AUX RAMES
— Il faut nous résigner à mourir, avait répété Ben Brace. Wiliiam, terrifié par cette exclamation du vieux marin, n’ÿ fit pas de réponse et s’avança près de lui en cherchant à percer du regard l’obscurité*
Mais on pouvait à peine distinguer le ciel de la mer, le silence était redevenu profond : on n’entendait que le bruit des vagues et le sifflement de la brise.
Ben commençait à espérer qu’il avait été le jouet d’une illusion. Dans le fait, il n'était qu’à moitié éveillé, lorsqu’il avait cru entendre la voix annoncée par William. — Et qui sait, se disait-il, si ce
n’était pas celle de quelque habitant de l’Océan !
— Tu penses que c’était un homme, William ?
demanda-t-il enfin, dans l’espoir de voir ses doutes confirmés par son jeune compagnon.
— Oui, oui, j’en suis certain, Ben; mais je ne suis pas sûr que ce soit Legros. Oh! si c’était lui!..,
— Et tu as de bonnes raisons pour connaître le croassement du corbeau !.. nous nous sommes peutêtre trompés.
— Ah ! s’écria William avec conviction, je le désire de tout mon cœur !
— Parle bas, enfant, si c’étaient eux, le mieux serait de nous tenir tranquilles. — Eux non plus ne peuvent nous voir... de quel côté venait le bruit, sais-tu ?
— De celui-ci, fit William en tendant le bras sous le vent.
— Cela est curieux! ils nous auraient donc dé-passés, car nous allons en sens contraire depuis que nous les avons quittés. Le vent aurait-il changé ? c’est assez probable, m&is impossible à savoir au juste sans boussole; il n’y a pas l’ombre d’une étoile au ciel. Tu es bien sûr que le son venait sous le vent ?
— Oh! oui, Ben.
— Alors nous n’avons qu’à nous tenir dans la même ligne, et à leur laisser le plus d’espace possible. Console-toi, garçon! ôtons ces tranches de
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requin, car ce sont elles qui nous font dériver; prenons les rames, et au jour nous serons loin d’eux.
En se livrant à cette besogne, l’homme et l’enfant s’arrêtaient pour écouter.
Ben et William s’assirent de chaque côté du radeau et ils commençaient à pagayer quand la voix d’enfant entendue par le jeune mousse frappa de nouveau leurs oreilles.
— Je veux être pendu ! fit le vieux marin, si ce n’est pas le jabotement d’une petite fille! on dirait qu’elle parle à quelqu’un.
— Croyez-vous que ce puisse être une sirène ?
— Ça s’est vu.
— Mais, est-ce qu’il y a des sirènes, Ben?
— Et qui en douterait? Les marins d’eau douce qui n’ont jamais vu que des veaux à deux têtes et des coqs à quatre pattes! Bien sûr il y en a! moi qui te parle j’en ai aperçu quelquefois; mais j’ai un camarade qui avait été dans l’océan Indien, et là on
les voyaitpar bandes avec de longs cheveux pendant sur leurs épaules, absolument comme les jeunes pensionnaires que l’on mène à la promenade dan les faubourgs de Portsmoutb. Ah! écoute...
Une voix frêle et argentine se fit entendre, et une autre, sans aucun doute celle d’un homme, sembla y répondre.
— S’il y a une sirène, dit tout bas Ben au mousse, il y a quelqu’un avec elle... ciel et terre ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Que je perde mon nom, si j'y comprends rien ! En tout cas, ça ne peut être le grand radeau. Il n’y avait pas de voix comme celleci dans l’équipage, et l’homme qui vient de parler n’est pas Legros ; lorsque je l’ai cru, c'est que je n’étais pas encore bien réveillé. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce n’est ni le Français, ni aucun de nos gredins de la Pandora... Dieu bon! j’y pense ! ce pourrait être un vaisseau qui passe près de nous ! Et le marin avança la tête pour tâcher de mieux voir.
— Je vais les héler, William, fais attention à la réponse.
Le hélement fut lancé par le marin dans la direction d’où le bruit avait semblé partir, mais aucune réponse n’y fut faite.
— - Hô 1 du vaisseau !.. cria-t-il plus fort.
— Hô ! du vaisseau!., répéta, prompte comme un écho, une voix rude, mais qui parut à Ben et à son