TROP TARD
Deux heures s’étaient écoulées depuis que le Catamaran naviguait à la voile. Le nègre, ayant fini le rangement des provisions, s’approcha de Ben, toujours au gouvernail, et lui proposa de le relever. Cette offre fut acceptée avec empressement par le marin, et il se retira au centre de l’embarcation, où se trouvait sa malle qu’il ouvrit pour en examiner le contenu.
Les deux enfants regardaient l’Océan et causaient La petite fille ne savait que quelques mots d'anglais, qu’elle prononçait de manière à les rendro presque incompréhensibles. Heureusement William connaissait un peu de portugais, qu’il avait appris dans ses fréquents rapports avec les matelots de la
Pandora, et à l’aide de signes et de gestes qui suppléaient aux mots qu’il ignorait, il parvenait à se faire comprendre de sa compagne.
Au moment où Boule-de-Neige prit le gouvernail, tous les deux regardaient un singulier poisson qui nageait à une encâblure du radeau ; l’intérêt que cette vue excitait en eux ne prenait sa source dans aucun sentiment agréable, car ils avaient réellement un des plus laids habitants de l’onde amère sous les yeux.
Le monstre avait à peu près la dimension d’un homme, mais il allait en s’amincissant vers la queue ; il était muni d’une double rangée de nageoires, et, au contraire des autres poissons, il avait le cou plus mince que la tête et les épaules, ce qui contribuait à lui donner une certaine ressemblance avec une forme humaine. La tête était hideuse. Le crâne, faisant saillie de chaque côté, paraissait emmanché comme un maillet dont le cou aurait été le manche. Aux extrémités des protubérances latérales se trouvaient deux yeux jaunes et saillants.
La bouche, placée dans la poitrine, s’ouvrait toute grande de temps en temps pour montrer une quadruple rangéo de dents serrées et aiguës, capables de broyer les plus dures substances.
William appela Ben pour lui demander le nom de cet étrange poisson, qu’il voyait pour la première fois.
— C’est un marteau, répondit celui-ci, une sorte de requin.
Et le marin continua son travail sans plus y faire atlention. À ce nom, William reconnut aussitôt un poisson dont il avait lu souvent la description dans les livres de voyage et d’histoire naturelle : le zygæna des naturalistes et le plus vorace de l’espèce.
Comme nous l’avons dit, le marteau n’était pas éloigné du Catamaran de plus de quelques brasses, et dans l’eau transparente on pouvait suivre tous les contours de son corps. '
Les deux enfants, après l’avoir observé longtemps, reportèrent leur attention ailleurs.
— Oh f cria tout à coup William , voyez donc, Boule-de-Neigedort... Oh ! le cuisinier d’eau douce ! Il a laissé tomber le gouvernail I
Un cri d’alarme succéda aussitôt à cette exclamation du mousse.
— Le boute-hors I fit-il, gare au boute-hors ! faites attention, Laly!
Et en même temps le jeune homme se précipitait vers sa compagne en tendant les bras pour la protéger. Mais il était trop tard ; le radeau n’étant plus gouverné, la voile avait donné une forte impulsion au boute-hors, qui venait de frapper la pauvre enfant et de la jeter à la mer.
— Au secours ! cria William.
DE TERItE ET DE MEU