UN FAMEUX COUP
Dès que le Calamar àn eut recouvré son équilibre et que Boule-de-Neige eut regagné le bord, l'attention de l’équipage fut de nouveau attirée sur l’oiseau frégate, qui se tenait toujours à la surface de l’eau, battant des ailes, voletant çà et là, et soulevant un nuage d’écume qui le suivait partout.
Ben et le Coroman ne parvenaient point à s’expliquer son agitation. Il était clair pour eux que ses mouvements n’avaient rien de naturel : les cris qui lui échappaient de temps en temps trahissaient de la terreur et de la souffrance. Pourquoi donc alors restait-il à la surface de l’eau quand il avait la faculté de s’élever aussi haut dans l’air qu’aucune créature ailée?
Les deux marins se communiquaient vainement leurs conjectures lorsque le mystère leur fut enfin expliqué.
L’oiseau commençait à donner des signes de fatigue, ses forces diminuaient, ses ailes ne battaient plus l’eau que mollement, et le nuage d’écume avait disparu.
Les spectateurs purent voir alors qu’il n’était pas seul; un poisson, dont la forme et la grosseur annonçaient un albaçore, paraissait le tenir par la patte.
La persistance de la frégate à rester à la surface de l’eau s’expliquait en partie. Cependant, chose singulière, l’albaçore donnait les mêmes signes de fatigue et d’impatience. — C’est qu’au lieu d’être retenue entre ses mâchoires, ainsi que les marins l’avaient d’abord supposé, la patte de la frégate semblait posée sur la tête du poisson : on eût dit qu’elle s’ÿ était perchée.
Les efforts des deux antagonistes se ralentissaient de plus en plus, la lutte devait approcher de sou terme ; enfin l’un et l’autre restèrent immobiles.
Le Catamaran s’avançait vers eux de plus en plus, et leur situation véritable fut enfin révélée aux marins :
Le combat avait été involontaire. Et comment aurait-il pu en être autrement? L’alabçore, trop gros pour le bec de la frégate, avait convoité comme elle
le poisson volant. Les serres, que l’oiseau avail étendues pour s’en emparer, tombèrent sur l’albaçore et s’enfoncèrent dans son œil. Soit qu’elles s’adaptassent exactement à l’orbite ou qu’elles se trouvassent prises dans les sutures fibreuses du crâne, elles y restèrent fixées de manière que ni la frégate ni le poisson, également désireux de se soustraire à ce malencontreux embrassement, ne purent venir à bout de se séparer.
Boule-de-Neige apporta un dénoûment à cette situation en assénant un coup vigoureux sur la tête de l’un et en tordant le cou à l'autre, « et le combat finit par le trépas des combattants. »
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