au moins mangeables.

Doule-de-Neige songea ensuite à fortifier le ra-

deau; ayant attrapé une gaffe qui surnageait à sa portée, il s’en servit pour se rapprocher des objets qui pouvaient contribuer à l’amélioration désirée.

11 parvint en peu de temps à s’emparer de rames et de planches parmi lesquelles se trouvaient les débris de son ancienne caboose , ce qui lui permit de donner à son embarcation la longueur et la largeur nécessaires ; enfin il aperçut de quoi la soutenir à flot; c’était une demi-douzaine de barils vides qui se balançaient sur les vagues. 11 finit par les rassembler tous, et les ayant attachés solidement de manière à ce qu’ils dépassassent les planches, il forma ainsi tout autour de ces dernières une espèce de parapet. <

Ces arrangements lui prirent plusieurs jours qu'il passa à l’endroit même où le sinistre avait eu lieu.

Des brises qui s’élevèrent poussèrent enseml U î’embftrcation et les débris de la Pandora. Boulede- Neige avait eu d'abord la pensée de tendre une voile, mais il réfléchit que peu importait la direction dans laquelle il serait emporté, puisque son seul espoir de salut reposait dans la rencontre de quelques navires. Il s’abandonna aux caprices du vent»

Page 1