LES RADEAUX MARC II ËNT DE CONSERVE
Ben Brace et Eoule-de-Neige s’abordèrent avec une joie qui se comprendra facilement. Ce n’est pas que des relations très-amicales eussent jusqu’alors existé entre eux; dans les premiers temps même de leur séjour à bord de la Pandora, ils s’étaient tenus assez éloignés l’un de l’autre, mais peu à peu une sorte de sympathie avait succédé à cet éloignement ; lé péril qu’ils avaient couru ensemble et qui les réunissait maintenant effaçait le souvenir des an- ciennes hostilités, et l’abordage fut affectueux de part et d’autre.
Il va sans dire qu’ils ne songèrent pas un seul ins- ' / tant à se séparer : leurs efforts devaient tendre au
même but, et l’association ajouter aux chances de salut.
Après les premières félicitations, les marins s’occupèrent de rapprocher les deux radeaux.
— Avez-vous de la corde, Boule-de-Neige ? demanda Ben.
— Oui, en voilà tout un rouleau, et de la forte ; ça vous convenir, massa ?
— On ne peut mieux. Maintenant passez-moi ce bout-là; bien ; encore, cuisinier... ah, voilà qui est réussi! s’écria joyeusement le protecteur de William, en assujettissant le filin autour de l’une des tonnes. Maintenant nous sommes tranquilles ; il n’y a pas de danger que nous nous trouvions séparés, du moins pour cette nuit ; au jour, nous aviserons à mieux faire.
Les naufragés, après avoir passé quelque temps à se raconter leurs aventures, donnèrent le reste de la nuit au repos, afin de pouvoir travailler activement dès le matin.
Le lendemain, le soleil éclaira des visages sinon joyeux, du moins calmes et confiants; l’espoir était rentré dans tous les cœurs. En effet, quatre bras vigoureux pouvaient accomplir bien des choses impossibles à un homme seul ou même à un homme aidé d’un garçon aussi jeune que William.
La succession des chances heureuses qu’ils avaient eues jusqu’à ce jour et qui avaient fini par les réunir, les avantages que les uns et les autres allaient nécessairement trouver dans cette réunion, tout faisait penser aux naufragés que la Providence veillait sur eux : ils regardaient la rencontre de la veille comme d’un bon présage. Ce fut dans ces sentiments que Ben ouvrit les yeux dès les premières lueurs du jour. Il avait appris à se méfier et savait
que le temps calme dont on jouissait depuis l’incendie ne pouvait se prolonger indéfiniment. Il ne fallait donc pas perdre une minute pour unir les deux radeaux et les prémunir contre l’orage et les coups de vent.
Il réveilla ses compagnons.
Après une courte délibération, il fut convenu que le radeau de Ben serait détruit, que ses matériaux, réunis aux épaves que l’on essayerait de recueillir, serviraient à l’amélioration de celui du noir, sans cependant changer le système ingénieux de sa construction.
Il parut utile de déjeuner d’une façon quelconque avant de se mettre à l’ouvrage; les provisions furent tirées des magasins de l’ex-cuisinier ; elles consistaient en biscuits et en bonites séchées au soleil. L’absence de feu empêcha le nègre de déployer ses talents. Quant aux biscuits, le bain qu’ils avaient pris les rendait légèrement amers et salés, mais on n’y regarde pas de si près en voyage ; un verre de vin les fit passer.
On se demandera d’où venait cette boisson luxueuse ; ce fut précisément la question que Ben adressa à Boule-de-Neige.
Celui-ci expliqua qu’un petit baril de vin des Canaries avait été chargé sur la Pandora pour les réserves du capitaine; ce baril n’étant pas complètement plein, il avait surnagé après l’explosion, et
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le nègre s’était empressé de recueillir cette précieuse épave. ' ■ , ‘ ■
Le déjeuner achevé, on se mit à la besogne. On commença par déménager le petit radeau, et rien ne fut oublié, bien entendu : d’abord les tranches de requin, puis l’eau conservée dans le prélart, que l’on transvasa dans une des barriques vides; enfin les rames, la toile à voile, le tronçon d’anspect, la hache, l’espart, les planches et les débris de vergues.
Le soleil se coucha avant que leur tâche fût achevée, mais ils purent se livrer au repos sans trop de crainte, car le ciel était pur, et ils comptaient avoir terminé leur installation le lendemain matin, après quoi ils pourraient se croire relativement en sûreté. /