‹ William le MousseChapitre 35 sur 78 · ENTRE DEUX DANGERS · texte numérisé non relu

ENTRE DEUX DANGERS

Les deux oiseaux remarqués par l’équipage abandonnèrent tout à coup leur immobilité, et commencèrent à tourner en cercle, en s’abaissant graduellement sur la mer ; ils furent bientôt si bas que la poche rouge qui se trouve sous le gosier du mâle était parfaitement visible, et que leurs ailes détachèrent leurs gracieuses découpures sur le fond azuré du ciel.

Les albaçores, sans plus accorder la moindre attention aux hameçons qu’on leur tendait, s’éloignèrent. Était-ce crainte des oiseaux planant audessus d’eux ? Cela ne pouvait être. D’ailleurs ils ne semblaient point poussés par la frayeur, mais mus <

par le désir de chercher quelque chose qui était encore invisible sous l’eau .

— Sûrement, dit William, en s’adressant à ses compagnons, de si gros poissons ne redoutent point ces nouveaux venus? — Et il désignait de la main les deux oiseaux qui ne se trouvaient pas maintenant à plus de cent mètres de hauteur. — Sûrement ils ne pourraient tuer un albaçore, et quand ils enviendraient à bout, ils ne réussiraient jamais à l’avaler, j’imagine.

— Aussi ne sont-ce pas les albaçores qu’ils recherchent, répondit Ben, mais d’autres poissons qui ne doivent pas être loin d’ici et qui attirent aussi les albaçores, car ces derniers n’ont pas la moindre peur des frégates.

— A quelle espèce appartient donc cette proie si disputée? demanda le mousse.

— Ce sont des poissons volants, garçon, les mêmes dont nous fîmes notre premier repas après notre séparation de grand radeau; il doit y en avoir un banc près de nous, les frégates les ont reconnus d’en haut, et c’est ce qui les a fait descendre : elle3 ont aperçu les albaçores aussi et savent qu’elles chassent le même gibier, aussi se sont-elles empressées de. s’abattre; mais elles n’ont guère de chance de réussir, car elles ne peuvent pas plonger, à moins que les poissons volants ne sortent de leur élément pour échapper à leurs autres enuemis.

Tandis que le marin parlait, les albaçores s’enfoncèrent rapidement sous l’onde transparente.

Aussitôt plusieurs objets blancs s’élancèrent hors de l’eau, et replongèrent presque immédiatement. Leurs mouvements n’avaient pas échappé aux frégates, et lorsqu’elles remontèrent dans l’espace, elles tenaient dans leurs becs deux des malheureux poissons, qui, en cherchant à échapper à leurs ennemis aquatiques, en avaient rencontré de non moins redoutables dans l’air. Bientôt ils disparurent dans le large gosier où tant d’autres de leur espèce les avaient précédés. Il était évident que ni l’un ni l’autre dés deux oiseaux ne trouvait un seul poisson suffisant pour son repas, car dès qu’ils eurent avalé leurs proies, ils parurent aviser à s’en procurer d’autres.

Le mâle paraissait avoir fixé son choix sur un malheureux poissant volant que poursuivait un albaçore d'au moins trois pieds de longueur, qui faisait des progrès rapides sur lui. Le pauvre exocet semblait saisi de frdyeur et l’équipage du Catamaran s’attendait à chaque instant à le voir s’élancer au-dessus de l’eau; c’eût été sans aucun doute la tactique qu’il aurait adoptée, mais sur le point d’y avoir recours, il avait aperçu les longues ailes et le cou de la frégate tendus vers lui.

Cette vue était bien suffisante pour le retenir dans son élément, mais il ne pouvait espérer échapper

longtemps à l’ennemi d’en haut et à l’ennemi d’en has. La mort paraissait inévitable ; il ne restait qu’à choisir entre la poche rouge de la frégate ou les mâchoires béantes de l’albaçore.

L’exocet, participant un peu de la nature de ses deux ennemis, ne se sentait de sympathie ni pour l’un ni pour l’autre. Cependant l’oiseau étant le plus éloigné, la question fut tranchée en sa faveur, et le poisson volant s’élança dans l’air.

La frégate, qui attendait ce mouvement, s’abaissa aussitôt sur une proie qu’elle croyait déjà tenir, mais son extrême confiance nuisit à la sûreté de son coup d’œil. Elle s’était élancée le bec ouvert, les serres étendues, prêtes à saisir sa victime— lorsque celle-ci, passant rapidement devant l’oiseau, disparut sous l’eau, après un bond qui l’avait éloignée en même temps de l’albaçore.

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