FAIM, DÉSESPOIR
La brise soufflait juste assez fort pour friser légèrement l’eau. Au bout d’une heure elle tomba; la mer redevint d’un calme absolu; on eut dit la surface unie d’un miroir.
Le radeau était encore immobile ; la voile improvisée ne servait plus qu’à amortir les rayons du soleil qui commençait à se faire sentir dans toute son intensité tropicale.
Ben n’engagea pas son compagnon à reprendre la rame, bien que le danger d’être atteint par l’ennemi fut toujours imminent.
Soit que son énergie l’eût abandonné en considérant leur situation désespérée, soit qu’il redoutât
moins d'être poursuivi, il ne semblait plus préoccupé d’avancer, et après avoir examiné l’horizon, il s’étendit sur le radeau, à l’ombre du prélart.
Le jeune homme, sur son invitation, lui avait donné l’exemple quelques instants auparavant, et dormait déjà.
— Je suis content qu’il repose, murmura Ben en se couchant auprès de lui, autrement, il souffrirait de la faim aussi cruellement que moi; si je pouvais dormir aussi! mais mon estomac me tiraille de façon à ne laisser aucune prise au sommeil ! il y a quarante heures que j’ai mangé mon dernier morceau de biscuit — et plus rien! Je ne vois pas autre chose que nos souliers, et encore sont-ils si imbibés d’eau salée que je ne sais s’il n’en résulterait pas plus de mal que de bien ; cela augmenterait notre soif qui est déjà assez forte. Dieu bon ! rien à manger ! rien à boire! Entendez la prière de William, donneznous aujourd’hui notre pain quotidien, sinon, avant peu, nous dormirons pour toujours !
Le monologue du marin se termina par un gémissement qui tira son jeune camarade du sommeil fiévreux dans lequel il était plongé.
— Qu’avez-vous? demanda-t-il en s’appuyant sur son coude, et en regardant attentivement le matelot.
— Rien de nouveau, mon garçon, répondit B^n, qui ne voulait pas augmenter la tristesse de l'enfant.
— Je vous entendais gémir, j’ai cru que l’équipage était sur nous.
— Il n’y a pas de danger de ce côté ; tant que ce calme durera, ils ne songeront qu'au baril de rhum ; et quand il sera vide, ils ne seront guère en état de nous poursuivre.
— Oh Ben ! que j’ai faim î je mangerais n’importe quoi !
— Je sais cela, mon pauvre garçon ; et moi aussi, je m’arrangerais de la première chose venue.
— Vous devez en effet souffrir plus que moi, car vous m’avez donné la plus grosse part de biscuit; j’ai eu tort de l’accepter.
— Bah! un morceau de plus ou de moins ne fait pas une grande différence ; cela ne changera rien à ce qui doit arriver.
— Que voulez-vous dire? demanda William, frappé de l'air sombre de son compagnon.
Ben resta silencieux.
— Ah ! je comprends, reprit l’enfant, il faut nous attendre à mourir !
— Non, non, William, pas cela ; il y a encore de l’espoir. Qui sait ce qui arrivera? Ta prière sera peut-être exaucée. Tu devrais la recommencer, il me semble que je pourrais mieux la suivre, car je l’ai sue autrefois; il y a longtemps, longtemps, quand je n’étais pas plus grand que toi, et elle m’est
revenue à la mémoire en te l’entendant dire; à genoux,. William 1
Le jeune homme se rendit à ce désir et tous deux répétèrent la sublime invocation.
Quand ils eurent fini, le marin se leva et resta quelque temps à considérer les différents points do l’horizon; le faible rayon d’espoir qui avait éclairé son visage s’évanouit promptement; il ne résulta de son examen attentif rien de consolant : c’était toujours la mer bleue et imlnense, s’étendant sous le ciel bleu et infini.
Ils se recouchèrent silencieux et mornes.