‹ William le MousseChapitre 24 sur 78 · LE Z Y G Æ N A · texte numérisé non relu

LE Z Y G Æ N A

L’action du Coroman parut à William inexplicable. Quel pouvait être son but ? Le marin semblait n’avoir aucune difficulté à maintenir Laly au-dessus de l’eau, et ses forces étaient suffisantes pour la ramener au Catamaran; d’ailleurs Boule-de-Neige, en se tenant au gouvernail, et en rapprochant l’embarcation des nageurs, leur rendait un service véritable, tandis qu’en abandonnant son poste, il laissait le radeau courir dans la direction opposée à celle qu’il devait prendre.

Le mousse se demandait pourquoi le nègre avait porté la main à son couteau avant de se jeter à la mer. Un soupçon lui traversa l’esprit. Le Goroman aurait-il conçu le projet diabolique de diminuer

le nombre de ceux qui devaient partager les provisions avec lui ?

Mais William repoussa aussitôt cette supposition absurde, et se reprocha même d’avoir pu l’accueillir un instant.

Dans l’eau transparente il apercevait la forme sombre et plate, la tête hideuse et les yeux jaunâtres du zygæna que Laly et lui avaient contemplé en sécurité quelques instants auparavant. On voyait pointer la nageoire dorsale du requin. Celui-ci formait avec Boule-de-Neige les angles du triangle dont Ben et son fardeau occupaient le sommet. Ce dernier restait presque stationnaire, tandis que le noir et le zygæna s’avancaient sur les deux lignes convergentes avec toute la vitesse dont ils étaient capables.

Le requin avait jusqu’alors dirigé sa course en avant du Catamaran , mais il avait perçu les bruits causés par la chute de Laly et le plongeon de Ben, et avec l’instinct particulier à son espèce , il avait compris la situation, et s’était retourné.

A la vue de Boule-de-Neige, le monstre alla vers lui comme s’il eût été déterminé à l’attaquer ; mais, soit que les regards de Coroman lui eussent déplu, soit que son attitude hardie lui donnât à réfléchir, il reprit sa course vers Ben et Laly.

Le marin, embarrassé par le corps inerte de la jeune fille, ne devait opposer aucune résistance aux

attaques du requin, et c’était pour cette raison que le noir faisait diligence.

Il eût été impossible de trouver un combattant plus capable que le Coroman de venir à bout de ce dangereux ennemi. L’ex-cuisinier nageait comme un cygne et plongeait comme une macreuse ; d’ailleurs ce n’était pas la première fois qu’il combattait le requin dans son élément, et il était toujours sorti vainqueur de la lutte.

Seulement le zygæna avait de l’avance sur lui, et cette pensée lui causait une profonde angoisse, car il était douteux qu’il pût lutter de vitesse avec son adversaire. Il n'avait qu’une ressource : faire beaucoup de bruit pour détourner son attention du capitaine et de l’enfant, et pour l’attirer à lui...

Mais ses cris et ses mouvements furent inutiles ; le zygæna semblait comprendre la tactique; sa sombre nageoii’e dorsale, étendue comme une voile, fendait l’eau en ligne droite sans qu’il se laissât détourner de son but; il faisait des progrès évidents, le triangle se rétrécissant de plus en plus, au grand désespoir du nègre.

— Pauvre Laly 1 cria-t-il d’une voix douloureuse, oh. ! massa Ben, pour l’amour du ciel vous nager à

droite, moi pouvoir me mettre entre vous et le requin Courage 1 gagnez du temps, et moi ré-

pondre de tout.

Le marin venait de disparaîtro un instant sous

l’eau, vaincu par la fatigue; mais il remonta pour suivre immédiatement la recommandation du noir, f Jusque-là il n’avait été préoccupé que de la pensée d’atteindre le radeau, il ignorait encore rapproche du zygæna dont la nageoire visible de profil ne pouvait guère être aperçue de face.

En voyant Boule-de-Neige se précipiter à l’eau, le capitaine commença à soupçonner la présence du marteau signalé par les enfants ; cependant il n’aurait pu dire dans quelle direction il se trouvait, sans l’avertissement donné par le nègre.

Il se rendit immédiatement à l’injonction de l’ex-cuisinier et prit à droite, nageant avec toute la vitesse que l’on pouvait espérer d’un homme qui ne disposait que d’un seul bras.

Mais ce bras était vigoureux. En peu de minutes la situation fut changée. Le triangle devint une -ligne droite : le requin à l’une des extrémités, le capitaine et Laly à l’autre, et Boule-de-Neige au milieu 1

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Dans ce changement de position le zygæna avait perdu son avantage. Au lieu du nageur fatigué, embarrassé par un fardeau, il allait avoir pour adversaire un homme vigoureux, bien armé, et qui se trouvait presque aussi bien chez lui dans la mer que le requin lui-même. A tout événement le nègre pouvait se maintenir sur l'eau durant plusieurs heures, et rester au besoin dessous, aussi longtemps • que n’importe quel animal ayant pour élément la ferre et l’air.

Eoule-de-Neige cependant, n’avait en aucune façon l’intention de plonger ; il voulait se tenir à (lot tant qu’il le pourrait, car sous l'eau était le danger. Comme nous l’avons dit, ce n’était pas la première fois qu’il se rencontrait avec un requin

et quoiqu’il ne fût pas très-familier avec l’espèce marteau, il n’ignorait aucune de leurs habitudes.

Or, il savait qu’il faut, pour qu’un zygæna puisse s’emparer d’un objet, que cet objet soit au-dessous de lui ; autrement il est obligé de se mettre sur le dos ou sur le côté, suivant que la proie qu’il veut saisir est placée dans l’eau. S’ils sont ensemble à la surface, le requin est forcé de faire un tour complet, le ventre en l’air, et cette nécessité, venant de la position particulière de la bouche de ranimai et de la conformation de ses mâchoires, est bien connue des marins qui, dans la lutte, la font tourner à leur avantage. ;

Les pêcheurs de perles de la mer Vermeille redoutent peu le requin commun. Leur arme ordinaire est un morceau de bois durci au feu et aiguisé des deux bouts. Avec elle, ils plongent sans crainte, et lorsqu’ils sont attaqués, ils attendent le moment où le requin ouvre son énorme bouche, et avec une adresse que donnent l’habitude et le sangfroid, ils enfoncent l'cstaca entre les mâchoires de l’animal qui n’a plus d’autre alternative alors que de se sauver la gueule ouverte; ou bien, s’il se risque à la fermer, les blessures qui en résultent amènent infailliblement la mort.

Cependant il existe une espèce dont on n’a pas raison si facilement ; elle est connue sous le nom de tintorca et très-redoutée des pécheurs et des marins.

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Le combat était maintenant inévitable. Le monstre paraissait détei’miné à se repaître de chair humaine.

La peau noire du nègre semblait avoir excité particulièrement sa convoitise, depuis que les deux blancs lui avaient échappé; la tête laineuse de Boulede-Neige ne se trouvait pas maintenant à plus de deux ou trois longueurs d’anspect de celle du , marteau.

C’eût été une situation ter vible pour un homme moins habitué à ces sortes de luttes; mais, le noir s’avança avec autant de confiai, ce que si son fétiche lui eût promis la Motoire.

William, plccé à la proue du Catamaran, la respi- ‘ ration suspendue, regardait et ne perdait aucun des mouvements de son ami. Il le vit tirer son couteau de sa gaine, et le mettre entre ses dents.

Le zygæna, malgré sa grande voracité, est doué, comme le reste de son espèce, d’un certain instinct de prudence ; ainsi que le tigre, il sait si l’objet do ses attaques doit devenir une proie facile ou un adversaire dangereux.

L’attitude hardie du nègre parut l’avoir impressionné ; peut-être aussi son envoyé, le pilote , lui avait-il déjà signalé l’approche d’un ennemi redoutable; quoi qu’il en soit, le zvgæna, au lieu de so précipiter à l’attaque et de nager dans la ligne jusqu’alors suivie par lui, changea soudain de tactique.

Arrivé à une dizaine de mètres du nègre, il ralentit graduellement sa marche, jusqu’à ce que ses sombres nageoires demeurassent presque immobiles le long de son corps. Puis il dévia légèrement

suivie depuis quelques instants, tous se mouvaient en trois cercles concentriques, Ben et son fardeau tournant au milieu, Boule-de-Neige venant après, tandis que le requin, flanqué de ses satellites, formait le cercle extérieur, ses yeux terribles regardant fixement au centre pour guetter l’occasion de fondre sur la proie si soigneusement gardée par le Coroman.

Ce jeu terrible continua pendant plus de cinq minutes sans amener de résultat.

Si le marteau avait été capable de réflexion, il aurait persévéré dans cette manœuvre sans y rien changer, car avec le temps, Boule-de-Neige, épuisé de fatigue, devait inévitablement couler à fond, et bien plus tôt encore le marin surchargé.

Mais les requins ont, aussi bien que les créatures terrestres, leurs moments d’impatience et de colère ; celui-ci, mu par ses passions mauvaises, voulut atteindre trop tôt à la conclusion. En conséquence il dévia subitement de sa course, et s’avançant vers l’endroit où Ben Brace avec Laly à son cou accomplissait ses évolutions, il fit un brusque mouvement vers le centre, en dépit des remontrances de ses conseillers le pilote et le succt, et de l’acier du nègre, brillant à travers l’eau qu’il lui fallait traverser; il avait à passer si près de Boule-de- Neige que celui-ci ne devait avoir qu’à étendre le bras pour le frapper.

Le Coroman vit le changement de conduite de soc

adversaire. Comme le zygæna se mouvait en avant, et au moment où ses nageoires pectorales passaient à un pouce du nez camard du nègre, celui-ci remit vivement le couteau entre ses dents.; s’aidant de ses deux mains, d’un bond vigoureux, il se trouva sur le dos du requin i

Aussitôt serrant fortement d’une main la protubérance osseuse de l’œil gauche du poisson, ses doigts nerveux s’enfoncèrent profondément dans l’orbite, tandis que la droite, armée du couteau, tantôt étincelant dans l’air, tantôt luisant sous l’eau, et allant de haut en bas avec la régularité d'un marteau à vapeur, infligeait au zygæna une série de profondes blessures.

Quand il plut au Coroman de descendre de son coursier aquatique, celui-ci flottait inanimé sur l’eau, qu’il rougit de son sang à une distance de plusieurs toises.

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