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L’ÉPÉE Dû GROENLAND
William contemplait cet étrange poisson, lorsqu’il le vit tout à coup faire un bond dans la direction du radeau, en même temps qu'il entendit l’espèce de bruissement causé par le passage de son énorme corps sous l’eau. Sa grande nageoire dorsale traçait autour d’elle un cercle bouillonnant.
L’élan était probablement dirigé contre le banc d ’albaçores. Mais ceux-ci se tenaient constamment en alerte ; bien que leurs allures témoignassent de la plus grande frayeur, ils ne perdaient pas un instant le sentiment de la situation ; au moment où l’ennemi s’élançait sur eux, ils tournèrent tous d’un commun accord, et prompts comme l'éclair, passèrent de l’autre côté du radeau.
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L’épée, se voyant deviné, cessa d’attaquer; au lieu de poursuivre les albaçores, il continua de suivre l’embarcation sournoisement, comme s’il avait renoncé à la force et pris la résolution d’employer la ruse pour s’emparer de sa proie.
Il devint évident pour William que les albaçores ne s’étaient attachés au radeau que pour chercher protection contre ce formidable ennemi : il en est ainsi des bonites et de plusieurs espèces qui se réfugient auprès des vaisseaux et des baleines à côté desquels ils espèrent trouver un abri.
L’épée a une façon de percer sa proie avec son long bec mince et pointu, pleine de danger pour luimême, car si malheureusement son museau rencontre, dans son impétueuse attaque, les eûtes d’un navire ou une autre substance assez dure pour le repousser, il arrive que l’arme se brise ou reste tellement enfoncée que son propriétaire devient victime de sa violence.
\i Boule-de-Neige savait les albaçores trop occupés à déjouer les ruses de leur ennemi pour mordre à ' ses hameçons, ausssi, au lieu de les jeter par-dessus J bord, se contenta-t-il de les poser sur les planches, en attendant ou que l’épée eût disparu, ou qu’il fût resté assez loin dans le sillage du Catamaran , pour laisser un instant de répit à ses victimes en perspective.
— Inutile de jeter les lignes, dit-il au marin, eux
ne pas mordre, pas tant que le long bec être là ; nous attendre son départ.
— Vous avez raison, camarade, et il devrait bien nous délivrer de sa présence, car sans lui les albaçores donneraient beau jeu à nos hameçons.
Les marins regardèrent alors tranquillement le spectacle qu’ils avaient sous les yeux, et William, dont la curiosité avait été vivement excitée, demanda à Ben tout ce que celui-ci savait sur cette singulière espèce.
Au moment où le marin achevait de donner les détails désirés, un brusque mouvement de l’épée annonça qu’il venait de changer encore de tactique ; il semblait tout à coup avoir résolu d’pn finir avec cette proie qui lui échappait sans cesse.
Il s’approcha donc tout près du Catamaran, et s’élança deux ou trois fois en avant de manière â mettre l’émoi chez les albaçores, et à rompre ainsi la régularité de leur manœuvre.
Il obtint enfin ce résultat ; la frayeur fut telle dans la bande, qu’au lieu de nager de concert comme auparavant, ils commencèrent à s’élancer pêle-mêle dans différentes directions.
Au milieu de cette confusion, une grande partie des imprudents poissons se trouvèrent non-seulement séparés du corps principal, mais encore du radeau, et restèrent en arrière de plusieurs brasses.
Ce fut sur ceux-ci que s’arrêtèrent les yeux fé-
roces de l ! épée ; il se précipita au milieu d’eux avec une soudaineté qui fit écumer l’eau au-dessus de | ses nageoires dorsales, tandis que le bruit causé par -son plongeon aurait pu s’entendre au loin sur 'l'Océan. • .
— Regarde, William, s’écria Ben, désireux que le jeune mousse ne perdît rien de ce curieux spectacle, que je sois pendu ! si le yorace n’en a pas piqué une paire sur sa fourchette !
^ L’épée du groënland avait en effet chargé le troupeau effrayé et tenait embrochés par son long bec deux albaçores qui essayaient en vain de se dégager; leur ennemi, par un rapide mouvement de tête, les lança en l'air* et les malheureux retombèrent dans l’énorme gosier de leur vainqueur, qui les avala tout d’un trait.
LA PÈCIIIÎ DES ALBAÇOUES
William et Laly avaient pris un vif intérêt à ce singulier spectacle. Même après que l’épée eut disparu, ils regardaient encore, s’attendant à chaque instant à le voir revenir, et s’imaginant que sa retraite subite n’était qu’une de ses ruses habituelles.
— Très-probablement, très-probablement parti, répondit Boule-de-Neige à une question de William,, c’être une bonne chose, avoir chance maintenant de prendre les autres : voir eux, leur conduite toute différente, plus peur. Bien sûr, l’épée loin à c’te heure, la confiance des autres être signe certain.
Ainsi que le nègre l’affirmait, les albaçores avaient une allure toute différente, et nageaient tranquille-'
ment autour du Catamaran. Ils semblaient très-disposés à mordre à l’hameçon, qu’ils avaient jusqu’alors toujours refusé, bien que les deux marins le leur jetassent obstinément.
Ben et le Coroman s’apprêtèrent à renouveler leurs tentatives; les lignes furent amorcées au moyen d’un morceau de chair de requin, auquel ils ajoutèrent une petite bande de flanelle rouge pour le rendre plus attrayant, et le tout fut jeté à la mer.
Presque immédiatement un bruit sourd se fit enten- ’ dre, l’eau écuma, et deux albaçores se débattirent au bout des lignes : ils étaient pris ; les cordes furent tirées et un coup d’anspect administré sur la tête de chacun d’eux termina leur carrière.
William et Laly seuls eurent le loisir d’admirer les -victimes ; les pêcheurs rajustaient déjà leurs lignes, dans l’intention d’augmenter la provision.
Mais leur seconde tentative ne fut pas heureuse ; on eût dit que la méfiance s’était répandue dans la bande ; c’était en vain que l’amorce passait et repassait devant eux. Enfin quelques estomacs plus creux que les autres sans doute commencèrent à se rapprocher des lignes, mais un seul albaçore se hasarda tout à fait, et avala l’amorce, l’hameçon et une moitié de la corde ; Ben se hâta d’enlever l’imprudent.
Le Coroman avait aussi réussi à faire une seconde capture. Au moment où une troisième allait peutêtre avoir lieu, ils s’aperçurent d’une certaine agita- .1
tion chez les albaçores ; ceux-ci montrèrent les mêmes signes de terreur que lors de l’apparition du long bec; le danger qu’ils appréhendaient semblait venir d’en haut, car leurs yeux regardaient constamment en l’air.
Boule-de-Neige , Ben , William et Laly firent comme eux, mais ils ne virent rien que le ciel d’un bleu uniforme et pur.
Cependant le Coroman, dont l’expérience était plus grande, persévéra dans son examen et s’écria au bout de quelques minutes :
— L’oiseau frégate ! là-bas ! là-bas ! Être deux, le mâle et la femelle, je suppose ; moi comprendre la peur des albaçores, ça s’explique maintenant î
— Ah ! une frégate! s’écria Ben, un des oiseaux de mer les plus renommés (c'est le Pelicanus aquila des naturalistes, et qui, par son vol rapide et sa forme gracieuse, mérite mieux le premier nom). Mais où donc ? ajouta-t-il, je ne vois rien de la sorte, de quel côté sont-ils, camarade?
— Tout en haut, juste au-dessus de nos têtes, presque sous ce nuage-là, tous deux.
— Il faut que vous ayez des yeux terriblement perçants, je ne vois absolument rien. Ah ! attendez! mais si... vous avez raison, ce sont deux frégates,
certainement... il est aisé de les reconnaître à la forme particulière de leurs ailes ; et puis, aucun autre oiseau, de ceux que je connais, ne s’élèverait
si-haut. Ils ne semblent pas plus gros que des hirondelles, et cependant leurs ailes ont bien une douzaine de pieds d’envergure... Oui, ils sont à peu près à un mille au-dessus de nous... ne pensez-vous pas. Boule- de-Neige?
— Au moins deux milles, vous devoir dire ; ils ne .paraître pas bouger d’une ligne ; eux être endormis, bien sûr l
— Endormis 1 s’écria William avec étonnement; vous ne pensez pas, Boule-de-Neige, qu’un oiseau puisse s’endormir en l’air ?
— Eh, eh! petit, les oiseaux dans celte partie du monde être si bizarres : dormir les ailes étendues, certainement, et même quelquefois l’aile repliée, et la tête cachée dessous; est-ce que ce n’êtrepas, Ben?
— Quant à ça, je n’en suis pas si convaincu que vous : je l’ai entendu dire ; mais ça me parait fort...
— Pooh ! pooh! reprit le Coroman avec une moqueuse inclinaison de tête ; et pourquoi être fort? La frégate elle-même bien dormir sur l’eau sans voiles tendues, sans le plus petit morceau de toile ; pourquoi pas alors l’oiseau-frégate dans l’air? Ce que l’eau être aux vaisseaux, l’air être la même chose aux oiseaux. Qu’est-ce qui les empêcher d’y faire leur somme, excepté quand il arrive coups de vent?
— Bon, bon, noiraud, vous pouvez aussi bien être dans le vrai que dans le faux ; je ne vous contredirai point : tout ce que je sais, c’est que j’ai déjà vu des
frégates rester comme celles-ci, sans faire de chemin, et je ne les ai jamais crues endormies pour cela ; j’ai toujours vu leurs queues fourchues s’ouvrir et se fermer, juste comme les lames d’une paire de ciseaux, ce qui me donnait à penser qu’elles étaient bien éveillées tout le temps. Si elles dormaient, comment auraient-elles pu remuer ?
— Là! massa Ben, repartit le nègre d’un ton de condescendance, comme s’il avait eu pitié de la pauvreté du syllogisme de son camarade, vous pas croire possible qu’on puisse remuer en dormant? Vous ne jamais agiter un pied, une main, une^ambe, quand vous dormir ?
— En outre, continua le noir passantàun autre argument, comment vous supposer que la frégate pouvoir se passer de sommeil? Vous bien savoir qu’elle pas avoir le don de nager; elle ne pas aller sur l’eau plus qu’une poule de Guinée ou une volaille de basse-cour. Pour elle, dormir sur la mer être aussi impossible que pour moi ou pour vous.
— Bon,Boule-de-Neige, je reconnais tout cela; cependantje vous avoue que je ne peux pas comprendre comment un oiseau dort dans l’air, pas plus que je ne croirais que je peux accrocher mon vieux chapeau goudronné à un nuage ; je vous avoue que je me demande aussi comment les frégates se passeraient de repos; la seule explication que je trouve, c’est que chaque nuit elles retournent à terre.
— Peuh! massa; vous savoir mieux que ça! moi entendre dire que la frégate ne jamais s’éloigner de plus de cent lieues du rivage, et moi en voir de mes yeux à plus de cinq fois cette distance, en plein Océan, où nous être maintenant : si la première idée être vrai, nous avoir chance d'atteindre terre alors, cent lieues ! mais bah! nous être à plus de deux cents du rivage, et là sont oiseaux à longues ailes planant sur nos têtes et dormant aussi tranquillement que jamais le noir ici présent dormir à bord de la Panclora,