ESPOIR
Les trois naufragés formaient un groupe bizarre. Adroite de la caisse, le marin, le corps étendu transversalement, avait le bras gauche passé jusqu’au coude dans l’une des brides de cuir ; la moitié de son poids étant ainsi supportée par la boite, il avait à peine besoin de remuer le bras droit pour se maintenir au-dessus de l’eau.
À l’autre extrémité du coffre, exactement dans la même position, se tenait le cuisinier, avec cette différence que c’était son bras gauche qui exécutait le mouvement natatoire.
Comme nous l'avons déjà dit, Laly était couchée sur le dessus de la caisse, ses mains accrochées aux
bords du couvercle, et n’ayant aucun mouvement à faire.
La situation des naufragés était donc grandement améliorée, et, bien qu’ils fussent encore aux prises avec la mort, ils avaient cependant quelque espoir d’y échapper ; ils pouvaient maintenant se soutenir plusieurs heures à flot — aussi longtemps même que la faim et la soif le leur permettraient. La confiance rentra dans leurs cœurs ; ces secours qui leur arrivaient toujours au moment de succomber, leur semblaient envoyés par la Providence ; aussi résolurent-ils de tenter les plds grands efforts pour sauver leurs vies.
Se sentant dans une sécitrité relative, ils commencèrent à examiner la situation avec calme.
La pensée qui s’était d’abord offerte à l’esprit de Ben (la destruction du radeau) n’était plus admissible après réflexion, puisqu’il n’y avait point eu do coup de vent; l’embarcation devait donc être parfaitement intacte et à flot sur l’Océan.
Il est vrai que rien n’annonçait sa présence ; Laly qui, p'ar sa position élevée, pouvait voir plus loin, avait été chargée de surveiller l’horizon, et elle s’acquittait de sa mission avec grand soin.
Si le Catamaran s’étaittrouvééloignô d’une lieue ou deux seulement, n’importe dans qublle direction, sa grande voile aurait été visible aux yeux de l’enfant, mais elle n’apercevait rien, rien que la mer et le ciel.
De là il fallait conclure qu’il avait été emporté si loin que l’on devait renoncer à l’atteindre jamais. Les suppositions du marin étaient cependant plus consolantes : il pensait que la rencontre de la caisse n’était point le fait d’un accident, mais Lien plutôt un envoi de William. „
— J’en suis sûr, Boule-de-Neige, dit-il, le garçon l’aura jetée à l’eau, sachant qu’avec cela nous pourrions nous soutenir plus longtemps et gagner le bord. Le coffre se trouvait au milieu du radeau quand j’ai plongé, et ne peut l’avoir quitté sans la volonté de quelqu’un. C’est William qui aura imaginé ça, et c’est, on peut le dire, une bonne idée. Ce n’est pas .la première fois que je vois le brave garçon avoir des imaginations ingénieuses.
— Ça paraître très-probable, très probable à moi aussi, répliqua le Coroman.
— Et je devine ce qu’il à fait ensuite, reprit Brace en suivant le fil de ses conjectures.
— Quoi donc, massa ?
— Il a baissé la voile. Je ne sais pour quelle raison il ne l’a point fait plus tôt, car je le lui ai commandé et il a dû m’entendre, mais j’ai un pressentiment qu’il n’y a pas eu de sa faute. Je me rappelle maintenant que lorsque j’ai tendu ce morceau de canevas j’ai dû faire un mauvais nœud à la vergue. Peut-être n’a-t-il pas pu en venir à bout assez tôt, ce qui expliquerait tout, mais maintenant il a exécuté
la manœuvra ou en dénouant l’amarre, ou en coupant la corde, et c’est pourquoi il n’y a pas de voile en vue ; mais je parierais que le Catamaran n’est pas si loin ; il ne peut avoir eu le temps de dériver à une grande distance...
— C’être vrai que la toile disparaître tout à coup.
— Eh bien, alors, Boule-de-Neige, reprit le marin
d’un ton encore plus joyeux, d’après tout cela le Catamaran n’est peut-être pas à plus d’un nœud ou deux. On ne peut rien savoir au juste, le cou sous l’eau comme nous l’avons. En tout cas, sans toile, il ne peut pas aller beaucoup plus vite que nous. Employons toutes nos forces à faire un mille ou deux sous le vent, car c’est de ce côté qu’il doit être , c’est le mieux que nous puissions faire , hein ? ,
— Cela certain, massa.
Et sans plus parler, les marins se mirent à agir : l’un nageant de la main droite, et l’autre de la gauche, tous les deux fendant les vagues avec toute l’énergie dont ils étaient capables ; ils allèrent bientôt avec une telle rapidité que la mer moutonnait de chaque côté de la caisse et que l’écume retombait sur Laly.