‹ William le MousseChapitre 20 sur 78 · LE CATAMARAN · texte numérisé non relu

LE CATAMARAN

Dès la pointe du jour, les naufragés se remirent à l’ouvrage ; les couples furent réunis ; Boule-de-Neige, Ben Brace et William serrèrent les cordes tout autour le plus solidement qu’ils purent.

Le radeau ressemblait ainsi à un bateau plat, à une sorte de bac ; il avait environ vingt pieds de long sur dix de large. Un baril vide fut posé en travers à l’avant, et un autre de même à l'arrière ; les quatre tonnes qui restaient furent distribuées également à bâbord et à tribord, — les deux premières représentaient les quartiers.

Cet arrangement terminé, Ben Brace contempla avec orgueil l’embarcation, qu’il nomma facétieusement le Catamaran.

Vers la fin du second jour, le plancher était établi. Boule-de-Neige, convaincu qu’il n’y avait aucun espoir d’atteindre terre avec lui, n’eût pas songé à le perfectionner ; mais le vieux marin, plus expérimenté, fut d’un autre avis. Il pensait que le radeau, se trouvant au centre des vents étésiens, finirait toujours par être poussé vers quelque côte de l’Amérique du Sud, même en étant abandonné à lui-même. Une voile devait donc accélérer sa marche et les tirer de peine plus promptement.

Ben résolut d’en fabriquer une.

Heureusement les matériaux ne manquaient point. On avait trouvé la brigantinè de la Pandora avec son boute-hors et tout le cordage nécessaire : en employant comme mât le boute-hors, et en guise de celui-ci un plus petit espart, ce projet pouvait être facilement exécuté.

Le matelot, aidé du nègre et de William, se mit aussitôt à l’œuvre. Dès le troisième jour, un grand mât s’élevait entre la poupe et la proue, avec le gréement voulu, et la voile se trouvait parée. Depuis leur réunion, le calme avait continué sans interruption. L’Océan, uni comme un miroir, réfléchissait la singulière image du Catamaran avec ses six tonnes qui le bordaient comme des bastions.

Pendant ce temps, l’équipage ne restait point inactif. Au moyen des rames, ils couraient des bordées pour s’emparer des objets qui, dans un

rayon d’un quart de mille, flottaient à la surface de l’eau.

Parmi ceux-ci, Ben recueillit sa propre malle, qui contenait du linge et quelques vêtements, et qui fut gardée précieusement.

Le soir du quatrième jour, William se mit à genoux et récita le Pater à haute voix, après avoir imploré du ciel un vent qui les poussât à l’ouest.

Le lendemain, cette prière sembla exaucée. L’Océan se couvrit de rides, une légère brise commença à s’élever, la toile se tendit et le Catamaran s’éloigna de la triste place où le négrier avait péri.

— Vers l’ouest! cria joyeusement Ben en regardant la voile s’enfler et l’embarcation filer avec assez de rapidité.

— Vers l’ouest 1 vers l’ouest! répétèrent Bouledc-Neige et William, tandis que les yeux de Laly brillaient d’espérance.

WILLIAM ET LALY LALEE.

Le vent soufflait non-seulement dans la direction désirée, mais encore égal et continu, à la grande joie du capitaine ; il enflait la voile à faire tendre ses , écoutes comme les cordes d’un arc.

La partie du Catamaran que Ben nommait l’avant était pointée vers l’Ouest, et, pour l’empêcher de virer, les marins avaient établi une espèce d’appareil pour le gouverner. Il consistait simplement en une large rame ayant appartenu à la Pandora , posée sur l’élévation formée par la tonne située à la poupe. Elle était retenue par des cordes qui l’attachaient au baril et lui permettaient en même temps de remplir son office de gouvernail. Au moyen de cet arrangement, le Catamaran pouvait être dirigé

vers n’importe quel point du compas , et tenir le vent d’aussi près qu’on voulait.

Il fallait, bien entendu, que quelqu’un veillât touours à » la roue, » ainsi que disait gaiement Ben, qui s’y plaça le premier. Boule-de-Neige et William devaient le relever tour à tour.

Le Catamaran poursuivit sa course pendant plus d’une heure sans qu’aucun événement vint le déranger de sa route. Le capitaine, assis à la poupe, manœuvrait la rame, le noir s’occupait à mettre de l’ordre dans le a magasin, » William et Laly se tenaient à l’avant, près du baril vide.

L’un et l’autre étaient inactifs et causaient des braves protecteurs qu’ils avaient eu le bonheur de trouver.

Ces enfants se connaissaient a peine avant leur réunion sur le radeau, car ils se rencontraient rarement à bord de la Pandora; la petite Portugaise habitait la cabine, dont le jeune mousse ne s’approchait presque jamais, de crainte des mauvais traitements du capitaine et des officiers.

Mais si jusque-là William n’avait jamais parlé à la jeune passagère, en revanche, pas un trait de son joli visage ne lui était inconnu, et son cœur battait étrangement chaque fois qu’il P apercevait. Maintenant, assis à ses côtés, il la regardait et l’écoutait avec un plaisir indéfinissable.

Page 1