‹ William le MousseChapitre 2 sur 78 · UN NAVIRE EN PEU · texte numérisé non relu

UN NAVIRE EN PEU

La catastrophe de la Pandora est connue dans tou#- ses horribles détails : vaisseau-négrier équipé en Angleterre, monté par un équipage de bandits dont pas un n’appartenait à la même nation, tel était, le signalement de la Pandora.

Son dernier voyage avait été au golfe de Guinée. Ayant embarqué cinq cents misérables êtres à peau noire — « ballots » — comme les désignait facétieusement le marchand de chair humaine, le navire emporta sa cargaison vers cet infâme marché — que l’on trouve toujours ouvert — les baracoons du Brésil.

11 prit feu en pleine mer, et rien ne put arrêter l’incendie. Le canot seul n’avait pas été atteint. La

capitaine, le contre-maître et quatre hommes, s’en emparèrent pendant la nuit et s’éloignèrent à force de rames.

Le reste de l’équipage, composé d’une trentaine d’individus, parvint à construire un radeau, et à peine quittaient-ils le navire, qu’un baril de poudre atteint par les flammes, terminait la catastrophe.

Mais que devint la cargaison ?

Jusqu’au dernier moment, les infortunés esclaves restèrent emprisonnés dans les écoutilles, derrière un grillage hermétiquement fermé. Ils auraient été laissés dans cette situation pour être étouffés par la fumée ou brûlés vifs au milieu des couples embrasés, sans la compassion de l’un de ceux qui quittaient le l âtiment — un jeune homme — ou plutôt un enfant — qui brisa à coups de hache la barrière qui retenait les prisonniers.

Hélas ! ce fut à peine un répit pour ces infortunés ; ils n’échappèrent aux flammes que pour être engloutis dans les flots ; ils périrent tous, et le sort de ceux qui savaient nager fut encore plus horrible : ils devinrent la proie des requins.

Au moment où notre histoire commence, plusieurs jours s’étaient écoulés depuis ce tragique événement. L’embarcation la plus éloignée à l’ouest était le canot de la Pandora, monté par le capitaine et cinq hommes non moins rudes et non moins grossiers que leur chef. L’équipage occupait le plus

Ngrand radeau ; mais quels pouvaient être les deux individus qui s’étaient confiés à la petite embarcation, si petite et si, frêle qu’un simple coup de vent devait la briser et envoyer ceux, qui la montaient au fond de l’Océan? Tel eut été leur sort en elfet, si un orage se fût élevé en ce moment; heureusement pour eux, la 'mer était unie et calme comme elle l’avait toujours été depuis la destruction du navire.

Pourquoi se trouvaient-ils ainsi séparés du reste de l’équipage, car tous les deux appartenaient au gaillard»d'avant de la Pandora?

L’explication sera brièvement donnée : l’homme s’appelait Ben-Brace ; c’était le meilleur et le plus brave marin du négrier. Ayant eu à se plaindre de quelques injustices dans le service de la marine royale, il s’était embarqué sur ce vaisseau par suite du découragement qui s’était emparé de lui, ‘et il regrettait amèrement depuis ce temps la détermination qu’il avait prise.

Quant au jeune garçon, désireux de voir des contrées nouvelles, il s’était enfui à la mer, et par un malheureux hasard, il avait choisi la Pandora pour faire son premier voyage, ignorant complètement le caractère de ceux qui la montaient. Mais les cruels traitements qu’il eut à subir dès son arrivée à bord, lui montrèrent l’erreur qu’il avait commise; son existence eût été insoutenable sans l’amitié du

brave marin Brace qui le piit sous sa protection sp& ciale.Nil’un ni l’autre n’entretenaient aucun rapport de camaraderie avec l’équipage dont ils faisaient partie, et leur volonté bien arrêtée était de rompre à la première occasion avec une si mauvaise compagnie.

La destruction du navire, loin de favoriser leur dessein, les mettait dans la nécessité de partager avec le reste de l’équipage les chances de sauvetage qu’offrait le grand radeau ; si incertaines qu’elles fussent, elles étaient encore préférables à celles qu’ils pouvaient trouver sur la frêle embarcation qu’ils occupaient maintenant; il est vrai que. grâce à elle, ils avaient pu s’éloigner du navire; incendié, mais ils n’avaient pas tardé à faire force de rames pour rejoindre le gros des marins de la P an dora.

Ils passèrent ainsi plusieurs jours et plusieurs nuits, portés tantôt en avant, tantôt en arrière, par les brises changeantes, partageant ainsi le sort de leurs compagnons.

Mais pourquoi Ben Brace et son protégé se retrouvaient-ils seuls?

C’était pour empêcher le jeune garçon d’être tué et mangé que Ben Brace l’avait séparé de leurs anciens camarades, et ce ne fut qu’au péril de sa vio qu’il parvint à le soustraire au sort qui le menaçait.

Les maigres provisions sauvées du désastre se

trouvant épuisées, l’équipage avait demandé à l’unanimité la mort du mousse. La voix de Ben Brace seule s’éleva pour le défendre. Mais tout ce qu’il put obtenir fut un délai. On lui accorda jusqu'au lendemain matin.

Brace avait son projet en demandant ce sursis. Durant la uuit, tandis que les ténèbres les enveloppaient tous, il coupa les cordes qui attachaient les deux radeaux l’un à l’autre, et ils se trouvèrent ainsi séparés de leurs dangereux compagnons. Lorsqu’ils furent assez loin pour ne plus courir risque d’êlre entendus, ils usèrent .de leurs rames afin d’augmenter la distance.

Toute la nuit ils continuèrent à nager contre le vent; enfin, au matin, ils se reposèrent; la mer était calme, et leurs ennemis ne pouvaient les voir; un espace de dix milles au moins était entre eux.

La fatigue causée par ces efforts prolongés, jointe à celle des jours précédents, avait anéanti le jeune ^ garçon ; il s’étendit sur le canevas et tomba aussitôt dans un profond sommeil. Ben Brace, craignant d’être poursuivi, examinait d’un œil inquiet la surface de la mer.

LA PIUÈRE

Après avoir attentivement scruté chaque point de l’horizon, et principalement le côté ouest, le marin reporta ses regards sur son compagnon toujours endormi.

— Pauvre garçon 1 murmura-t-il, il est tout à fait abattu ; mais il n’y a rien d’étonnant, après la semaine que nous avons eue. Et penser qu’il a été sur le point d’être victime de ces scélérats ! Que je sois confondu, si une pareille émotion n’était pas faite pour lui ôter toute force ! Il l’a échappé belle ! Mais lorsqu’il aura pris un peu de repos, il faudra encore nous servir de nos rames. Il ne s’agit pas de retom ber sur eux ! car ils ne feraient qu’une bouchée de

l’enfant, et ma vieille peau pourrait bien y passer aussi.

Le marin se tut et parut réfléchir aux probabilités d’une poursuite de la part de l’ennemi.

— Pour sûr! reprit-il, ils n’attraperont jamais notre catimaran * contre lèvent; mais avec le calme que voilà, ils n’ont qu’à ramer pour nous rejoindre... ils sont nombreux, ils ne manqueront pas de bras... ils nous harponneraient facilement...

— Oh Ben ! cher Ben, sauvez-moi !

Ces mots s’échappaient d v es lèvres du jeune garçon toujours endormi.

— II rêve ! dit le marin ; il croit que l’on vient pour le prendre comme la nuit dernière. Peut-être ferai-jé bien de l’éveiller; cela vaudra mieux pour lui qu’un pareil cauchemar !

— Ils vont me tuer et me manger, venez à mon secours, Ben !

— Non, ils ne feront ni l’un ni l’autre. Que je sois confondu s’ils y parviennent, William ! lève-toi, • mon enfant?

— Ali ! c’est vous, Ben, où sont ces monstres?

— A plusieurs milles derrière nous. Tu rêvais d’eux, c’est pour cela que je t’ai réveillé.

— Et vous avez bien fait ; je croyais être encore en leur pouvoir.

* Catimaran, radeau servant de bac.

— Non ! non, mon enfant, ils ne te toucheront pas tant que j’aurai un souffle, je te le promets.

— Cher Ben ! vous êtes si bon ! vous avez risqué votre vie pour sauver la mienne. Comment pourrai-je jamais vous prouver ma reconnaissance?

— N’en parlons plus, William, je crains bien, mon garçon, que cela ne nous serve pas à grandchose ; mais, si nous devons mourir, je préfère être dévoré par les requins à être mangé par mes semblables... tout, plutôt qu’une mort pareille ! Allons, ne nous décourageons pas ; ayons confiance dans la Providence, l’œil de Dieu est peut-être sur nous en ce moment. Je voudrais savoir prier ! mais on ne me l’a jamais enseigné. Et loi, petit?

— Je sais le Paler; est-ce cette prière que- vous voulez ?

— Sûrement 1 On m’a dit que c’était la plus belle ; à genoux, garçon î je m’unirai à toi en pensée.

Le mousse obéit et commença la sublime invocation des chrétiens. Le rude marin s’agenouilla près de lui, et, les mains croisées sur sa poitrine, écouta avec recueillement.

Après Y Amen, dit d’une voix solennelle, Ben inspiré d’un nouvel espoir, prit une rame et engagea son compagnon à en faire autant..

— 11 faut gagner vers l’est, dit-il, afin de nous éloigner le plus possible de nos ennemis ; si nous pouvons seulement ramer une copple d’heures avant

IS

AVENTÜRES

que le soleil devienne chaud, je crois que nous n’aurons plus à craindre de les rencontrer. Ainsi, courage, petit ! un bon coup de main, et tu seras libre ensuite de te reposer autant que tu le voudras.

Le marin s’assit au bord du radeau, se servant de la rame comme de la pagaie d’un canot. William, se plaçant du côté opposé, en fit autant, et le radeau commença à se mouvoir sur la calme surface de l’Océan.

L’enfant, bien qu’âgé de seize ans seulement, était habitué â manier l’aviron ; il s’y était exercé bien longtemps avant de s’embarquer à bord de la Pandora, et son aide fut d’un grand secours à son protecteur.

Le radeau avançait rapidement à raison de deux ou trois nœuds à l’heure.

Bientôt une douce brise s’éleva, soufflant de llouest, ce qui les aida à marcher dans la direction où ils désiraient aller. Cependant le marin parut contrarié et inquiet :

— Je n’aime pas ce vent, dit-il à son compagnon ; il nous empêche d’incliner vers l’est, c’est vrai; mais il en empêche aussi les autres, et avec la grande voile dont ils sont munis, ils peuvent filer sur nous plus vite que nous ne ramons.

— Et si nous essayions de tendre de la toile ? demanda le jeune garçon, qu’en pensez-vous, Ben?

— J’y songeais petit ; sans doute, nous le pouvons ;

réfléchissons : nous avons sous nos pieds ce vieux prélart * et le grand foc ; le prélart seul sera assez large; mais comment nous procurer des cordes? Ah ! voici les écoutes du grand foc, et puis la barre de virevant et nos deux rames ; les rames suffiront; élevons-les, et étendons le prélart entre elles.

Le marin se leva, et ayant tiré lfr canevas d’entre les bordages et les espars, il fixa les deux rames verticalement sur le radeau, et tendit le prélart qui présenta alors à la brise une largeur de plusieurs mètres carrés; c’était tout ce que le radeau pouvait porter.

Il ne leur restait plus qu’à le gouverner de manière à lui faire tenir tête au vent ; et ceci pouvait être obtenu au moyen de l’anspecl en l’employant comme gouvernail.

Ce qui fut fait, et réussit admirablement; la voile s’enfla et ils filèrent bientôt leurs cinq nœuds à l’heure.

Il n’était pas probable que le grand radeau put aller plus vite, et tout danger d’être rejoint par lui avait donc disparu.

Celte certitude bien établie, le marin ne donna pas une pensée au péril auquel lui et son jeune compagnon avaient échappé ; l’avenir qui se montrait à eux était trop terrible encore pour leur permettre

* Toile goudronnée dent les marins sc servent.

d’échanger des paroles de consolation. Ils restèrent assis gardant un morne silence, interrompu seulement par le clapotement des vagues qui bouillonnaient de chaque côté du radeau.

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