‹ William le MousseChapitre 37 sur 78 · AVE N TU U ES · texte numérisé non relu

AVE N TU U ES

tous les accidents de la vie maritime, était aussi étonné que ses trois compagnons.

— Savez-vous ce que ça signifie ? demanda Ben au nègre : on dirait que la frégate est prise... Que je perde mon nom, si elle n’a pas l’air de sombrer.

— Et que moi pendu, si moi savoir... Moi penser que le vautour être pris par les pattes, ça paraître même certain : peut-être requin, peut-être long nez, l’épée du...

Boule-de-Neige allait ajouter « groënland, » mais il n’eut pas le loisir d’achever sa phrase ; une forte secousse imprimée à la partie du radeau sur la* quelle il se tenait, brisa les liens qui attachaient les planches, et envoya le noir à la mër.

Ce ne fut pas tout ; la planche de laquelle Boulede-Neige avait été chassé, retomba à sa place, mais au lieu d’y rester, elle fut encore soulevée et tirée en arrière comme par la main de quelque démon invisible.

Et non-seulement ïa planche, mais encore tout le Catamaran fut ébranlé par une force inexplicable qui le fit osciller de haut en bas si violemment que Ben et les deux enfants eurent toutes les peines du monde à garder leur équilibre.

En même temps l’eau rendit un bruit étrange, et le radeau fut entouré de hautes vagues couronnées d’écume.

Boule-de-Neige, qui était revenu à flot, s’aperce*

Tant que le Catamaran continuait de tanguer violemment, ne chercha point à y remonter ; il préféra nager le long du hord, laissant échapper, dans son étonnement et sa frayeur, les exclamations les plus bizarres.

— Que je perde mon nom ! cria Ben qui paraissait non moins ému. Par le diable ! qu'y a-t-il sous nous? Serait-ce une baleine qui aurait donné un coup d’épaule au Catamaran , ou...

Une secousse plus violente que les autres interrompit le marin ; on eût dit que l’embarcation se brisait ; mais il retrouva immédiatement son équilibre et les vagues s’apaisèrent peu à peu.

Dès que le Catamaran eut recouvré son aplomb, Boule-de-Neige remonta à bord. Sa figure comique, lorsqu’il prit pied sur les planches, eût, à un autre moment, excité l’hilarité de ses compagnons, mais aucun n’était disposé à la gaieté ; l’étrange choc qui venait d’avoir lieu leur avait inspiré une terreur qui. n’était point encore dissipée, et tous gardaient le silence.

Boule-de-Neige le rompit le premier.

— Bonne Provi...den...ce... dit-il, tandis que ses dents claquaient comme des castagnettes, qu’estce que tout ça vouloir dire? quoi vous penser, massa? Dans le clapotement de l’eau moi ne rien voir qu’une large chose noire. Parole 1 c’être le diable !

Les regards terrifiés du nègre témoignaient qu’il croyait sérieusement à l’intervention d’une puissance des ténèbres.

Bien que le marin ne fût pas au-dessus de certainessuperstitions, il ne partageait point la croyance de son camarade, et cherchait en vain dans le passé de sa vie maritime un souvenir qui pût lui expliquer l’incident qui les avait si fortement émus, persuadé qu’il ne devait avoir qu’une cause naturelle, et qu’il fallait l’attribuer à quelque puissant habitant de la mer. Mais ce que Ben ne comprenait pas, c’était l’oscillation violente et prolongée qui avait suivi la secousse. Il ne pouvait s’imaginer qu’un poisson, ayant heurté sa tête contre le dessous du radeau, ne se fût pas enfui de toute la vitesse de ses nageoires.

Ben crut d’abord qu’on avait eu affaire à une baleine; mais ce qui venait à l’encontre de cette supposition, c'était la persistance de l’attaque ; ce ne pouvait être l’effet du hasard. D’un autre côté, si une baleine ou toute autre créature de ce genre' avait attaqué le Catamaran, elle l’aurait fait chavirer < d’un seul coup de queue.

Comme les deux marins cherchaient la cause probable de l’aventure, un cri de triomphe, échappé à Boule-de r Neige, prouva qu’il l'avait trouvée.

Sa première pensée avait été d’examiner les planches qui lui avaient fait exécuter ce saut involon-

taire. Entre les fentes s’élevait un objet osseux obliquant légèrement de la perpendiculaire, et si solidement enfoncé entre les poutres, qu’on l’aurait pu croire fixé par le marteau d’un serrurier. ,

Un long éclat de rire suivit l’exclamation do l’ex-cuisinier,

— Providence! s’écria-t-il enfin; vous regarder, massa Ben, ce que tant effrayer nous... Qui supposer que le long nez avoir tant de force?

— Un bec d’épée du groënland, répondit Ben. , Vous avez raison, ce n’était rien autre chose.

— Oui, seulement la lame, la carcasse avoir disparu. C’ëtre le corps noir que moi remarquer tout à l’heure : lui, casser son bec, et c’êtrela cause de sa mort.

— Oui, reprit le marin, il s’est attaqué au radeau, et s’est trouvé pris lui-même. Cette secousse a été amenée sans nul doute par ses efforts pour dégager son nez, et notez que la planche n’a pas moins de cinq pouces d’épaisseur, et qu’il l’a traversée de part en part de plus d’un pied. Dieu miséricordieux! quelles étonnantes créatures on apprend à connaître sur l'Océan l ;

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