‹ William le MousseChapitre 25 sur 78 · LA CHASSE DU CATAMARAN · texte numérisé non relu

LA CHASSE DU CATAMARAN

Comme nous l’avons dit, William suivait les péripéties de ce drame avec une anxiété extrême. A la vue du zygæna vaincu et immobile, il poussa un cri de joie ; mais aussitôt une exclamation bien différente lui échappa.

Absorbé par l’intérêt de la lutte entre le nègre et le requin, il n’avait point remarqué une circonstance des plus alarmantes : le Catamaran , portant sa large voile étendue, allait à la dérive sous le vent, et s’éloignait de plus en plus des nageurs.

Délivré de l’inquiétude que lui causait la présence ’ du marteau, William aperçut le nouveau danger; son cri de détresse attira l’attention de Ben Brace.

Celui-ci comprenant ce qui se passait cria aussitôt dans la direction du mousse.

) — William ! William ! pour l’amour de Dieu prenez le gouvernail, essayez de virer de bord, ou nous sommes tous perdus 1

Le jeune homme avait déjà commencé la manœuvre qui pouvait conjurer le péril, il s’était emparé de la rame, et s’efforcait de tout son pouvoir à faire tourner le Catamaran.

Il parvint au bout de quelques minutes à mettre l’avant dans la bonne direction ; mais cette ma nœuvre parut ne devoir être que de peu de secours. Bien que le radeau ne marchât plus tout à fait si vite qu’auparavant, la grande voile était encore assez tendue pour l’entraîner plus rapidement qu’il n’eût fallu : Boule-de-Neige, qui n’avait rien pour gêner ses mouvements et nageait en droite ligne, n’arrivait pas à gagner une brasse sur l’embarcation.

Cependant cette situation ne pouvait se prolonger. Déjà les nageurs avaient donné des signes de fatigue; le noir aurait pu encore se maintenir à flot quelque temps, mais le marin, embarrassé par Laly, était à bout de forces, et si quelque accident ne venait point interrompre la marche du Catamaran, tous les trois étaient inévitablement perdus.

Pendant quelques minutes encore, la chasse au Catamaran continua, sans avantage pour aucun des

DE TliURE ET DE MER 115

hommes; seulement un changement s’était opéré dans leur situation. Le Coroman, en se mettant à la poursuite du radeau, avait nagé durant quelques toises dans le sillage de Ben Brace. Le capitaine se trouvait maintenant dans le sien, restant toujours, hélas ! plus loin derrière lui. Malheureusement le noir, en augmentant la distance entre eux, ne se rapprochait pas du but, et conséquemment l’avantage qu’il gagnait sur le marin ne pouvait servir à rien aussi longtemps que le radeau irait plus vite que lui.

L’idée première du nègre était de regagner le bord, puis de se mettre au gouvernail afin de se rapprocher du capitaine.

Confiant dans son art natatoire, il avait cru tout d’abord son projet non-seulement réalisable, mais encore facile à exécuter. Ce ne fut qu’au bout de quelque temps qu’il commença à douter de la réussite.

Son inquiétude augmentait d’instant en instant, car la large bande d’eau bleue entre lui et le Cata-^ maran ne diminuait pas d’une ligne, malgré les' efforts énergiques de ses membres musculeux.

Son angoisse augmenta, quand il s’aperçut qu'il avait travaillé en vain, et que l’embarcation semblait s’éloigner toujours. Il jugea alors que l’atteindre devenait impossible, et il y renonça.

Mais il ne resta pas inactif, loin de là : il se

retourna comme une loutre et regarda derrière lui ; à environ deux cents toises deux objets sombres, si serrés l’un contre l’autre qu’ils semblaient n’en faire qu’un, étaient visibles sur l’eau, et sans un moment d’hésitation il recommença à nager vers eux.

Le Coroman n’avait plus maintenant qu'une pensée : soutenir l’enfant qui lui avait été confiée aussi longtemps que ses forces le lui permettraient, la sauver, ou mourir avec elle.

LA VOILE lions DE VUE

Le cuisinier et le marin nageaient maintenant l’un vers l’autre; il est vrai qu’ils n’avançaient point rapidement. Le désespoir et la fatigue ralentissaient leurs mouvements.

Ils finirent cependant par se rencontrer, et leurs regards exprimèrent l’angoisse qui étreignait leurs cœurs.

Le Catamaran se trouvait maintenant à une telle distance, que, même se fût-il arrêté dans sa course, il était douteux que les deux hommes eussent pu l’atteindre à la nage ; on n’apercevait plus que sa voile blanche, qui passait comme une nuée à l’horizon où elle se perdit enfin.

Le marin s’étonna que la voile n’eût pas été

Laissée durant les premiers moments , lorsqu’il espérait encore regagner le radeau ; il avait commandé cette manœuvre à William, tant que ses forces lui permirent de crier ; enfin, hors d’haleine, ne pouvant plus articuler les mots, et voyant le radeau à une trop grande distance pour être entendu du mousse, il cessa ses avertissements et nagea dans un sombre silence, étonné et triste que William n’eût pas obéi à ses injonctions, puisque, sans cette négligence inqualifiable, ils eussent pu regagner peut-être le bord.

— Vous être sur les dents, massa Ben, vous devoir être 1 Donnez la petite fille à moi ! Laly, vous tenir mes épaules, et laisser massa Ben respirer un peu!

— Non, non, dit le marin d’une voix désespérée, à quoi bon? Je peux bien la porter un peu plus longtemps, pour ce qui nous reste à...

— Chut! massa, interrompit à voix basse le nègre, en jetant un regard significatif du côté de l’enfant; y avoir encore de l’espoir, reprit-il de manière à être entendu d’elle. Nous finir par regagner le Catamaran, lèvent changer et l’amener de notre côté. Vous parler français, ajoula-t-il dans celte langue, la fillette pas comprendre ; — je sais que nous être perdus... mais pour l’amour du ciel, le cacher à elle ! cela ne lui servir à rien !

— Vous avez raison, répondit le maria, qu’elle

DE TERRE ET DE MER v

ignore le danger ; je ne lui ai encore rien dit. Dieu nous soit miséricordieux ! Je n’apei’çois plus le radeau, et vous, Boule-de-Neige ?

— Moi non plus ! fit le nègre en s’élevant un peu au-dessus de l’eau; ah 1 nous ne reverrons jamais le Catamaran! non, jamais !

Les nageurs, à partir de ce moment, se contentèrent de se maintenir à flot ; depuis la disparition de la voile, ils hésitaient sur la diçection à prendre.

— Inutile de continuer à nager en avant, dit Ben, nous y perdrions le peu de forces qui nous restent.

— Vous raison, dit le nègre ; nous essayer seulement de nous soutenir sur l’eau,, et aller où elle nous porter. Vous me repasser la petite... faites. Massa, vous plus fatigué que moi. — Vous, Laly, appuyer vos mains sur mon épaule ; là, venez maintenant, petite !

Tout en parlant, Boule-de-Neige détachait doucement les mains de l’enfant du cou du marin.

Ge dernier ne repoussa pas plus longtemps l’offre généreuse de son camarade, car, pour dire vrai, il avait grand besoin de ce soulagement ; l’échange fait, ils continuèrent à flotter, ne dépensant que juste les forces nécessaires pour maintenir \?»*s tètes au-dessus de l’eau.

aventures

Pour Ben et Boule-de-Neige, la mort était aussi certaine que pour un condamné qui, le bandeau sur les yeux, et la corde au cou, n’attend plus que le signal de l’exécuteur.

•Encore une heure ou deux au plus, et tout serait fini. Et avec eux, partageant leur triste sort, allait périr la pauvre Laly.

La jeune fille n’avait encore donné que peu de signes de la frayeur qu'elle devait ressentir. Née dans un pays où la vie est précaire, elle avait été accoutumée au spectacle de la mort, et se trouvait ainsi plus courageuse devant le péril. Soit qu’elle y fût résignée, soit qu’elle ignorât l’imminence du danger, elle montrait un calme au-dessus de son âge. Peut-être aussi était-elle soutenue par la cod-

fiance que lui inspiraient ses deux braves protecteurs.

La conviction des deux marins n’avait pas changé; cependant ils n’étaient point également désespérés : le blanc semblait plus découragé que son compagnon ; au fond de l’âme de ce dernier vacillait une lueur d’espoir. Ben, au contraire, croyait son heure arrivée, et une ou deux fois la tentation lui vinl d’éviter les tourments de l’agonie en se laissant allei au fond de l’Océan ! Il ne fut retenu que par l’instinct qui nous inspire l'horreur de la destruction, et nous ordonne d’attendre le moment où la mort vient nous chercher.

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